L’Homme surnuméraire, de Patrice Jean (Editions rue Fromentin)

l-homme-surnumeraire-1138619816_L« Dom Juan fut la première œuvre que l’on me confia, après que Jérôme Beaussant m’eut exposé savamment les raisons de « l’abrogation de quatre passages moralement contestables ». Au fond, il y avait peu de réécriture, puisque la fin tragique du héros disait assez la vilénie de son libertinage. « En soi, m’expliqua Beaussant, le libertin n’est pas un sale type, mais ce qu’il y a de plus répréhensible dans son attitude, c’est son horrible machisme, sa revendication satisfaite de mentir aux femmes. Non, ça, on ne peut pas le laisser passer. J’ai donc réduit à l’extrême tout ce qui rend Dom Juan sinon sympathique, du moins ce qui pourrait, dans ses tirades, exalter un naïf lecteur. Et j’ai supprimé entièrement la scène où il séduit Charlotte, la femme de Pierrot : aujourd’hui, le racisme social de Molière est archaïque, on ne peut plus mettre en scène des paysans parlant le patois pour se moquer d’eux. C’est vraiment abject. »
« Je résumai donc une grande partie de l’acte II, en éradiquant le patois et le mépris social. Vider un auteur de son génie pour remplacer sa verve par de plats dialogues était à ma portée. »

Clément, l’un des héros tragiquement médiocres du roman de Patrice Jean, se retrouve chargé de la mise au point d’une collection intitulée « Littérature humaniste », classiques mis au goût du politiquement correct. Beaussant coupe, et Clément intercale dans les coupes des éléments permettant de suivre l’intrigue sans succomber aux tentations délétères d’une littérature en liberté. « Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu printanier, guilleret et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. »
J’ai adoré ce livre retors (résumons-le sans rien dire : Patrice Jean exploite jusqu’au bout les délices suspectes de la mise en abyme, et jusqu’à la lie l’enivrement de héros dérisoires — jusqu’à une femme de ménage vierge et frappé de sainteté, comme la bonne de Théorème, si vous vous rappelez le film de Pasolini jadis grand prix de l’office catholique, en pleine assomption après avoir été bibliquement connue par l’ange — Terence Stamp — venu visiter Sodome.

Bien sûr, rien n’est totalement neuf sous le soleil. La réécriture en conformité avec les codes et la vertu contemporains (accorder au masculin devient une jouissance suspecte) a été exploitée jadis par James Finn Garner, qui reformula dans les années 1990 les contes de fées selon les diktats du politiquement correct.pcbs-cover-lrg Mais là, il s’agit de chefs d’œuvres de la philosophie (ôtons de la Généalogie de la morale toute référence désormais irrecevable à « la superbe brute blonde rôdant en quête de proie et de carnage ») et de la littérature.
Et qu’en pense l’institution ? « Les professeurs de collège et de lycée, toujours enclins à promouvoir les idées de progrès et d’idéal démocratique, recommandèrent à leurs élèves notre collection apurée. Quelques ronchons tentèrent de s’y opposer, mais la grande masse du corps professoral tenait plus aux droits de l’homme qu’à la littérature. »
Comme il les connaît bien ! C’est qu’il est prof de Lettres lui-même — et talentueux, ce qui par les temps qui courent commence à friser l’oxymore. Un homme qui pense aussi mal ne peut être fondamentalement mauvais. Eugénie Bastié, qui l’a interviewé fin septembre, lui a d’ailleurs sans grand mal arraché quelques horreurs (ou quelques évidences, selon que l’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur de la pensée conforme).

