Europe et les chiens

1439580-1Photo Nice-Matin. La calvitie du type large d’épaules habillé en rouge est la mienne.

Il pleuvait hier samedi 18 mai sur la baie des Anges, on se serait cru sur une plage belge,

Comme à Ostende
Et comm’partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !…

Des Gilets Jaunes occupaient pacifiquement la Promenade des Anglais, ce qui a donné à Christian Estrosi un bon prétexte pour ne pas participer au débat sur l’Europe monté sur le coup de 15h30 par Marianne et Nice-Matin. Tant mieux pour lui, il se serait fait alpaguer par une dame blonde venue tout exprès pour l’invectiver. C’est son adjoint, qui le remplaçait, qui a encaissé pour son patron. Avec stoïcisme, je dois dire.

J’assistais donc hier samedi à un débat sur l’Europe, au Centre Universitaire Méditerranéen, le CUM. « Campagne atone », a dit Polony — vêtue et accueillie en rock star, comme d’habitude —, qui présidait aux échanges avec sa pertinence et sa patience ordinaires. Alain Léauthier (« Qu’est-ce qu’il a grossi, Léo », a soupiré ma voisine qui le connaît de longue date —« et, a-t-elle ajouté en toute impartialité, vous lui rendez des points en ce moment, mon cher ») jouait Monsieur Loyal entre les divers intervenants, puis face à la salle, conviée dans un second temps à prendre la parole.
Peut-être me suis-je demandé ce que venait faire là Pierre Larrouturou, rescapé du PS et n°5 sur la liste emmenée par Raphaël Glucksmann, l’homme qui invite Vallaud-Belkacem pour fêter la résurrection du Magazine Littéraire, l’homme qui a mis Claire Nouvian, la harpie qui veut la peau de Pascal Praud, en deuxième position sur sa liste — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 5% qui leur permettraient d’avoir un élu… Plus je vieillis et moins je me sens porté vers le fair-play et l’éventail des opinions. Lorsque l’on pense bien (et Polony pense bien), pourquoi s’encombrer d’une petite pointure qui pense courbe ?

Spinoza dit quelque part que le concept de chien ne mord pas — mais le vrai chien, en revanche… Le concept d’Europe, tel qu’il a été agité hier par certains comme une muleta devant le mufle de l’électeur stupéfié, ne signifie rien non plus — mais l’Europe, la vraie, celle des trusts, des lobbies, et de cette Commission européenne qui prend des décisions par-dessus la tête des Etats, elle, elle existe. Et quoi que disent les uns et les autres, c’est pour la pérenniser que nous sommes conviés à voter…
Parce que les uns et les autres peuvent protester, jurer leurs grands dieux qu’ils veulent les « Etats-Unis d’Europe », selon la formule de Hugo (même si les Etats-Unis, en 1848, ce n’était pas grand-chose) puis par Mendès France en 1930 (La Banque internationale, contribution à l’étude du problème des États-Unis d’Europe). L’année même, comme l’a rappelé l’un des intervenants, où paraissait Malaise dans la civilisation — qui est en fait Malaise dans la culture, Freud refusant d’opposer les deux termes.

Et c’est bien dans la culture que réside le nœud du problème. Et personne ne s’en est soucié, sauf Polony qui a évoqué — un peu vite — ce Protocole de Lisbonne qui en 1999-2000 a sonné le glas de l’Ecole des Savoirs et a sommé tous les systèmes éducatifs européens de définir un « socle commun » (assez bas pour que tous s’y hissent) et de s’en remettre aux « compétences ». Par exemple ce « vivre ensemble » qui a permis depuis vingt ans la juxtaposition de communautés antagonistes, au lieu de favoriser leur insertion et leur assimilation dans une culture commune.
Et personnellement, je n’ai aucune envie de « vivre avec » — avec un poignard suspendu au-dessus de ma tête, avec des burkas invitées aux sorties scolaires, et avec des élus qui proposent que l’arabe devienne la seconde langue officielle du pays. Pas envie de vivre avec une langue et une culture « européennes » aussi indifférenciées que ses billets de banque. Je veux Montaigne, et Racine, et Laclos, Flaubert ou Valéry. Pas avec les œuvres complètes de Jean Monnet, qui haïssait les nations autant qu’il détestait De Gaulle.

