Vraies et fausses féministes

Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.04Des femmes manifestaient donc hier dimanche sur le Vieux-Port — 2500 personnes, en comptant les curieux sur les trottoirs. Pas mal pour une ville de 900 000 habitants.
Jeunes, pour la plupart, éduquées, petites bourgeoises ulcérées, soutenues par tout ce que la sociologie institutionnelle pouvait offrir de belles consciences enrubannées, bref, tout ce que l’on attend d’un pareil défilé. Et pas une femme voilée dans une ville où elles sont pourtant majoritaires : les vraies victimes de l’oppression n’étaient pas là. Pourtant, on pensait à elles.Capture d’écran 2020-03-09 à 03.59.59La lutte était (forcément) intersectionnelle,Capture d’écran 2020-03-09 à 03.59.35 et les références au voile nombreuses. Ces jeunes filles cultivées ont cru s’apercevoir que « voile » était l’anagramme partiel de « viol »,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.00.52 et au lieu d’en tirer la conclusion évidente qu’imposer le voile est une forme de viol, elles préférent le revendiquer — l’ultime liberté de la femme étant sans doute d’être esclave.

Les slogans griffonnés sur les banderoles et les bouts de carton annonçaient la couleur. Références à Adèle Haenel,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.01.08

 

 qui s’est effectivement « cassée » avec son ex-compagne, Céline Sciamma, quand elles ont constaté qu’elles n’avaient pas le César que méritait leur manque absolu de talent (et dans le monde orwellien qui est désormais le nôtre, elles auraient dû en décrocher des brassées) — et après avoir vérifié que les caméras étaient braquées sur elles. Attendons-nous désormais à ce que les étudiantes se lèventCapture d’écran 2020-03-09 à 04.04.50 et s’en aillent chercher ailleurs un « safe space » où elles auront la possibilité de protester en groupe et à l’abri de toute pensée contradictoire.

Le malheureux Polanski était conspué comme il se doit, avec des jeux de mots cinglants Capture d’écran 2020-03-09 à 03.55.30ou des allusions transparentes.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.03.46À les en croire, la peur va changer de camp. Les juges qui en France ne sont pas tendres pour les violeurs se le tiendront pour dit. La prochaine fois, ils ordonneront la castration à froid : il régnait sur ce défilé une odeur de lynchage.
De toute façon, il n’y en avait quasiment que pour les lesbiennes, venues en masse. Sainte horreur des « cisgenres »,Capture d’écran 2020-03-09 à 03.58.44 un joli mot pour désigner celles et ceux qui sont conformes à leur biologie de naissance, ablation du pénis, et slogans énigmatiques sur les horreurs que l’on infligerait aux homosexuelles.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.06.59

Sans que jamais aucune de ces organisations charitables n’aient un mot pour Mila. Mais voilà, elle n’est pas assez « intersectionnelle ». Comme le rappelle Caroline Fourest dans Génération offensée, dont je parlais récemment, Houria Bouteldja explique à qui veut l’entendre qu’être violée par un individu « racisé », ce n’est pas vraiment un viol. On a bien vu à Cologne et ailleurs en 2016 ce qu’il en était — ou place Tahrir au Caire de 2012 à 2014. Parlez-en à Caroline Sinz — entre autres — qui n’a même pas été autorisée par sa chaine à se plaindre. Trop hard. Trop stigmatisant.

Il y avait de tout — avec une revalorisation marquée du bas du corps qui aurait fait plaisir à Bakhtine… Curieux quand même, ce côté fécal.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.04.05Y compris, puisqu’on est à Marseille, en version provençale.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.04.37 Quitte à arborer de jolis colifichets — c’était parfois un vrai défilé de mode, ces jeunes filles violentées sortant d’un bon milieu qui a les moyens, et ce n’étaient pas les considérations marxistes qui les encombraient, ni les soucis de salaires, pourtant essentiels, ni leurs retraites à venir —, elles auraient dû s’enfiler doigt ou au poignet un Kin no unko japonais…

Le patriarcat en a donc pris pour son grade, mais sans que jamais ces jeunes filles attaquent (curieux, quand même, dans cette ville) les vraies sociétés patriarcales. Il était beaucoup question de « chattes »,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.05.03Capture d’écran 2020-03-09 à 04.05.39 de menstrues,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.07.26 et de masturbation.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.00.18 Et de pères peloteurs — forcément peloteurs.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.56 En vérité, évitez donc, messieurs, de faire des câlins à vos enfants, ils vous le reprocheront vingt ans plus tard.
Nous allons vers des rapports humains compliqués. Sans doute serait-il plus simple de cesser de faire des enfants.