Quant à définir ce qui n’est plus dicible… « Les femmes, les Noirs et les musulmans, dis-je un soir à Lise, sont les nouvelles vaches sacrées ! Pas touche, ou alors en précisant qu’un salopard de couleur ne représente pas toute la communauté. Idem pour les femmes, ne les critiquons pas. Et d’ailleurs, toute définition de « la » femme renvoie à une essentialisation nauséabonde. »
Clément (et Patrice) « aiment afficher, devant leurs amis épouvantés, des idées qu’ils jugent « nauséabondes », de la même façon qu’autrefois, devant des bigots, les libertins s’amusaient à nier l’existence de Dieu. » À vrai dire, la liste des idées « nauséabondes » s’allonge chaque jour. Il en est du politiquement correct comme de la Vraie Foi : peu à peu tout l’offense. Et il est si facile de se voiler la face, plutôt que de gifler les inquisiteurs qui vous agressent.
Ce roman est une réponse à l’abjection. Quelque chose me dit que Patrice Jean est lui aussi un mécontemporain.

C’est le plus enthousiasmant avec les vrais bons romans : ils ouvrent des perspectives au-delà de ce qu’ils racontent, ils incitent à produire du texte au-delà de leurs phrases. À prolonger la fiction, ou à s’en servir pour ouvrir le réel, comme le couteau ouvre les huîtres.
L’Homme surnuméraire m’a ainsi donné envie de croiser Daniel Pennac et Patrice Jean — qu’ils veuillent bien l’un et l’autre m’en excuser…