L’Europe, c’est, depuis vingt ans, la descente aux Enfers d’une école déjà gravement menacée par les lubies pédagogistes, auxquels Bruxelles a donné les pleins pouvoirs. Polony le sait bien — mais elle a horreur de se mettre en avant et de rappeler qu’avec Nos enfants gâchés, elle avait en 2005 sonné l’alarme. Il est là, le débat, et nulle part ailleurs. Le reste — l’économie — est au fond accessoire. Le vrai problème est politique : voulons-nous ou non nous faire dicter définitivement notre culture par les Hyperboréens, comme disait Renan, de Prusse et de Hollande — ceux mêmes qui au nom des droits inaliénables des barbares, ont fait de leur mieux pour anéantir la Grèce ?
Parce qu’en descendant de la gare vers le centre via l’avenue Jean Médecin, je suis tombé en arrêt devant une plaque rappelant ce qu’a fait, à Nice, la culture allemande :SL372259

Alors, la dette… On s’en fiche : celle de la France, en 1789, était abyssale. Quatre ans plus tard, on n’en parlait plus. Et le Congrès de Vienne en 1815 l’a définitivement effacée, pour ne pas gêner les Bourbons provisoirement revenus sur le trône.
Je ne suis pas bien sûr d’aller voter la semaine prochaine — sinon dans le cadre mensonger d’une élection européenne devenue ici référendum national —, parce que ce n’est pas avec des bulletins et des urnes que l’on prend la Bastille, ni que l’on abreuve nos sillons.
Et Bruxelles est une Bastille à démanteler.

On donna ensuite la parole au public. In fine, un Gilet jaune, visiblement très peu au fait des jolis discours de l’intelligentsia, qu’il avait toutefois suivis avec patience, a levé poliment la main et posé la question qui tue, comme le rappelle Nice-Matin aujourd’hui : « Sommes-nous vraiment en démocratie ? répondez-moi par oui ou non ! Parce que je crois, moi, que nous sommes en oligarchie… »
Les manifestations qui durent ont ceci de bon qu’elles font progresser très vite la conscience politique…

« La Démocratie » est au programme (officiel) des classes prépas scientifiques l’année prochaine. Si jamais Polony me lit, et qu’elle passe à Marseille entre septembre et juin, je serais enchanté de la recevoir deux heures pour qu’elle explique à mes élèves en quoi le « concept », comme aurait dit Spinoza, est problématique, dès lors qu’on le confronte aux faits. La démocratie ne mord pas, sur le papier — mais l’oligarchie, oui. Et l’Europe aussi.

Jean-Paul Brighelli

Beethoven vs Rouget de l’Isle

J’aime toujours Beethoven, je ne lis plus Libé. Ou si rarement.
Beethoven est lié à un souvenir très ancien. Deux mois durant — deux mois d’errance, tout autour de la Méditerranée occidentale — j’ai gardé sa « Lettre à Elise » en ritournelle dans ma tête. J’allais retrouver à Tichy (près de Bougie, aujourd’hui Bidjaia) un éternel amour de trois semaines, comme dit l’autre. Beethoven a ainsi bercé une très longue errance — en stop. On the road again, Elise.
Libé, c’est autre chose. Je me suis battu pour ce journal, quand il séjournait rue Christiani, dans le XVIIIème — et puis ses chroniqueurs ont pris de l’âge, et moi aussi. Quand les ex-gauchistes se soucient de leur arthrose, quand ils savent qu’ils courront moins vite dans les prochaines manifs, ils se contentent de regarder, de loin, celles des autres. Boboïsés à fond. Arthrose et cholestérol.
Mais de temps en temps, je fais des infidélités à mes détestations.
C’est ainsi que je suis tombé sur un article de Pierre Carrey sur l’Hymne à la joie. C’était il y a quelques jours — juste après le second tour d’une présidentielle qui s’était jouée au premier.

Pierre Carrey non plus, pas ma tasse de thé. J’aime beaucoup le vélo, j’en fais quand je ne crève pas sur les tessons de bouteille qui jonchent les rues de Marseille, j’en regarde parfois, j’en lirais volontiers si tout le monde écrivait comme Albert Londres (les « forçats de la route », c’est lui) ou Antoine Blondin. Ou, plus près de nous, parce qu’enfin, ça commence à bien faire, le culte des morts, essayez donc Paul Fournel, Anquetil tout seul, une merveille d’écriture sur un coureur exceptionnel. Pierre Carrey, c’est le vélo en général et le Tour de France en particulier chez Libé. La dernière fois que je l’ai essayé, il écrivait des méchancetés stupides sur Robert Marchand, le centenaire cycliste. Les vrais amateurs de petite reine ne lui ont pas envoyé dire, qu’il était un sale con. Et les vrais journalistes sportifs ont écrit sur ce même sujet des choses intelligentes.
Mais bon, Pierre Carrey sur l’Hymne à la joie, pourquoi pas ?
Et c’est très rigolo, ce qu’il a écrit sur le sujet.

