Jennifer Cagole n’est pas dans les clous !

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Sous l’image du dragon, Jennifer Cagole devait raconter comment le Système l’empêche de devenir prof — ou plutôt, se livre à un chantage répugnant : ferme ta gueule, sacrifie tes élèves, chie où on te dit, et tu seras prof.

Surtout, ne dis rien.

Le Système en est là : terroriser les stagiaires, après les avoir recrutés en les terrorisant. Jadis, les concours célébraient le Savoir. Désormais, ils sanctifient la Bêtise. L’ESPE, les tuteurs, toute la formation, juste de la chierie. De la honte.

Ce n’est pas dur d’être prof. Il faut des connaissances et du talent. Eux, ils n’ont ni l’un ni l’autre. Ils se sont cooptés les uns les autres. Ils ont susurré à des ministres encore plus nuls qu’eux qu’il fallait créer des postes de didactichiens des disciplines — pas de spécialistes des disciplines, non ! Des didacticiens. Des didactichiants. Apprendre à apprendre à apprendre à se mordre la queue.
Marre ! Je vous hais ! Vous avez détruit l’école — sacrifié vingt millions d’élèves, depuis trente ans, vingt millions d’élèves devenus dyslexiques, chômeurs ou djihadistes — ou les trois à la fois.

Darcos avait effacé les IUFM. Le Système a inventé les ESPE pour continuer à vendre du vent.
Je vous hais. Vous ne m’aurez pas. Je me battrai jusqu’au bout. Qu’un élève de Sixième connaisse le passé simple me semble bien plus utile que votre existence de rats.

Mort aux rats !

Allez crever. Bourrez-vous la gueule de séquences, de séances et autres billevesées pédagogiques — que je vous la fasse sauter ! Moi, je fais cours.

Ah ! oui, j’ai un compte à régler ! Vous m’avez pourri la vie ! Pourri l’école ! Pourri la France ! Vous êtes des reliquats de merdes accrochés à mes godasses. Des pourritures. De la chiasse.
Si un prof honorable se pointe, si par hasard il a échappé à vos concours falsifiés, vous l’explosez en vol.
L’ignorance, c’est la force. Vous avez inversé le monde. L’enseignement de l’ignorance. L’école marche sur a tête. Et vous en êtes satisfaits, salopards !

McNamara au moins savait que la guerre du Viet-Nam était perdue — et il y envoyait des hommes. Vous, vous faites semblant de croire que vous pouvez gagner — et vous avez gagné ! Le Système scolaire tout entier dépend de vos désirs de larves. Vous êtes insupportables. Votre monde, c’est l’immonde. Vous occupez tous les postes que l’incapacité des ministres vous ont laissés en nue propriété. Et personne pour vous demander des comptes ?

Allez crever.

Jennifer Cagole ne reviendra plus — elle est trop occupée à passer sous vos fourches caudines, salopes !

Jean-Paul Brighelli

 