– Ecoutez, Malaussène…
Oh comme j’ai horreur quand la reine Zabo commence ainsi ses phrases ! Vous pouvez être sûr qu’elle va vous aligner de l’insoutenable, de l’indicible, hautement corrosif, et vous voici prisonnier de votre lâcheté, de votre servilité — oui, oui, j’écoute…
– Voilà. J’ai eu une idée — une de plus ! Les Cent romans indispensables remis au goût du jour ! Cent bouquins à réécrire, Malaussène ! Vous avez du boulot pour les deux ans à venir — à raison de deux titres par semaine…
– Heu…
Je sais, c’est une répartie pitoyable. Mais l’idée encore enveloppée de la Reine Zabo ne m’emballait guère.
– Par exemple… Moby Dick — hein, c’est quelque chose, Moby Dick ! Mais cet acharnement à vouloir tuer une espèce en voie de disparition — et blanche, de surcroît ! Alors voilà : votre capitaine Achab, vous en ferez un Japonais, un tueur de baleines, et vous créerez un personnage bien contemporain, un journaliste intègre au service de GreenPeace — qui convertira le Jap à l’écologie profonde ! C’est beau, non ?
– Réécrire Moby Dick ? Vous n’y allez pas un peu fort ?
– Des modifications élémentaires ! Juste en surface ! La couleur de la peau, la nationalité, la langue, la culture et la philosophie de l’ouvrage, trois fois rien ! Un personnage à créer de toutes pièces — vous avez l’imagination qu’il faut !
– Vous… vous voulez commencer par Moby Dick ?
– Entre autres. Vous connaissez le métier, Malaussène, vous savez qu’il faut sortir des séries, pas des livres isolées. C’est comme en art, hein, Twelve are Better than One, comme disait ce pauvre Warhol ! Alors douze volumes pour… pour le mois prochain.
Je jetai un coup d’œil sur la liste qu’elle me tendait. Les Misérables. Moby Dick. Les Liaisons dangereuses. Madame Bovary
Madame Bovary… commençai-je.
– Hé bien quoi ? Ça vous botte, vous, cette bonne femme empêtrée dans un adultère…
– Deux, dis-je.
– Raison de plus ! De la culpabilité, un suicide — ça ne va pas, non ? Vous allez me remettre ça au goût du jour. D’abord, je la veux lesbienne, Bovary ! Quand les hommes sont insuffisants, c’est entre femmes que ça se règle ! Albertine à la place de Rodolphe ! Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette !
« Et l’autre, là — comment l’appelez-vous ?
– Léon…
– Un acteur de films pornos, je veux — et elle va l’épuiser ! Bovary et Rocco, comme on dit Judith et Holopherne ! À la fin, elle le castre ! Elle se balade dans Rouen avec la bite de Rocco dans la menotte ! Comme dans l’Empire des sens ! Oshima forever ! Et elle fait opérer ce pauvre Charles, qui n’a rien à faire de sa nouille précuite — un mari transgenre, ça, ça va payer ! Elle renoue avec Albertine — ce sera mieux si elle est un peu typée, hein, Albertine, j’ai Danièle Obono parmi mes lectrices —, et ils finissent en ménage à trois ! Et quand elle baisera avec sa chérie — vous voyez ça : noir / blanc, un coup dessus, un coup dessous, chantilly / caramel ! —, elles attacheront le mari sur un fauteuil — un peu de candaulisme ne peut pas gâter l’affaire !
– Mais…
– Non ! Pas de mais ! Jamais de mais ! Mais, connais pas ! Notre public, ce sont des femmes ! Ce sont les femmes qui lisent ! Pas les hommes ! Les hommes boivent de la bière en regardant le foot ! Vous croyez que ça les amuse, les femmes, le châtiment de l’adultère et toutes ces fadaises ?
– Et la gamine — Berthe ?
– Eh bien quoi ? C’est un bébé ensemble, Emma et Albertine, avec des paillettes achetées au Danemark — soyons moderne !
« Et déplacez légèrement l’action, la Normandie de l’intérieur, c’est moyen. À Deauville ! Bord de mer ! Air salin ! Vivifiant ! Les vagues, les embruns, le casino, les courses…
« Vous nous ferez ça très bien, Malaussène… »
– Mais… Les Liaisons… Il y a déjà une Wonder Woman, là-dedans…
– La Marquise de Merteuil ? Certes — mais Cécile ? Une gourde, Cécile ! Et c’est une scène de viol, non — Valmont la viole ou je ne m’y connais pas…
Je la regardai, en pensant avec horreur à l’homme qui avait peut-être un jour tenté l’escalade de cet Anapurna — sous la contrainte…
– En fait, Valmont, je vais vous dire : un pédé ! Un type qui a tant besoin de se prouver qu’il aime les femmes, c’est suspect, forcément ! Ce n’est pas avec Cécile qu’il couche — c’est avec Danceny ! Il se révèle ! Le coming out de Valmont ! Personne n’y a pensé. Heureusement que je suis là !
– Danceny, vous le voulez noir, lui aussi ?
– N’en rajoutez pas, Malaussène ! Et puis ça a déjà été fait par les Américains, dans Sexe Intentions ! Non, une fiotte bien de chez nous, et à la fin, quand ils se battent en duel — un symbole ou je ne m’y connais pas, voyez la fin de Spartacus, quand Kirk Douglas dit à Tony Curtis qu’il l’aime tout en lui enfonçant son glaive, ha ha ! — ils se roulent une pelle au moment où ils sont fer contre fer… Et Mme de Tourvel portera leur enfant — un peu de Gestation Pour Autrui ne peut gâcher la fête…

À vos plumes, amis lecteurs ! Faites donc des propositions vertueuses en cette période de l’Avent. Bâtissez les scénarios rénovés de la bibliothèque que mérite notre monde. En commençant par la Bible et le Coran, qui ont une tendance fort répréhensible au carnage et au châtiment des homosexuels. De l’amour, de l’amour, de l’amour ! « De la passion, de l’infortune, de la vertu par dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien » (Liaisons, lettre CV). Croyez-moi, vous ne vous ennuierez guère à la lecture de l’Homme surnuméraire, où les infortunes des héros sont comme celles de Justine — lucides, cocasses et pimentées.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le roman ne se limite pas, loin de là, à médire du politiquement correct — il est bien plus profond, surtout quand il joue à être superficiel (pour mémoire, est superficiel aujourd’hui tout roman bien écrit). Mais je n’allais quand même pas tout vous dire.