Je désespérais de trouver quelque chose de neuf dans ce grand déballage — qui a fini en mégateuf improvisée, festive et tout ça — quand en remontant la Canebière je suis tombé sur une manif bien distincte de vraies femmes en lutte.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.36 Des Kurdes qui protestaient contre la mort, sous les balles de Syriens inféodés au pacha criminel d’Ankara, de Hevrin Khalaf.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.24Des guerrières — des « guérillères », aurait dit Monique Wittig, qui était une vraie féministe, elle.Des femmes qui sur le terrain prennent les armes, risquent effectivement leur vie, tuent ou sont tuées. Des femmes que les djihadistes d’Al Qaida craignent comme la peste, car être tué par une femme, paraît-il, empêche d’aller au Paradis d’Allah pour se taper des vierges toujours vierges — un cauchemar, quand on y pense. Celles sur lesquelles Caroline Fourest a tout récemment réalisé Sœurs d’armes. En allant sur le terrain.4738583De vraies femmes en lutte. Pas des petites bourgeoises gâtées.
Ça m’a fait du bien, tiens.

Jean-Paul Brighelli

Génération offensée

9782246820185-001-TIl y avait la « Génération J’ai le droit » chère à Barbara Lefebvre. Voici la « Génération offensée » de Caroline Fourest : le propos est sensiblement différent, mais à l’arrivée les deux livres se rejoignent. La génération 2000 (et même en grande partie la génération précédente, celle des années 1990) est tellement atomisée par une inculture sidérante qu’elle préfère sacrifier le bon sens sur l’autel de ses passions que s’imposer l’exercice, toujours rude, d’un examen rigoureux de son mode de pensée et de son rapport au réel.

Le livre de Fourest est — entre autres — une collection des hauts faits du politiquement correct, des deux côtés de l’Atlantique. Il y a la narration des épisodes connus, l’interdiction d’un spectacle au Québec, le lynchage d’un prof à Evergreen, le blocage des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne pour cause de « blackface », ou l’interdiction de parler imposée à Sylviane Agacinski à Bordeaux. De tout cela j’ai parlé par ailleurs.
Il y a aussi l’exposé, moins documenté dans la grande presse (et cela seul est significatif du climat de peur qu’ont instauré les tenants du multi-culturalisme et de la pensée décoloniale) d’une multitude d’incidents, de pressions sur des artistes, de lynchages inaboutis (y compris celui de la narratrice, en Belgique). Une convergence d’horreurs qui à terme, parce que cette génération est arrivée aux commandes de nombreuses facs — via le secteur inépuisable de bêtise de la Sociologie —, menacent de ranger la France sous la bannière, déjà déployée aux Etats-Unis, du sectarisme et de l’anti-universalisme. Voir par exemple les ennuis d’Exhibit B, un spectacle sur le colonialisme que la Brigade anti-négrophobie (non, je n’invente rien !) a tenté d’interdire en 2014 au théâtre de Gérard Philipe de Saint-Denis.

Le récit du scandale du Bánh mì inscrit dans les menus de la fac d’Oberlin en 2015 est ainsi un petit bijou narratif. En deux mots, une étudiante d’origine vietnamienne ne retrouve pas dans le plat proposé à la cantine les ingrédients traditionnels, et hurle à la mort — et à « l’appropriation » par une culture blanche (le blanc, c’est le mal, chacun sait ça) d’un produit spécifiquement asiatique…
Sauf que Bánh mì vient de « pain de mie », et que ce plat si culturellement vietnamien est en fait une pure production de la période coloniale. Une appropriation par les Indochinois de la baguette française — une excellente idée, par ailleurs, et pas de quoi monter sur ses grands chevaux. Mais en l’absence de toute culture, on s’insurge pour des riens.

Et c’est ce qui frappe dans ces anecdotes soigneusement rassemblées. L’inculture absolue des étudiants d’aujourd’hui. Pas de quoi s’en étonner pourtant. Nous savons bien qu’on ne les a pas éduqués, et que l’école US ne vaut pas mieux que la nôtre — qui en a d’ailleurs copié les tares, acquises là-bas dès la fin des années 1960.