Jennifer Cagole apprend les Arts plastiques…

Capture d’écran 2017-11-12 à 09.38.30Aujourd’hui 7 novembre, l’ESPE nous initie à la didactique des arts plastiques. Répartis en groupes de 4 élèves-professeurs (dans chaque groupe les instits sont majoritaires, et les plasticiens proprement dits sont en nombre restreint), nous sommes sermonnés pendant deux heures par Anaïs Lelièvre, l’éminente plasticienne (il ne viendrait à l’idée de personne de dire « artiste »), auteur célèbre du Flottement cellulaire (« Installation in situ de plus de 1300 images numériques créées à partir de photographies de ma langue en très gros plan… »)a5_1p_landscape et de SPLOC (2017), « un millier de lettres en liège peint à l’acrylique, lestées par des ficelles lâches et des poids en béton, flottant sur le lac du Carla-Bayle et se mouvant au gré du vent. »Capture d’écran 2017-11-12 à 12.13.52Ah oui, dit la jeune néo-instit en face de moi. Ah oui…
Vais-je perdre son temps et le mien à lui expliquer que ces lettres éparses auquel sont finalement réduits l’œuvre et le paysage ne sont qu’une extrapolation de la Legible City de Jeffrey Shaw (1988-1991), donné comme exemple indépassable, qui n’est finalement qu’une variation des affiches lacérées par Jacques Villeglé (né en 1926 — voilà qui ne nous rajeunit pas)Capture d’écran 2017-11-12 à 10.19.18 dont Beaubourg a jadis organisé une rétrospective pleine de sens ? Non, pas la peine. Autant lui laisser ses illusions et lui laisser croire qu’on a invité pour nous une plasticienne de tout premier plan… Inutile aussi de lui expliquer que ce ne sont là que les ultimes dérives de l’Art Conceptuel des années 1960 auquel une femme née en 1982 n’a pu échapper, à la fac Saint-Charles ou ailleurs. Avec un zeste de Body Art, d’où les macrophotos de sa langue : peut-être aurait-elle dû la trancher en public, comme Gina Pane faisait avec ses oreilles ou ses pieds. Car les CLOCS d’Anaïs Lelièvre (« des amas de vêtements usagés, cousus les uns aux autres par des liens élastiques, jusqu’à former une enveloppe que des corps en dessous revêtent comme leur peau et qu’ils viennent animer. Ces membranes relationnelles, plissées et imprévisibles, s’adaptent à des situations diverses, recréant chaque fois la surprise. Forme de vie en éclosion et en devenir, les CLOCS sont aussi une matrice qui suscite chez les passants des réactions multiples. Elles surgissent au détour de ruelles et autres recoins quotidiens pour renouveler et interroger notre manière d’exister dans l’espace public, d’y rencontrer l’autre, et de cohabiter avec lui »)Capture d’écran 2017-11-12 à 12.18.16 ont quelque chose des reliquats de sang menstruel exposés en 1973 par l’artiste française si tôt disparue.Capture d’écran 2017-11-12 à 10.55.42Non, je ne le lui dirai pas. Autant lui laisser croire que l’ESPE a fait venir une artiste de grand renom — même si, après enquête dans les milieux parisiens bien informés, la réputation d’Anaïs Lelièvre n’a pas forcément pénétré les limites extérieures de la rue de Seine… Et je ne lui expliquerai pas la responsabilité de Marcel Duchamp et de ses ready-made dans ces diverses « installations », comme on dit aujourd’hui.
Mais je l’expliquerai à mes élèves, le jour où j’aurai des Troisièmes, auxquels nous sommes censés expliquer les arcanes de l’art…

Que nous raconte donc Anaïs Lelièvre, la célèbre plasticienne ? Qu’il y a au fond deux conceptions de l’apprentissage de l’art. Soit le « recopiage de tel type d’oiseau avec telle position de l’aile », soit « la conceptualisation de la symbolique de l’œuvre à venir » — infiniment préférable, surtout en Sixième. Michel-Ange était un gros nul,Capture d’écran 2017-11-12 à 11.30.47 qui étudiait ce qu’avait fait Praxitèle avant lui !Capture d’écran 2017-11-12 à 09.26.50 Ou Audubon, qui s’acharnait à reproduire, justement, le battement des ailes des oiseaux américains.Capture d’écran 2017-11-12 à 09.41.06 Et la notion de Beau est illusoire, tout le monde sait ça. Heureusement que les juges qui ont finalement relaxé Phrynè en savaient un peu plus sur la question qu’Anaïs Lelièvre…
Et comme la Maître adore l’art pompier, vous n’échapperez pas au tableau de Jean-Léon Gérôme :Capture d’écran 2017-11-12 à 09.39.40

Le but de la formation est de nous amener devant des élèves de ce niveau en février prochain afin de les amener à réfléchir sur un album de BD de notre choix — un cours transdisciplinaire où il y aura de la joie.
Ah oui ? Je sens que je vais travailler sur l’immortel Magnum Song de Jean-Claude Clayes pour lequel j’ai une affection particulière… Et leur proposer un joli parallèle avec le film noir, de H comme Bogart à R comme Mitchum…Capture d’écran 2017-11-12 à 11.13.28Ah, mais Jean-Claude Clayes a recopié / adapté, c’est très mal. Il faut CREER — chez les Lelièvre, ça se passe comme ça. L’acte libérateur.
Boronali, quoi ! La peinture par et pour les ânes !1024px-Boronali_Impression