Je ne vais pas vous faire un cours sur l’Ode (version Schiller) ou l’Hymne (version Ludvig van, comme disait Alex dont c’est le morceau fétiche) à la joie. Version intégrale, avec chœurs, c’est le quatrième mouvement de la IXème Symphonie. Vingt-quatre minutes. En très raccourci, c’est la version Karajan, écrite pour composer un hymne européen. Deux minutes et des broquilles. Le temps qu’il faut pour traverser à pas lents la moitié de la cour Napoléon du Louvre, un soir d’élection.
Un show à l’américaine, la main sur le cœur et dans  la main de Madame, Ich bin ein Obama. Un show dont l’entrée était verrouillée, avec distribution de petits drapeaux tricolores, pour éviter les fausses notes de 2012, où des fans de Hollande avaient brandi des drapeaux syriens. Grand professionnalisme. Et l’Hymne à la joie, donc. Un hymne qui, comme l’explique Carrey, est européano-hitléro-zimbabwéen. Tout ça.
Et in fine, la Marseillaise. L’ordre n’est pas sans importance. Je sens que d’ici peu, on nous effacera le « sang impur qui abreuve nos sillons » — assez peu fraternel quand vous serrez la louche à Merkel — avec une petite génuflexion, s’il vous plaît.

Il se trouve qu’en 1989 j’ai écrit un livre entier sur la Marseillaise — signé Frédéric Robert, qui avait rédigé un énorme manuscrit qu’il fallut réadapter pour l’Imprimerie nationale. La Marseillaise « ailée et volant dans les balles », c’est le chant que Pétain avait fait interdire, et que Danielle Casanova entonna au fort de Romainville pour soutenir ses camarades — du coup, on la déporta à Auschwitz, et il n’y eut plus d’après. La Marseillaise, c’est ce qu’elle se fredonna encore dans le délire de son typhus, juste avant de mourir. L’Hymne à la joie qui supplante la Marseillaise, c’est Danielle Casanova que l’on tue une seconde fois.
(Je m’avise que c’est assez simple d’écrire comme Mélenchon parle. Promis, je ne le ferai plus — ou à doses homéopathiques).
Je crois quand même que je préfère la militante corse du Parti communiste d’alors au produit européen standardisé qui vient d’entrer à l’Elysée (« Freude, schöner Götterfunken / Tochter aus Elysium », écrit Schiller dans son OdeJoie, belle étincelle divine, Fille de l’Elysée — si ! ). Comme je préfère le pâté de merle au McDo mondialisé.

Jean-Paul Brighelli

Méritocratie, Oligarchie et Populisme

Il y a quelques jours, le New York Times a publié un intelligent article sur « The rise and fall of European meritocraty ». Ivan Krastev y dresse un parallèle entre l’effondrement (si seulement c’était vrai !) des pseudo-élites auto-proclamées mondialisées et la montée des populismes, notant que « l’élite méritocratique est une élite mercenaire, qui n’est pas sans rapport avec la façon dont les clubs de foot les plus compétitifs s’échangent les meilleurs joueurs ». Et de préciser que « les banquiers hollandais heureux vont à Londres, pendant que les bureaucrates allemands compétents occupent Bruxelles ». Ces gens-là n’ont pas de frontières, ils n’ont plus de nation.
D’où l’incompréhension desdits banquiers londoniens d’adoption lorsque le peuple anglais a voté le Brexit. Not in my name ! se sont-ils exclamés ! D’où l’ahurissement des bureaucrates bruxellois devant les votes eurosceptiques, qu’ils ont contournés grâce à la complicité active d’autres bureaucrates associés à quelques politiques intéressés. D’où la sidération des médias à l’élection de Trump ! Ce tout petit monde, comme dirait David Lodge, va de stupéfaction en stupéfaction. Vite, s’inventer un pare-feu !
Un parti populiste pourrait briller aux prochaines élections ? Vite, inventez-moi un petit Macron, puisque Hollande ne peut plus fournir.Les fonds ne manquent pas à Emmanuel Macron pour monter des meetings. On y vend aux foules un bonheur parfaitement imaginaire. Parce que l’Europe telle qu’elle s’est construite, l’Europe de la finance, de la City et de Goldmann Sachs — parlez-en aux Grecs, de Goldmann Sachs —, cette Europe qui choisit de parler anglais — non pas la langue de Shakespeare, mais celle des épiciers du Stock Exchange —, cette Europe-là n’a rien à voir avec le bonheur. Au moins, pour européen qu’il soit, François Fillon ne promet que du sang, de la sueur et des larmes.

