Le chat de Hegel

GPMon chat m’inquiète.
Il a une façon de me regarder pleine de sous-entendus. Le genre dominateur et sûr de lui, si vous voyez ce que je veux dire. Il me nargue. Il me fait bien comprendre, à chaque instant, que je suis à son service. Le nourrir, le caresser, le laisser dormir. Ainsi sont les dieux. Tranquillement énigmatiques. Ils vous laissent l’exclusivité de la communication. Eux se taisent. Et vous ne savez que faire pour les amadouer.
Ils se taisent sauf si vous oubliez de leur rendre hommage. Ils peuvent alors se montrer revendicatifs. Jusqu’à ce que les autels fument à nouveau, et que vous leur offriez un sacrifice.
Des croquettes, en l’occurrence.

Mon chat se frotte à moi, s’enroule à mes jambes pour m’imprégner de son odeur, signifier à tous les matous de France que je suis sa chose. Un dieu ne vous aime pas. Il vous possède.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.17.38À me faire douter de la pertinence de la fameuse dialectique du maître et de l’esclave. La théorie du philosophe d’Iéna et de Nuremberg suppose un retournement : l’esclave, actif, transforme le monde, et lui-même, tandis que le maître s’éloigne de plus en plus d’un monde qu’il ne reconnaît plus. Le roi d’Espagne envoie les conquistadores explorer le Nouveau Monde, tandis que lui-même reste confit en dévotion dans son Escurial. Et l’explorateur se rend autonome, a de moins en moins de comptes à rendre — d’autant que le monarque englouti dans sa paresse ne vit que par l’activité de son agent, n’existe que par l’or que celui-ci, parcimonieusement, lui envoie…
Il en est de même dans les relations sado-masochistes (le mot « sado-masochisme » définit une relation, ce n’est jamais un qualificatif-bloc, il n’existe pas quelque chose ni quelqu’un qui soit « sado-masochiste », les deux termes ne s’associent que par incompatibilité — Deleuze a très bien expliqué tout ça dans son Introduction à Sacher Masoch). L’esclave mène la relation, il définit l’aire de jeux et ses limites, il donne enfin les ordres à un Maître qui n’est que l’exécuteur des désirs de l’Autre…
Je me répétais la théorie en regardant mon chat — attendant un renversement de la relation. Nulle ambiguïté au départ : on n’est jamais le Maître de son chat, mais son esclave. C’est indubitable : je m’active toute la journée, je transforme la Nature, dirait Hegel. Lui ne fait rien — le Maître jouit de sa paresse, il domine à force de passivité. Je devais donc, à un moment donné, le dominer à force d’activité, lui imposer mon tempo, le faire venir à volonté, jouir de sa passivité…

Que nenni. Il reste le patron. L’énigme. Le dieu inaccessible.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.18.00C’est que la dialectique hégélienne suppose deux êtres de même nature mais de fonctions opposées — donc inversables. Mais un chat n’est pas une personne — il est un au-delà.
Je sais bien : à force de passivité, les dieux finissent renversés. En théorie.
C’est qu’ils sont de faux dieux (d’ailleurs, « faux dieu » est un pur pléonasme, ce me semble). Un chat a la divinité plus sûre qu’Allah ou Jéhovah. Les Egyptiens avaient bien compris la nature féline, ce n’est pas pour rien qu’ils avaient divinisé Felis silvestris catus, et Bastet, la déesse à tête de chat, règne sur le foyer et la chaleur solaire. Une vraie zoolâtrie, allant jusqu’à momifier leurs chats après leur mort.
Je rappelle qu’un chat ne meurt jamais tout à fait — d’ailleurs, chacun sait qu’il a neuf vies : quand je regarde le mien, qui feint de dormir, je sais bien qu’il se remémore ses vies antérieures dont je ne saurai jamais rien. Qu’il se pourlèche des festins que d’autres lui ont offert. Un chat vous trompe avant même que vous l’ayez chez vous : il vous arrive toujours, même quand vous l’avez chaton, chargé d’une histoire personnelle complexe, de souvenirs incandescents qui miroitent dans ses prunelles mystiques, comme dit l’autre.

Le chat ne vous appartient pas. Il s’appartient. Il erre dans un univers personnel dans lequel vous n’entrerez jamais. En fait, il vous tolère — mais il vivrait sans vous bien plus facilement que vous sans lui. Jamais relation de Maître à Esclave n’a été si claire, et si clairement figé : pas de renversement dialectique. À croire que Hegel n’avait pas de chat. Il aurait compris ce que c’est que d’être possédé par sa possession.
Alors il guette à la fenêtre, regardant le spectacle du monde avec cette absolue indifférence des dieux. Ses bâillements même ne sont pas signe d’ennui, mais exercice pré-masticatoire, exhibition de canines, annonce discrète que l’appétit revient, et qu’il faut penser à recharger la gamelle.baillementPartout ailleurs je suis moi-même. Mais chez moi, je suis esclave de six ou sept kilos de mépris roux. Expérience douloureuse de l’amour à sens unique : vous aimez votre chat, qui ne vous en rend rien. Quand il daigne se laisser caresser, c’est pour vous imprégner encore de ses phéromones. Il en profite aussi pour sortir discrètement les griffes, pour vous labourer de contentement — manière de vous signifier qu’il pourrait vous balafrer cruellement, si vous cessiez de le nourrir.

Ou de l’habiller dans des boutiques qui ont son assentiment…

Parce que quel que soit son sexe d’origine, il reste fondamentalement femelle. Pas un hasard si les Britanniques, lorsqu’ils le personnifient, l’appellent toujours « She ». Pas un hasard si en basse latinité, on abandonne le Felis pour le Catta — d’où vient chatte (par parenthèse, certains graffiti obscènes de Pompéi attestent que le glissement de Catta à « chatte », au sens physiologique du mot, était déjà effectif au Ier siècle après JC). Quand je caresse mon chat, je sais bien dans quoi je m’emmêle les doigts.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pourquoi cette chronique féline ? Parce que je pensais corriger des dissertations, mais qu’il en avait décidé autrement : il les trouve confortables, et il était hors de question que je le dérangeasse — les dieux se vengent quand on les bouscule.copiesD’ailleurs, il est doué d’ubiquité, et il maîtrise à fond le principe de la mise en abyme — présent même quand il s’absente, il occupe l’écran sur lequel je rédige ces calembredaines.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.18.28