La fin des rites funéraires

31558867-29731620En 1962 des paléontologues ont découvert, dans la grotte de l’Araguina, à l’entrée de Bonifacio, le squelette parfaitement conservé de celle que l’on nomma alors « la dame de Bonifacio ». Elle vivait là vers 6500 ans av. JC, mesurait 1m55 — taille moyenne de l’époque —, et souffrait apparemment de la maladie de Scheuermann, une dystrophie rachidienne provoquant une cyphose dorsale qui a sans doute handicapé très sérieusement cette jeune femme du Néolithique. Elle était donc à la charge de son groupe, qui l’a nourrie avec soin : la fouille de la grotte a permis d’identifier exactement le bol alimentaire de ses habitants, poissons et coquillages, mouton, chèvre et Lagomys prolagus Corsicanus, un rongeur si bien rongé qu’il a disparu complètement au XVIIIe siècle — sans compter des fruits et des baies sauvages.
Le squelette (qui a été entreposé depuis au musée de l’Alta Rocca, dans ce village de Levie où s’est installé le premier Brighelli qui a foulé le sol de l’île vers 1875) était recouvert d’une poussière ocre qui la recouvrait entièrement — sauf les pieds. Il s’agissait, assurent les spécialistes, d’une représentation du fluide vital chargé d’assurer la vie dans l’au-delà ; on exemptait les pieds afin que le défunt ne vienne pas importuner les vivants dans les siècles des siècles.
Ces très lointains ancêtres des Corses actuels (et probablement aussi des Sardes, n’en déplaise à mes compatriotes qui les méprisent) avaient des rites funéraires élaborés.
Ils n’avaient pas peur du coronavirus, eux…

Un ex-ami très cher, Jean-Michel R***, qui était médecin généraliste rue Briffaut à Marseille, est décédé il y a trois jours de la conjonction fatale d’un cancer du poumon et du Covid-19. Nous jouions ensemble au handball dans les années 60-70, il était l’exubérance même. Je nous revois attablés au Taxi-Bar (devenu depuis la Boîte à sardines, dont j’espère qu’elle survivra au confinement décrété par les ennemis de la gastronomie), avalant l’un derrière l’autre, en guise de troisième mi-temps, des formidables de bière diligemment apportés par une serveuse qui s’appelait Stella. L’ami avec lequel j’en parlais hier soir m’a appris — j’ai quitté Marseille longtemps, j’ai perdu de vue tant de gens — qu’une autre vedette du hand marseillais, Dominique Tichadou, était mort du même cancer il y a deux ans : il était avec nous au lycée Saint-Charles, dans la même classe, je crois, que Didier Raoult, célèbre alors pour ses frasques. Lui au moins est parti entouré de l’affection des siens, de ses malades — il était médecin lui aussi — et de ses amis.
Jean-Michel n’aura droit qu’à des funérailles escamotées. Le coronavirus nous a fait oublier notre plus ancienne marque d’humanité, le rite funéraire. Parce que c’est par l’irruption des rites, il y a plus de 100 000 ans, que nous sommes entrés dans le véritable anthropocène. Mais sous prétexte de contamination possible, tout se fait désormais à huis clos, la famille est tenue au loin, on enterre ou l’on incinère à la va-vite le défunt, en silence, avec une hâte suspecte et honteuse. Afin qu’il ne vienne pas hanter notre quotidien. Back to the trees !

Les fantômes hanteront longtemps vos rêves, parce qu’un absent auquel on n’a pas rendu les devoirs indispensables revient nécessairement réclamer sa part aux vivants. Le malheureux Elpénor, emporté par une vague, demande à Ulysse, descendu aux Enfers, l’offrande d’un rite. Antigone prend un risque mortel pour enterrer symboliquement au moins son frère Polynice. Et nous, avec la bénédiction des autorités, nous nous débarrassons en catimini des cadavres de ceux que nous avons côtoyés, et parfois aimés. Vous vous pensiez civilisés, vous êtes en dessous de l’homme des cavernes.

Dans les premiers temps du SIDA, quand Jean-Marie Le Pen parlait de construire des « sidatoriums » — un mot aux échos emblématiques — dans des zones reculées de la Franc profonde,on avait, par peur d’une contamination génératrice d’angoisses et de comportements aberrants, construit aux Etats-Unis, dans certaines écoles, des cages de verre pour les enfants sidéens, qui assistaient aux cours à travers une paroi transparente. Un bon moyen de les livrer comme des bêtes de foire à la curiosité morbide et pas forcément amicale de leurs camarades.
Je ne sais si vous avez vu cet remarquable film de Joseph Losey intitulé le Garçon aux cheveux verts (1948), où un gosse se réveille un beau matin avec une admirable chevelure d’un beau vert émeraude, qui fait de lui l’objet d’une discrimination répugnante. Losey en tirait une parabole sur le racisme. Qu’aurait-il pensé de nos psychoses contemporaines ?

Le coronavirus fait remonter la sainte trouille immémorielle. Plus de contacts, ni avec les vivants, ni avec les morts. Nous étions la « bête politique », disait Aristote ? Terminé : nous sommes la bête terrorisée, qui rêve d’être un lapin pour se dissimuler au plus profond de son terrier. J’ai d’autant plus d’admiration pour les personnels soignants qui s’efforcent de maintenir un peu de présence et de chaleur humaines autour des damnés du Covid, pendant que le reste de la population perd son humanité.
Je souhaite sincèrement à tous les citoyens planqués derrière leurs masques, leurs « gestes barrière » et autres inventions des scientifiques déshumanisés qui nous gouvernent, d’être hantés longtemps par tous ces morts auxquels ils auront refusé un dernier hommage, et même un dernier regard. Je leur souhaite d’être, toute leur vie, tirés par les pieds par les spectres de ceux qu’ils auront assassinés deux fois — par imprévoyance d’abord, et sous prétexte ensuite. Quand on en est à traiter les morts comme des objets encombrants, c’est que le mépris des vivants s’est déjà installé.

