L’Art pompier

Atlantico m’a récemment interrogé sur la grande question de savoir si « récit » ou « roman » sont des expressions adéquates pour évoquer l’enseignement de l’Histoire. Avec une certaine pertinence et pas mal d’humour, le site a illustré l’interview d’un tableau célèbre représentant le baptême de Clovis, peint par François-Louis Dejuine (1786-1844) :Mes interlocuteurs avaient parfaitement compris ce que j’avais voulu dire : l’image d’Epinal, l’iconographie traditionnelle, pour inventée ou approximative qu’elle soit, a une éminente vertu pédagogique. Parmi toutes les façons d’entrer dans l’Histoire, la convention artistique est l’une des plus remarquables — tout en sachant qu’elle a avec la « vérité » historique des rapports assez lâches.
Tant qu’à faire, je crois que je préfère la version de ce baptême fondateur de l’identité française de Jules Alfred Vincent Rigo (1810-1892) :
Ce qui nous mène au sujet du jour : le remarquable ouvrage de Guillaume Morel sur l’Art pompier, les feux de l’académisme (éditions Place des victoires). Ça vient de sortir, opportunément — Noël n’est pas loin.
L’auteur, journaliste spécialisé en art, y a rassemblé (et commenté en cinq langues, de quoi faire un peu de philologie comparée) une belle collection d’œuvres indispensables pour qui aime le kitsch — dont nous parlions récemment à propos de Napoléon III : son règne coïncide peu ou prou avec la maturité de ces peintres qui oscillent tous entre l’extrême raffinement du maniérisme — qui prétend au réalisme le plus exact — et l’affectation (dans les poses comme dans les sujets) des imaginations survoltées. « La peinture pompier repose avant tout sur le récit », affirme d’entrée l’auteur : paradoxe pour un art qui suppose une vision instantanée, sans élément discursif. Le tableau pompier est un discours d’emblée, une illustration de ce qu’est la lecture globale — la méthode idéo-visuelle chère à Foucambert dans sa plus pure expression.
Deux éléments — et il n’y en a jamais d’autre : l’image et le titre. Le « récit » se tisse  entre les deux. Regardez par exemple la Phèdre de Cabanel (1823-1889) :Tout Racine (« Elle expire, Seigneur ! ») est dans ce tableau prodigieux peint en 1880, l’un des clous de l’exposition proposée par le musée Fabre en 2010 sur « la tradition du Beau ».

De ce même Cabanel, bien sûr, la Naissance de Vénus (1863), admirée sans réserves par Théophile Gautier (« Son corps divin semble pétri avec l’écume neigeuse des vagues. Les pointes des seins, la bouche et les joues sont teintées d’une imperceptible nuance rose » — qui m’évoque l’extraordinaire poème sur la « robe rose » dont « les plis roses sont les lèvres / de mes désirs inapaisés / Mettant au corps dont tu les sèvres / Une tunique de baisers ») — et j’avoue que je me fiche assez de l’avis très négatif de Zola (in Nos peintres au Champ-de-Mars, 1867) sur cette toile pétrie d’écume et de roses.
Le très beau livre de Morel permet de la comparer à celles d’Henri Gervex (1852-1929), peinte en 1907 :Ou à celle, bien plus académique, de Jean-Léon Gérôme (1824-1904, le grand maître du pompier — la toile est de 1890) :Comme dit l’auteur dans son introduction — succincte mais bien suffisante à l’amateur éclairé —, « quel que soit le sujet choisi, la nudité était un argument de choix pour plaire au plus grand nombre. Mais attention. Pas cette nudité naturaliste, jugée si vulgaire, qui provoqua le scandale du Déjeuner sur l’herbe de Manet en 1863. » Les nudités de l’art pompier sont de bon goût — et elles n’en sont peut-être que plus provocantes. Morel a inséré bien entendu dans son épais volume (278 pages de splendeurs) le Rolla de Musset peint par Gervex en 1878 :On sent bien que la pose est académique, mais quelque chose, dans la modernité de l’habit masculin, dans l’arsenal de lingerie féminine jeté en désordre à terre, met devant nous l’image d’une femme extraordinairement réelle. Dans le poème de Musset, Jacques Rolla est l’homme qui va se suicider après avoir fait l’amour à la jeune prostituée. Mais par la grâce peut-être de la terminaison en –a-, par la mise au premier plan de ce corps fascinant, on finirait presque par s’imaginer que c’est d’elle qu’il s’agit, l’appât mortel, l’abandon meurtrier, l’impudeur fatale.
Oui, il y là de quoi raconter l’Histoire — la petite surtout, mais n’est-ce pas par la petite que l’on accède à la grande, et par Phrynè devant l’Aréopage (1861) que l’on évoque la démocratie athénienne…Jean-Paul Brighelli

PS. Je voudrais être complet : après vérification, les deux beaux volumes des années 1990 dus à Cavanna sur Nos ancêtres les Gaulois et le Temps des égorgeurs, tous deux parus jadis chez Albin Michel, sont disponibles sur divers sites de soldes pour une somme presque dérisoire. Alors, si vous voulez initier vos marmots aux beautés du « roman » français tout en leur faisant comprendre qu’il s’agit presque de fictions — mais en les imprégnant en même temps d’un art qui parle à leur jeunes intelligences…