Laurence Zemmour et Eric De Cock

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Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Phrynè devant l’Aréopage, 1861.

Laurence, mon amour, toi qui manies la plume et le fouet avec une si merveilleuse dextérité… Toi qui ne m’envoies de messages enamourés qu’à travers le substitut transparent de l’invective permanente… Toi qui as relevé avec une acuité sublime que j’étais édité par une maison qui avait aussi Soral à son catalogue — mais bon, Denoël a toujours pignon sur rue bien qu’il ait édité Bagatelles pour un massacre, les temps changent, tu sais… Toi qui…

…Voilà comment j’aurais pu commencer cette chronique. J’y aurais narré les réactions offensées de ladite De Cock devant le pré-projet de programmes en Histoire présenté par le CSP, réactions en accord avec celles de son syndicat, le SNES, auquel elle appartient par l’aile gauche — celle qui se détache en se brûlant au soleil d’Allah…
C’eût été drôle, peut-être, mais c’était donner beaucoup d’importance à une femme qui n’existe que dans un tout petit milieu, sans aucun poids dans la politique éducative et encore moins dans l’Histoire, aux décombres de laquelle elle appartient déjà. Histrionne bien plus qu’historienne, après avoir passé une thèse en Sciences de l’Education et inondé le pauvre Fillon de ses sarcasmes, elle est au fond d’une Gauche moins pure que la mienne…
Parce que teinter la Gauche de revendications indigénistes, c’est un peu ballot, non ?… Entre islamo-gauchisme et islamo-fascisme, entre le révisionnisme anti-colonialiste et le racisme du PIR et de Nick Conrad, bien malin qui tracera la ligne de partage des eaux…sans-titre1

Lionel Royer (1852-1926), Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, 1899

Exit donc Madame De Cock. Le vrai sujet, quand même, c’est l’Histoire.

Je ne dirai rien pour le moment des programmes proposés par Mme Souad Ayada, parce que je préfère attendre la version définitive. Même si, comme pour les programmes de français qui partent plutôt sur de bases intéressantes, quoi qu’en disent certains syndicats, les dernières propositions du CSP, en revenant à plus de chronologie et à une étude des grands événements — ces trente journées qui ont fait la France, jadis racontées par Georges Duby ou Régine Pernoud qui ont plus de titres à se prétendre historiens que tous les possédés des médias — ne se présentent pas sous les pires auspices. Une « Histoire conservatrice » ? Ma foi, si le modernisme est l’autre nom de l’erreur idéologique, pourquoi pas…

Ayons au passage une pensée pour Souad Ayada, née au Maroc, fille d’immigrés modestes, et qui doit se pincer en apprenant qu’elle anime des programmes racistes et sexistes : « Il est inquiétant (mais aussi révélateur ?), écrit Mme De Cock, que des évènements politiques aussi lourds de sens que l’accueil des réfugiés ou le moment Me Too n’aient pas éveillé un tant soit peu le désir d’insister sur l’histoire de l’immigration, grande sacrifiée par ces nouveaux programmes de lycée, ou donné l’idée d’accorder une place plus conséquente à l’histoire des femmes ».
(« Le moment Me Too » — j’adore !)
Et d’accuser cette dame qui préside aux destinées du Conseil Supérieur des Programmes d’avoir donné des interviews au Point ou à Causeur. La bêtise se reconnaît aux exclusives qu’elle prononce — et chez les De Cock, les oukases sont la petite monnaie de l’idéologie. Ces pseudo-démocrates passent leur temps à promulguer des fatwas — qui s’en étonnera ?