Comme il faut bien un peu de théorie dans tant de pratique, on nous a distribué un résumé de la bible de référence — en l’occurrence le livre de Bernard-André Gaillot, Arts plastiques : éléments d’une didactique critique. Depuis 1a fin des années 1990, cet ex-maître de conférence en « didactique des Arts plastiques » de la fac d’Aix-Marseille impose son ouvrage dans les IUFM / ESPE / et je ne sais quoi à venir. C’est ce qui est le plus désespérant : les étiquettes changent pour faire croire que les contenus ont changé. Mais c’est toujours la même daube.
Parce qu’enfin… Nous faire apprendre « les notions renvoyant à l’acte instaurateur », c’est-à-dire aux « options plastiques du corps agissant », est-ce bien utile ? Et dissocier une œuvre en constituants / matières / textures / espace, en Sixième…
Le plus beau, c’est que les Arts plastiques sont restés en partie au moins à l’écart de la vague pédago : il y a encore des profs qui posent une pomme sur un tabouret et demandent aux élèves de la recopier, comme dans le poème de Prévert (« Promenade de Picasso »). Ce n’est pas plus mal, pourvu qu’à la fin, on ait le droit de la croquer.

Deux heures ! Deux heures de ma vie — plus l’aller-retour Marseille-Aix, qui à 17 heures n’est pas de la tarte, j’ai été bloquée 45 minutes sur la passerelle au-dessus de l’Estaque, ça vous laisse le temps de penser à la nécessité de cet enseignement si essentiel… Mais voilà : si je n’y vais pas, l’ESPE peut demander au rectorat de nous faire des retenues sur salaire. Et à 1499,97 €, je n’ai pas les moyens d’échapper à cet endoctrinement si pertinent.

Jennifer Cagole / Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la réflexion ultérieure sur l’album de BD qui sera l’objet de notre travail en groupe, j’ai eu droit, en filigrane, aux commentaires délirants de ma néo-instit enthousiaste sur la nécessité de l’écriture inclusive dès le CM1. Ça n’a pas amélioré mon humeur.

Jennifer Cagole écrit au ministre de l’Education

jean-michel_blanquer_sipaMonsieur le Ministre, cher monsieur Blanquer,

Pensez si j’ai applaudi à vos récentes déclarations ! On va réintroduire de la chronologie dans l’étude des textes, en Français, obliger les instits à enseigner le Lire / Ecrire / Calculer selon le programme du SLECC / GRIP (oui, je me tiens au courant de ce que le Primaire propose de mieux, n’en déplaise au SNES / SGEN / UNSA) dont vous devriez bien vite imposer les manuels, rétablir la primauté des grands textes sur le gloubi-boulga que constitue l’essentiel de l’oral des élèves, sans compter quelques bonnes idées sur la laïcité, qui nous éviteront, à l’avenir, d’entendre des énormités, en classe, sur les rapports garçons / filles, le fanatisme selon Voltaire ou la théorie de l’Evolution. En parallèle, j’ai bien compris que vous reformatez les programmes de Najat VB  : ainsi, les EPI sont vidés de leur fonction, puisqu’ils n’ont plus de référent précis, une bonne idée dont les Cahiers pédagogiques se désolent — à propos, avez-vous vraiment résolu, comme le bruit en a couru, de sucrer les subventions énormes de ces idéologues ?
Une grammaire intelligible où l’on renoncera au « prédicat » cher à Michel Lussault (qui serait, paraît-il, sur siège éjectable, oh oui !), une grammaire où l’on reviendrait à des concepts clairs — COD ou COI — parce que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et « structure la pensée »… « Le mot grammaire était presque devenu un mot tabou » — vous allez nous changer tout ça.
Vous avez expliqué tout cela sur LCP, et j’y ai vu une éclaircie dans l’océan de brumes où m’enfoncent l’ESPE et mon tuteur…
Oui, j’ai applaudi…
Et puis j’ai demandé leur avis aux divers formateurs dont ma titularisation dépend étroitement — ESPE et dépendances…
« Il faut suivre les programmes officiels décidés en 2016 », ont-ils dit. Les déclarations du ministre vont à l’encontre de la loi de refondation votée sous Peillon. Le ministre s’agite, mais rien de ce qu’il dit ne sera mis en place : la pédagogie est reine, le ministre est son valet, et nous sommes ses hérauts » — ou « héros », c’était à l’oral, l’ambiguïté était possible.
Tel que.

