LREM, ou l’attaque de la moussaka géante

Allons, un peu de littérature et d’Histoire. Fin 1659, deux généraux, Monk et Lambert, se disputent le pouvoir en Angleterre. Monk manœuvre si bien qu’il anéantit l’armée de Lambert sans même la combattre. « À mille désertions par jour, Lambert en avait pour vingt jours ; mais il y a dans les choses qui croulent un tel accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième. Monk pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après, Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monk en se reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire. Mais Monk, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur, grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. » (Dumas, le Vicomte de Bragelonne).

Ainsi LREM, qui fort de son succès (1) laisse venir à lui les petits enfants perdus des Républicains, Indépendants, Centristes et autres ventres flasques de la droite — étant entendu qu’à gauche, Macron a depuis lurette fait le plein de couilles molles. C’est la stratégie de l’Attaque de la moussaka géante, un nanar grec (1999) inspiré du Blob (1958) qui vit apparaître Steve McQueen à l’écran.-5655856533156256796

Affiche

Affiche

Et le Blob, chez nous, c’est le Rassemblement National, qui joue de la même stratégie — en attirant à lui tout ce qui, à droite (LR) comme à gauche (LFI) est sur une ligne nationale stricte. Marine Le Pen fait marcher à fond les sirènes d’appel en ce moment. Laissez venir à moi les petits républicains. Stratégie Blob. Monk face à Lambert. Plus vous grossissez, et plus vous attirez à vous.

Entre la moussaka baveuse et la gélatine rouge, nous voici coincés, nous autres souverainistes — nous, le peuple.

Les commentateurs, après les Européennes, ont hésité entre l’attitude arithmétique, qui faisait de Macron un perdant, et l’attitude réaliste, qui en fait le gagnant de la lutte d’influence à droite : ayant siphonné les libéraux-centristes (autrefois appelés hollandistes ou bayrouistes), le Président de la République, dont 2022 est le point de fuite, la ligne de mire et l’obsession quotidienne, devait grignoter les centro-libéraux aisés, tout ce peuple de droite affolé par quelques gilets jaunes ou le feuilleton intelligemment étiré du Brexit, et soucieux de ne pas se mélanger avec les impies qui votent RN. Stratégie moussaka. Avec LR à 8%, on peut juger que c’est fait. 2022 sera donc une réédition de 2017 avec un résultat équivalent, espère-t-on à l’Elysée.

