Miss Provence et les antisémites

April-Benayoum-dezinguee-sur-les-reseaux-sociaux-pouquoi-Miss-Provence-s-est-attiree-les-foudres-du-publicFranchement, les concours de Miss ne sont pas ma tasse de thé. La vraie beauté est dans les seins de la Vénus d’Arles, dans les fesses de la Vénus au miroir de Velasquez, ou le dos de la Grande Odalisque d’Ingres. Un rêve de pierre, comme dit Baudelaire. Un concept qui appartient au domaine de l’art, pas à celui des hommes.

Alors, Miss France ou Miss Monde sont juste des états intermédiaires de la matière…

Mais les déluges de haine qu’a suscités, il y a quelques jours, la désignation de Miss Provence comme « première dauphine » de la nouvelle Miss France m’ont quelque peu sidéré. Je savais que l’antisémitisme avait de beaux jours devant lui, que Mohamed Merah est révéré çà et là, qu’un Tchétchène assassin de prof est vénéré dans on pays, que l’arbre planté en mémoire d’Ilan Halimi a été arraché, que les salopards qui ont massacré Sarah Halimi étaient, quoi qu’en ait dit la Justice, de vrais racistes persuadés que tous les Juifs s’appellent Rothschild, etc. J’avais remarqué, dans mon adolescence militante, que la Ligue Communiste camouflait sous son antisionisme de principe des réflexes plus archaïques. Je n’ignorais pas que les Arabes, un peu partout dans le monde, rendent les Juifs responsables de leurs échecs chaque fois qu’ils ont tenté de les attaquer — comme un roquet se plaindrait de s’être fait bouffer tout cru par le molosse dont il a mordu les talons. Et que certains Musulmans pensent que le Prix Nobel devrait être attribué selon des principes ethniques, vu que les Juifs en ont récolté des paquets, et que les autres Sémites (faut-il rappeler à ces crétins que Juifs et Musulmans sont demi-frères, si l’on en croit la descendance d’Abraham ?) peinent à en décrocher un…

Mais enfin, écrire sur Twitter que la candidate — beau brin de fille, mais c’est normal, sinon elle ne serait pas là — est une bitch, comme disent ces analphabètes, parce que son père est israélien, ou que Hitler, encore une fois, a raté son coup, prouve le degré d’inculture, de racisme, de frustrations accumulées de quelques énervés dont on sait comment ils commencent et comment ils finissent. Moi qui croyais que le racisme était un délit, je me demande ce qu’attend la police pour arrêter les auteurs de tels propos. Ah, Twitter se gratte la fesse en se demandant s’ils ont enfreint ses standards. Nous sommes bien avancés.

Les Arabes ou les Turcs ont jadis constitué des empires. Les Juifs qui y vivaient étaient des citoyens de seconde zone — en Europe aussi, à la même époque. Mais aujourd’hui, de ces anciens empires crispés sur leurs certitudes religieuses, il ne reste rien — rien que des sables infertiles : inutile d’accuser la colonisation, il est des pays qui se débrouillent très bien pour faire leur malheur tout seul — l’Algérie, par exemple : comparez avec le Maroc, ancien protectorat français lui aussi, mais qui est largement sorti de la misère et de la superstition. Quant au sultan qui s’agite à Ankara, il cherche ainsi à camoufler l’échec de sa politique économique. Alors que l’Europe après la Révolution s’est réformée, même si comme disait Brecht, la Bête immonde est encore fertile — elle l’a prouvé à diverses reprises…
Eh bien voici la preuve de sa fécondité. Quelques énergumènes insultent, sous un courageux anonymat, une jolie fille qui par ailleurs ébranle sans doute leurs rêves… Et qui s’affiche en maillot de bain, sans même recourir au burkini exigé par la pudeur musulmane…

Ladite pudeur a ses meilleurs jours derrière elle. Dans les Mille et Une Nuits, l’un des plus grands romans jamais écrits (mais c’était il y a dix siècles), l’un des héros s’écrie, à la vue d’une houri terrestre : « Elle a un derrière énorme et somptueux qui l’oblige à se rassoir quand elle se lève, et me met le zeb, quand j’y pense, toujours debout ». C’était à l’époque où Bagdad était l’une des villes-phares de l’humanité — et où Haroun al Rashid, le sultan célébré de l’empire, parcourait sa ville en compagnie de son poète favori, Abbas Ibn al-Ahnafqui, aimait indifféremment les filles et les garçons et inventa l’amour courtois avant l’heure — et ça ne gênait personne. Mais les califes Abbassides, c’était autre chose que la dynastie des Al Saoud.
Quand une nation, un peuple, un empire, ont des ressources, ils ne s’émeuvent guère des débordements lyriques des poètes. Que ce soit au niveau des civilisations ou des individus, le puritanisme est un effet secondaire de la nullité culturelle et de la peur de disparaître. Ils peuvent bien crier, déjà ils n’existent plus que dans la vocifération, l’imprécation, et le racisme. En un mot, la violence.

Cela dit, je sais que nombre de Musulmans n’adhèrent pas aux propos outranciers d’une poignée d’imbéciles. Et qu’ils regardent April Benayoum avec admiration — parce que le Beau reste le Beau, quelle que soit son étiquette, et même s’il est éphémère. Mais les crétins hurlent si fort leur fierté d’être des imbéciles qu’ils occupent le champ médiatique. Qu’ils le sachent : jamais un hurlement de rage n’a été un argument. Ni même une opinion. C’est juste un aveu d’impuissance — et c’est peut-être cela, le sale petit secret des antisémites.

Jean-Paul Brighelli

PS. Houria Bouteldja s’y est mise à son tour, elle ne pouvait pas faire moins. L’ineffable auteur de Les Blancs, les Juifs et nous, un titre pas du tout raciste, vient de lâcher, sur Médiapart qui l’héberge : « On ne peut pas être israélien impunément. » Entre autres incongruités. Le genre de formule qui un de ces jours amènera Netanyahou à vitrifier Gaza, et personne ne s’en souciera.