J’ai donc passé deux semaines en allers-retours entre les deux classes que l’on m’a (imprudemment) confiées et la formation à l’ESPE, même si, titulaire, comme tant d’autres, d’un Master 2, je ne saisis pas le besoin de passer en plus cette année un Master MEEF comme on voudrait m’y obliger. Le plus agréable, au fond, ce sont les élèves. Parce que les collègues sont inénarrables, et les parents ont trouvé moyen de se plaindre, dès la première semaine, parce que j’avais donné « le Corbeau et le Renard » à apprendre du mardi pour le jeudi — les gosses sont des éponges, mais on préfère les maintenir sèches.. Pour le reste, j’ai appris de bien belles choses dont j’ai pensé qu’elles vous amuseraient — moi, je rigole si peu que je pense très sérieusement poser ma démission avant même d’être (ou ne pas être) titularisée.
En sixième, l’objectif du trimestre est de leur enseigner qu’une phrase commence par une majuscule, et se termine par un point. Ah oui, et leur apprendre qu’ils n’ont pas, eux, à commencer leurs textes, à l’écrit, par une lettrine gigantesque, copiée sur ce que font les éditeurs sur leurs manuels. L’alinéa, ce sera en 5ème ou en 4ème — parce que la construction en paragraphes reste au programme de 3ème. Une chose à la fois — je ne m’étonne plus que le SNUIpp ait fermement condamné votre suggestion d’apprendre les autres opérations au CP, comme cela s’est fait durant une siècle ou deux. La division en CM1, ils y tiennent — sinon, ils devraient revoir leur enseignement et se remettre en cause, trop dure la vie…
Et à propos de grammaire… « Savoir par cœur « avoir » et « être » ne sert à rien — sinon, dit mon tuteur, ils commenceront leurs phrases par de longues litanies de « il a » et « il est ». Apprends-leur des verbes différents — mais au présent, hein, parce que sans avoir et être, ils risquent de ne pas savoir les conjuguer, et il ne faut pas les mettre en difficulté… »
J’ai fini par comprendre qu’apprendre quoi que ce soit à un élève c’est, pour ces gens-là, « risquer de le mettre en difficulté ». Et l’ignorant, dites-moi, il n’est pas en difficulté pour le reste de son existence ?

Ça n’a pas fait tressaillir d’un poil mes co-stagiaires, dont je me suis aperçu que la plupart pensaient que le mot « orthographe » était masculin (« Sur tel mot, me dit l’un d’entre eux, j’ai eu tous les orthographes possibles »). Ils doivent déjà l’avoir, eux, le Master MEEF.

Et au lycée — où la promesse de revenir à un enseignement chronologique m’avait fait tressaillir d’aise : à moi les Lagarde & Michard, les Textes & Contextes et autres collections des années 1980 (dont celle commise par votre ancien ministre, Xavier Darcos), quand on ne prenait pas encore les élèves pour des crétins…
Mais non : « En Seconde, c’est déjà beau s’ils vous ressortent, d’une séance à l’autre, ce que vous avez dit précédemment. Du coup, vous pouvez très bien leur refaire un texte déjà donné en contrôle, pour voir s’ils ont bien compris les questions et les thématiques vues en cours. »
Et « prohibition » — ce fut le mot — de toute question sur la lecture des textes étudiés : rien de plus subjectif, n’est-ce pas, et la lecture de l’élève a autant de légitimité que celle du maître. À la rigueur, demander « qu’avez-vous pensé ? » — mais pas la date de rédaction ou le sens du pronom de troisième personne. Le questionnaire de lecture « à l’ancienne » pénalise ceux qui ont lu le texte sans repérer les mêmes détails que vous, mais valorisera ceux qui n’ont lu qu’un bon résumé sur Internet. Commencer plutôt par des résumés successifs des chapitres, en misant sur le fait que ledit résumé donnera aux élèves qui n’ont rien lu l’idée d’aller y voir. Rousseau, vous dis-je. L’homme est bon, et le petit d’homme aussi. Fini, l’époque où La Fontaine, qui vous est cher, Monsieur le Ministre, constatait : « Cet âge est sans pitié ». Les nouveaux pédagogues ont lu l’Emile et n’en sont jamais revenus.

