Les jeunes ont le sexe en berne

420The Atlantic Magazine, dans sa livraison de décembre, propose un long article intitulé : Why Are Young People Having So Little Sex ? En français courant : Pourquoi les jeunes baisent-ils si peu ?
La rédactrice, Kate Julian, explique — avec beaucoup d’humour — avoir été sidérée par les résultats des derniers sondages sur le sujet, — elle qui pensait que le temps présent, avec des applications comme Grindr (pour homos dragueurs) et Tinder (pour les autres obsédés), avec des pratiques comme le speed dating et l’amour kleenex, avec l’accès libre à des plateformes de pornographie gratuite, et l’hésitation sémantique entre « libertin » et « polyamoureux », était potentiellement un champ d’épandage infini de l’érotisme débridé.
Erreur fatale. Le temps présent est une ère d’abstinence.
Résumons en gros et en détail.

Les tabous pourtant sont tombés : le mot même de « perversion » n’est plus de mise, le BDSM s’affiche dans les films grand public, la sodomie est quasi obligatoire. Teen Vogue a publié un guide de l’intromission anale, avec schémas à l’appui et affirmations déculpabilisantes selon lesquelles « le sexe anal, quoique souvent stigmatisé, est une manière parfaitement naturelle de s’engager dans une activité sexuelle ». Si. Et cela remonte aux « anciens Grecs ». Révélation : l’amour platonique était également socratique…

N’empêche : en 20 ans, le pourcentage d’élèves de lycées qui font effectivement l’amour est tombé de 54 à 40%. Et ne croyez pas qu’ils ont davantage que leurs aînés recours à des dérivés type fellation — le pourcentage n’a guère varié. Résultat heureux, le nombre de grossesses non désirées dans cette tranche d’âge a diminué d’un tiers. Les associations américaines de lutte contre l’avortement s’en félicitent. Reste à savoir si ce soudain prurit précoce de puritanisme est un reflet de leur rencontre avec le Christ (ou avec Allah, les rapports sexuels hors mariage étant interdits en théorie par l’islam, non sans conséquences perturbantes), ou la conséquence de peurs nouvelles.703f247db

Les raisons de cette Nouvelle Abstinence sont multi-factorielles, comme on dit toujours quand on ne comprend pas très bien. Et elles ne concernent pas seulement la i-génération, celle qui est née avec un ordinateur greffé aux doigts : les tranches d’âge précédentes, y compris les Babyboomers qui se sont fait les dents, si je puis dire, dans la débauche générale des années 1970, forniquent m

oins que leurs aînés. Comme si l’Occident (les chiffres ne concernent que les populations de l’hémisphère nord), qui a déjà bien du mal à se reproduire, cessait progressivement de copuler par plaisir. Les perturbateurs endocriniens peuvent expliquer le taux élevé d’azoospermie ; ils n’expliquent pas — à moins de supposer une incidence directe des nanoparticules sur la libido — le renoncement aux joies du radada.

Autre hypothèse, avancée par Harvey Mansfield, professeur de science politique à Harvard et auteur de Virilité, qui vient d’être traduit aux Editions du Cerf (in le Figaro du 27 novembre) : « Les codes de harcèlement sexuel sont censés instiller en l’homme la peur de voir sa réputation ruinée ou de perdre son emploi. Le problème de cette approche est que vous ne vous contentez pas d’effrayer les prédateurs, mais que vous effrayez et éloignez l’homme que vous voulez le plus avoir à vos côtés. Les excès du féminisme créent aujourd’hui un nouveau puritanisme, qui remplace l’honneur et la vertu par la peur. » Dès lors qu’une femme affirme avoir besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, que reste-t-il de nos amours ?

Quant à l’illusion pornographique… J’ai déjà longuement expliqué — dans la Société pornographique — son effet pervers, qui pétrifie les jeunes (ma bite fait moins de 22 cm ? Ma poitrine s’obstine dans le 85 B ? Nous ne sommes pas normaux !) et codifie les comportements, en faisant croire aux moins informés que ce qui se fait à l’écran correspond à ce qui se fait dans la vie : calculez par exemple l’incidence minuscule du baiser ou des préliminaires dans les films pornos ! On procède à telle ou telle chirurgie plastique, on prend du Viagra alors qu’on n’en a pas besoin (les jeunes Américains étaient déjà 8% à en consommer en 2012, quand j’ai écrit mon livre, et en France, c’est à Paris — une ville qui n’est pas connue pour ses hospices de vieux — qu’on en consomme le plus), et on finit par s’abstenir tout à fait, de peur de ne pas être conforme aux codes institués par xhamster et Porn.hub. Le boom de la masturbation devant écran entraîne une déflation des vraies relations amoureuses.2478c8571

Plus profondément encore, notre monde de machines communicantes est un désert de la communication réelle. On blablate — on ne passe pas à l’acte. On est enfermé dans son narcissisme. Le déclin des mariages, constaté depuis longtemps, n’est plus du tout compensé par une hausse des liaisons non officielles : 60% des adultes de moins de 35 ans vivent seuls avec leur portable, et les ordinateurs sont des exemples désolants de machines célibataires.