Le bonheur, ce ne sont pas ces tomates standardisées, dépourvues de goût, mais conformes à un idéal européen décidé à Bruxelles, où d’ailleurs on n’en cultive pas. Ni ces normes alimentaires qui nous empêchent de manger des fromages non pasteurisés et du lait frais non UHT. Le bonheur, ce ne sont pas ces écoles où l’on enseigne le français tel qu’il se parle mal — baragouinez, mes enfants, Bruxelles s’occupe du reste. Un sabir dans lequel se dissolvent peu à peu les langues nationales, mais qui satisfait les « compétences » édictées par le Protocole de Lisbonne. La façon dont Emmanuel Macron a cru bon de parler anglais devant un parterre franco-allemand en dit long sur le globish commun à ces gens-là — et de Florian Philippot à Bruno Le Maire, je sais gré à quelques politiques d’avoir exprimé leur indignation devant la trahison linguistique de ce jeune homme pressé qui mérite amplement le grand prix de la Carpette anglaise.
Ces chroniques sont écrites en français — et celles et ceux qui les commentent veillent à s’exprimer aussi en (bon) français. C’est une politesse que nous nous devons les uns aux autres ; mais ce qui allait de soi il y a onze ans, quand j’ai commencé Bonnet d’âne, est devenu un acte de résistance. Parler français, c’est s’opposer à cette mondialisation qui après avoir détruit notre industrie et notre agriculture, prétend détruire les nations. Insensiblement, je suis passé d’analyses exclusivement consacrées à l’Ecole à des réflexions sur l’ensemble des faits culturels, parce que le combat, face à une menace tous azimuts, est désormais global.

Comment ? Vous vous insurgez contre la méritocratie, vous qui ne cessez de prêcher l’élitisme bien compris ? Vous qui pestez contre l’égalitarisme instauré par un système pédagogique à la dérive ? Allons donc !
Il faut d’abord s’occuper de bien nommer les choses. Le mot méritocratie fut inventé en 1958 par le sociologue et homme politique anglais Michaël Young, dans une fiction dystopique intitulée The Rise of the meritocracy. L’auteur y stigmatisait un (futur) système où des élites auto-proclamées s’arrogeaient le droit de décréter qui était ou non méritant (en fait, elles-mêmes), et rejetaient dans l’ombre, la misère sociale et la culpabilité tous ceux qui n’avaient pu s’insérer dans leur corps, et qui le pouvaient d’autant moins que lesdites élites vivaient en système autarcique et en auto-reproduction. Et il prédisait une insurrection populaire contre la méritocratie en 2033 — alors que c’est en 2016-2017 que ça se passe.
Le fait d’avoir fabriqué le mot en combinant une racine grecque (kratos, le pouvoir) à une racine latine montrait assez, dans l’esprit de Young, à quel point le concept était monstrueux — en un mot, bureaucratique, un mot fabriqué selon la même linguistique frankensteinienne. Rien n’y a fait : la classe politique (à commencer par le parti travailliste, auquel Young avait appartenu) a revendiqué la méritocratie, et l’inventeur du terme a dû batailler ferme contre Tony Blair, objet de son exécration, qui s’auto-justifiait en se réclamant d’un système méritocratique qui pérennisait le pouvoir des mêmes. Lisez sa diatribe, elle est lumineuse.