Il est important de savoir quelle Histoire nous allons enseigner. Celle des déconstructeurs de mémoire collective, pour qui, comme dit Zemmour, c’est le mot « national » qui est vraiment irritant dans l’expression « roman national » ? Ce n’est pas, effectivement, l’idée du « roman », parce qu’à force de se vouloir politiquement corrects ils élaborent une propagande qui flirte avec la fiction. Voir le sort qu’ils ont fait subir au pauvre Pétré-Grenouilleau parce qu’il disait la vérité sur les poids respectifs de la traite atlantique et de la traite saharienne. Ou bien celle des amoureux de la petite histoire, celle qui croit au vase de Soissons et à la bataille de Poitiers ?Philippart-7

Paul Jamin (1853-1903), Prise de Rome par les Gaulois de Brennus en 390 av.JC, 1893

Cavanna dans le temps s’était amusé à raconter Nos ancêtres les Gaulois et à souligner justement les écarts entre la fable et ce que l’on sait des faits. Pour Zemmour, note Gil Mihaely dans un article éclairant, « assumer l’histoire de France, c’est démontrer que tout y est bon, parce que certains disent que tout y est mauvais. Il tombe dans le piège manichéen tendu par ses adversaires et pèche à son tour par anachronisme. »
L’Histoire à enseigner aux élèves (rappelons qu’au niveau scolaire, il ne s’agit pas de recherche, mais de transmission des bases) doit se situer dans l’entre-deux, s’appuyer sur une chronologie rigoureuse, squelette nécessaire pour structurer les apprentissages, et s’agrémenter (parce que le premier support de l’enseignant en Histoire, c’est le récit) d’anecdotes, de détails, bref d’une chair qui rende l’ensemble attractif.Capture d’écran 2018-10-12 à 06.57.21Evariste Vital-Luminais (1822-1896), Pirates normands au IXe siècle, 1894

A noter au passage qu’il en est de même dans l’histoire littéraire. Enfiler des dates et des titres comme des perles, ou se réfugier dans la haute technicité, ne suffit pas pour incarner la littérature. Il faut lui donner vie. La mettre en scène.
Souvenir d’un enseignant redoutable du lycée Saint-Charles, quand j’étais en Quatrième, qui parvenait à nous faire vivre, avec une fougue qui n’excluait nullement la rigueur, tout le détail de la guerre de Trente ans et les démêlés de Wallenstein, de Tilly, Gustave-Adolphe et finalement Condé. Il refaisait, sur l’espace limité de l’estrade, le sac de Magdebourg ou la bataille de Rocroi. De la pure magie. Cinquante ans plus tard, je me souviens toujours du mouvement tournant par lequel Monsieur le Prince a écrasé les tercios de Don Francisco de Melo. Et je n’ai pas eu à fouiller très loin dans mes souvenirs pour apprécier la manière dont Perez-Reverte fait mourir, à cette occasion, le capitaine Alatriste, dans le film d’Agustin Diaz Yanes en 2005. De quoi se réconcilier avec les Espagnols, parce que le courage malheureux est toujours respectable.18944682.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxEt il est plus important de connaître nos voisins que d’étudier à 13 ans l’histoire du Monomotapa. Même si nous sommes d’origine africaine. Ce que l’on apprend à l’école (l’université, c’est tout autre chose) devrait permettre d’apprendre aux peuples de notre « vieux continent » à construire cette fameuse « Europe des nations », ces « Etats-Unis d’Europe » dont parla Hugo lors du Congrès international de la Paix en 1849 — et pas la dépouille d’un cartel de banquiers avides qu’elle est devenue nécessairement, fondée qu’elle était sur des intérêts économiques qui ignorent les peuples.
Si d’ailleurs on avait un peu plus étudié en classe l’Europe des peuples, on n’en serait pas à craindre, dans certaines sphères, que lesdits peuples aient aujourd’hui envie de couper des têtes.