La langue du quatrième empire

9oyg1oit4fl8mye9fbkwlkVous vous rappelez peut-être que Victor Klemperer avait décrit la Lingua Tertii Imperii (paru en 1996 en France), la langue du Troisième Reich. Il explique ainsi comment les Nazis avaient modifié le sens de certains mots allemands de façon à ce qu’ils servent leur idéologie. La novlangue imaginée par Orwell était le rejeton adultérin de ce Nouvel Ordre Linguistique — quand « bon » signifie « conforme à la pensée de Big Brother », et que « inbon » exprime tout le reste.
Nous voici aujourd’hui à l’aube (radieuse, forcément radieuse) d’un Quatrième Empire, celui du politiquement correct, du multiculturalisme et des liaisons trans-inter-sectionnelles. Nous nous en doutions un peu. Mais de récents développements nous forcent à considérer l’évolution du langage contemporain.
Par exemple, par ordre alphabétique, sans souci d’exhaustivité :

Antisémitisme (subs.) : Haine des Juifs, à l’exclusion de tous autres Sémites — groupe auquel appartiennent par ailleurs les Arabes. Ce type particulier de racisme (voir ce mot) ne peut être le fait que de groupes néo-nazis. Dire, comme l’a stipulé un historien français (lui-même juif, ce qui le rend suspect), que certains Arabes ont sucé l’antisémitisme avec le sein de leur mère, est une impropriété qui vous vaudra d’être traîné devant les tribunaux par des associations exaltant la mémoire et l’œuvre de Mohammad Amin al-Husseini (sur lui la bénédiction du Prophète), grand mufti de Jérusalem qui en 1937 exalta l’œuvre antisioniste (voir ce mot) d’un certain Adolf Hitler.

Antisionisme (subs.) : À l’origine, opposition à la politique promulguée par Theodor Herzl en 1896 dans son livre l’Etat juif. Revendiquée jadis par de larges pans de l’extrême-gauche, il est aujourd’hui synonyme total d’« antisémitisme », en plus seyant. Le couple « antisionisme / antisémitisme » a autant de pertinence que l’opposition « érotisme / pornographie » dans la bouche de ceux qui ignorent tout du premier et se gavent de la seconde.

Apprenant (subs.) : autrefois appelé « élève » par des enseignants réactionnaires, l’apprenant est celui qui enseigne autant qu’il est enseigné. L’usage d’un participe présent marque sa fonction active, alors que le participe passé « enseigné » le contraignait à un rôle passif. L’apprenant ne peut donc pas être jugé (quel mot horrible et colonialement connoté !) selon ses résultats, mais apprécié selon ses espérances — qui sont grandes. La meilleure preuve de la pertinence de cette appellation nouvelle est la réussite sidérante, chaque année plus spectaculaire, aux examens organisés par l’Education nationale. Quand des « élèves » (quelle prétention dans l’idée d’ « élever » des enfants comme des plantes vertes ou des vaches !) obtenaient le Bac à 50% il y a quarante ans, les « apprenants » le réussissent à 95% aujourd’hui — preuve ma-thé-ma-ti-que de l’excellence des pédagogies contemporaines, et pas du tout d’une baisse de niveau concertée.

Esclave (subs. et adj.) : Certes, à l’origine, le mot désigne des Slaves (blancs, forcément blancs — et même blonds, souvent) mis dans les chaînes par les Vénitiens dans le haut Moyen Âge — et même vendus aux Arabes qui les appelaient par déformation phonétique Saqaliba. Mais nous savons désormais, par décret officiel, qu’il n’y avait pas d’esclaves en pays musulmans. Car depuis la Traite Atlantique, le mot renvoie exclusivement au « trafic d’ébène », comme disaient les esclavagistes du trafic triangulaire, organisé à partir de l’Afrique de l’Ouest par des armateurs nantais ou bordelais, à l’exclusion de toute autre origine. Noter que des Noirs ont fait des esclaves, que les Arabes ont organisé une traite trans-saharienne bien plus importante et sauvage que la traite Atlantique, et ont mis en esclavage, rien qu’au XVIIIe siècle, plus d’un million de Blancs enlevés sur les côtes méditerranéennes (à ce que prétendent des chercheurs résolument fascistes), est un non-sens qui, grâce à la loi Taubira qui enseigne aux historiens ce qu’ils doivent penser et dire, sera poursuivie devant les tribunaux.

Féminicide (subs.) : meurtre délibéré d’une femme. On croit à tort que les femmes font partie du genre humain, et que le terme d’« homicide » couvre l’ensemble des assassinats. Mais comme le radical de ce mot (homo, l’être humain, en latin) ressemble dangereusement au sale concept d’« homme » (l’orthographe — voir ce mot — étant un souci bourgeois, la présence d’un ou deux –m- n’est plus un critère pertinent), une distinction sera désormais établie selon le sexe de la victime — ce qui, en ces temps de LGBTQ++, promet aux lexicographes un avenir radieux. Olympe de Gouges avait déjà écrit, en suivant cette idée, les Droits de la femme et de la citoyenne, ignorant que dans « Droits de l’homme » les révolutionnaires latinistes incluaient les deux sexes. On l’a guillotinée pour un solécisme, c’était violent, mais l’époque ne faisait pas de demi-mesures.
À noter qu’une femme ne saurait se rendre coupable de féminicide — le lesbianisme excluant la violence, comme chacun sait. Il est d’ailleurs significatif que ce mot de féminicide soit justement masculin — comme viol (voir ce mot).
N.B. : Word souligne en rouge le mot « féminicide ». C’est bien la preuve d’un choix idéologique, résultant du fait que le programme, proposé par Microsoft, a été inventé par un Blanc hétérosexuel et potentiellement violeur — un certain Bill Gates.

Hétérosexualité (subs.) : appel au viol (voir ce mot). Les féministes contemporaines, y compris certains transgenres qui furent hommes dans le passé, considèrent que tout rapport hétérosexuel est un viol. La question de la reproduction dans un monde totalement lesbien reste, par ailleurs, pendante.

Lynchage (subs.) : Quoiqu’inauguré par le juge Charles Lynch (1736-1796) et visant alors exclusivement les Américains loyalistes à la couronne d’Angleterre, tous blancs, quoique généralisé après la guerre de Sécession et visant alors, dans les Etats du Sud et de l’Ouest, les Républicains disciples de Lincoln, le mot s’est spécialisé depuis le XXe siècle dans l’exécution sans jugement de personnes noires, et ne peut par conséquence plus désigner que des personnes de couleur. Un Blanc n’est jamais lynché : il expie les crimes colonialistes de ses ancêtres. Un Noir (dire « Black », c’est moins violent) est constamment lynché en puissance, quoi qu’il ait fait avec ses fourchettes.

