Malaise dans la civilisation

Voltaire_and_Diderot_at_the_Café_ProcopeDans les Invasions barbares (un film que je ne me lasse pas de revoir, tant il génère d’espoir et de bonne humeur), exactement 1h14 après le début, les vieux copains attablés pour le dernier repas du héros, cancéreux en phase terminale, devisent gaiement.p2.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx Pierre : « Contrairement à ce que les gens pensent, l’intelligence n’est pas une qualité individuelle, c’et un phénomène collectif, national, intermittent.
« Athènes, 416. La première d’Electre, d’Euripide. Dans les gradins ses deux rivaux, Sophocle et Aristophane, et ses deux amis, Socrate et Platon. L’intelligence était là.
Alessandro : « J’ai mieux. Firenze, 1504, Palazzo Vecchio. Deux murs opposés, deux peintres, à ma droite, Leonardo da Vinci, à gauche, Michel-Ange. Un apprenti, Raphaelo. Un manager, Nicolo Machiavelli.
Pierre : « Philadelphie, USA, 1776-1787. Déclaration d’indépendance et Constitution des Etats-Unis. Adams, Franklin, Jefferson, Washington, Hamilton, Madison. Y a pas un autre pays qui ait eu cette chance-là.
« L’intelligence a disparu. Et je ne veux pas être pessimiste, mais il y a des fois où elle s’absente longtemps. »

Par gloriole française, rajoutons Paris, 1745, café Procope. Prenant leur café, cette boisson, dit Michelet, qui facilita les Lumières, Voltaire, Diderot, D’Alembert, Condillac, Montesquieu — et Mme du Châtelet. Rousseau, qui vient d’arriver à Paris, n’est pas attablé avec eux, parce qu’il est allé pisser — comme il le fait chaque quart d’heure. De toute façon, il trouve quelque chose à répliquer le lendemain seulement — il a l’intelligence de l’escalier. Ou peut-être est-il au Café de la Régence, observant une partie d’échecs qui oppose « Philidor le subtil » à « Legal le profond » — les deux épithètes sont dans le Neveu de Rameau. Diderot, qui était doué d’ubiquité, est là également. Il discute éternité de l’âme et fesses de donzelles avec La Mettrie ou Helvétius — car les vrais grands philosophes savent tenir des propos légers. Mais pas que.

Et aujourd’hui… Dans un café à la mode du XIème arrondissement, Guillaume Musso, Eric-Emmanuel Schmitt et Marc Lévy parlent chiffres de ventes avec Christine Angot. Entre Bernard-Henri Lévy, accompagné de l’un des comptables de ses sociétés de gestion de patrimoine. Anna Gavalda les rejoindra un peu plus tard. Dans un coin, attablé seul afin de mieux capter le regard du photographe, Philippe Delerm boit sa bière à petites gorgées. La généralisation du principe de petit plaisir, en annulant le principe de réalité et donc la tension génératrice d’art, comme disait Sigmund, nous mène tranquillement vers notre auto-destruction. La culture, qui était édifiée sur le renoncement pulsionnel, est passée aux pertes et profits. Fin de partie.

L’intelligence n’est pas individuelle, elle est collective. L’inintelligence aussi. Nous vivons des temps de profonde bêtise. Ce ne sont pas les premiers, mais à des étapes antérieures, il y avait des contrepoids. Par exemple, France, milieu des années 1870. À la terrasse du Café Riche, Monsieur Homais fait le panégyrique de Sainte-Beuve, mort vers la fin de l’Empire — le grand homme des Lettres pour tous les imbéciles. À une table voisine Adolphe d’Ennery et Eugène Cormon fêtent l’immense succès des Deux orphelines, un mélo d’une niaiserie magistrale, l’un des plus grands succès du siècle. William Bouguereau, tout près, parle art et décorations avec Ernest Meissonier. C’est la fête à la Bêtise.
Mais en même temps, l’époque allumait ses contre-feux. Dans un cabinet particulier du Lapérouse, quai des Grands Augustins, Flaubert à demi-ivre allume un cierge à Saint Polycarpe, comme chaque matin, en soupirant : « Ah mon dieu, dans quel siècle m’avez-vous fait naître ! » Il a beau se plaindre (« Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m’étouffent. Il me monte de la merde à la bouche comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir ; j’en veux faire une pâte dont je barbouillerai le dix-neuvième siècle, comme on dore de bouse de vache les pagodes indiennes, et qui sait ? cela durera peut-être ? »), il produit Bovary, Salammbô, l’Education. Pas mal en un siècle bête. À ses côtés, Zola qui a commencé à écrire, Hugo qui  est rentré de Guernesey, et Maupassant, qui médite ce qui deviendra Boule-de-Suif. La Bêtise produisait ses contre-poisons.

SI j’avais en moi quoi que ce soit de superstitieux, je finirais par croire que les conjonctions astrales, les taches sur le Soleil ou les créatures malignes d’Alpha du Centaure ont une incidence sur le seuil d’intelligence et de créativité. Entre 1894 et 1897 sont nés en France, de Céline à Aragon en passant par Breton, Eluard, Soupault, Pagnol, Giono et quelques autres, les plus grands noms de la littérature française du XXème siècle. Des hommes arrivés à maturité dans les années 1920-1930, et qui ont produit une suite insensée de chefs d’œuvres. On a les minutes des échanges au sein de la Centrale surréaliste. Mais imaginez la réunion de tous ces créateurs dans un centre unique — Paris en l’occurrence… La masse critique, eh oui, voilà le hic — comme disait à peu près Cyrano…

Et aujourd’hui ? Jean Echenoz, probablement le plus grand écrivain français vivant, n’est jamais invité chez Ruquier — ce lieu de toutes les élégances de l’esprit. Ni chez Ardisson. Ni chez Nagui. Vous imaginez, Echenoz chez Cyril Hanouna ?
Il nous arrive bien de regarder parfois les étranges lucarnes, afin de nous mithridatiser contre la Bêtise. Mais elle trouve chaque jour de nouvelles substances plus nocives encore que celles de la veille. Et nous apprenons incidemment que le Quotient intellectuel serait en baisse globale — la faute aux pesticides, aux nano-particules, à Philippe Meirieu et autres catastrophes. Cela ne nous laisse guère d’espoir sur les discussions intelligentes du siècle à venir — sauf agitation fécondante sur Sirius ou bonnes intentions des myriapodes de Bételgeuse.

Jean-Paul Brighelli

PS. À propos d’Echenoz… Lu récemment (avec un léger retard, le livre a paru à ‘automne dernier) Un peu tard dans la saison, de Jérôme Leroy. Encore un qui ne désespère pas, tiens ! product_9782710375517_195x320