Les Heures sombres

Capture d’écran 2018-01-08 à 13.09.08« Un film que n’aiment ni le Monde ni Télérama a toutes les chances d’être bon », me suis-je dit en entrant au cinéma pour voir le « biopic », comme on dit in french in the text, que Joe Wright vient de consacrer au Winston Churchill de mai 1940.
Oh comme j’avais raison !
Je ne vais pas vous le résumer : c’est comme les tragédies classiques, on connaît la fin en entrant dans la salle, Churchill ralliera l’Angleterre à sa vision et sauvera les 350 000 soldats britanniques coincés à Dunkerque — et in fine gagnera la guerre contre le « peintre en bâtiments ». Non, tout ce qui compte, c’est le traitement.
C’est magnifiquement joué : Gary Oldman a pris trente kilos pour le rôle, un gage pour un Oscar, il ferait bien au passage de nous dire, en fin de film, comment il compte les reperdre, et Kristin Scott Thomas est égale à elle-même, donc à ce qu’il y a de mieux — et la direction d’acteurs dans l’ensemble est époustouflante. C’est magnifiquement filmé — le chef opérateur, Bruno Delbonnel, a merveilleusement rendu cette couleur années 30-40 qu’il y avait déjà dans Genius ou The end of the affair : les Anglais s’y connaissent en atmosphères. Et c’est fort émouvant : la lutte de Churchill pour prouver que le whisky et les havanes fortifient la santé frise le sublime.
Non, je ne vous parlerai pas de ce qui fait le charme, l’intérêt, l’émotion de ce film. Je me suis juste demandé pourquoi Télérama et le Monde n’ont rien voulu comprendre.

« Vision bêtement patriotique et hagiographique de Churchill en sauveur de l’Empire britannique face au péril nazi », dit l’hebdo télé. Comme malgré tout on ne peut suspecter Télérama de sympathies hitlériennes, c’est que « patriotique » est une injure suprême, au tribunal du bon goût des bobos mondialisés. Associer le mot à « hagiographique » permet d’ailleurs de dévaluer tout ce qui se réfère à la patrie. Pour un journal « de gauche » auto-proclamé, il ne saurait y avoir de grands hommes. Seules comptent les masses, bla-bla-bla.
C’est d’ailleurs sur ce point qu’insiste le Monde, avec les mêmes co-occurrences : « Un spectacle simpliste dont est évacué le principal intéressé — en l’occurrence le peuple britannique. Et quand scénariste et réalisateur tentent de réintroduire les loyaux sujets de Sa Majesté dans le jeu, le résultat touche au ridicule : au hasard d’une alerte aérienne, Sir Winston prend le « tube » et rencontre de vraies gens qui lui témoignent de leur admiration et de leur patriotisme. »
Je préfère prévenir : la scène où Churchill prend le métro est splendide — parce qu’elle est aujourd’hui impossible. J’ai un peu fréquenté quelques ministres, que j’ai suppliés de descendre dans la rue, au bar du coin, dans le métro, prendre le pouls de leurs concitoyens. Impossible, m’ont-ils répondu en substance : la « sécurité » ne le permet pas. Haroun ar-Rachid s’y risque dans les 1001 nuits, Churchill descend seul dans le métro alors même que Londres devait grouiller d’agents allemands, mais les excellences qui nous gouvernent ne nous fréquentent que derrière un glacis de micros et d’écrans. Via le Monde ou Télérama — ou BFM. Le rideau de fer, désormais, ce sont eux.

Pour un Français, la référence du film (et ce serait une hagiographie à risquer, s’il se trouvait un metteur en scène doué de déraison) c’est évidemment De Gaulle — qui allait à la rencontre des foules, quel que soit le danger : et le Petit Clamart n’est pas l’Observatoire… Churchill se baigne dans le peuple, ne serait-ce que par le biais de la dactylo qui tape ses discours — et quels discours ! Rien d’étonnant à ce que ce garçon ait fini prix Nobel de Littérature — une catastrophe qui ne touchera certainement pas les éminences actuelles, d’un côté ou de l’autre de la Manche. D’ailleurs, quel homme politique est aujourd’hui capable d’écrire ses discours ? Ghost writers là-bas, « nègres « ici. Sylvain Fort prix Nobel ? Hmm…

Parce qu’évidemment, ce qui se lit en filigrane dans ce film, c’est l’affirmation de la Nation — quoi que l’on pense du Brexit qui a si fort contristé la City, dont Churchill se fichait éperdument : lui aussi pensait que la politique d’un pays ne se fait pas à la Corbeille. Je suis allé voir les Heures sombres juste après avoir lu Décoloniser les provinces, la « contribution aux présidentielles » publiée par Michel Onfray au printemps dernier, ouvrage dans lequel le philosophe plaide passionnément pour un girondisme général, par haine de la centralisation jacobine qu’il hait profondément. Eh bien, il a tort : que la France connaisse des heures sombres, et il vaudra mieux qu’elle résiste en tant que nation unie et unique plutôt que de façon éclatée — l’Île-de-France du Monde et de Télérama plaidant pour la conciliation (on sent bien que pour eux, c’est Chamberlain ou Halifax qui ont raison, puisqu’ils sont raisonnables) pendant que telle ou telle province périphérique choisirait la résistance. La nation, la patrie (oui, le terme est galvaudé, comme le mot « intello » fait aujourd’hui tache à l’école) est la bonne échelle de résistance — et non l’Europe. Nos adversaires potentiels — les USA, la Russie ou la Chine — sont étroitement nationalistes et patriotes ; mais si Blanquer demain impose le salut au drapeau dans les classes de collèges et de lycées, quel tollé à Télérama et au Monde !
En fait, ce que ces bobos écouillés reprochent à ce film, c’est le suprême mépris de Churchill pour la classe médiatique. Il passe, indifférent, au milieu des nuées de reporters — le salut de l’Angleterre ne se fait pas dans les colonnes du Times ou du Guardian. Ils lui reprochent sans doute aussi son courage obstiné — alors qu’il aurait été si simple de baisser culotte devant le déferlement boche. Et quel soulagement lorsqu’après la victoire, il a été remplacé par politicien postiche de Clement Attlee !

Le film s’achève sur une phrase magnifique, en commentaire d’un prodigieux discours au Parlement : « Il a mobilisé la langue et l’a envoyée au combat », constate, rageur, un Halifax vaincu — mais finalement convaincu. Oui, l’issue de la guerre s’est jouée sur de la rhétorique. Et voir Churchill se référer à Cicéron pour alimenter sa hargne anti-nazie n’est pas rien, dans un pays — la France — qui a fait du latin une rareté anthropologique. Au moment où Churchill l’emporte contre son propre parti, certains en France commencent eux aussi à mobiliser les mots pour les envoyer au combat — « perdu une bataille, mais pas la guerre » — là aussi, vous connaissez la suite.

Jean-Paul Brighelli