Macaroni (subs.) : métaphore désignant les Italiens. On aurait pu croire, après les massacres d’Aigues-Mortes en 1893, qui ont fait des dizaines de morts, qu’il s’agissait d’un terme raciste. Pas du tout — voir Racisme. Un débat récent a prouvé qu’être traité de « macaroni » est une plaisanterie gastronomique sympathique. Je suggère donc de filer la métaphore : des macaronis au four, c’est bon. C’est même la base des pâtes ‘ncasciata — un délice !

Orthographe (subs.) : concept bourgeois fixant une norme graphique et grammaticale dans le but d’exclure de larges pans de la population française, qui, éduquée par des enseignants formés par les pédagogistes de Philippe Meirieu (1949-2053), sur lui la paix et la génuflexion, ne respectent pas ces manies discriminantes. Tout « apprenant » (voir ce mot) qui sanctionnera l’orthographe sera immédiatement radié de l’Education Nationale — mais il y a déjà longtemps que cela n’arrive plus, surtout depuis que des Inspecteurs ont sacralisé la graphie « il les plantes », notant que le scripteur a intégré dans sa phrase une conscience du pluriel.

Racisme (subs.) : s’applique à toute discrimination, verbale ou physique, touchant exclusivement les Arabes et les Noirs — et leurs descendants. Le mot est inadéquat pour caractériser le rejet d’autres ethnies ou communautés, surtout si elles sont discriminées par des Noirs ou des Arabes. Ainsi, les Asiatiques de Belleville, qui sont depuis un certain temps la cible de racailles de première ou seconde génération, ne sont pas victimes de gestes ou de propos racistes. « Nègre » est une injure raciste. « Niakoué », non. Quant à « sale Blanc » et ses dérivés (Blanchette, Céfran, etc.), ces mots ne peuvent en rien être considérés comme racistes (voir Macaroni).

Viol (subs.) : Cette manière barbare de s’approprier une femme sans son consentement caractérise désormais l’ensemble des relations hétérosexuelles (voir ce mot). Grâce à #MeToo (sur lui la grâce et la bénédiction), nous avons appris que des relations librement consenties étaient en fait des viols. Que la séduction était la manœuvre d’approche ordinaire des violeurs. Qu’un rendez-vous galant était un « date rape », selon un néologisme anglo-saxon largement répandu dans les universités françaises, et que les viols effectifs commis en masse par des individus bronzés à Hambourg et ailleurs, ou sur la place Tarir au Caire sur la personne de journalistes, n’en sont pas — mais la juste punition de leur participation au colonialisme rampant qui frappe ces populations déshéritées.
Les commissions qui, en 2017, ont mis au programme de l’Agrégation de Lettres un poème galant d’André Chénier, l’Oaristys, se sont rendues coupables de complicité de viol, comme en ont décidé quatre militantes de l’ENS-Lyon, les Salopettes (lointaines descendantes des « 343 Salopes » qui s’étaient battues en 1973 pour la légalisation de l’avortement), bientôt relayées par de larges segments du mouvement féministe. Heureusement que Chénier a été guillotiné en 1794, sinon il aurait rejoint Roman Polanski sur le banc des accusés, le viol étant désormais imprescriptible (voir Féminicide), comme le crime contre l’humanité. Mais j’y reviendrai bientôt.

To be continued, comme on dit désormais en français.

Jean-Paul Brighelli

La bête qui sommeille

urlLa Bête qui sommeille est le titre d’un remarquable roman noir (très très noir) de Don Tracy, paru aux Etats-Unis dans les années 1930, traduit et publié par Marcel Duhamel dans la Série Noire en 1951. Un petit port de pêche quelque part dans le Sud, un Noir fin saoul qui viole une Blanche, et la foule qui le lynche — salement, je peux vous le dire.
L’adjoint du sheriff, Al, qui connaît bien le Noir, qui sympathise avec lui, qui a des idées libérales, participera pourtant à la curée. Mais c’est que, comme dit l’auteur, « le capitalisme engendre le racisme ».
Tout cela pour vous dire que les types qui ont insulté Alain Finkielkraut ne sortent pas de nulle part. Ils sont le produit de ce que nous avons laissé s’installer depuis des années : le communautarisme qui a remplacé l’appartenance à la Nation, la bigoterie qui s’est substituée au Savoir — mais comme il n’y a plus guère d’école, les crétins se retournent vers ce qu’ils ont à portée de main ou de minaret —, la pauvreté qui fait tache dans une société où si tu n’as pas une Rolex (ou un i-phone, ou n’importe quelle babiole périssable dont on t’a donné le désir), tu as raté ta vie.
Alors remonte la Bête, réveillée par le vide et le bruit du dessus.

Le manque d’imagination, l’absence de culture, l’appétit qui vient en ne mangeant guère, ne poussent pas à sophistiquer outre mesure la recherche de l’Ennemi. Le Système est une notion vague. Le Juif, c’est plus proche. Comme c’est rarement inscrit sur le visage, quoi qu’aient pu dire les nazis, on s’en prend à un Juif connu qui passait par là. Finkielkraut, qui a déjà failli se faire écharper par les gauchos de Nuit debout, s’est retrouvé la cible de quelques-unes de ces injures que l’on profère pour se mettre en train. « Barre-toi, sale sioniste de merde », « Sale race », « Tu vas mourir », « Rentre-chez toi à Tel-Aviv », — les gentillesses susurrées à voix haute avant d’en venir aux coups, et plus loin si affinités.
Quelques flics heureusement présents sont venus en aide au philosophe : La Fontaine en ferait une fable.
Le port du gilet jaune ne signifie rien — on peut en enfiler un comme on met une fausse barbe. Mais les barbes, pour le coup, étaient authentiques — comme les keffiehs palestiniens (« Palestine » fait d’ailleurs partie des hurlements des bestiaux susdits) portés par nos lyncheurs. Ou les prédictions : « Tu vas mourir, Dieu va te punir ».