Il y a une sacrée différence entre méritocratie et élitisme. La méritocratie est une oligarchie qui feint d’être là par pur mérite, alors qu’elle n’y est que par reproduction. L’élitisme consiste au contraire à pousser chacun au plus haut de ses capacités — particulièrement les plus jeunes. Quelles que soient leurs origines. J’ai voué ma vie à cette tâche.
Les sociologues de l’éducation ont constamment joué, dans leurs écrits, sur l’ambiguïté de la méritocratie, qui à l’origine est très près de ce que Bourdieu appelait « reproduction », et dont ils font quand ça les arrange un synonyme d’élitisme. D’où la tentation égalitariste imposée à l’école par des politiques qui eux-mêmes s’accommodent fort bien d’une société méritocratique dans la mesure où elle les conforte dans leurs fonctions. En fait, la méritocratie tue le mérite. Elle installe une noblesse d’Etat pérennisée. Elle est une oligarchie — pas même une aristocratie. Ce n’est ni le gouvernement des meilleurs, ni a fortiori celui des plus méritants, c’est la confiscation du pouvoir par quelques tyranneaux camouflés en grands argentiers (Wolgang Schaüble par exemple), en ex-gauchistes réinfiltrés par la CIA (Manuel Barroso) ou en jeunes loups « en marche ». C’est 1788 : on se crispe sur ses privilèges, on fonce dans le mur.
D’où la tentation populiste. Celle du coup de balai. Du « plus jamais ça, plus jamais ceux-là ». Du présent faisons table rase. Ce que les méritocrates appellent populisme dans les feuilles de choux qu’ils se sont achetées (le Monde par exemple) n’est jamais que l’exaspération du peuple.
Les partis qui prêchent la grande lessive n’ont pas forcément les cadres de substitution ? Sans doute. Mais il peut en être en 2017 comme en 1789 : en quelques semaines ont surgi les hommes qui firent la révolution. Qui avait entendu parler de Danton, de Saint-Just ou de Robespierre (ou de Bonaparte, ou de la plupart des généraux de la Révolution, tous issus du peuple), avant que le peuple n’envoie les aristos à la lanterne et le roi — nous arrivons tout doucement au 21 janvier — à l’échafaud ? En 1940, qui connaissait De Gaulle avant le 18 juin, en dehors de quelques cercles militaires restreints ? Il en est des grands esprits comme de la foudre — l’instant d’avant, ils n’étaient pas là. L’instant d’après…

Jean-Paul Brighelli

Valmy, 20 septembre

C’était le 20 septembre 1792.
Les Prussiens marchaient sur Paris.
Kellermann et Dumouriez, à la tête d’une armée de va-nu-pieds, repoussèrent l’invasion — profitant entre autres de l’extraordinaire supériorité de l’artillerie française, pensée par Monsieur de Gribeauval dans les années 1770.
20 septembre 2016. L’Europe n’en finit plus de nous marcher sur les pieds — voire sur la tête.
Claude Beaulieu et le Comité Valmy m’ont expédié, en ce jour anniversaire de la première grande raclée — il y en a eu d’autres — flanquée aux ancêtres d’Angela Merkel par une France révolutionnaire, un petit texte sur la question européenne. Je le reproduis tel quel, en espérant qu’il donnera du grain à moudre à tous les lecteurs assidus ou de passage qui se commettent sur Causeur en général et Bonnet d’âne en particulier. Lire la suite

See EU later !

Ah, le chœur des vierges ! L’Angleterre a voté Non. What a surprise !
Les journalistes s’émeuvent, les boursiers aussi, les marchés s’affolent, les fonctionnaires bruxellois s’agitent.
Autant de gens dont nous n’avons cure.
L’Ecosse pourrait bien en profiter pour devenir indépendante et enterrer enfin Edouard le Confesseur, la Suède envisage déjà un référendum (pas la France : nous, nous ne sommes démocrates que lorsque ça arrange Goldmann Sachs), les Bourses asiatiques, réveillées en temps réel, s’effondrent. Ciel, mon vendredi ! Lire la suite

Turqueries

Pacha, ce n’est pas du tout ce que vous croyez.
Vous en étiez restés au pacifique Haroun el-Poussah, calife de Bagdad sans cesse menacé par les menées de l’ignoble vizir Iznogoud. Un pacha débonnaire, enfoncé dans son sopha, plus porté sur la sieste que sur le pal. Mais c’était dans les années 1960, sous la plume conjointe de Tabary et de Goscinny. Des Turcs à l’époque on ne savait pas grand-chose, sinon ce qu’en racontait la tradition scolaire — les « turqueries » sont un genre en vogue entre 1660 et 1750, en gros du Bourgeois gentilhomme aux portraits de la Pompadour puis de la Du Barry en sultanes sous le pinceau de Van Loo, en passant par Montesquieu (les Lettres persanes) et Crébillon (le Sopha).
Evidemment, il y avait eu, longtemps avant (vers 1480), l’extraordinaire portrait de Mehmet II par Bellini. Le peintre vénitien avait parfaitement saisi, en un profil acéré, ce que le sultan suprême avait en lui de cruauté implacable et d’autocratisme pas du tout éclairé.

