L’Homme qui marche, de Jirô Taniguchi

Taniguchi 1Taniguchi est mort au début de l’année — l’occasion pour Casterman de rééditer l’Homme qui marche, paru il y a plus de vingt ans. C’était le premier manga de Taniguchi publié en français — et la réédition de ce dernier trimestre a l’avantage, pour les béotiens non rompus à la gymnastique mentale que suppose la lecture à l’envers et de droite à gauche des mangas traditionnels, d’être imprimée dans un sens canonique pour le lecteur européen non spécialiste.
L’Homme qui marche est une petite merveille — une résurrection de ce fameux « monde flottant » (l’ukiyo-e en japonais) né sous le calame des dessinateurs nippons pendant l’ère d’Edo (1603-1868), cet inter-monde où, dans la pure tradition bouddhique, on tente de saisir l’instant avant qu’il ne passe. Parce que pour Utamaro, Hokusai ou Taniguchi comme pour Goethe, ce moment fugace est trop beau — il est la beauté même de l’impermanence, entre ces deux certitudes un peu plombées qu’on appelle communément la vie et la mort. L’ukiyo-e a la couleur du nuage furtif, il est l’éclair de l’aile de l’hirondelle — ou, aussi bien, le plaisir entre les bras d’une courtisane. Il est la fleur de cerisier, l’écume de la vague cachant les fumées du Fuji, l’éternité temporaire de l’amour.
Taniguchi, dans l’Homme qui marche, réunit tout cela avec une virtuosité faite de simplicité et de silence : peu de mots sont échangés dans ces petites histoires où un personnage sans relief, falot, dessiné en « ligne claire », comme auraient dit les Belges du temps d’Hergé, marche sans but vers les limites de la ville. Des promenades sans objet autre que le pur plaisir de marcher lentement. Un héros sans consistance — « c’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu », auraient dit Céline et Sartre.
Vers quoi marche-t-il ? Vers l’instant insaisissable, que le dessin, à la fin de chacune de ces courtes histoires, arrête au bord de la page. C’est l’instant du haïku, un monde enfermé en 17 syllabes et qui ne survit pas à leur profération. Regardez :Taniguchi 2 Essayons de traduire cette merveille en mots :
« Chaque hirondelle inlassablement se précipite — infailliblement elle s’exerce — à la signature, selon son espèce, des cieux ».
Qu’on se rassure : je ne vous inflige pas un peauème de ma façon. C’est le début d’un merveilleux texte de Francis Ponge que j’ai immédiatement, à la première lecture, accolé à la planche finale de Taniguchi, saisi devant cette façon toute japonaise de décentrer le sujet, de le confronter au vide du ciel (dont le silence éternel, comme disait Pascal…) dans lequel glissent deux passereaux, deux passerelles vers un ailleurs hors cadre où les bergeronnettes se précipitent.
Un autre ?Taniguchi 3 « J’ai fait un petit détour », dit notre héros myope — cette esthétique du détour, du chemin de traverse pour chaperons rouges, me ravit. C’est cela, l’aventure.
Et sans doute faudrait-il faire une étude sur l’irruption en littérature du héros à lunettes au XXème siècle — y compris dans des récits médiévaux, voir le Nom de la rose(où Guillaume de Baskerville lègue finalement ses lunettes à Adso / Eco) écrits au XXème siècle : jusque là les héros y voyaient parfaitement, ils discernaient au premier coup d’œil la créature qui leur apparaissait soudain — même à distance, rappelez-vous Frédéric Moreau ou Julien Sorel, fascinés l’un et l’autre par des femmes surgies de nulle part.
Et dans les lunettes de notre promeneur se lisent les nuages de l’étrange étranger baudelairien — « J’aime les nuages, les nuages qui passent, là-bas, les merveilleux nuages ». Comme dans certaines toiles de Magritte : dans le monde flottant de Taniguchi, on ne voit pas la réalité à travers ses lunettes, on distingue juste quelques cumulus qui promettent un orage — lui-même suspendu.

Couv_316282Casterman en a profité pour sortir le Venise de ce même Taniguchi, où un autre promeneur nez en l’air erre dans les méandres de la cité morte et rouillée — la couleur après le pur graphisme de l’Homme qui marche ne gâche rien. Si sur la couverture on distingue encore quelques silhouettes, très vite Taniguchi vide la cité des Doges de toute présence autre que celle de son double :louis_vuitton_-_beau-livre_-_travel_book_venise_jiro_taniguchi_ À ceux qui prétendraient que l’on n’est jamais seul dans une ville où se croisent, bon an mal an, quelques dizaines de millions de touristes, je dirai que j’ai exploré Venise, en février, entre 7 heures et 8 heures chaque matin, avant que le carnaval ne reprenne ses droits — dans une solitude totale et sous une pluie glacée — ma foi, ce pourrait être moi :PlancheA_218169 Artifice ? Pas même. Jetez un œil sur Bruges-la-morte, ce merveilleux roman de Georges Rodenbach : les photos qui illustrent le texte original (et que reproduit l’édition Garnier-Flammarion)rodenbach_-_bruges-la-morte_flammarion_page_0017 ont saisi une ville abandonnée, vestige d’une inhumanité dont nous ont débarrassés le pinceau du dessinateur ou l’objectif du photographe. C’est étrange. La période d’Edo — le temps immobile d’un Japon refermé sur lui-même — s’est arrêtée avec l’ère Meiji, pleine de bruits et de fureur occidentaux (je crois que je fais exprès, désormais, de coupler masculin et féminin pour le plaisir — bientôt interdit — de faire un accord canonique). Mais Taniguchi, qui a connu de plein fouet l’américanisation du Japon post-Hiroshima (après l’éclair atomique, l’apocalypse des néons), est parvenu à extraire ses personnages de l’atmosphère trépidante du Tokyo moderne et à éterniser le temps suspendu de Kyoto.

Jean-Paul Brighelli