Jean-Paul Brighelli

L’instant mouton

Comme un seul homme ils se sont confinés. Dès qu’on le leur a dit. Dès qu’on les a sifflés. Ils ont sagement rempli les Ausweis inventés par le gouvernement, et ne sortent plus qu’en catimini, guettés par une peur du gendarme qu’ils n’ont jamais, éprouvée à ce point, la France étant depuis toujours un pays qui aimait flirter avec la limite. Mais c’est fini. Ils se relaient pour sortir le chien, mesurent exactement le kilomètre fatal qui leur est octroyé autour de leur immeuble, et consentent à cuisiner des pâtes et du riz à tous les repas. Fin de la gastronomie française. D’ailleurs plus personne n’invite qui que ce soit. On se fait des apéros virtuels, sur Skype. C’est plus prudent, si c’est moins convivial.
Ils ont aussi abandonné sur ordre leurs parents âgés placés en maisons de retraite, avec lesquels plus aucun contact n’est autorisé. Et quand ils meurent, ils ne sont pas les bienvenus au cimetière.
Ils ont aussi, sur ordre, renoncé aux livres, aux films, au théâtre. Le pays des Lumières s’est clos à la Culture.

Qui a donné les ordres ? Non pas le gouvernement, qui n’a jamais été dans cette affaire qu’une courroie de transmission quelque peu erratique, mais un collège d’experts scientifiques investi de tous les pouvoirs.
Je les vois d’ici se frotter les mains en savourant l’instant mouton qu’ils ont imposé au peuple qui prétendument résistait encore et toujours… « Cher confrère, si on faisait les écoles ? Cher ami, si on interdisait aux bars et aux restos de rester ouverts ? Cher collègue, fermons les bibliothèques — la lecture du Vidal leur suffira bien… »
Peut-être vous rappelez-vous Knock — qu’ils n’ont pas lu, pour la plupart, ils ne sont pas très doués pour les Lettres, à tel point qu’ils récusent d’emblée ceux d’entre eux qui sont arrivés en Médecine en sortant d’un Bac littéraire. Vers la fin de la pièce, l’homme qui a mis au lit la quasi-totalité du canton se frotte les mains et d’un air illuminé, s’écrie : « Songez que, dans quelques instant, il va sonner dix heures, c’est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois… » (Jules Romains, Knock, III, 6, 1924)

Triomphe de la médecine. Les médicastres sont au pouvoir, et imposent leurs vues souveraines sur une population sommée par des médias insatiables de rester chez elle, les mains dans l’évier et le nez sous masque.
Les chaînes d’info en continu recrutent à tour de bras les nouveaux puissants du jour. N’importe quel hurluberlu, pourvu qu’il porte une blouse blanche, est désormais susceptible de vivre ses 15 minutes de gloire télévisuelle. Certains — les « bons clients », comme on dit sur les chaines — plus souvent que d’autre. On en a même trouvé un, à tête et tenue de croque-mort, pour venir tous les soirs égrener la comptabilité macabre de l’épidémie. Et les foules angoissées basculent alors sur les médias adéquats pour entendre les litanies de ce nouveau Savonarole. Tous ensembles figés devant l’étrange lucarne. À la même heure.

Comme disait Rabelais :
« Soudain, je ne sçay comment, le cas fut subit, je n’eus loisir le consyderer. Panurge sans autre chose dire iette en pleine mer son mouton criant & bêlant. Tous les aultres moutons criant & bêlant en pareille intonation commencèrent soy jecter & saulter en mer après à la file. La foule estoit à qui premier saulteroit après leur compagnon. Possible n’estoit les en garder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, toujours suyvre le premier, quelque part qu’il aille. Aussi le dict Aristote, lib. 9. De histo. animal., estre le plus sot & inepte animal du monde. » (Quart livre, chap..VIII, 1552)

À bien considérer ce mimétisme de la trouille, on s’aperçoit qu’il ne date pas d’hier. Ça n’a pas commencé avec le coronavirus. Cela fait déjà un certain temps que, comme disait Roger Gicquel en 1976, la France a peur. Sauf que le présentateur ajoutait aussitôt : « Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois. » Parce que la peur, jugeait-il, est mauvaise conseillère. Désormais, elle est conseillée.
C’est que c’est bien pratique, la trouille. Cela confine la pensée avant même les corps. Cela interdit de vivre, d’être libre, d’être heureux. Gros coup réussi là par quelques morticoles avides de pouvoir, faute d’avoir pu. On croyait les économistes installés pour des siècles au sommet de l’Etat, mais ils ont été balayés par les experts de l’infiniment petit. Gros coup d’Etat.

On a connu des peurs similaires. Florence, à la fin du XVe siècle, trois ans durant, s’est abandonnée à Savonarole. Elle a érigé un « bûcher des vanités » où elle a sacrifié ses livres et ses œuvres d’art. Botticelli a brûlé nombre de ses toiles les plus belles. « Repentez-vous ! » hurlait le moine diabolique. Si la ville la plus intelligente de son époque a pu se laisser aller à tant de misère, c’est qu’il y a parfois dans l’homme un réflexe de peur primale qui submerge tout raisonnement. Mais les tavernes florentines ont rouvert, malgré lui, on a arrêté le faux prophète, on l’a torturé, puis pendu et brûlé. Ainsi périssent les menteurs.

Si ce pogrom de 1496 vous rappelle quelque chose, vous avez gagné. Régulièrement l’instant mouton se révèle pour ce qu’il est : un instant fasciste. L’instant où l’individu consent à abolir sa liberté, parce qu’on a instillé en lui une peur supérieure à l’instinct d’aller à sa guise, d’aimer comme il le sent, de parler à l’aventure.