Qu’est-ce qui a réveillé la Bête ? La superstition que l’on a laissé s’installer, sous prétexte de respecter les croyances (et la superstition, et le fanatisme, sont à la foi ce que la poussée de fièvre est au malade). Les particularismes raciaux (quand interdira-t-on toutes ces réunions, dans les universités, interdites aux non-racisés, comme ils disent ?). La volupté d’être filmé, et la fierté d’être identifié comme un gros connard.

Culture du communautarisme, culture de la haine, culture de l’ignorance. Un Académicien ! Un Juif ! Un philosophe ! Triple cible.

À noter que la médiatisation de la mésaventure de Finkielkraut ne doit pas faire oublier la progression effarante des actes antisémites sur lesquels les médias font silence — 74% en un an. Ni occulter le fait que des quartiers entiers, pour mieux cultiver l’entre-soi des débiles, chassent les Juifs et les poussent soit à une alyah intérieure, soit à un exil définitif en Israël — alors même qu’ils n’en ont aucune envie. Ils sont en France, ils sont Français — et depuis fort longtemps, bien plus longtemps que les barbus qui se promènent le cul entre deux incultures —, et nombre d’entre eux ne conservent d’ailleurs avec le judaïsme que des liens sentimentaux. Juifs et athées ! « À ces mots on cria haro sur la baudet. »
À noter aussi que parallèlement, les mises à sac d’églises chrétiennes se multiplient. 878 en un an — record à battre ! Et dans un silence assourdissant — parce que le dénoncer, c’est dénoncer ceux dont la foi s’offense de celle des autres. On ne sait jamais, ils pourraient être de futurs électeurs de la France insoumise…

Qu’il y ait des antisémites soraliens à l’extrême-droite, soit. Ils ne sont pas légion, ils sont les reliquats, les déchets de l’Histoire, et aucun parti de droite ne les reconnaît plus pour siens. Mais qu’un Jean-Pierre Mignard, ami intime de François Hollande et soutien inconditionnel de Macron, se félicite presque du lynchage de Finkielkraut « Il le cherchait. On l’avait oublié. C’est réparé ») ; qu’un Thomas Guénolé, qui forme les Insoumis, en arrive à renvoyer l’insulte, comme si l’antisémitisme était un prêté pour un rendu (« Cela fait des années qu’Alain Finkielkraut répand la haine en France. Contre les jeunes de banlieue. Contre les musulmans. Contre l’Education nationale ») ; que le comique élyséen, Yassine Belattar, nommé par Macron au sein du conseil présidentiel des villes, fasse chorus ; que nombre de gens de gauche se taisent, comme ils se taisent depuis des années malgré les déferlantes de barbarie — voilà qui est inquiétant.
Les vrais responsables de cette scène de lynchage, ce ne sont certes pas les Gilets jaunes, que Finkielkraut est l’un des rares à avoir constamment compris et défendu — alors que d’autres philosophes auto-proclamés, s’abîmaient dans des déclarations nauséabondes. Ce sont les spécialistes du déni, les médias avides d’images fortes, les instances éducatives qui suggèrent de baisser la barre, encore et encore. Et l’Etat, qui depuis des années refuse de sévir contre les porteurs de haine, en prenant enfin des mesures réelles au lieu de rester abonné aux discours creux et compatissants.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et on a fini par apprendre que le principal agresseur de Finlielkraut était un islamiste radicalisé. On s’en doutait un peu…

De la violence en milieu urbain et de la pauvreté du langage journalistique

Les commentaires sur les manifestations hebdomadaires, depuis trois mois, témoignent d’un appauvrissement pénible du langage. Nous avons en français une foule de mots pour caractériser un échange conflictuel entre manifestants et forces de l’ordre : accrochage, explication virile, corps à corps, escarmouche, échauffourée, friction, heurts, empoignade, et quelques autres. Mais ils sont tous passés aux profits et pertes du journalisme. Un seul mot surnage dans les commentaires, à l’image comme dans les journaux : violence.
Dans ce lexique appauvri, ce n’est pas seulement le vocabulaire qui est en cause, mais la sémantique. Parler de violence à propos d’un face-à-face musclé ou d’une dégradation de mobilier urbain est une grossière exagération. Parler de violence parce qu’on a cimenté l’entrée de la villa d’un député, ou endommagé la résidence secondaire d’un autre (il en a de la chance, d’avoir une résidence secondaire, cet homme !) est une hyperbole comparable à celle qu’utiliserait un épicier de quartier baptisant « hypermarché » ses 14m2 de conserves périmées. Ou lorsqu’un prof, habitué à la gestion des cancres, tombe sur un élève sachant lire et écrire et le qualifie de « génie ».
Mais « hyperbole » n’est peut-être pas dans le vade-mecum étriqué de nos commentateurs…

Ont-ils, les uns et les autres — et qu’il soit bien clair que je déplore les yeux crevés et les mains arrachées, et les contrariétés subies par les policiers —, une quelconque idée de ce qu’est la violence, en particulier du couple fatal que constituent la violence d’Etat et la violence populaire ?
Pour connaître le sens d’un mot, autant disposer de points de comparaison. Par l’image et par les mots. Autant savoir de quoi le peuple est capable.

Le 24 avril 1617, le maréchal d’Ancre, Concino Concini de son vrai nom, favori de la reine-mère Marie de Médicis, quasi premier ministre de fait, est tué par Vitry, capitaine des gardes du jeune Louis XIII — à coups de pistolet puis d’épée. Enterré à la va-vite à Saint-Germain l’Auxerrois, il est exhumé par le peuple, qui le haïssait, lapidé, bâtonné, pendu par les pieds, dépecé et brûlé. Sa femme, Galigaï, jugée pour « juiverie » et sorcellerie, sera décapitée deux mois plus tard, « honneur certes trop grand », précise le chroniqueur, — et brûlée. Le peuple dansa sur ses cendres.