Dans son article, Gil Mihaely constate comme moi que « nous avons besoin d’un récit national » — exactement comme la France occupée par les Prussiens après 1871 avait besoin du Tour de France de deux enfants. Un récit national, et pas un récit international. Un récit national dans lequel nous intégrerions tous les frais immigrés et les vieux continentaux. À vouloir enseigner l’Histoire des communautés, nous avons favorisé le communautarisme. À négliger le drapeau français, nous avons sommés les derniers arrivants à brandir les bannières de leurs contrées d’origine — ce qui n’a guère de sens quand on veut s’ancrer dans le sol qui vous reçoit. Le couscous doit être une option le jour où l’on ne veut pas de choucroute alsacienne, de daube provençale ou de potée auvergnate ; il ne doit pas être une fin en soi — ni le couscous, ni la paella ou le goulash. L’école doit apprendre quel genre de creuset culinaire et culturel est la France — pas exalter les diktats imbéciles de telle ou telle religion, de telle ou telle micro-organisation qui ne représente qu’elle-même. Le vrai combat laïque passe par la casserole, par l’enseignement de la langue et par la découverte de l’Histoire — la grande et la petite.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les illustrations de cette chronique sont tirées d’un PowerPoint de ma façon, réalisé cet été sur la Peinture d’Histoire — dans la perspective d’un cours sur la double historicité : parce qu’enfin, lorsqu’on peint Vercingétorix se rendant noblement à César en 1899, c’est moins de la reddition gauloise que l’on parle que de la défaite de 1870 et de l’occupation prussienne. C’est cela aussi que l’Histoire doit enseigner aux élèves — comprendre que tout discours en dit autant sur son époque que sur celle qu’elle décrit. Et c’est en cela que le récit des faits merveilleux est utile — pas pour forger une « citoyenneté » bâtie sur des mythes fragiles.

Considérations inconvenantes sur l’Ecole, l’islam et l’Histoire en France

Le livre vient de sortir (mai 2015) aux éditions de l’Artilleur. Il est signé Bruno Riondel, enseignant d’Histoire en banlieue parisienne. Et comme son titre l’indique, il est violemment inconvenant — puis qu’il dit la vérité.
Et vous vous souvenez : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté… »

Témoignage sur le vif des obstructions systématiques à la transmission des savoirs sur les quinze dernières années — en gros, de la parution des Territoires perdus de la République, le livre publié sous la direction d’Emmanuel Brenner en 2002, jusqu’à l’immédiat après-Charlie. Afin de bien faire comprendre aux aveugles et à ceux qui préfèrent le rester, à tous ceux qui sont dans le déni, à toutes les administrations qui décident habilement de ne répondre à aucun acte délictueux, qu’il est en train de se passer quelque chose de grave dans ce pays. Que sous prétexte de ne pas stigmatiser des populations qui se croient particulièrement défavorisées, et à qui l’on persiste à faire croire qu’on leur doit un dédommagement pour ce que nos ancêtres ont fait aux leurs (un raisonnement qui permettrait aux « gaulois », comme disent les beurs racistes, de réclamer du fric aux Romains pour ce qu’ils ont fait à Abd-el-Kader-Vercingétorix), il faut tout accepter : attitudes délibérément hostiles ou agressives, affirmations aberrantes sur le complot juif qui a amené le 11 septembre, croyances sidérantes sur la construction des cathédrales par des architectes musulmans (les chrétiens étant trop tartes, c’est bien connu). Et globalement, impossibilité de parler de tout ce qui n’est pas écrit dans le Coran, ou pourrait heurter la sensibilité exquise des petits voyous. Expliquer le Cid par exemple. Corneille était un salopard d’islamophobe, et tant pis si c’est Khomeiny qui a forgé le mot. Le temps n’existe pas pour un vrai croyant, je l’ai expliqué moi-même lors des attentats du Bardo.
Quant à Voltaire, inutile de penser en parler. L’auteur du Fanatisme ou Mahomet (dites Muhammad !) est persona non grata — enfin, pas hallal, quoi… Evitons de parler latin. Cela pourrait fâcher Najat VB.