La France s’est révélée pleutre à plusieurs reprises ces dernières années. Une intense campagne médiatique a fait basculer l’opinion, en septembre 1992, dans le camp du Oui à Maastricht. Les Français se sont repris, et en 2005 ils ont voté contre le traité établissant une constitution pour l’Europe — contre l’avis de tous les principaux partis. On a contourné leur vote deux ans plus tard, on les a fait cocus d’une victoire — et ils n’ont rien dit. L’instant mouton, l’instant fasciste.

C’en était fini, le règne des grands argentiers commençait, le discours sur la dette, bla-bla-bla, les efforts à faire, les impôts à payer, 80 km / heure… Puis le règne des morticoles est arrivé. Pas de rassemblement de plus de deux personnes. Sur la France entière, même dans des régions — la Lozère par exemple — où il n’y a pas un seul malade. Ils ne veulent voir qu’une seule tête — courbée, si possible. Des drones surveillent nos déplacements, des puces surveillent nos téléphones, on a même pensé faire porter un bracelet électronique à toute la population. Des hélicoptères sont même dépêchés en montagne pour traquer les randonneurs susceptibles d’infecter — infecter qui, au fait ? Les mouflons ?
Les plages sont interdites — pas seulement les plages très fréquentées, pas les Catalans l’été, mais les immensités languedociennes ou landaises, où la « distanciation sociale », comme disent ces spécialistes du confinement, est pourtant de fait. Les parcs sont clos, les bois interdits — parce qu’il n’est pas question de rire. La morale nouvelle interdit de s’amuser. Vous courrez un kilomètre — pas cent mètres de plus. Vous ne vous arrêterez pas pour dire bonjour à la voisine — sous peine d’amende. Vous n’achèterez que des produits indispensables — comme si le futile n’était pas essentiel. Et vous n’irez pas sous les fenêtres de votre grand-mère emprisonnée dans un EHPAD — sous peine de sanction. Laissez-la donc mourir sous Ritrovil. C’est pour son bien et le vôtre.

Ainsi parle non pas le corps médical, composé de praticiens consciencieux qui font de leur mieux, mais quinze ou vingt « spécialistes » désignés hors de toute consultation et qui mettent le pays en coupe réglée. Sachez-le : dorénavant les concours de médecine n’évalueront plus la capacité à soigner, mais l’habileté à lécher les pieds de ces experts auto-proclamés.

Quelques pays ont évité le confinement — avec de meilleurs résultats que la France, voyez la Suède. Quelques autres commencent à exploser et voient des manifestations anti-confinement. Mais pas la France. En France, on en veut encore, on veut se confiner jusqu’à la mort — qui viendra de toute manière, et qui risque de venir vite, parce que la peur du Covid empêche les autres malades de se soigner. Et ils rempliront les morgues, très bientôt.

On vous prépare une sortie de confinement encore plus exigeante, encore plus totalitaire, à grands coups d’ordonnances scélérates que les Français confinés n’ont même pas vu passer — et qu’ils n’ont pas le droit de contester. Vacances raccourcies, temps de travail allongé, chômage massif, enseignants terrorisés par leurs élèves. Nous sommes mûrs pour l’article 16. « Dans quelques instants, soixante-cinq millions de thermomètres vont pénétrer à la fois… »

Jean-Paul Brighelli

PS. Tiens, je vais me remettre deux films sublimes sur la liberté : Seuls sont les indomptés, de David Miller — Kirk Douglas refuse d’obtempérer, ce n’est pas dans son cul que l’on plantera un thermomètre. Et le Rebelle, de King Vidor — où un architecte de génie — Gary Cooper, grandiose ¬— est brimé par ses confrères, parce qu’il ne construit pas dans le style classique, ni selon les normes qu’ils ont décidées. Si cela vous rappelle quelque chose, c’est que tout espoir n’est pas perdu.Capture d’écran 2020-04-28 à 05.45.15

Le coronavirus saisi par Thucydide

peste-dans-une-citeLa Guerre du Péloponnèse en était à sa première phase. Spartiates et Athéniens avaient commencé à en découdre (430 av.JC) quand la peste frappa Athènes. En fait de peste, on ignore l’identité exacte de la maladie — peut-être le typhus, certainement pas Yersina Pestis. À lire les symptômes, ce pourrait être n’importe quel virus assez semblable, au fond, au petit dernier — à ceci près qu’un tiers de la population grecque en décéda — y compris Périclès —, mettant fin, disent les historiens, à cette brillante civilisation, et ouvrant la voie à la dissolution de la démocratie. Toute ressemblance avec des événements existant ou ayant existé ne serait pas une pure coïncidence.
C’est dans son ouvrage (remarquable, si vous n’avez rien à lire, il est disponible ici dans la bonne traduction de Jean Voilquin) sur la guerre du Péloponnèse que Thucydide raconte l’épidémie (Livre II, 58-54). La similarité avec la situation présente est frappante.
« Le mal, dit-il, fit son apparition en Ethiopie, au-dessus de l’Egypte : de là il descendit en Egypte et en Libye et se répandit sur la majeure partie des territoires du Roi. Il se déclara subitement à Athènes, et, comme il fit au Pirée ses premières victimes, on colporta le bruit que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits ; car au Pirée il n’y avait pas encore de fontaines. Il atteignit ensuite la ville haute, et c’est là que la mortalité fut de beaucoup la plus élevée. »
Origine lointaine, et diffusion implacable dans un réseau de pays déjà inter-connectés — ceux qui croient que la mondialisation est une invention contemporaine devraient étudier l’empire hittite, sur lequel le Louvre a proposé une belle exposition l’année dernière. Toute la Méditerranée vivait en inter-action.
Et rumeur aussi, « le plus vieux média du monde » : la maladie était une arme de guerre enfantée dans un laboratoire chinois lacédémonien… La théorie du complot ne date pas d’hier.