Mais pour cela, il est essentiel que subsiste à droite, entre le FN et LREM, une force assez substantielle pour ne pas s’effriter tout de suite et aller grossir dès cette année les rangs du RN — sinon, effet boule-de-neige garanti, voir plus haut. Macron a besoin d’un bloc LR qui stationne autour de 10-12%. Avec à sa tête un leader improbable qui ne lui fera pas d’ombre — on parle ces jours-ci d’y installer Christian Jacob, quelle merveilleuse idée…
Mitterrand, notre maître à tous en matière de machiavélisme électoral, l’avait bien calculé : dès 1983, il prépare 1988 (il fallait être naïf comme Chirac pour croire que le vieux renard tapi à l’Elysée les mains croisées sur sa prostate respecterait les accords passés en 1981 et laisserait la porte ouverte au RPR), et impose aux médias la re(co)naissance d’un Jean-Marie Le Pen qui n’en demandait pas tant. Voilà le Front National érigé en barrière de la droite et en garantie de réélection pour Mitterrand. Parce que ce n’est pas en faisant une politique de gauche, largement oubliée depuis le « virage de la rigueur » en 1983, que l’on gagne — il n’y avait plus de réservoir de voix à gauche —, c’est en inventant un cordon sanitaire (le FN) entre les libéraux de droite et les apprentis-libéraux de gauche.
Bis repetita. Mitterrand engendra Hollande, qui engendra Macron. D’un côté, via quelques seconds couteaux chargés de porter la perturbation à droite (« Aux municipales, si vous n’êtes pas pour nous, vous serez contre nous »), on confine LR dans des territoires restreints et agricoles, parce qu’il serait tout de même bon pour les macronistes de gagner les villes, en 2020, en prévision du grand choc de 2022. Et d’un autre côté, via des « Républicains » macrono-compatibles (Larcher et quelques autres), on incite LR à se « réinventer » — que c’est beau — en « vrai parti de droite (heu… et LREM est à gauche, peut-être ?) afin de constituer une cloison étanche qui attirera à elle les électeurs (vieux, retraités, fragiles, conservateurs et paysans) qui ont compris ce que Macron leur faisait, et qui seraient tentés de franchir le Rubicon et de se jeter directement dans les bras de Marine.
Marion Maréchal, qui n’est pas exactement naïve, a bien vu que si cette stratégie fonctionne en 2022, Tatie est encore une fois battue. Non parce que subsisterait le fameux « plafond de verre » qui empêcherait les démocrates de sauter le pas — c’est une illusion entretenue par des médias aux ordres, les 24% de gens qui viennent de voter RN sont très loin d’être des extrémistes-racistes-antisémites-apprentis-fachos. Mais parce que, se dit-elle, pour 2022, c’est fichu, et derrière, il y a 2027, et là, ce sera mon tour, à condition que Marine ne s’accroche pas comme le fit jadis Jean-Marie : Macron sera hors jeu, il n’aura laissé subsister — c’est la fatalité des monarques absolus — dans son propre parti aucune tête susceptible de prendre sa succession, la droite « classique » sera réduite comme peau de chagrin, Marine sera plombée par ses échecs successifs, il faudra bien trouver quelqu’un d’autre… Le départ de Pécresse de LR n’a d’autre clé que l’ambition de ramasser la mise LREM en 2027, après avoir remplacé Edouard Philippe en 2022.
Peut-être n’a-t-elle pas cependant pesé l’une des clefs de l’échec de Bellamy aux Européennes. Les 8% de LR correspondent à ce segment très limité de la population qui peut sereinement envisager des restrictions au droit à l’avortement, sur le modèle de ce que les Etats américains les plus conservateurs sont en train d’inventer, ou qui s’indignent que l’on arrête l’acharnement thérapeutique dont « bénéficie » le pauvre Vincent Lambert, otage de tous les extrémistes, à commencer par ses parents. La France ne repartira pas en arrière sur ces questions — ni sur la PMA, comme je l’ai expliqué par ailleurs. Marion Maréchal a des convictions : seront-elles assez lourdes pour entraver une stratégie qui pour l’instant n’est pas bête ? Pour gagner désormais, il faut être souverainiste-national-républicain, progressiste dans les mœurs et méfiant à l’international — à commencer par l’Europe —, décidé à sauver ce qui est encore sauvable de la langue et de la culture françaises, bref coudre un peu de Chevènement dans un programme essentiellement national.
Chevènement, justement, s’est pris à rêver d’un « Républicain des deux rives » (ce garçon a lu Apollinaire, il est bien le seul dans le personnel politique contemporain) qui rassemblerait tout ce qui n’est pas absolument fasciste ni libéralo-dictatorial. Belle idée, que je défends encore sur le papier, mais dont l’absence de leader (non ! Pas Dupont-Aignan, qui est cuit ! Et non, pas Zemmour, qui est cru !) dénonce l’idéalisme. J’imagine que Xavier Bertrand s’y verrait bien, mais il a le charisme d’une huître. Quant à Sarkozy, qui doit toujours y penser le matin en se rasant, et qui avait réussi le coup en 2007, il lui faudrait un second Guaino. En se faisant déborder par sa gauche, Mélenchon, qui en rêvait, a raté le coche — ce que marque le départ de Charlotte Girard, débordée par l’OPA lancée sur les Insoumis par l’extrême-gauche communautariste.
Quant à la gauche « classique »… Elle est descendue bien en dessous de l’étiage (42%) qu’avait fixé Mitterrand comme sa limite absolue de survie. On peut laisser Clémentine Autain ou Raphaël Gluksmann imaginer dans leur coin un grand parti de gauche aussi peu populiste que possible, communautariste et sociétalement avancé, ils auront la même audience que le FN dans les années 1970. Alors, recomposer une ligne autour d’EELV ? Mais à EELV, il y a déjà dix lignes opposées. Jadot est le patron du radeau de la Méduse.

2022 sera donc la copie conforme de 2017. Blob contre moussaka, et victoire de la moussaka, qui parviendra in fine à convaincre les imbéciles que son centrisme totalitaire est un rempart contre le fascisme. Marine Le Pen s’écrasera encore une fois dans un débat inratable, et Marion Maréchal n’aura plus qu’à ramasser les survivants pour tenter d’en faire un parti souverainiste qui tienne la route — pourvu qu’elle fasse silence sur ses convictions idéologiques les plus profondes. Mais l’exemple Bellamy devrait la renseigner sur ce que la France d’en bas est prête à tolérer — ou à refuser.

Jean-Paul Brighelli

(1) Mais oui ! Ce n’est pas parce qu’il est dépassé d’une courte tête que le parti de bric et de broc construit autour de l’image de Macron n’a pas gagné, tactiquement — même si techniquement à peine plus de 10% des électeurs l’ont réellement choisi. C’est ce que l’on appelle, en ce moment, la démocratie.