Enter Erdogan.
Ce brave garçon massacreur de son propre peuple, négationniste impénitent, acheteur du pétrole vendu par l’Etat islamique, museleur de presse et ami des femmes a compris que le XXIème siècle reformerait les empires : Deng Xiaoping l’avait saisi l’un des premiers, Poutine n’est pas en reste, et Erdogan rêve de remembrer l’ancien domaine ottoman, du Bosphore à Alger en passant par Aqaba et Damas. Les Américains, qui se croyaient maîtres du monde, restent perplexes devant cette résurrection d’entités politiques qui existaient quand les Etats-Unis n’étaient peuplés que d’Indiens et de bisons. Quant aux Européens, ils n’ont jamais été un empire — et je crois profondément que c’est le vice de naissance de l’Europe, qui a refusé d’être politique, pour ne pas contrarier les rêves de grandeur des Prussiens qui remontaient et des Français qui descendaient — les Italiens ont payé pour voir, sous Mussolini, ce que coûtaient les rêves impériaux, et les Espagnols sont hors jeu depuis les Traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659) — ça date…
Du coup, quand l’Europe négocie avec un vrai sultan, elle n’y comprend rien et se laisse rouler dans la farine. Nous cédons au chantage d’Erdogan en lui offrant six milliards (« un acte de solidarité », a dit Hollande qui n’en rate jamais une) pour qu’il gère les réfugiés syriens, tout en lui garantissant un prochain succès dans les négociations d’entrée de la Turquie dans l’Europe : si ça se fait, le rêve lointain des pachas, qui s’était brisé à Lépante en 1571 et devant Vienne à plusieurs reprises (1529 et 1683, entre autres) prendra réellement corps, et 75 millions de Turcs accèderont librement à l’UE — l’une des exigences d’Erdogan est la suppression des visas pour ses concitoyens d’ici le mois de juin. Devant une telle invasion, le « grand remplacement » cher à Zemmour nous semblera de la roupette de samsonite — pardon, de la roupie de sansonnet. Avec un peu de chance cela coïncidera avec la mort de Bouteflika, qui amènera en Algérie une instabilité comparable à celle que la mort de Tito a provoquée en ex-Yougoslavie, et un ou deux millions d’Algériens viendront goûter l’hospitalité marseillaise.
Marseille où les Kurdes (enfin, ce qu’il en reste) protestent chaque jour (ci-dessus, à la gare Saint-Charles) contre la terreur instaurée par notre aimable pacha dans son propre pays. Sans compter que sur la question, Erdogan ne manque pas de donner à l’Europe des leçons de respect qui augurent bien de sa future présence à Bruxelles. Heureusement que quelques attentats viennent miraculeusement, à chaque fois, lui donner des motifs d’indignation. Quand je pense que les rumeurs de complot sur le 11 septembre continuent à aller bon train, et qu’il ne se trouve personne en Occident pour suggérer que les attentats d’Istanbul confortent merveilleusement l’intransigeance du calife des califes… Je sais bien que les Kurdes ne sont pas des enfants de chœur, que le PKK est classé « organisation terroriste », etc. — mais ils sont en première ligne contre l’Etat islamique, et contre son allié turc, et cela pour l’instant doit l’emporter sur toute autre considération.
L’Europe n’a rien à faire avec la Turquie d’Erdogan — sinon protéger les populations qu’il bombarde chaque jour avec obstination. Elle n’a pas à embrasser un islamiste assumé — ou bien elle devrait lui envoyer des émissaires féminines, pour voir si notre pacha fondamentaliste leur serre la main, lui. L’Europe n’a pas à payer Erdogan pour qu’il conserve quelques migrants — tout en continuant à forcer la Grèce à en accepter toujours davantage sur son sol. L’Europe doit aider ceux qui se battent contre le fascisme noir de ceux qui se rêvent califes et s’assoient sur la démocratie.
Et nous, nous ne devons pas soutenir l’Europe de Donald Tusk et de Jean-Claude Juncker — ou d’Angela Merkel et de François Hollande. Faire les « Etats-Unis d’Europe » selon le vieux rêve de Hugo, ce n’est pas baisser culotte devant le nouvel impérialisme ottoman — ce n’est jamais une bonne idée devant des empaleurs.

Jean-Paul Brighelli

Les cendres de Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.
Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Hier vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires (1), a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

Jean-Paul Brighelli

(1) Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.