Alors, ne vous cassez pas la tête — vous n’êtes pas là pour faire de la littérature, mais de la garderie aménagée. Un tiers d’oral, un tiers d’écrit, et un tiers de grammaire — mais attention : la grammaire ne doit pas faire l’objet d’un cours spécifique, elle doit partir du texte — grammaire de texte pédago contre grammaire de phrase des grammairiens sérieux et du ministre réunis. Les élèves se doivent de réinventer les règles en les déduisant des fragments qu’ils ont sous les yeux — fastoche ! Après tout, Pascal est bien arrivé à retrouver tout seul à 10 ans les 12 premiers principes d’Euclide…
Et l’essentiel : changer d’activité toutes les dix minutes. Le zapping évite la surcharge cognitive — sur TF1 aussi, ils ne chargent pas trop…
Enfin, pour tenir compte de l’hétérogénéité des classes, faire de la « pédagogie différenciée », et travailler en îlots : cela ne consiste pas à faire des groupes de niveau, mais à concocter des sous-ensembles harmonieux où les meilleurs — les rats ! — auront à cœur de former leurs camarades plus déshérités, lesquels, pleins d’émulation cognitive, les rattraperont aisément. Même Rousseau n’y avait pas pensé.

Alors, Monsieur le ministre, vous conviendrez que l’on peut sérieusement se demander d’abord qui a le pouvoir, et ensuite si ça vaut bien la peine de s’incruster dans un système où les Grands Nuisibles se sont infiltrés à tous les échelons, et pourrissent la vie des profs et des élèves — et la mienne.

Jennifer Cagole.

PS. Je suis en train de remplir divers documents à renvoyer à la Fac — en particulier la « Convention CIF » (pour « Convention Individuelle de Formation »). J’ai cherché partout, dans tous les papiers récupérés — jusqu’à ce que je comprenne qu’Aix-Marseille Université a baptisé le document « Individual Training Contract ». C’était bien la peine que Brighelli écrive C’est le français qu’on assassine : il est mort depuis belle lurette.9782846287340