Les 2 et 3 septembre 1792, le peuple — le même, ce peuple français qui a inventé l’amour courtois et les Lumières —tire de leur prison les royalistes qui y croupissaient depuis qu’à la mi-août la famille royale avait été conduite au Temple. On sait à quel point l’Autrichienne, comme on disait, était détestée. On tombe sur sa plus proche amie, la princesse de Lamballe, on la tue à coups de bûches, on la crible de coups, on la déshabille, on l’exhibe ainsi avant de lui cisailler la tête au couteau, de lui ouvrir la poitrine pour lui arracher le cœur — et « autres mutilations obscènes et sanguinaires », dit le chroniqueur (un autre) pour éviter de raconter qu’on lui découpa la motte et qu’un loustic s’en fit une barbe…Faivre (1856-1941), la Mort de la princesse de Lamballe, 1908

Le 7 décembre 1793, à Jallais, le très jeune Bara, âgé de 14 ans, est massacré par les Vendéens et tombe en criant « Vive la République ! ».Joseph Weerts (1846-1927), Mort de Bara, 1880 Un prêté pour un rendu après la déroute de Cholet, le 17 octobre de la même année, et une vengeance des « baptêmes » républicains ordonnés par Carrier à Nantes au même moment — sachant qu’avant de les noyer dans la Loire, cet éminent émissaire de la Convention (qui le fit quand même exécuter en décembre 1794) livrait les jeunes et jolies aristocrates prisonnières, si possible pucelles, aux volontaires de Saint-Domingue, des esclaves libérés qui formaient la Compagnie Marat — et qui les noyaient le lendemain Le réconfort avant l’effort.800px-NantesChateauMuséeNoyades

Et puis il y a le joli coup des têtes… Le gouverneur de la Bastille, Launay, avait été décapité au sabre le 14 juillet 1789 et sa tête promenée dans les rues de Paris. Le 20 mai 1795, le député Féraud, chargé de l’approvisionnement de Paris, tente de haranguer la foule affamée qui lui réclame des comptes, mais il se fait tuer d’un coup de pistolet par une « citoyenne » excédée, et sa tête tranchée est mise au bout d’une pique. On va la présenter dans la salle de la Convention au président de séance, Boissy d’Anglas (ou Théodore Vernier, les versions diffèrent). Lequel, au lieu de twitter frénétiquement que l’on s’en prenait aux élus de la Nation, se découvre et salue cérémonieusement son collègue. Grande classe et grand cœur.Alexandre-Evariste Fragonard (1780-1850) Boissy d’Anglas saluant la tête du député Féraud, 1831Le dernier mot resta à l’ordre légal : Jean Tinelle, un garçon serrurier qui a porté la pique, sera le 2807ème et dernier condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Et sa tête à lui roula dans le panier de Sanson.

Quand Delacroix peint en 1830 la Liberté guidant le peuple, l’attention des ados boutonneux reste rivée sur les seins plantureux de la déesse-titre — sans trop voir qu’elle foule aux pieds les cadavres des patriotes morts dans l’une des premières entreprises de « dégagisme » de l’Histoire de France.

Ou encore… Avez-vous lu Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé (Julliard, 2009) ? L’ex-dessinateur y raconte comment à Hautefaye (Dordogne), en 1870, pris pour un Prussien parce qu’il était blond, un jeune aristocrate, Alain de Moneys, est torturé, tué et partiellement cuisiné et mangé — si bien que ses bourreaux, condamnés au bagne, y porteront les doux noms de « goûte graisse », « bien cuit », « à point » ou « la grillade ».

Ça, c’est du côté peuple. Côté Etat, c’est à l’unisson. Des massacres de la Saint-Barthélémy aux tueries de Charonne, de l’exécution de Damiens (comme les chevaux ne parvenaient pas à l’écarteler, il fut scié — et encore avait-il été tenaillé pendant les trois heures que dura son supplice, pendant lesquelles, au témoignage de Casanova, les belles dames qui assistaient à l’exécution se pâmèrent d’extase) à celle du Chevalier de la Barre, des fusillades de Clemenceau en 1906-1908 aux décimations de 1917 — et jusqu’aux exactions de Jules Moch, ce n’est qu’un long déluge d’horreurs. Action / réaction. Ad libitum.

Voilà. C’est cela, la violence. C’est cela, la bête humaine. C’est la cime à partir de laquelle vous pouvez juger du degré de friction et de contestation. Les actions des Gilets Jaunes — lourdement condamnées par une Justice dont chacun sait qu’elle est indépendante du pouvoir politique, qui d’ailleurs se garde bien de se féliciter de sa sévérité — sont des plaisanteries, par rapport à ce que le peuple peut faire quand on l’irrite. Quand on l’affame. Quand on restreint ses droits. Quand on se fiche de lui en lui suggérant de trouver un travail de l’autre côté de la rue — toutes actions dont aucun gouvernement ne voudrait, bien sûr, se rendre coupable…

Oui, mais tout ça, c’est du passé, s’écrient les jeunes imbéciles d’aujourd’hui, chaque jour plus autruches — à moins que ce ne soit la trouille qui les confine dans le déni, comme elle confine journalistes et hommes de pouvoir dans les bornes d’un vocabulaire étroit et répétitif. Nous avons changé… Vraiment ? Oui, le nazisme c’était hier — mais l’antisémitisme, c’est tous les jours, et chaque jour davantage.

A photo taken on February 11, 2019 in the 13th arrondissement of Paris, shows Anti-Semitic graffiti written on letter boxes displaying a portrait of late French politician and Holocaust survivor Simone Veil. (Photo by JACQUES DEMARTHON / AFP)

La faute au populisme, dit Alain Duhamel. Tiens, moi, j’aurais cru que c’était surtout la faute à l’islamisme, comme quoi, on peut se tromper. La Bosnie, le Rwanda, le califat de Daech et cent autres lieux où l’inventivité humaine s’est donné libre cours, c’était hier. Et demain ? Où ? Quand ? Pour le Comment, j’ai confiance, notre inventivité me surprendra toujours.
Nous sommes la plus violente des bêtes. Homo lupus homini est. Les sages petits écoliers de William Golding sont toujours prêts à se muer en prédateurs sanguinaires. Et ce qui se passe en ce moment, ce sont juste les violons qui s’accordent avant le bal — même si nous ignorons si finalement le bal aura bien lieu.
Les journalistes qui crient à la violence n’ont encore rien vu. « On commence par s’en prendre aux biens, moindre dommage, et l’on finit par cibler des personnes », redoute Jacques Le Goff dans Ouest-France. Que dira-t-il, que diront-ils quand il y aura des morts, d’un côté ou de l’autre ? Et c’est une tentation palpable, ces derniers temps, d’un côté comme de l’autre. Alors oui, peut-être pourrons-nous commencer à parler de violence. Pour le moment, comme on disait au XVIIe siècle, c’est juste une « émotion » — encore un joli mot qui manque au lexique des médias.