Du souverainisme comme souveraineté

« La souveraineté nationale appartient au peuple », dit la Constitution. Et le principe de la République est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Nous avons oublié combien, à l’origine, « peuple souverain » était, plus qu’un oxymore, une provocation.
Une provocation contre tous les monarques qui avaient confisqué le pouvoir, depuis des siècles. Toutes les hiérarchies, civiles ou religieuses, qui prétendaient exercer seules le pouvoir — et dominer le peuple.
Le peuple « français », précisait la Constitution de 1946. Il a fallu l’insistance de Guy Mollet et de Jacques Soustelle — jolie association — pour que De Gaulle accepte de supprimer ce « français » qui n’est jamais que sous-entendu — et quel autre peuple pourrait prétendre à diriger la France ?
Le peuple allemand, via une chancelière qui dicte désormais sa marche à l’Europe entière ? Le petit peuple des administratifs bruxellois ? Ou le « vice-chancelier administrateur de la province France », selon le mot de Marine Le Pen à l’Assemblée européenne à Strasbourg ? Un discours particulièrement bien écrit, d’ailleurs — sans doute la raison pour laquelle Florian Philippot se frottait les mains derrière elle…

Dans les années 2000, lorsque Bush est parvenu à entraîner l’Angleterre dans le bourbier irakien, les journaux satiriques anglais puis internationaux ont ironisé sur Tony Blair, « caniche » du président américain.
Et encore, « caniche » rend très imparfaitement compte du mépris absolu du mot anglais, « french poodle » — la connotation « française », au pays du Sun et des News of the world, étant toujours une circonstance aggravante.
Le président de la République « française » vaut-il beaucoup mieux aujourd’hui ? Il pratique l’austérité souhaitée par l’Allemagne, il laisse la Grèce sombrer dans l’ornière creusée par l’Allemagne, il se coule dans les discours contradictoires de « la chancelière » (Hollande ne rajoute jamais « allemande », comme si cela allait de soi) sur les migrations. Merkel qui un jour prétend accueillir tout le monde pour mieux fermer sa frontière le lendemain. Merkel qui gère les futures retraites des Allemands, désormais incapables de se régénérer. Merkel qui dirige un pays dont la première entreprise se croit assez puissante pour trafiquer les moteurs de ses voitures — a-t-on bien mesuré ce que cela révélait de présomption et de certitude d’impunité ? Et le reste de l’Europe persiste à acheter des voitures allemandes, persuadé que les véhicules fourgués par Volkswagen ou Opel sont bâtis comme des chars Tigre…

Alors oui, et dix fois plutôt qu’une : il faut très urgemment revendiquer et rétablir la souveraineté française — et cela s’appelle le souverainisme. C’est le mot autour duquel tournent aujourd’hui les commentateurs, qui croient, ou s’efforcent de croire, comme Hollande, que se dissimulent forcément derrière ce mot des intentions obscures ou nauséabondes.
Un mot que les plus courtisans, à l’exemple de François Hollande lui-même dans sa réponse à l’Assemblée, assimilent au « populisme ». Sans se rendre compte que dans « populisme », il y a justement « peuple », et que tous ces petits marquis européens qui tentent de confisquer la souveraineté du peuple, parce qu’ils se croient seuls légitimes, pourraient bien finir un jour, eux aussi, à la lanterne.

Je soulignais ici-même la semaine dernière que ce sont là des mots qui fâchent. Le peuple, ce sont tous les obscurs pour lesquels Vallaud-Belkacem fabrique en ce moment le collège de niveau zéro. Tous les sans-grade pour lesquels Emmanuel Macron ré-invente un libéralisme débridé. Le peuple est capable d’arracher la chemise d’énarques insouciants et grassement payés pour lesquels quelques milliers d’emplois sont une ligne à rayer sur un livre de comptabilité. Le peuple est capable de renvoyer tous ces grands nuisibles à leurs chères études — samedi prochain en défilant à Paris contre la réforme du collège, en décembre en exerçant sa souveraineté et en votant pour des souverainistes, et en 2017 en éradiquant la caste qui lui a confisqué le pouvoir. Le peuple est capable de récupérer le pouvoir que de grands inutiles exercent en son nom et dans leur intérêt.
Sinon, ça se passera dans la rue — et on va en arracher, des chemises !