Les symptômes, recensés par Thucydide, diront quelque chose au lecteur d’aujourd’hui : « On était atteint sans indice précurseur, subitement en pleine santé. On éprouvait de violentes chaleurs à la tête ; les yeux étaient rouges et enflammés ; à l’intérieur le pharynx et la langue devenus sanguinolents, la respiration irrégulière, l’haleine fétide. À ces symptômes succédaient l’éternuement, l’enrouement ; peu de temps après la douleur gagnait la poitrine, s’accompagnant d’une toux violente ; quand le mal s’attaquait à l’estomac, il y provoquait des troubles et déterminait, avec des souffrances aiguës, toutes les sortes d’évacuation de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. Presque tous les malades étaient pris de hoquets non suivis de vomissements, mais accompagnés de convulsions… »
Quant au déroulement de l’infection… « La plupart mouraient au bout de neuf ou de sept jours, consumés par le feu intérieur… Si l’on dépassait ce stade, le mal descendait dans l’intestin ; une violente ulcération s’y déclarait, accompagnée d’une diarrhée rebelle qui faisait périr de faiblesse beaucoup de malades… »

Bref, cette « maladie, impossible à décrire, sévissait avec une violence qui déconcertait la nature humaine ». « On mourait, soit faute de soins, soit en dépit des soins que l’on vous prodiguait. »

Il n’est pas jusqu’aux querelles de spécialistes qui n’aient pas eu leur place au Ve siècle : « Aucun remède, pour ainsi dire, ne se montra d’une efficacité générale ; car cela même qui soulageait l’un, nuisait à l’autre. » Ils ne connaissaient pas Raoult, les Grecs !
Je m’en voudrais de ne pas souligner l’impact psychologique : « Ce qui était le plus terrible, c’était le découragement qui s’emparait de chacun aux premières attaques : immédiatement les malades perdaient tout espoir et, loin de résister, s’abandonnaient entièrement. Ils se contaminaient en se soignant réciproquement, et mouraient comme des troupeaux. C’est ce qui fit le plus de victimes. »
Et ils ont tout tenté — jusqu’au confinement. Mais voilà : « Ceux qui par crainte évitaient tout contact avec les malades périssaient dans l’abandon » dans leurs EHPAD.

Un espoir, pourtant ? Une possibilité d’immunité ? « Les rechutes n’étaient pas mortelles », précise Thucydide.
Comme on était en guerre, une vraie guerre celle-là, ce ne furent pas les Parisiens Athéniens qui infestaient les campagnes, mais les campagnes qui refluaient vers la ville. Enfin, les obsèques étaient réduites au minimum décent, ou indécent : « Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures. » Parlez-en à ceux qui ne sont pas autorisés à rendre les derniers devoirs à leurs proches, ni à saluer les défunts, ni à transférer les corps vers des sépultures — parfois à l’étranger — choisies depuis lurette.

Enfin, légère différence enfin avec ce qui se passe en France, où chacun est censé se masturber dans son coin, « la maladie déclencha également dans la ville d’autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu’il cachait auparavant. On chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères (…) Ce qui importait bien davantage, c’était l’arrêt déjà rendu et menaçant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance. » Nous n’en sommes pas encore à l’orgie, preuve s’il en fallait que pour le moment nous pensons survivre.
Thucydide ne dit rien de l’enseignement. Mais la vie civile continuait son cours, Périclès, peu avant de mourir, se fend peu après d’un discours mémorable sur la guerre menée contre le virus / les Spartiates, et meurt pour donner l’exemple. Les Anglais ont sauvé la vie de Boris Johnson, il serait beau que l’un de nos dirigeants français — je n’ai pas de préférence — montre l’exemple. Certains ministères sont déjà infestés, mais pour l’instant les ministres, même contaminés, résistent. Ce n’est pas ainsi que l’on entre dans l’Histoire — alors qu’on parle encore du siècle de Périclès. Allez, un bon mouvement.

Jean-Paul Brighelli

Julien Aubert : Après le coronavirus, il faudra repenser la France

Capture d’écran 2020-03-23 à 18.16.26Julien Aubert, député du Vaucluse, vient d’envoyer une lettre à l’Elysée, co-signée par six parlementaires (Valérie Boyer, Thibault Bazin, Bernard Brochant, Sébastien Meurant, Bérangère Poletti et Patrice Varchère) où il s’étonne poliment de la façon dont l’Etat se plie, au jour le jour, aux préconisations du Conseil scientifique qui apparemment remplace désormais en France l’Exécutif ; de l’incapacité de notre pays à mettre en place un dépistage largement utilisé ailleurs — en Corée comme en Allemagne par exemple ; et des difficultés bien parisiennes pour valider le traitement à la chloroquine proposée par le professeur Didier Raoult. Il a bien voulu répondre, dans le prolongement de cette lettre, à quelques questions sur l’après-coronavirus, qui, compte-tenu des décisions actuelles, lui paraît chargé de menaces lourdes.

JPB. La rivalité Paris-Marseille sur la gestion du coronavirus, est-ce une façon de rejouer en continu PSG-OM ?

JA. Je crois, pour parler poliment, que les rivalités médicales et les conflits de personnalités n’ont pas aidé le dialogue et la coordination. Yves Lévy [immunologiste spécialiste du SIDA et accessoirement mari d’Agnès Buzyn, qui a fait classer la chloroquine il y a peu parmi les substances dangereuses] souhaitait récemment couper la tête de Didier Raoult — qui le lui rend bien. Vous avez là tous les ingrédients d’un polar complotiste que je vous suggère d’écrire.