Jean-Paul Brighelli

Génération « J’ai le droit »

t1Curieux titre qui s’éclaire très vite : cette génération, dit Barbara Lefebvre (enseignante d’histoire-géographie, exerçant depuis toujours en proche banlieue parisienne, et qui se fit connaître il y a quinze ans — quinze ans ! Et rien de fait !— en participant aux Territoires perdus de la République avec Georges Bensoussan, alias Emmanuel Brenner) — cette génération donc est celle du selfie, de l’élève au centre et d’un ego dilaté qui ne se conjugue au pluriel que sous la forme du communautarisme. La faute à Rousseau ! ai-je expliqué par ailleurs. « « Je » prend tout l’espace, écrase par son irréductible souveraineté un « Nous » qui aura servi au genre humain à faire société depuis des siècles, sinon des millénaires. » Ni société, ni nation. Le Je du « j’ai le droit » est le rêve des marchands qui pensent que la disparition des Etats-nations leur permettra de vendre plus de portables et de gadgets électroniques. C’est un Je d’autant plus certain de son importance qu’il est en fait à valeur nulle.
C’est aussi la génération de l’école sacrifiée aux idées létales des pédagos. Comme elle le dit avec force, « ils étaient dans nos classes, dans les années 1990 et 2000, les MErah, Fofana, Kouachi, Coulibaly et d’autres « déséquilibrés » venus à leur suite.»
« Déséquilibrés » est entre guillemets parce que Barbara Lefebvre n’adhère pas — mais alors, pas le moins du monde — au discours lénifiant qui voudrait que les auteurs d’attentats soient juste des détraqués. C’est l’islam en soi, dans la lecture qu’impose le wahhabisme, qui est détraqué — et « le hijab est le drapeau de l’islam radical. » Bref, c’est un livre où l’on ne fait pas de prisonniers.

Comment tout cela a-t-il commencé ? « Depuis presque un demi-siècle une nomenklatura intellectuelle se sera érigée en mère-la-morale. » Ça, c’est le décor lointain. Puis la caméra se rapproche, et filme le lieu du désastre. « [À l’école] l’enfant fait l’expérience fondatrice du déplacement d’identité qui fonde toute société humaine : enfant de ses parents, il devient élève de sa classe (…) Le fait de devenir élève ne signifie pas l’effacement de son identité d’enfant, mais l’apprentissage d’une coexistence nécessaire pour s’instruire, pour apprendre à se détacher de lui-même et vivre dans cette société en miniature qu’est l’école. (…) C’est un effort auquel certains enseignants n’obligent plus l’enfant, car ce serait contraire à son libre développement. » La faute à Rousseau, vous dis-je ! Emile, Kevin et Mohammed sont désormais des sujets. Des roseaux pensants — surtout s’ils sont dépensants.
« La dévastation de l’école républicaine, continue Lefebvre, s’est construite sur un renoncement majeur : celui de l’héritage culturel via la langue française. En rendant impossible une véritable maîtrise de la langue française par tous les enfants, en la réduisant à une langue de communication purgée de toute nuance, de toute grammaire, de toute référence, en se gardant de leur imposer les codes culturels nécessaires pour entrer dans le monde, on est parvenu à déraciner déjà deux générations de Français, celle des années 1980 et celle des années 2000. »
« Le français et sa littérature d’une part, l’histoire, d’autre part, sont les mamelles de l’identité nationale. C’est pourquoi déraciner l’enseignement de ces deux disciplines était primordial pour les guérilleros du multicultiralisme postmoderne, du libéralisme mondialisé, de l’individu atomisé. » J’ai expliqué moi-même tout cela dans Voltaire ou le jihad et dans C’est le français qu’on assassine. Mais cela fait toujours plaisir de constater qu’il y a deux Cassandres qui hurlent dans le désert.
S’ensuivent deux chapitres fort documentés sur la façon dont la méthode Foucambert a supplanté la méthode syllabique, de façon à fabriquer des illettrés, et dont les idéologues d’Aggiornamento ont subverti les programmes d’Histoire, en en faisant « l’otage des identités et des mémoires qui clament leur « droit » dans une concurrence effrénée avec des revendications mémorielles. Rien d’étonnant si Macron se réfère volontiers à Patrick Boucheron, l’auteur de cette Histoire mondiale de la France qui prétend « organiser la résistance face au « roman national » » — pauvre cloche qui tinte au Collège de France.
Pourtant, de remarquables historiens de gauche (Pierre Nora, Marc Ferro, Jean-Pierre Vernant ou Pierre Vidal-Naquet, entre autres) se sont éloquemment élevés contre la mainmise de l’Etat sur le « devoir de mémoire ». Peine perdue — leurs voix ne portent pas face aux hurlements des idéologues qui se prétendent historiens, et qui confondent droit à l’Histoire et devoir de mémoire.

Résultat ? « Une jeunesse abandonnée, livrée à elle-même. La génération « j’ai le droit ». Tout cela procède de l’acculturation, de l’abandon intellectuel auquel l’institution scolaire les a voués en se mettant à leur niveau au lieu de les élever. »
Comme Carole Barjon l’année dernière, Barbara Lefebvre aime bien nommer un chat un chat, et un idéologue un crétin patenté. Et de dénoncer « les vigilants chiens de garde progressistes du Café pédagogique, du collectif Aggiornamento et de leurs affidés blogueurs sur Mediapart ou le Bondy Blog ». Ou Gregory Chambat, qui « consacre une partie de son site internet à la traque des fascistes qui dominent actuellement, selon lui, le débat d’idées sur l’école. »
À noter que l’on doit tout de même à Chambat une bibliographie presque complète de l’anti-pédagogisme qui permettra à chacun de savoir ce qui lui manque…