Les aventures pédagogiques de Jennifer Cagole, II

diapo-st-charles-4Après la grand-messe inaugurale vinrent les messes basses — je ferai tout aussi bien de renoncer au passé simple, dont l’usage est désormais prohibé par les pédagogues qui ont fait réécrire le Club des Cinq au présent de narration, ou au passé composé, qui fait plus « peuple ». Donc, reprenons :
Après la grand-messe inaugurale sont venues les messes basses — encore que cette inversion du sujet soit un peu tirée par les cheveux, puisqu’elle suppose un accord du participe avec un mot qui n’est pas encore apparu. Donc, reprenons :
Après la grand-messe, les messes basses…
Hmm… La métaphore est-elle bien compréhensible ? Désormais, évitons les métaphores — surtout celles qui, comme ci-dessus, puent la culture bourgeoise. Sans parler du fait qu’elle fait directement référence au christianisme, et que cela laisse sur la touche (ça, c’est une bonne métaphore populaire ! Le peuple, on ne s’en foot pas, quand on est pédagogue !) nombre de nos concitoyens, ceux qui ont obtenu du maire de Marseille la suppression de la grande crèche installée chaque hiver dans l’ancienne Bourse, au bas de la Canebière, parce qu’elle choquait leurs convictions religieuses.
Donc, reprenons :
Après la réunion de rentrée, c’est le début de la formation proprement dite. Les six IPR de Lettres étaient alignés derrière la table, au bas de l’amphi, accompagnés du responsable ESPE de tous les formateurs. Ça promet, côté organigramme. Ledit responsable nous a expliqué qu’il allait falloir, cette année, conforter les savoirs savants en littérature et en grammaire, acquérir des savoirs didactiques et pédagogiques généraux et disciplinaires, connaître le système éducatif et apprendre le sens de l’EQUIPE, et enfin « conduire une réflexion sur le métier et la mise en œuvre didactique et pédagogique des savoirs savants littéraires et linguistiques. Ôtez « pédagogie », « didactique » et autres mots en –ique de son discours, il reste peu de chose. Quoi qu’il en soit, ma formation a commencé et j’ai fait des progrès : j’ai appris que plus un discours est creux, plus il s’emplit de mots ronflants. Comme disait Valéry : « Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »
À vrai dire, tout cela est centré sur le Master MEEF — titulaire d’un M2 de Lettres, je n’existe pas dans leur discours. Je subodore que qui que ce soit qui n’est pas passé sous leurs fourches caudines n’existe pas pour eux.
« En cas de difficulté, l’ESPE vous enverra un bulletin d’alerte qu’il ne faudra pas négliger, afin que les formateurs viennent dans votre classe. » Chouette mégateuf en perspective !
Mais avant tout, il nous faut lire et relire les préambules des programmes, qui sont l’esprit des programmes. C’est là que l’on apprend, par exemple, que « le langage oral, qui conditionne également l’ensemble des apprentissages, continue à faire l’objet d’une attention constante et d’un travail spécifique » : je connais quelqu’un qui sort cette semaine un livre intitulé C’est le français qu’on assassine, où il explique que cette attention à l’oral est en train de tuer (intentionnellement, dit-il) le français, qui est fondamentalement, même à l‘oral, une langue écrite, à qui cela ne fera guère plaisir.
Bien sûr, « il faudra tenir compte que nombre de nos futurs élèves, surtout en PACA, sont issus de milieux défavorisés et souvent allophones. D’où le prédominance de l’oral (ça me rappelle un vieux bouquin de Fruttero et Lucentini intitulé la Prédominance du crétin — même que c’est là que Brighelli a jadis trouvé ce terme de « crétin »). Ah bon ? Moi, j’aurais cru qu’un étranger progresserait plus vite si on le frottait de La Fontaine, Hugo et Verlaine que de « nike ta mère la putin de ça rasse ». J’en apprendrai tous les jours, à l’ESPE.
En même temps, parce qu’ils ne sont pas à une contradiction près, ils nous serinent qu’il faut les faire lire, sinon ils ne seront jamais professeurs de Lettres. Certes, mais… ils préfèrent peut-être se faire pianiste dans un bordel ? Si on m’avait appris la musique…
Puis nous sommes entrés dans le dur : l’enseignement de la grammaire au collège. Parce que c’est en grammaire que les nouveaux programmes ont imposé les changements les plus importants — « nous avons essuyé les plâtres l’année dernière, cette année nous allons consolider. Ils ne savent pas, apparemment, que Blanquer a remplacé Vallaud-Belkacem. Le temps pour eux s’est arrêté en mai dernier, et court sur son erre.
Une Inspectrice Pédagogique Régionale dont j’ai déjà oublié le nom (j’ai tort, c’est d’elle que pourrait bien dépendre ma titularisation en juin prochain) nous a alors longuement sermonnés sur les exigences du programmes de Français en Sixième. « Lire les programmes stabilo en main », surligner toutes les recommandations », — et projection immédiate d’un PowerPoint sur lequel étaient listés les grands principes : programmes de cycles, programmes resserrés (ah ça, on ne se noiera pas dans les détails !), programmes spiralaires (Word souligne le terme en rouge, c’est un joli mot nouveau pour expliquer que l’année prochaine on reviendra sur ce qui aura été dit cette année, sûr que les gosses vont trouver ça stimulant), des « programmes qui préconisent une approche explicite et réflexive de la langue » : voir ce que je disais plus haut sur la façon de remplir un discours creux. « Les élèves, dit-elle, revoient plusieurs fois les mêmes notions dans des situations différentes, avec un léger décalage à chaque fois ». C’est beau, c’est même Boléro (de Ravel).
Ce qui compte, ce sont les démarches — pas les contenus. Bref, le verre, pas le liquide. On se sent déjà mieux.
Et là…
« La grammaire nouvelle insiste sur les régularités, et uniquement les régularités ». Que la langue française soit truffée d’exceptions, et que des foules de grammairiens, depuis Port-Royal, se soient échinés à rendre compte des subtilités de la langue, rien à battre. « Les programmes ne visent pas l’exhaustivité ». Ça me rappelle le français appris aux premiers temps des colonies : « Oui, pat’on », « oui, pat’onne ». Et ça suffit. Ces gens de gauche sont stupéfiants.
« Pour la première fois, ces programmes vous donnent la liste des notions à travailler et vous indiquent les démarches pour y arriver ». Najat nous tient toujours la main. Nous sommes des assistés — des « cadres » bien encadrés.