JPB. Vous regrettez dans votre courrier que nous ne testions pas les Français pour savoir qui est atteint ou non du coronavirus — ce qu’ont fait nombre de pays industrialisés, à commencer par l’Allemagne, avec des résultats spectaculaires (à peine une centaine de morts en Corée). Pourquoi est-ce impossible en France ?

JA. Parce que nous avons bradé notre industrie ! Cela date de Jospin — l’idée que la France ne serait plus qu’un pays de « services ». Pour fabriquer des tests, nous manquons de réactifs. L’Allemagne, elle, a encore une industrie chimique — c’est une vielle tradition dans ce pays. C’est en cela que nous sommes devenus membres à part entière du Tiers-Monde !
Et pas uniquement au niveau médical ! Les Français s’aperçoivent qu’avoir bradé notre industrie à l’étranger — sous prétexte que les Chinois pourraient toujours nous approvisionner, une certitude qui a fait long feu ces dernières semaines — nous expose terriblement aux inconvénients que nous constations il y a peu en Afrique face à d’autres maladies épidémiques.
La première leçon à tirer de cet épisode tragique est qu’il faut réintroduire une vraie indépendance stratégique — et que si nous sommes « en guerre », comme le dit Macron, il faut concevoir la notion de stratégie au delà du militaire. Un ays est un corps vivant. Il faut nous demander quelles fonctions vitales il nous faudra à l’avenir préserver et financer. Pour des économies dérisoires, nous avons bradé une expertise dont l’absence, aujourd’hui, nous coûte très cher. Bercy décidément calcule à très courte vue — alors que nous savons depuis De Gaulle que la France ne se gère pas à la corbeille !

JPB. Il faudra donc récupérer une indépendance industrielle et financière… Pourquoi ne pas convoquer un nouveau Bretton-Woods pour remettre à plat l’ensemble du système international — européen tout au moins ?

Peut-être — mais ni Bercy ni Bruxelles ne se laisseront faire. Le schéma le plus probable, c’est que les eurocrates, désireux de relancer l’Europe après la crise, imagineront des eurobonds, afin de renforcer le fédéralisme.

JPB. Alors qu’il faudrait peut-être prononcer un moratoire des dettes souveraines — voire leur effacement…

Il faut laisser la crise financière actuelle aller jusqu’au bout. C’est quand les marchés seront vraiment perdants que nous pourrons intervenir — par exemple en sauvant les établissements bancaires déficitaires, en contrepartie de l’effacement de tout ou partie de la dette. Par une prise de participation étatique dans les établissements bancaires stratégiques. Aujourd’hui, les banques veulent bien prêter de l’argent aux entreprises — mais à des taux parfois absurdement élevés. L’intervention massive de l’Etat permettrait de sauvegarder nos intérêts stratégiques — parce que la « guerre » ne s’arrêtera pas avec la victoire sur le virus !
Evidemment, ce sera compliqué par le fait que la Chine, qui pèse très lourd dans les dettes des Etats dont elle a acquis des pans entiers, ne consentirait pas aisément à perdre beaucoup d’argent. Nous sommes au centre d’un conflit d’intérêts entre USA et Chine — à qui dominera le monde. Et il n’y aura pas de consensus non plus sans les Etats-Unis. D’où la nécessité de prendre le contrôle des banques dans la mesure où elles ont une importance stratégique.

Ce que la crise fait apparaître, c’est l’absence totale de solidarité européenne. On nous a vendu pendant des années l’idée du libre-échange et de l’abolition des frontières — pour les rétablir en quelques jours. À ceci près qu’une récente circulaire du Premier ministre garantit aux Britanniques la libre circulation en France — ils peuvent s’y faire confiner à leur gré ! Il n’y a aucune stratégie commune — parce que la « guerre » n’est pas une question d’Union, mais d’Etats.
Il faut penser la France avant de penser l’Europe — ou le monde. Je travaille d’ailleurs à un livre sur la souveraineté — à paraître en décembre, d’abord sur le site d’Oser la France, puis en librairie.

JPB. Alors, que faire, comme disait Lénine ?

I faut imposer un audit qui se posera deux questions essentielles — sur la sensibilité et sur la vulnérabilité du pays. Ce que faisait autrefois le Commissariat au Plan. La sensibilité, c’est l’analyse du temps de réaction : combien de temps avant que nous comprenions, par exemple, le danger du COVID-19 ? Un mois ! Et quelle a été notre vulnérabilité ? Elle a été totale ! Alors, comment remédier à cet état de choses ?
Et j’ai bien peur que les ordonnances que le gouvernement fera passer ces prochains jours n’auront pas pour objet de rétablir une quelconque autonomie. Elles viseront juste à accroître l’emprise néo-libérale, en éliminant — c’est un fantasme persistant de ce gouvernement tous les acquis sociaux des soixante dernières années, sous prétexte d’efforts dans la lutte contre le virus et les déficits qu’il entraînera. En fait, ce ne seront pas des décisions d’Etat, mais des décisions de non-Etat.

JPB. Les Français, disent les sondages et les médias, approuvent l’action du chef de l’Etat…

Comme Hollande était approuvé après les attentats. Mais comme Hollande, Macron est cliniquement mort. Et les Français le savent — et le diront dès qu’on leur permettra des rassemblements de plus de deux personnes.

Jean-Paul Brighelli

Victimes collatérales

Le coronavirus a fait au moins deux victimes que l’on n’attendait pas — même si leur état de santé inquiétait les gens conscients depuis lurette : l’Europe et la mondialisation.