Tout cela, ce sont des anecdotes — mais il y en a tant de disponibles que l’on finit par se demander s’il y a encore en France des endroits où l’on peut faire cours normalement. Le cœur de l’ouvrage analyse en détail la confusion implicite, chez ces adolescents déboussolés par des prêches qu’il faudrait interdire, et vite, entre le cultuel et le culturel.
Je suis en train d’écrire un livre sur la culture — sur la façon dont l’Europe en particulier et le monde occidental en général se suicident culturellement depuis cinquante ans, par cette subversion du culturel par l’économique qui est au cœur du néo-libéralisme, déconstruction de la culture « bourgeoise » (son péché originel pour certains), par abandon de l’Ecole aux forces du marché, grâce à l’entremise de pseudo-libertaires qui ont cru bien faire, les cons, et finalement par islamo-gauchisme.
La culture, comme le dit assez bien Bruno Riondel, se nourrit de temps – elle a une histoire — et d’un grand principe d’incertitude, tout comme le savoir qui l’élabore peu à peu se construit par approximations et réévaluations. Le cultuel, en face, la foi de façon générale, sont hors temps, et s’appuient sur des certitudes — j’ai expliqué ça juste après les attentats du Bardo. Peu de certitudes d’ailleurs : l’hilote musulman n’est pas demandeur de savoirs complexes. Il veut des idées simples — d’où le succès de l’islamisme chez les ados, qui aspirent à un savoir absolu, et ne comprennent pas que le savoir est très relatif, sans cesse battu en brèche, mécontent de lui, et qu’il se confronte sans cesse à ce qu’il ne connaît pas — l’immensité de ce qu’il ne connaît pas.
Pour le croyant, l’immensité est Dieu, et il est inconnaissable. Ses préceptes servent de savoir — et ils sont en nombre très limité. Les femmes sont des créatures inférieures et dangereuses, on les lapide si elles sont impudiques, et on coupe la main des voleurs. Fin d’analyse. Fin de parcours.
Le catholicisme a opéré ainsi il y a encore cinq cents ans — et il est entré dans le temps, depuis. Le protestantisme militant des groupes évangéliques a décidé d’aller affronter l’islam sur son terrain, avec les mêmes procédés et la même croyance délétère en la prédestination. Dès que vous pensez avoir un destin, à quoi bon essayer de la forger en faisant des études ? Allah ou Jéhovah y pourvoiront.
C’est la solution la plus facile, bien adaptée aux imbéciles, qui sont toujours demandeurs de formules du type « yaka ». Juste de quoi remplir les têtes creuses, abandonnées au vide par des programmes exsangues et peu exigeants (Riondel analyse avec finesse la sélection par exemple de l’histoire de l’esclavage, réduit à la traite négrière occidentale, quand l’essentiel a été opéré par des Musulmans et des Noirs eux-mêmes). De vraie culture, peu de nouvelles : des certitudes suffisent.
Au total, un ouvrage bien documentée, qui offre en annexes quelques documents éloquents — des textes peu cités de Churchill, Levi-Strauss et Renan sur l’islam, des témoignages d’enseignants confrontés au négationnisme d’après-Charlie, un message du Cheikh Imran Hosein, grand prêcheur devant l’Eternel (si je puis dire), sur le nécessaire retour des jeunes Français musulmans en terre d’Islam afin de s’y laisser impunément pousser la barbe, etc.
L’ensemble est écrit d’une plume objective, sans grand génie polémique — et c’est d’autant plus efficace : l’auteur ne fait pas de rhétorique (contrairement à un que je connais), il cite des faits, analyse des documents : bref, on le sent historien jusqu’au bout des ongles — le genre qui doit énerver laurence de cock. Mais qui fera vos délices.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’en profite pour vous dire que le dernier numéro papier de Causeur, sur l’Ecole, est absolument passionnant (d’ailleurs, j’y ai laissé quelques lambeaux). Et que la Revue des Deux mondes, dans son dernier numéro, avec une jolie photo de Zemmour en couverture et une interview du même à l’intérieur, livre un gros dossier sur « les Musulmans face au Coran », auquel j’ai moi-même participé. Au total, plein d’informations saisissantes et d’analyses percutantes.