Retour au PowerPoint et au Bulletin Officiel de 2015-2016. Blanquer, au secours ! Je vais devenir folle !
Je suis la seule à prendre des notes — faudra faire attention, à l’avenir, sinon Jennifer sera vite grillée, et moi crucifiée par la même occasion.
Les mots à rallonge se précipitent dans sa bouche. « Complexification », « approfondissement », « connaissances solides » — et « ensemble » : ça tient de l’incantation et du chant scout.
Qu’est-ce qu’une progression ? « Ce n’est pas un empilement de leçons de grammaire ». Mince alors, j’ai appris l’italien, l’anglais, l’allemand, et le coréen en empilant des connaissances ! J’ai tout faux, j’ai l’illusion de parler ces langues, mais en fait j’ai juste « empilé ». Honte à moi ! Mea culpa ! Mea maxima culpa !
Stendhal dessinait des pistolets en marge de ses lettres d’amour — probables symboles de décharges et d’instinct suicidaire. Moi, sur mes feuilles de note, j’ai dessiné ça :Capture d’écran 2017-09-02 à 22.11.00(comme Brighelli adore l’art pompier, je lui rajoute la source de mon inspirationave-maria-movie-poster-1984-1020744876 — mince, elle a beaucoup plus de nichons que moi !)
« Bref, a-t-elle conclu, il ne faut pas faire en classe ce que je suis en train de faire avec vous » : pas d’activités magistrales, pas de « verticalisme » (celui-là non plus, Word ne l’aime pas). « Evitez la mémorisation de règles, évitez les étiquettes grammaticales, évitez les batteries d’exercices que proposent les manuels ».
ET de glisser soudain sur la déploration entonnée par les conservateurs sur le COD antéposé et ses p*** de conséquences. « En Sixième, il ne faut pas parler de COD mais de complément de verbe. On leur reparlera du COD en Cinquième. Il ne faut pas confondre programme et progression : avec ce nouveau programme, l’interchangeabilité des notions permet l’appropriation de savoirs. »
Je vais conserver toutes ces notes au propre, et proposer en premier exercice à mes loupiots de barrer tous les mots de plus de trois syllabes. On y verra plus clair ! Et pourtant, c’est la même qui dit que « l’inflation terminologique doit être évitée » — ah oui, mais elle parle du couple fatal COD-COI, pas de son propre jargon.
En résumé, la grammaire doit se résumer au schéma suivant :
Groupe sujet -> groupe complément de verbe -> groupe complément de phrase.

Parce que « la notion de groupe est essentielle — comme en société, quoi ! » — je crois être revenue aux heureux temps des maths modernes et de la théorie des ensembles ! « Il ne faut pas concevoir la phrase comme une suite de mots, mais comme une suite de groupes. Bâtir une grammaire, et non enseigner « la » grammaire ».
Et la voici — je jure que je ne galèje pas — qui sort des legos © de son sac, tout en remarquant : « Les legos © utilisent les quatre mêmes couleurs que les stylos » : serait-ce un complot ?
Et de bâtir sous nos yeux extasiés de symboles de groupes sujets (rouges !), de groupes verbe (en bleu !) et de compléments de phrase — en jaune.
Je veux bien. Le musicien entend les notes. OK. Mais avec « il ne les entendait pas », comment fait-on ?
Alors là, elle s’est surpassée. « Comme on ne peut pas dire qu’il y a un COD, puisque l’usage de la notion est interdit, il faut ruser. Il faut dire que « les » est un pronom collant — un pronom amoureux, comme l’a nommé devant moi un professeur de cette Académie ».
Je crois que j’ai décroché à partir de ce moment-là.

Jennifer Cagole

Merci à 2014 !