Ajoutez à cette donnée psycho-technologique le cocktail déprimant de la hausse du stress, de la baisse du pouvoir d’achat et de la hausse du chômage (eh oui, cela a une incidence non négligeable), de la fragilité psychologique de plus en plus grande des jeunes, de l’usage des antidépresseurs, qui annihilent globalement le désir, de l’addiction à la télé et aux jeux vidéo, de la baisse inquiétante des taux de testostérone sous l’afflux des œstrogènes, de l’achat en ligne de vibromasseurs, des parents-hélicoptères, du carriérisme, des Smartphones, du manque de sommeil et de l’obésité galopante à cause du manque d’exercice, et vous avez le portrait chinois d’une société en voie d’extinction.

Parce que ce qui se joue dans cette carence sexuelle (et je suis très loin de penser que le sexe est une obligation : il consiste pour moi à faire ce que l’on a envie de faire avec les personnes dont on a envie et d’éviter de faire ce que l’on ne veut pas faire, surtout avec des gens avec qui on n’a pas envie de le faire) c’est ni plus ni moins que la survie de la civilisation. Je ne suis pas sûr que les Romains de la décadence, magistralement peints par Thomas Couture, aient beaucoup forniqué.THOMAS_COUTURE_-_Los_Romanos_de_la_Decadencia_(Museo_de_Orsay,_1847._Óleo_sobre_lienzo,_472_x_772_cm)Ni les copains d’Héliogabale, noyés sous les roses par Lawrence Alma-Tadema.1920px-The_Roses_of_HeliogabalusLe décadentisme s’accompagne d’une baisse générale du désir. Les Vandales d’Alaric ont expliqué aux Romaines alanguies ce qu’étaient des désirs barbares — mais c’en était déjà fini de l’empire romain d’Occident.AKG353232Je dis d’Occident, parce que les statistiques américaines sont confirmées par les études anglaises, australiennes, finlandaises, néerlandaises. Il n’y a qu’en France que nous n’en faisons guère — la France, ce pays de l’amour où les Chinois envoient leurs pandas pour qu’ils se reproduisent…
Mais enfin, ils en ont aussi envoyé un couple à Berlin, et un autre à Rhenen, aux Pays-Bas. L’érotisme à la française contre l’efficacité teutonne ou batave, la Chine a mis trois fers au feu.

Et je ne parlerai pas des statistiques japonaises, à faire rougir de confusion ce qu’il reste de geishas au Pays du Soleil Levant : en 2005, un tiers des Japonais de la tranche 18-34 ans étaient encore vierges — une proportion qui est montée à 43% en 2015. Déjà qu’ils meurent de karōshi, ils ne veulent pas prendre le risque supplémentaire de décéder pompés avant d’être César. Bosser pour l’entreprise dispense d’être entreprenant.
Les Japonais ont d’ailleurs de nouveaux mots pour désigner ces jeunes qui s’enferment et refusent tout contact social (hikikomori), ou refusent de quitter le domicile familial (parasaito shinguru), et appliquent leurs désirs à la lecture de mangas (otaku), qui tous participent du syndrome du célibat prolongé, sekkusu shinai shokogun. Quand on en est à nommer un syndrome, c’est qu’il est entré dans les mœurs.
Et tout cela dans un pays qui est le 3ème producteur mondial de pornographie, auquel nous devons cette élégante pratique du bukkake. La dernière tendance dans l’archipel nippon est la boutique d’onakura, où vous payez des jeunes femmes pour qu’elles vous regardent vous masturber — l’union charnelle proprement dite étant déclarée asmendokusai — fatigante.d8aa6e319

Je ne vais pas déflorer l’intégralité d’un article très fouillé, écrit d’une plume alerte et bien taillée, auquel j’emprunte en partie une iconographie particulièrement lascive. Mais dites-vous bien, ô Lecteurs, que chaque fois que vous vous laissez aller aux délices désormais suspectes de l’étreinte, vous vous dressez contre les statistiques. Vous vous insurgez contre la fatalité asexuée à laquelle s’abandonnent déjà tant de jeunes — qui en font bien moins qu’on ne suspecte — et tant de moins jeunes, qui subliment leurs désirs dans le champ politique, et scandent des slogans faute de susurrer des mots d’amour.

Jean-Paul Brighelli