Zemmour un jour, Zemmour toujours

Ce que l’Histoire nous apprend, c’est que la démocratie athénienne, qui ne brillait pas toujours pour son intelligence, comme nombre de démocraties, ostracisa l’un après l’autre tous les grands citoyens qui l’avaient sauvée, en diverses circonstances. Elle nous apprend aussi que c’est néanmoins de Thémistocle, ostracisé en 471, que l’on se souvient. De Thémistocle, et non de Cimon qui le fit exiler ; et que l’on se rappelle Cimon, et non Ephialtès, qui l’avait fait bannir à son tour. « Car on n’abdique pas l’honneur d’être une cible ».
Mais qui, dans la classe politique, s’intéresse encore à l’Histoire ?
Pas les dirigeants-croupion d’i-Télé, qui viennent d’ostraciser Eric Zemmour — si bien que l’on parle partout de l’auteur du Suicide français, et pas du tout de Cécilia Ragueneau (qui ça ?) ni de Cécile Pigalle (heu…).
Pour ceux qui auraient raté un épisode, résumé sur Causeur — erreurs de traduction comprises, puisque tout est parti d’une interview au Corriere della Sera que Mélenchon a interprétée à sa manière. Et analyse convaincante de Jérôme Béglé.

Je ne suis pas d’accord à 100% avec ce qu’écrit Zemmour. Ce n’est pas parce que c’est un ami que je vais jouer au béni-oui-oui. Mais même les horreurs, Eric les dit avec talent (bon, d’accord, de temps en temps, à force d’essayer de se faire haïr du plus grand nombre possible d’imbéciles, il se fait détester aussi par des gens décents, abusés par sa rhétorique), ce qui n’est pas à la portée du premier journaliste venu.
Il a le même palmarès académique que Najat Vallaud-Belkacem (Sciences-Po, et deux échecs à l’ENA), et douze mille fois plus de talent. Ce n’est pas lui qui éclaterait de rire au nez et à la barbe de 850 000 enseignants en s’exclamant : « On ne fait pas ce métier pour de l’argent ! » Je l’ai toujours vu défendre l’Ecole de la République, sans laquelle le petit Juif qui n’était pas « fils de » et traînait ses culottes courtes à Drançy ou à Château-Rouge ne serait pas ce qu’il est.
Alors, on me dira, il s’acharne sur les femmes — oui, mais c’est qu’il leur en veut fort, à toutes les viragos du féminisme tardif, de n’être pas à la hauteur des idoles qu’il a élevées en lui : il leur en veut au fond de trop les aimer — et pour les aimer, il les aime : il a même essayé de m’en souffler une, et à mon nez encore — qui est grand.
Domenach, son compère de toujours dans l’émission d’i-télé, déplore la mesure de la chaîne (plains-toi, Eric, te voici déchaîné…). Il pourrait ajouter qu’i-télé étant la succursale infos de Canal, et Canal n’ayant rien à refuser au PS, tout cela fleure bon le règlement de comptes — qui fait long feu : jamais on n’a tant parlé d’Eric que depuis qu’il se retrouve interdit de débat.