Côté Europe, la réponse à la pandémie a été nulle, comme le soulignait Gianluca Di Feo, rédac-chef adjoint de la Reppublica : « Des masques, des gants en caoutchouc, des lunettes en plastique, voilà les premières choses que l’Italie a réclamées à l’Europe : le pays a demandé de l’aide pour construire la barrière la plus simple qui soit contre le coronavirus. Mais son appel est resté sans réponse. La France et l’Allemagne ont fermé leur frontière à ces produits, en interdisant ainsi l’exportation, et nous ont envoyé un signal inquiétant : aucun soutien concret, même pas minime, ne serait arrivé de Bruxelles. »
L’Europe, c’est le machin qui ronronne tant que tout va bien, et que les affaires sont les affaires, comme disait Mirbeau. Mais dès que des problèmes surgissent, curieusement, les égoïsmes nationaux se remettent en place. Ça alors ! L’idée de nation serait donc fonctionnelle quand ça va mal, et débilitante que tout va bien ?
Qui ne voit que seules les nations peuvent endiguer les crises ? Que seules les nations, dans leur diversité — et les Italiens, que tant d’imbéciles croient volages et indisciplinés, le sont bien moins que les Français — s’inventent des réponses adéquates ? Que les dangereuses illusions entretenues par des politiques qui regardent la ligne bleue des Vosges ont facilité la propagation d’un virus que l’on aurait pu contenir, si tant de crétins ambitieux n’avaient hurlé (à la mort, c’est le cas de le dire) que les élections municipales devaient suivre leur cours, ou que la crise migratoire n’en était pas une…

Il faut balayer tous ces gens-là dès que la situation sanitaire permettra de descendre à nouveau dans la rue. Balayer les européanistes béats qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs sinécures bruxelloises. Balayer tous ceux qui confondent démocratie et rentes de situation.

Quant à la mondialisation… Pas un hasard si la région italienne où s’est implanté le coronavirus est le Nord industriel, là où les échanges internationaux sont les plus intenses. Pas le Mezzogiorno. Il n’y a pas de contacts fréquents entre Wuhan et Reggio-de-Calabre…

À noter que les religions ont leur part de responsabilité. En Corée du Sud comme en Alsace, ce sont des sectes protestantes qui ont le plus puissamment contribué à diffuser le virus. Et en Iran, le troisième pays le plus touché au monde, les fidèles, hier encore, se pressaient d’embrasser le tombeau sacré de Masoumeh, à Qom. Le virus aurait-il mis leur dieu dans sa poche ?

Les Français s’aperçoivent, sidérés, que l’arrêt des usines chinoises implique l’arrêt des fournitures médicales — entre autres —, tant nos industriels, pour gagner encore un peu plus de fric, ont renoncé, depuis longtemps, à produire sur le sol français. Les inquiétudes boursières de quelques traders soudain inquiets de leur réapprovisionnement en coke importent peu, dans ce contexte — et pourtant, nous n’avons cessé d’agir dans leur strict intérêt, comme si les revenus financiers étaient plus vitaux que la sécurité des citoyens.
Les banques, paraît-il, restent ouvertes… Mais combien de temps avant que l’argent ne se tarisse dans les distributeurs, et que ces opérateurs pleins de morgue ne saisissent le fric là où il est — sur vos comptes courants ? À la hart ! se seraient exclamés nos ancêtres, qui savaient, quand il le fallait, pendre les intendants du roi. Il y a des cordes qui se perdent, ces temps-ci.

Dans sa dernière allocution, jeudi dernier, Macron s’est drapé dans une dignité nationale qui visiblement le serrait un peu sous les bras. Soudain l’idée de nation renaissait — le temps d’une crise, le temps que les financiers trouvent des parades… Du moins ceux qui ne sont pas en train de se gaver dans ce marché baissier. Puis retour au business as usual — impôts nouveaux en sus ?

L’Europe et la mondialisation ont mis les peuples sous l’éteignoir. Mais les peuples sont plus robustes, et ils ont une plus longue mémoire, que ce que nos politiques de carton-pâte ont pu croire.
Les peuples, pour le moment, font le plein de spaghettis — fort bien. Quand le crise sera passée, quand le peuple aura survécu — et il survivra fatalement en tant que peuple, même avec 300 000 morts —, il faudra demander des comptes, et pendre les Saint-Jean-Bouche-d’or qui se sont gavés et comptent bien se gaver encore, avec de jolis mots du genre « redressement », « effort », « sacrifice ».

Sacrifice ? Les peuples, un peu partout, sont en train de se demander « à qui la faute ». Ce n’est pas une Europe régénérée qui devrait sortir de cette épreuve, mais une Europe démantelée, et peut-être plus fraternelle, dans ses différences enfin assumées. Ce n’est pas une mondialisation à nouveau heureuse qui se substituera à l’économie de crise, mais une renaissance de nos intérêts nationaux bien compris. Du moins, je l’espère — parce que l’énorme machine médiatique fera de son mieux pour nous faire oublier les errements des financiers avides, puisqu’aussi bien ce sont eux qui tiennent la presse.
Quant aux partis « populistes »… Qui ne voit, qui ne sent que la réponse adéquate n’est plus dans l’adhésion à telle ou telle figure mollement ambitieuse, mais dans la recomposition d’une République nouvelle ? N’y manque qu’une figure charismatique, pour l’instant absente du jeu politique. Mais j’ai dans l’idée que la crise s’aggravant, elle surgira d’elle-même, comme De Gaulle a surgi de la défaite, comme Napoléon a surgi de la Révolution. Et que les peuples l’entendront.

Jean-Paul Brighelli

Bourse et coronavirus : nous prendraient-ils pour des truffes ?

s4.reutersmediaDepuis deux semaines, les médias nous vendent une belle histoire : le coronavirus est responsable de la prochaine crise économique. En déprimant l’économie chinoise, à laquelle nous avons délégué l’essentiel de notre potentiel industriel — on s’en aperçoit opportunément en réalisant que les médicaments qui pourraient soigner la pandémie sont justement fabriqués en Chine —, le virus a engendré une dépression boursière. Fatalitas ! comme disait Chéri-Bibi.