Prof d’Histoire-Géographie, elle ne révère ni Francis Fukuyama, ni Emmanuel Macron : « Après avoir essayé de nous faire croire en 1989 que l’histoire était finie, on rejoue maintenant la musique du progressisme : l’histoire est « en marche » ! » Sans doute fait-elle partie de ces « tristes esprits englués dans l’invective permanente », comme a dit Macron (dans Un personnage de roman, de Philippe Besson, Julliard, 2017). Ni Vallaud-Belkacem : « La réforme du collège qui a suivi la loi de refondation de l’école a été la gifle de trop. » Ni Blanquer, dont elle doute qu’il puisse réellement se / nous débarrasser des morpions pédagos incrustés dans le système — même si à petites touches le ministre tente actuellement de dégonfler « l’idéologie pédagogiste contre laquelle le ministère et ses corps constitués n’ont jamais osé lutter ». Ou de révoquer « ces collègues idéologues qui s’en prennent à la méritocratie républicaine, aux enseignements culturels les plus exigeants comme les langues anciennes ou la musique classique, à l’enseignement disciplinaire, à l’histoire-récit, à l’orthographe et à la grammaire qui seraient des outils de discrimination sociale. » « En réalité, précise-t-elle, ils aspirent, souvent au nom d’un anti-racisme dévoyé, à conserver tout ce qui peut maintenir les enfants des milieux populaires dans un entre-soi qui leur interdit d’assouvir cette « faim de découverte » dont parlait Camus. (…) Pendant ce temps, eux (et leurs enfants) possèdent ces codes et les surexploitent pour mieux en priver les élèves des milieux populaires qui ne sont rien d’autre que leur fonds de commerce politique. »
Croit-elle pour autant à quelque grand complot ? Il lui suffit de constater les faits, et l’idéologie qui les a engendrés. « On ne s’y prendrait pas mieux pour éviter qu’ils ne s’enracinent dans une identité française. On ne s’y prendrait pas mieux pour faire advenir la démocratie moutonnière dont rêvent à la fois les chantres du libéralisme et ceux du communautarisme. » C’est moins un complot qu’une collusion libéralo-libertaire, qui débouche à la fois sur le « grand marché » auquel on voudrait réduire la planète, et sur la « reproduction » (c’est pour le coup que Bourdieu, l’un des responsables du désastre, aurait raison) d’une oligarchie qui ne mérite pas grand-chose et qui a inventé, du coup, la méthode idéale pour s’auto-perpétuer : tuer dans l’œuf les aspirants à l’ascension sociale. « « L’égalité des chances » n’existe que pour les « enfants de » qui depuis cinquante ans se cooptent dans un entre-soi confortable (…) La gauche morale soixante-huitarde (…) a « joui sans entraves » des bienfaits de cet élitisme bourgeois qu’elle adore détester mais qu’elle incarne avec une morgue sans égale. »

Je ne résumerai pas davantage un ouvrage méthodique et foisonnant. Je voudrais juste finir sur l’immense éclat de rire (jaune, comme l’étoile du même nom) qui fut le mien au récit de la découverte, par ses collègues puis ses élèves, de la judaïté de Barbara Lefebvre — qu’elle évoque dans un chapitre passionnant sur les zones de non-droit dans lesquelles s’exercent la libre parole islamique et l’antisémitisme décontracté. Elle raconte comment elle avait rectifié quelques erreurs factuelles sur Israël et la Palestine de collègues admirablement armés d’œillères pro-palestiniennes (au point d’organiser pour leurs élèves un voyage en secteur palestinien — où ils eurent le plus grand mal, tant l’islam est peu sexiste, à faire admettre qu’ils amèneraient une classe mixte), à qui elle a avoué, pour justifier sa compétence, qu’elle s’y était rendue plusieurs fois. « Stupéfaite, comme si on venait de lui révéler un secret d’Etat, une collègue me répondit : « Mais tu t’appelles Lefebvre ! »»
Vous vous rappelez ? « Salomon est juif ? » C’était dans Rabbi Jacob, chef d’œuvre indépassable de la dérision et de l’auto-dérision. Et Barbara Lefebvre de commenter : « La profondeur de son inculture autant que son antisémitisme étaient tout entiers dans cette interjection. »
Cela m’a rappelé le dilemme que dut résoudre le régime de Vichy lorsqu’il s’efforça de dire qui était juif. Le nom ? Peuh. L’habit ? Il y avait beau temps que nombre de Juifs français ne s’habillaient plus comme leurs grands-parents du shtetl polono-ukrainien. La pratique ? Mais nombre de Juifs, en 1940, ne conservaient de la religion que la célébration de fêtes, exactement comme des français athées fêtent Noël. À la fin, on choisit de leur demander de se déclarer juifs — ce qui malheureusement marcha au-delà des rêves de Darquier de Pellepoix.

Barbara Lefebvre n’est pas très optimiste sur les chances de l’Ecole (et de la nation) de subvertir leur présente déconfiture. Ni moi. Trop d’intérêts se lient : pédagogues minables, donc accrochés comme des morpions aux postes que la malévolence socialiste leur a fait obtenir, libéraux pour qui seul le marché mondialisé compte réellement, et communautaristes de tous poils qui font leur marché dans des consciences ravagées d’inculture. Il faudrait un grand mouvement national, une « levée en masse » comme on disait en mars 1793. Possible ? Probable ? Prochain ? Croisons les doigts, lisons de bons livres et buvons frais en attendant la fin.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai interviewé Barbara Lefebvre un peu au-delà de son livre. À paraître dans la semaine sur le blog que m’a ouvert Valeurs actuelles.

Sachez encore reconnaître le Juif…

Début novembre, une semaine avant que l’Etat islamique mitraille Paris, Elisabeth Lévy était à Marseille, venue voir par elle-même dans quel état était la ville.
Je l’ai réceptionnée à la Samaritaine, le grand bistro à l’angle de la rue de la République, et nous avons traversé pour aller sur le port même. Bien dans les clous.
Comme nous arrivions sur l’esplanade où les marchandes de poisson dressent leurs étals, une camionnette a pilé derrière nous, et une voix a crié : « Rentre à Paris, sale Juive, on n’a pas besoin de toi ici ! Casse-toi ! »
Le chauffeur qui tonitruait avait un bronzage au-delà de la couleur locale, et un sentiment d’impunité bien étalé sur le visage.
Je dois dire que la « patronne », comme on dit à Causeur, en buvait littéralement du petit lait. Comment ! Elle arrivait à peine, pour prendre le pouls de la wilaya de Marsilha, comme on dit désormais à Alger, et elle se faisait apostropher par un local qui ignorait, le malheureux, que juive certainement, séfarade si on y tient, mais plus marseillaise que lui, peut-être : après tout, elle est née dans la « cité phocéenne », comme disent tous ces imbéciles qui ignorent pour la plupart où est Phocée.
Quatre jours plus tard, ça tuait à Paris, et l’article d’Elisabeth n’a paru que dans le numéro de janvier de Causeur. Elle y évoque Richard Milili, Juif pied-noir qui a fini par s’exiler à Plan-de-Campagne, parce que son ancienne cité du XVème arrondissement, les Bourrely, est devenue une plaque tournante du trafic de drogue.
Aujourd’hui, nombre de Juifs marseillais font ou envisagent de faire leur Alyah — le départ vers une Terre promise, qui leur paraît, tant qu’à faire, plus sûre que Marseille.