Ne pleurons pas trop : il lui reste Paris-Première, le Figaro, RTL, et j’en oublie sans doute. Depuis qu’on n’en veut plus, tout le monde le désire.
Le plus grotesque, c’est que cette mesure, qui fait la joie de tous ceux qui cherchent absolument à faire progresser le FN dans les sondages (ceux qui le font exprès, mais plus encore ceux qui ne le font pas exprès — SOS Racisme par exemple.
Parce que vouloir à toute force virer Zemmour (ou d’autres, comme votre serviteur) sous prétexte qu’il appuie le FN (ce qui est fondamentalement faux) ou qu’il exalte Pétain (vous imaginez un Juif pied-noir penser du bien du Maréchal-nous-voilà ?), c’est faire le jeu du FN et des nostalgiques de tous les Ordres nouveaux. Tout comme démanteler l’Ecole, sous prétexte de « progrès » pédagogique, c’est aussi faire le jeu des extrémistes. Le Collectif Racine a cette semaine adressé une lettre ouverte sans grand intérêt à Natacha Polony qui s’était fait attaquer au burin par le végétarien de chez Ruquier. Il aurait mieux fait d’écrire à Philippe Meirieu, ne serait)-ce que pour le remercier : l’entreprise de démolition lancée après la loi Jospin en 1989, les IUFM triomphants, l’apprentissage du français dans les modes d’emploi des appareils ménagers, ça oui, ça a favorisé la montée des exaspérations périphériques ! Pas Zemmour, qui n’a jamais voté FN — ni EELV, figurez-vous : il n’est pas adepte des totalitarismes, et il y a un totalitarisme de la pensée bobo comme il y a — en puissance — un totalitarisme d’une extrême-droite qu’une Gauche hantée de libéralisme et d’euro-béatitude a fini de décomplexer.
À noter que Domenach déplore l’exil forcé de son ami et adversaire de toujours. Et Cohn-Bendit, qui a plus de ruse politique dans son petit doigt que Meirieu dans toute sa personne, défend Zemmour. Il se rappelle sans doute qu’expulsé par la porte en 1968 il était rentré par la fenêtre. Aucun régime ne gagne à flinguer les trublions, qui font leurs choux gras de toutes les intimidations qu’on leur oppose. Nous sommes tous des Juifs allemands et accessoirement pieds-noirs.
Allez, Eric, ne t’en fais pas. On te hait cette fois bien plus que tu ne l’as rêvé dans tes espoirs les plus fous. Attends deux ans : tu auras toute latitude — et tu ne t’en priveras pas — pour attaquer les nouveaux maîtres de la pensée unique. Parce qu’après le déluge de niaiseries contentes d’elles-mêmes que sont les discours de Gôche actuels, il y aura des déluges d’idées reçues made in Café du Commerce. Les polémistes ont encore de beaux jours devant eux. On peut bien tenter de les faire taire, mais on aura toujours besoin d’eux, tant la Bêtise, elle, persiste.