Reprenons au début. Fourest analyse remarquablement la clé de tous ces comportements apparemment incohérents : « La légitimité vient du statut de victime », les jeunes d’aujourd’hui préfèrent être pots de terre que pots de fer. C’est le leitmotiv de son livre : « Les sociétés de l’honneur, explique-t-elle avec une grande pertinence, flattaient l’héroïsme, au prix d’un virilisme guerrier. Les sociétés contemporaines ont placé le statut de victime tout en haut du podium » — et ont même généré une « compétition victimaire ». Cette dévirilisation, dont Nietzsche attribuait les symptômes au triomphe du christianisme, qui exhibe une victime exemplaire comme modèle indépassable — et l’islam joue désormais sur la même corde sensible —, touche tous les secteurs, principalement la jeunesse.
Qui se réfugie dans les « safe spaces » (ces lieux préservés dans les facs américaines où l’on ne craint plus d’être offensé par les propos de qui que ce soit — l’entre-soi absolu), et profite des « trigger warnings », ces avertissements proférés par les enseignants afin d’éviter aux oreilles sensibles de leurs étudiants d’être heurtées par des propos sur les races, le viol, les femmes, et j’en oublie car la sensibilité des « victimes » est infinie : ainsi ceux qui craignent les agressions psychologiques peuvent sortir tout de suite de la salle, au lieu de se lever, indignés, en plein milieu du cours.
Quel idiot de ne pas y avoir pensé ! Travaillant cette année — entre autres — sur les Liaisons dangereuses, insistant particulièrement sur la façon grotesque — que souligne la Marquise de Merteuil — dont la pauvre Cécile raconte son dépucelage, j’aurais pu, par la grâce d’un trigger warning de bon aloi, vider ma salle, encombrée d’élèves, de la moitié des effectifs. Nous nous serions retrouvés entre gens intelligents — quel bonheur… Sans compter que c’est un excellent moyen de résoudre le casse-tête des classes surchargées.

Caroline Fourest n’a pas de mal à expliquer que cet anti-racisme de carnaval est un vrai racisme dans les faits. Que ce féminisme tribal est un anti-féminisme : voir la façon dont Houria Bouteldja, qui rêve sans doute du succès, outre-Atlantique, d’une ordure antisémite comme Louis Farrakhan, le créateur de la Nation of Islam, explique que seul un viol pratiqué par un Blanc est un vrai viol, et que ses « sœurs » seraient bien inspirées de ne pas dénoncer ceux pratiqués par des salopards « racisés », comme disent élégamment ces gens-là. Le livre de Fourest a été écrit et imprimé avant l’affaire Mila, mais le silence d’Osez le féminisme et des associations LGBT sur le cas de cette adolescente vilipendée parce qu’elle est lesbienne et a expliqué ce qu’elle pensait de la religion musulmane est significatif : au nom de l’intersectionnalité des luttes, pas question de soutenir une femme qui se plaint de Musulmans. « C’est tout le problème du droit à la différence », explique Fourest. « Au lieu d’effacer les stéréotypes, il les conforte et finit par mettre les identités en concurrence. »

Fourest explique alors de façon lumineuse les enjeux cruciaux de ces combats : « Porté par une jeunesse estudiantine assoiffé de radicalité pour faire oublier ses privilèges, l’antiracisme identitaire ne songe qu’à éliminer sa concurrence : l’antiracisme universaliste ». Dans un monde où seuls des « transgenres » peuvent jouer des transgenres, Marlon Brando, qui avait des origines fort diverses mais pas d’ADN italien, n’aurait pas dû être autorisé à jouer le Parrain.

Là où je ne suis plus Caroline Fourest, c’est lorsqu’elle dit que les prises de parole de la Gauche postmoderniste « ne servent qu’à gonfler les voix de l’extrême-droite » — qu’elle persiste à croire un danger sous prétexte que de vieux fachos parlent sur Radio-Courtoisie (combien d’auditeurs ?) ou dans les colonnes de Minute (combien de lecteurs ?).
Parlons clair, pour redresser les idées tordues que nombre d’imbéciles colportent. Ceux qui se dressent aujourd’hui contre cette Gauche identitaire, contre ces antiracistes racisés, contre ces féministes capables de défendre le viol et l’excision au nom de l’intersectionnalité des luttes, sont des Républicains purs et durs. Majoritaires dans le pays, mais éparpillés, et qui se soucient fort eu d’être rangés dans les petites cases de Droite et de Gauche. Dire que leurs prises de position — y compris les miennes — servent l’extrême-droite, c’est faire le lit d’une seconde session, 2022-2027, du « centrisme totalitaire », selon le joli mot de Polony.