J’ai déjà raconté ici comment un professeur d’Histoire à l’école juive Yavné, a été agressé dans le XIIIème arrondissement de Marseille — à Saint-Just, à la limite des Quartiers Nord.

Et Hollande d’appeler à une « réaction impitoyable »… Et Bernard Cazeneuve d’affirmer que « tout est mis en œuvre pour retrouver et interpeller les auteurs de ces actes inqualifiables… »

Beaux mouvements de menton. Efficacité redoutable : le 11 janvier, un autre enseignant juif — avec une kippa celui-là, ça facilite les choses — a été agressé à la machette par un adolescent qui s’est explicitement réclamé de l’Etat islamique (et a déclaré ultérieurement « avoir honte » de ne pas avoir tué sa cible) devant l’institut franco-hébraïque de la Source, dans le IXème.
Contrairement à ce que croient savoir les médias, ce ne sont pas seulement les quartiers Nord qui « craignent » terriblement : toute la ville est dangereuse, en dehors de quelques enclaves « chics », des réserves de bourgeois (ainsi le VIIème, où réside la sénatrice des quartiers Nord, Samia Ghali, ou le VIIIème — Corniche, Prado et Pointe Rouge). Marseille est ainsi la seule ville de France à laisser son hyper-centre en jachère, en proie à tous les trafics au vu et au su de tout le monde — et des policiers, débordés, du commissariat Noailles.
Le président du consistoire israélite de Marseille, Zvi Ammar, s’est inquiété : « On est dans un quartier très calme, très tranquille. Cela veut dire que tout peut arriver aujourd’hui. Deux mamans m’ont interpellé tout à l’heure pour me dire : « Jusqu’où ? » Aujourd’hui, on conduit nos enfants à l’école et on n’est pas sûr de les récupérer le soir. Que fait-on ? Malheureusement, je n’ai pas la réponse. »
Le lendemain, il conseillait aux Juifs marseillais (entre 60 000 et 70 000 personnes, la troisième communauté juive d’Europe après Londres et Paris) d’« enlever la kippa dans cette période trouble, jusqu’à des jours meilleurs ». Et de préciser : « Je lance cet appel avec peine et en ayant mal au ventre. J’en ai parlé longuement hier soir avec le grand rabbin Ohana. Je sais que des juifs vont me critiquer. Mais il en va de notre responsabilité collective. Moi-même le samedi, pour la première fois de ma vie, je ne porterai plus la kippa pour aller à la synagogue. »

Que n’avait-il pas dit là ! « Attitude défaitiste », a lancé le président du CRIF, Roger Cukierman. « Nous ne devons céder à rien, nous continuerons à porter la kippa », l’a rejoint le grand rabbin de France, Haïm Korsia. « Touche pas à ma kippa ! », a lancé de son côté Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France.
Interviewée sur France Inter mercredi matin, Najat Vallaud-Belkacem a cru bon de préciser : « J’ai été surprise, pour le moins, et ce n’est sûrement pas le conseil que j’aurais donné à titre personnel. Que le président du Consistoire de Marseille cherche à protéger les siens, ça part forcément d’une bonne intention. Mais ce n’est pas ce qu’il faut envoyer comme message évidemment, et sûrement pas en ce moment. La protection, elle doit venir de l’Etat, des pouvoirs publics, et c’est ce que nous assurons ».
J’adore les donneurs de leçons parisiens. Ils habitent une ville fictive, une ville où par dotation spéciale il y a un policier derrière chaque arbre. Une ville où, quand on se promène dans tous les arrondissements centraux, on ne voit ni burkas, ni hidjab, ni voile — ou alors ceux des riches Saoudiennes venus faire relâche dans la capitale. Marseille est sur le front de guerre.
Le laxisme qui depuis quinze ans (depuis qu’a paru ce petit livre annonciateur d’orages qu’était les Territoires perdus de la République) a servi de politique, la laïcité « aménagée », la loi de 2004 limitée aux établissements d’enseignement secondaire, les risettes aux « communautés » qui se regardent en chiens de faïence, nos partis-pris pendant la guerre des Balkans et la balkanisation de certaines villes — et Marseille en est un exemple-type —, tout concourt à décomplexer les islamistes et ceux qui les imitent — sans compter les imbéciles qui d’action en réaction vont finir par mettre la France à feu et à sang.
Entendons-nous : personne en France ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses. Mais est-il nécessaire, dans un état laïque, d’arborer ses convictions en dehors de lieux consacrés aux cultes ? Qui ne voit que la diffraction de la France en communautés de plus en plus antagonistes déchire le tissu social ? On peut se battre pour que les Juifs aient le droit de porter la kippa — et en même temps souhaiter que plus personne, nulle part, ne s’identifie en France avec les signes extérieurs de sa « communauté ».
Jean-Paul Brighelli

Quenelles

Quenelles

Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.
Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.
Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick) :

http://www.huffingtonpost.fr/2013/12/31/quenelle-docteur-folamour-stanley-kubrick-inspire-salut-dieudonne_n_4523726.html

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

http://k00ls.overblog.com/2013/12/pour-ceux-qui-prétendent-que-la-quenelle-n-est-pas-un-geste-antisémite.html

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/07/non-monsieur-anelka-la-quenelle-n-est-pas-antisysteme-au-contraire_4343603_3232.html

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

http://www.ledauphine.com/savoie/2013/11/15/chambery-7-lyceens-font-la-quenelle-sur-la-photo-de-classe

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »
Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN


mais qui ne l’est pas, apparemment, aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.
Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.


Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?
Jean-Paul Brighelli

 

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :  » L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.