Jean-Paul Brighelli

όχι

Révélation : la politique grecque se décide à Athènes. Pas à Berlin. Pas à Bruxelles. Ni à Paris.
Etonnant, non ? aurait dit Desproges.

Ce n’est pas faute d’avoir lourdement insisté. Les Européens ont morigéné Tsipras depuis des mois, ils l’ont humilié tant que faire se peut, je me demande comment il a résisté à l’envie de donner un coup de boule sur le nez de la « chancelière », comme dit Hollande. Ou sur le nez de Hollande. La BCE a coupé l’alimentation en liquide des banques grecques, les retraités — et les autres — n’avaient qu’à se cuire des réserves de moussaka. Ah bon, il n’y a plus de moussaka ? Qu’ils mangent de la brioche ! Le camp du « oui » a reçu, lui, des subsides et des coups de main considérables — jusqu’à la manipulation des sondages qui hier encore donnaient le Oui et le Non à égalité. Intoxiquez, il en restera bien quelque chose.

C’était un plaisir d’entendre, hier soir, les hommes-liges du système financier faire grise mine et menacer. Comme titre Libé aujourd’hui : « l’Oxi gêne ». Oh oui ! Eric Woerth sur BFM, grand moment ! reprenant l’antienne de son maître Nicolas, dans le genre « Dehors les Grecs ». Ou le ministre de l’Economie allemand, sidéré que les Grecs ne se plient pas, pour la seconde fois de leur histoire, aux diktats de Berlin. Quels Allemands vont encore oser aller passer leurs vacances sous l’Acropole ?
Il y a quelques jours, Die Welt, qui est conservateur mais qui passe pour un grand journal, remarquait que les Grecs créent du désordre depuis 1821, quand ils ont cessé de se plaire à être empalés par le Sultan et se sont révoltés, mettant à mal l’Ordre européen instauré par Metternich au Congrès de Vienne en 1815. Quel culot, ces Grecs ! Aujourd’hui on leur propose d’utiliser les fonds des retraités pour continuer à engraisser les banques allemandes — entre autres — qui élaborent des montagnes de cash pour gérer les retraites des Allemands — dans ce pays qui n’est même plus capable, malgré sa soi-disant suprématie économique, de faire des enfants. Varoufakis devrait leur montrer comment on fait.

Personne ne sait trop ce qui en sortira, si la Grèce, entraînée vers les abysses par une conjuration de banquiers, s’en sortira, ou si la Grèce sortira de cette Europe faisandée que nous ont construite les financiers, depuis qu’ils ont tenté de nous faire croire que le facteur économique est déterminant en première et en dernière instance. Je sais juste que les répercussions sur les pays où se développe un fort sentiment europhobe — à commencer par la France — seront fortes. Le FMI recommande depuis plusieurs jours de réduire sensiblement la dette de la Grèce. Suivront celles de l’Espagne et du Portugal — et pourquoi pas celle de la France… Ce sont les recommandations de Paul Krugman et de Joseph Stiglitz, qui savent plus d’économie que vous et moi, depuis plus d’un an : effacer carrément la dette et pratiquer une politique de relance. Incroyable, ces Prix Nobel d’Economie qui ont l’air d’en savoir plus qu’Angela Merkel — laquelle n’est pas sortie d’affaire, le bras de fer avec Wolfgang Schäuble ne fait que commencer. On croyait que l’intransigeance du ministre de l’Economie allemand s’adressait à Varoufakis, qu’il ne supporte pas. En fait, c’était, à distance, un tir à vue sur la femme au pouvoir. Billard indirect. Il ne doit pas supporter son côté est-Allemand.

Mélenchon ou Philippot se félicitent l’un et l’autre de cette victoire du Non en Grèce. Le premier homme politique majeur qui aura l’idée de faire campagne à fronts renversés et de tirer à vue sur cette Europe-là emportera le morceau : je me demande ce que Sarko ou Juppé attendent pour appliquer les recettes de notre ami Desgouilles… Mais ils sont tellement liés à l’argent qu’ils en oublient même de se donner une chance de gagner.

En attendant, les temps à venir seront intéressants. Il s’est enfin passé quelque chose en Europe, et c’est du plus petit pays que c’est venu. Le Petit Poucet fait un pied-de-nez aux ogres qui se croient des géants. C’est tout ce qu’il peut faire, mais ce n’est pas mal.

Jean-Paul Brighelli

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat !

Les Ecossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldmann-Sachs réunis —, la planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.
« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (la France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pour tant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.
En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

Jean-Paul Brighelli