Jean-Paul Brighelli

Osez le féminisme, 1 : la polémique sur Gone Girl

Les féministes sont folles.
Et incultes.
Et elles font du tort au féminisme.
Enfin, peut-être pas toutes. Mais en tout cas, celles d’Osez le féminisme, qui sous la plume de Justine Le Moult et d’Amanda Postel, se sont fendues d’une longue diatribe contre Gone Girl, l’excellent film de David Fincher (l’homme qui entre autres fit Seven, cette histoire un peu noire où Brad Pitt était constamment surclassé par Morgan Freeman), et surtout contre son scénario, tiré du roman à succès de Gillian Flynn — qui l’a adapté elle-même pour l’écran.
Et les féministes françaises ne sont pas les seules à s’insurger. Dans le Herald (en fait, l’International New York Times (1)) du 21 novembre, le seul quotidien qui trouve grâce à mes yeux, Gillian Flynn, longuement interviewée, avoue que sous le poids des critiques contre son livre, « pendant 24 heures je me suis blottie sous ma couette, dans le genre « J’ai tué le féminisme. Pourquoi, mais pourquoi ??? Mince. J’voulais pas » — et puis je me suis à nouveau sentie tout à fait à l’aise avec ce que j’avais écrit. » Et d’ajouter : « Bien sûr que mon livre n’est pas misogyne ! Qu’attendez-vous ? Des femmes réduites à leurs rôles de mères dévouées bien gentilles ? Mon but, depuis toujours, a été de montrer la face sombre des nanas. »
Sur ce thriller auquel la presse a trouvé d’admirables accents à la Patricia Highsmith (autre écrivain de génie spécialisée dans les personnages dérangeants, masculins ou féminins), et qui s’est trouvé classé n°1 des bestsellers américains (plus de 2 millions d’exemplaires vendus), David Fincher a élaboré un film d’une grande efficacité, où l’on ne s’ennuie pas une seconde, où les médias et l’hystérie américaine jouent un rôle central, et dont je ne regrette que Ben Affleck, qui joue avec deux expressions faciales, pas une de plus — mais il les distribue à bon escient. Quant à Rosamund Pike, elle est tout simplement parfaite en petite amie modèle, épouse idéale, amoureuse de charme, intelligente à n’en plus pouvoir et tueuse pathologique. Voir la bande -annonce.
Mais alors, que peut-on bien reprocher au film et au roman ?
L’un et l’autre sont coupables de masculinisme.
Ne riez pas : j’ai appris un mot. C’était comme Monsieur Jourdain et la prose : je faisais sans doute du masculinisme sans le savoir.
Qu’est-ce que le masculinisme ? C’est « une tendance politico sociale qui voit un complot féministe partout, et qui a pour but de revenir au Moyen Age, du moins en ce qui concerne les droits des femmes. Mais, il s’agit aussi d’un retour au Moyen Age en ce qui concerne les droits des enfants. »
Tel que.
Application à Gone Girl.
« La première heure est plutôt plaisante, pleine de suspense et de rebondissements. La deuxième est un cauchemar total : l’intrigue vire à l’illustration parfaite des thèses masculinistes et laisse un goût amer de vomi en sortant. »
Rien que ça.
Et pourquoi diable ?
Parce que l’héroïne est méchante, figurez-vous (je ne dévoile rien du film en vous disant cela : courez-y quand même, le diable et le plaisir sont dans les détails).
Que doit donc enseigner une fiction pour Osez le féminisme ? « On est bien loin d’un portrait de femme forte, héroïque dans l’adversité, modèle à suivre pour les spectatrices », car « Amy incarne le cliché patriarcal de la perversion féminine idéale, qui utilise la violence psychologique, soi-disant arme favorite des femmes, pour humilier et blesser son mari. » Le film en fait ne ferait que « déculpabiliser et encourager la violence masculine… Les comportements adultères de Nick auprès d’une étudiante sont vite oubliés » (j’ai corrigé une faute d’orthographe au passage, on peut être féministe et ne pas tout maîtriser, après tout, elles ne s’y sont mises qu’à deux pour écrire cette belle analyse).
Le problème que se pose un écrivain ou un metteur en scène, c’est essentiellement de construire une belle histoire, avec des personnages forts. Hommes ou femmes, les méchants sont de toute évidence les personnages forts par excellence — sans doute parce qu’ils vivent au gré de leurs passions (vives) ou de leur intelligence (féroce). Grand amateur de Dumas que je suis, je sais que les Trois mousquetaires fonctionnent sur Milady bien plus que sur l’un des quatre protagonistes présumés principaux. La grande idée de Dumas, c’est d’avoir allié le physique sublime, les qualités intellectuelles et l’instinct meurtrier sous une même enveloppe.Gillian Flynn suit le même patron.
Comme diraient les Américains, le héros — « messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes » — est trop souvent « Mister Nice Guy » : le lecteur, le spectateur, attendent avec intérêt le vrai méchant qui mettra du sel dans l’histoire lisse d’un héros parfait. D’ailleurs, nombre d’histoires mettent en scène un héros ambigu, bien plus intéressant qu’une façade parfaite (il faut être Capra pour parvenir à faire un chef d’œuvre — Mr Smith goes to Washington — avec un vieux boy-scout). Les « héros » de la Horde sauvage, cet sommet du western crépusculaire, sont tout ce que l’on voudra sauf des enfants de chœur.
Quant aux femmes… Dans les Trois mousquetaires, il y en a deux : Milady, et cette courge de Constance Bonacieux, dont la mort n’est jamais bien parvenue à m’émouvoir, même à ma première lecture, vers 7-8 ans. Sûr que je devais déjà être un salaud de masculiniste.