À quelques heures de la nouvelle année, je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui ont embelli 2014, et qui ont fait des douze derniers mois la grande réussite qu’ils furent.
Avant tout, merci à Najat Vallaud-Belkacem, qui entre la suppression des notes et des redoublements, la réfection des programmes vers un minimum minimaliste, le soutien à l’indispensable réforme des rythmes scolaires, ses éclats de rire à l’idée que l’on pourrait faire prof pour l’argent, l’augmentation, nonobstant, de 45% qu’elle a offerte à la prime annuelle des recteurs, la confirmation d’un socle commun aux exigences étiques, et l’éthique à géométrie variable pleine de mères voilées à l’intérieur des écoles, m’a fourni, ici et sur mon second blog du Point, une suite infinie de raisons de rire — tout comme Benoît Hamon avant elle. Sans oublier Vincent Peillon, dont le brillant score aux Européennes dans le Sud-Est a embelli l’année des derniers socialistes, lessivés par les électeurs — Jean-Noël Guérini excepté, qui s’est fait brillamment réélire, mais sur son nom seul.
Merci, du coup, à Patrick Menucci, qui a reculé les bornes de la nullité électorale — on croit savoir ce qu’est le degré zéro, mais un vrai athlète de l’intellect arrive et vous démontre que l’on peut creuser davantage.
Merci encore à Fleur Pellerin, qui a décomplexé quelques millions d’élèves dont la seule phrase articulée, quand on leur donne un livre à lire, est : « Est-ce qu’il est gros ? »
Merci surtout à François Hollande, dont, comme l’a souligné admirablement Jacques Julliard dans un édito de Marianne, la politique éducative sera l’échec majeur.
Merci encore à Emmanuel Macron, qui nous rappelle chaque jour que — tant pis pour De Gaulle qui pensait le contraire — la politique de la France se fait à la corbeille. Et qu’il est normal que les journaux télévisés se terminent invariablement sur les cours de la Bourse, dont 99% de la population se fichent profondément.
Pendant que j’en suis à l’économie, merci aux bureaucrates qui ont décidé au mois d’octobre que l’on n’ouvrirait les centres d’hébergement pour les sans-abris qu’à partir de -5°. Je suis sûr qu’ils ont expérimenté dans leur chair ce que c’est que de passer une nuit entière à -5 en étant sous-nourri. Et que ça leur a semblé un seuil raisonnable — surtout pour diminuer le nombre de sans-abris.
Merci aussi à Nicolas Sarkozy, qui pour se faire élire à la tête de l’Union des Minus Patentés, est allé jusqu’à affirmer qu’un enseignant ne travaille que deux jours par semaine — et qu’il suffit, pour redresser la barre, de supprimer un tiers des profs, en offrant à ceux qui resteraient un tiers de salaire de plus en échange d’un tiers d’emploi du temps supplémentaire.
Merci surtout à Philippe Meirieu, qui fête en ce mois de janvier 2015 son départ à la retraite, pour avoir inventé les IUFM, qui ont généré les ESPE, qui envoient dans le mur une foule d’étudiants titulaires désormais d’un Master d’Enseignement, mais pas du concours nécessaire, et qui iront grossir les rangs de tous ces personnels payés au SMIC et recrutés comme intérimaires placés sur sièges éjectables.
Merci toujours au même, qui après avoir sévi dans l’enseignement, oriente désormais la politique des Verts, et leur a suggéré de supprimer les prépas et les grandes écoles, derniers bastions de l’élitisme républicain. C’est si dur que ça de digérer son échec à l’ENS, Philippe ? Même quarante-cinq ans plus tard ?
Merci encore à ces milliers de professeurs des écoles, comme ils aiment se faire appeler, qui contre toute évidence et malgré les études les plus sérieuses, perpétuent des méthodes d’apprentissage de la lecture absolument létales. Au nom de tous les gosses bousillés depuis trois générations, merci !
Mais merci aussi à Angela Merkel, qui agit désormais en vraie présidente de l’Europe, et montre chaque jour aux Grecs et à tous les autres ce que c’est qu’une économie de crise — pour le plus grand bien des banques allemandes.
Merci à ce propos à tous les journalistes — Christophe Barbier par exemple — qui, il y a quelques jours, ont présenté le renvoi volontaire des députés grecs devant leurs électeurs comme une catastrophe en devenir, étant entendu que jamais un parti de Gauche ne saurait gérer une situation créée de toutes pièces par Goldmann & Sachs. Qui frémissent à l’idée qu’un Etat souverain pourrait cesser de payer aux banques des intérêts de dette colossaux. Et qui prétendent que la politique de relance qui a si brillamment réussi aux Etats-Unis est inapplicable en Europe.
Merci aussi à tous les islamistes, dans le monde, qu’ils enlèvent et violent des lycéennes ici ou décapitent à la scie des travailleurs humanitaires là, en ce qu’ils nous montrent l’aménité du Prophète et la voie du salut. Gratias ! Deo gratias ! Qu’ils continuent à débarrasser la Terre de tous ces coquins qui en infestent la surface, comme disait Voltaire qu’ils n’ont heureusement pas lu — le mécréant !
Enfin, et personnellement, je voudrais remercier tous ceux qui affirment sur divers forums, en général sous le couvert de l’anonymat, que je suis un rejeton du Duce et du Führer réunis. Merci, merci, merci ! Bonne année à eux tous !

Jean-Paul Brighelli

PS. Pace e salute aux amies et aux amis, qui se reconnaîtront, puisqu’ils passent par ici. Bonne santé à nous autres, le vin est frais, les filles rieuses, et mon soufflé d’hier soir aux langoustines parfaitement réussi. Et morokhons.