Tout se passait pourtant merveilleusement bien. La Bourse montait au firmament — et très au-delà de la valeur réelle des actifs, expliquent les gens informés. Le chômage reculait, jolie fable qui justifiera sa remontée quand les firmes européennes en général et françaises en particulier vont dégraisser en masse pour se refaire du cash, les pauvres — c’est bien parti déjà dans les banques. Le déficit plafonnait à 3% et des broquilles — et il va s’envoler, contre toute défense, tant cela coûtera de sous de soigner nos vieillards, ceux dont la mort réjouit déjà Jacques Attali. Ah, ces virus, si on les tenait…

Les économistes surfent sur le fait que les gens en général n’entravent que pouic à leur spécialité. Pour Mr Vulgum Pecus, l’économie, c’est ce qui lui reste à la fin du mois — des dettes principalement, et des achats de féculents.

Un article signé d’un économiste de gauche (Eric Toussaint fut d’abord historien, il est docteur en Sciences politiques et enseigne depuis vingt ans en se spécialisant justement sur la question de la dette) m’a fait frétiller d’aise. L’auteur explique avec un humour teinté d’indignation que si le Dow Jones baisse (j’admire les médias qui arrivent à nous passionner, voire à nous responsabiliser, sur ce qui se passe à Wall Street ou Francfort), si les Bourses mondiales toussent et trébuchent, ce n’est pas à cause d’un virus anecdotique, mais parce que depuis quelques semaines les très gros porteurs, les fonds de pension du genre Black Rock, le préféré de Macron, ou les grandes banques d’affaires, style Goldmann Sachs, ont discrètement commencé à liquider de gros paquets d’action, tant qu’elles étaient au plus haut, ce qui par imitation a renversé la tendance : le marché bullish est passé au bear market. Mais ce n’est pas parce que ça baisse que l’on cesse de faire des affaires, bien au contraire. On savait ça déjà au XIXe siècle — lisez donc l’Argent, où Zola explique en détail le mécanisme qui a permis à Rothschild de couler l’Union Générale, grande banque catholique. C’était en 1881…

Les éléments d’une nouvelle crise financière sont réunis depuis des années — et cela fait des mois, bien avant que le Wuhan commençât à exister sur les cartes médiatiques, que divers économistes sans étiquette politique préviennent : ça va péter. Le coronavirus joue le rôle de l’étincelle. Mais si l’étincelle met le feu aux poudres, elle n’est pas le fond du problème.

« Les très riches, explique Eric Toussaint, ont décidé de commencer à vendre les actions qu’ils ont acquises car ils considèrent que toute fête financière a une fin, et plutôt que la subir ils préfèrent prendre les devants. Ces grands actionnaires préfèrent être les premiers à vendre afin d’obtenir le meilleur prix possible avant que le cours des actions ne baisse très fortement. De grandes sociétés d’investissements, de grandes banques, de grandes entreprises industrielles et des milliardaires donnent l’ordre à des traders de vendre une des actions ou des titres de dettes privées (c’est-à-dire des obligations) qu’ils possèdent afin d’empocher les 15 % ou 20 % de hausse des dernières années. Ils se disent que c’est le moment de le faire : ils appellent cela prendre « leurs bénéfices ». Selon eux, tant pis si cela entraîne un effet moutonnier de vente. L’important à leurs yeux est de vendre avant les autres. »

On veut donc nous faire pleurer avec l’argent qu’aurait perdu Bernard Arnault, le pauvre. La réalité, c’est que s’il a perdu, c’est qu’il n’a pas su se dégager à temps comme ses petits camarades. Déjà en 2008-2009 les principaux fonds d’investissement, les banques d’affaires et les GAFAM avaient merveilleusement tiré leur épingle du jeu. Ils sont à nouveau à la manœuvre, et la masse des moutons suit. Et maintenant que les grands investisseurs américains sont à l’abri, Trump peut bien décider d’isoler l’Amérique, en faisant plonger encore plus bas les Bourses mondiales — il s’en tape, les copains vont bien.

Ce qui partira en fumée si la baisse continue, ce sont les capitaux fictifs produits par la spéculation financière. Et la baisse va continuer, alimentée par la décision du despote saoudien de baisser unilatéralement le prix du baril — une baisse que le particulier ne sentira pas passer, à la pompe, parce que les taxes d’Etat, elles, persistent et signent. Cocus un jour, cocus toujours.

Croire que le Covid-19 — un nom un peu barbare auquel il va falloir trouver un pseudo plus coquet, « peste noire » ou « grippe espagnole », ça vous avait une autre gueule — est responsable du désastre financier qui s’annonce, qui depuis des mois oblige déjà les grands argentiers à fabriquer de la monnaie en urgence, ou à vendre leurs stocks d’or, pour trouver des liquidités, et obligera demain les banques à geler vos fonds en se les appropriant, c’est croire que le type à poil dans le lit avec votre femme est un parachutiste dénudé par les alizés et opportunément tombé par la fenêtre.

Le virus a bon dos. Il permet de ne pas s’interroger sur la pertinence des délocalisations et de la mondialisation, depuis trois décennies. L’étincelle virale est l’écran de fumée que les médias, au service des financiers qui les possèdent, disposent afin de faire croire au pauv’peuple que les spoliations qui s’annoncent, avec les tours de vis économiques qui suivront, sont des figures obligées.