Comment peut-on être idiote au point de désirer que, en défense du féminisme, les héroïnes soient exemplaires ? L’exemplarité ne paie pas, en littérature. « En plus de réutiliser la rhétorique essentialiste éculée de la femme perverse, cliché ô combien populaire dans la littérature, les arts et le cinéma, ce film a des effets absolument dévastateurs en défendant des points de vue masculinistes. » Mais pauvres crétines que vous êtes, la rhétorique consiste justement à utiliser ce qui marche, que ce soit dans l’inventio, la dispositio ou l’elocutio, pour reprendre les trois aspects des normes classiques. Ah, mais c’est que « quand on sait l’impact que les médias et le cinéma ont sur les mentalités, il est extrêmement dommageable d’une part, de mettre en exergue une violence féminine qui est un phénomène totalement minoritaire et, d’autre part, de banaliser et justifier ainsi la violence masculine en provoquant l’empathie et l’adhésion du spectateur. »
Un film « féministe » sera donc nunuche ou ne sera pas. Etonnante idée. Je me souviens de raisonnements du même ordre lorsque Barry Levinson avait réalisé Disclosure (Harcèlement, 1994) où Demi Moore poursuivait Michael Douglas de ses assiduités et, pour se venger de ses refus, l’accusait de harcèlement. Sans doute le harcèlement en entreprise (et ailleurs) est-il le plus souvent le fait des mâles : mais pour construire un film qui fonctionne, il valait mieux, et de très loin, inverser les situations.
Quant à ceux qui croiraient que la fiction est de la réalité, il n’y en a pas tant que ça — et ils ne vont pas voir Gone Girl, ils se contentent de jouer à leurs jeux vidéos ordinaires.
Lorsque j’ai publié la Société pornographique, j’ai expliqué que les films pornos réduisaient certes la femme à trois trous, mais réduisaient conjointement les hommes à leur cheville ouvrière, et que c’était cette économie réductrice qu’il fallait dénoncer, voire interdire. Je ne connais pas une œuvre majeure, écrite par un homme ou une femme, qui ne subvertisse peu ou prou la distribution du Bien et du Mal : l’efficacité et la mimesis résident justement dans l’ambiguïté. Si Phèdre était juste une grosse salope de MILF excitée par son beau-fils pédé (si ! Chez les Grecs, au moins), cela ferait longtemps que l’on ne parlerait plus de Racine. La pièce ne fonctionne que parce que l’on plaint l’héroïne, qui se livre pourtant à un mic-mac peu reluisant. Ce qui fait d’Emma un personnage fort, c’est qu’elle est loin d’être aussi bête que ce que l’on croit quand on n’a pas lu Flaubert depuis longtemps — bien moins bête, au sens plein que le Patron donnait au terme, que cette crapule de Homais, par exemple. Et que son mari, parallèlement, pour imbécile qu’il soit, est littérairement sauvé par l’amour débordant qu’il porte à sa femme — voir sa mort, où Flaubert a glissé au fond tout ce qu’il avait en lui de romantisme refoulé.
Mais je vois bien que je gaspille ma salive en vain. Osez le féminisme en sait plus long que moi sur le sujet. Tant pis. Les connes ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Elles devraient se méfier : à tenir des discours maximalistes, on finit par se faire haïr — et pas seulement d’Eric Zemmour.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Le même numéro du Herald m’apprend la mort de Mike Nichols, l’inoubliable metteur en scène de Qui a peur de Virginia Woolf (la plus extraordinaire pub pour le whisky jamais réalisée) et du Lauréat, entre autres. Times goes by.