Il faut urgemment faire rendre gorge aux cochons qui s’engraissent, et cesser d’être dupes. Mais il est bien difficile de se concentrer sur des sujets financiers arides, quand on ne peut même plus aller voir du foot, que tous les rassemblements seront bientôt interdits, et que le rayon pâtes et PQ (pourquoi le PQ ? Mystère…) des grandes surfaces se vide chaque jour. Tant de préoccupations nous accablent, grâce à des infos médicales soigneusement distillées, et d’autant plus inquiétantes qu’elles se veulent rassurantes. Mais en vérité, ce n’est pas d’une forte grippe que nous allons crever : c’est de notre respect aveugle d’un système financier obèse et toujours affamé.

Jean-Paul Brighelli

Coronavirus : le fantasme de la barrière

Il y a quelques années, un jury ingénieux du CAPES d’Histoire-Géographie proposa, à l’oral, ce beau sujet : les murs. De la Grande Muraille au mur de Trump (qui vient de s’écrouler sous l’action du vent), en passant par celui de Berlin ou ceux de Palestine, aucun mur n’a jamais réussi à contenir ceux qu’il était censé refouler. Les Pictes traversaient le mur d’Hadrien dans les deux sens, les Mongols ont conquis l’empire des Hans, les latinos passent toujours gaillardement le Rio Grande, Allemands de l’Est et de l’Ouest fraternisent (enfin, pas tant que ça…), et les Palestiniens creusent des tunnels sous les fortifications israéliennes. La Terre sainte est devenue un saint gruyère.

Ni le « mur de la peste », bâti à la va-vite lorsqu’il s’avéra que le Grand Saint-Antoine avait ramené d’Orient, avec ses balles de coton, quelques rats hantés de puces hantées du bacille de la peste. On eut beau, depuis Bouc-Bel-Air, tirer sur les Marseillais qui tentaient de fuir leur cité contaminée, on essaya bien de se réfugier dans des bastides fortifiées, la peste tua tout ce qu’elle voulait — jusqu’à satiété. Ainsi s’arrêtent les épidémies — faute de victimes. Ne subsistent de cette tentative dérisoire que des amas de pierres, et les touristes s’étonnent de ces saignées dans les garrigues.unnamed

La littérature abonde en récits des temps de peste. Les conteurs du Décaméron passent le temps en se racontant des histoires salaces, pendant que la mort rôde au dehors, attendant l’ouverture fatale. Comme dit Boccace : « Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n’importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec leurs trépassés. » Sic transit. En attendant, buvons frais.
Et ceux d’Edgar Poe, dans le Masque de la mort rouge, sont les convives de la toute dernière fête. Eros juste avant Thanatos. Et le conteur de conclure :
« On reconnut alors la présence de la Mort rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l’orgie inondées d’une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
« Et la vie de l’horloge d’ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les ténèbres, et la ruine, et la Mort rouge, établirent sur toutes choses leur empire illimité. »

 Nous en sommes là avec le dernier virus chinois — dernier d’une longue série. Cette fois-ci ce ne sont pas les chauves-souris, créatures de la nuit, mais les serpents, messagers des Enfers, qui en sont responsables. Ou Xi Jinping. Une xénophobie démente accompagne les progrès du virus (à ce jour, 213 morts — la grippe l’année dernière, dans le monde, a tué entre 200 et 300 000 personnes, dont 6000 en France — petit cru). Ce n’est pas pour ça que l’économie du pays s’est cristallisée sur les masques sanitaires.
Une xénophobie démente habite ces peurs. Démente et globalisée : le Japon se rassemble derrière le hashtag #ChineseDon’tComeToJapan. À Singapour, des dizaines de milliers de personnes ont demandé par pétition au gouvernement d’interdire toute entrée de Chinois dans leur micro-Etat. À Hong Kong, en Corée du Sud et au Vietnam, les commerces et les entreprises affichent à l’entrée un « No Chinese » réconfortant pour les relations humaines. Et le Courrier Picard (ils sont cernés par les Chinois, à Amiens ?) a titré sur l’« Alerte jaune »860_une-courrierpicard-alerte-jauneavant de s’excuser deux jours plus tard, devant les protestations des Asiatiques, qui non contents d’être la cible des malfrats qui les pensent tous riches, sont désormais rejetés sur la seule couleur de leur peau.
Si le virus venait du Maghreb, en ferait-on autant ? La question se pose, dans un pays où une lesbienne maghrébine et athée ne reçoit aucun soutien ni des féministes ni des LGBT. Ce ne sont peut-être pas des salopes, mais ce sont tous des connards.
Cerise sur le gâteau, les « rapatriés » (on dirait les survivants d’une grande catastrophe) français du Yunnan sont mis en quarantaine dans un club de vacances gardé comme un camp de concentration juste en face de Marseille. Ils se font du souci, à Carry-le-Rouet, pour leur oursinade du week-end…Pendant ce temps, un vrai danger — une infection à pneumocoque — rôde dans la ville, et n’effraie, pour le moment, que les dockers qui font valoir leur droit de retrait, au grand dam des patrons.
D’autant que ledit virus, de l’avis des spécialistes, ne présente pas de danger particulier — moins que la grippe saisonnière, qui a déjà fait 22 morts en un mois, pendant que le nCov 2019 n’en a fait… aucun. Mais en attendant, on construit des murs.Pour mettre la bêtise à l’abri, probablement. De quelle peur indicible cette psychose est)-elle le nom ?

Il y a un domaine en tout cas où le coronavirus lui-même est un mur efficace : celui de l’information. Depuis que les étranges lucarnes distillent leur poison viral, on ne dit plus mot des retraites — qui vont leur bonhomme de chemin, pressurant lentement mais sûrement tous les gagne-petit —, ni de l’improbable augmentation du salaire des enseignants, ni des E3C qui sont la grande farce de ce baccalauréat new style, ni des communautaristes qui exultent, ni des islamistes qui grignotent. Bravo aux Chinois pour avoir réussi à réconcilier les Français sur leur dos — qui est large.

Jean-Paul Brighelli