Vous vous rappelez sans doute que dans vos manuels du Primaire (je m’adresse ici aux plus de 50 ans, Fourest y a sans doute échappé), on vous racontait le dialogue du fils de Jean le Bon qui, se battant avec son père à la bataille de Poitiers, lui lançait : « Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche ! » Nous sommes tenus de marcher sur la crête — et ce n’est pas bien commode. Mais c’est essentiel.

Un mot encore. Dans Réflexions sur la question juive, Sartre explique très bien que les racistes ne sont pas susceptibles d’être convaincus — parce qu’ils sont dans la passion (un mot que Fourest utilise à bon escient pour décrire l’état d’esprit des dictateurs en herbe) et non dans la raison. Et que seule une grande claque dans la gueule peut les faire changer d’avis. Ma foi, je crois qu’effectivement il ne faut pas essayer de convaincre de leurs torts des gens qui pensent n’en avoir aucun. Plus qu’à la « génération 2000 », ils appartiennent à l’espèce « sombres connards », et je ne vois pas d’autre solution, à chaque rencontre, que de les châtier durement. Ils vivent d’impunité ? Eh bien, il faut que cesse cette impunité, et qu’ils paient, dans leur chair, les exactions qu’ils se permettent. Ce sont de vrais fascistes, il faut les traiter comme des fascistes. C’est de la légitime défense — et rien d’autre.

Jean-Paul Brighelli

Celles qui se croient sorcières…

Capture d’écran 2020-01-23 à 17.31.20« Sorcières » ! Dernier cri de ralliement à la mode parmi les hystériques du dernier féminisme à la mode.
Rien de bien neuf. Dans les années 70, quand la « cause des femmes » était un travail sérieux sur lequel se penchait Gisèle Halimi, la branche armée du MLF avait intitulé « Sorcières » une revue consacrée au combat féministe — qui avait un sens plein à une époque où les femmes venaient enfin de décrocher le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leurs époux, et de contrôler leur ventre et ce qui s’y passait.
Le même mot, selon les époques, prend des sens bien différents. Au XVIe siècle et au début du XVIIe, au plus fort des persécutions, « sorcières » sentait le bûcher.Nikolay Bessonov (1962-2017), Don't be cruel, sd Quand Michelet s’en est occupé au milieu du XIXe,La-sorciere le terme était devenu référentiel à une période révolue. Dans l’après-68, c’était une métaphore. Aujourd’hui, c’est une revendication grotesque, une parodie des luttes qui ont peu à peu grignoté le pouvoir mâle dans ce qu’il avait de plus excessif. Les « sorcières » actuelles sont les arrière-petites-filles des femmes qui se sont battues pour la liberté de l’avortement et de la contraception, les très lointaines descendantes de celles qui ont payé sur le bûcher leurs dons de guérisseuses ou d’avorteuses. Même nom de famille, mais si peu de gènes en commun…Alexandre-Marie Colin (1798-1873), les Trois Sorcières, Macbeth, 1827

Je n’ai jamais été porté sur la recherche, trop touche-à-tout pour consacrer quelques belles années à un sujet unique. Mais j’ai failli succomber une fois à la tentation de la thèse.
C’était justement au début de ces années 70. J’avais eu Michelet à un quelconque programme, et l’addendum de la Sorcière m’avait aiguillé sur l’affaire Girard-La Cadière qui bouleversa Toulon et le Parlement d’Aix en 1730-1731. Raymond Jean venait de sortir la Fontaine obscure (1976), inspiré par le procès Gaufridy : j’ai face à moi, tandis que j’écris, le clocher de l’église des Accoules où officiait ce gentil garçon brûlé vif à Aix en 1611 — mais ce n’est pas le clocher d’origine. La lecture attentive de Thérèse philosophe, attribué au marquis d’Argens, et de la correspondance de Voltaire, le fait que ç’ait été la dernière affaire en France où le soupçon de sorcellerie fut évoqué — et rejeté par un tribunal qui conformément à l’évolution du Droit et à la montée des Lumières préférait juger des crimes (un viol compliqué d’avortement, à l’époque) plutôt que des fumées pseudo-religieuses, tout cela m’avait incité à y ajouter mon grain de soufre.. Travailler sur les répercussions littéraires de ce procès particulier me tenta donc quelque temps — avant de réaliser que j’avais du plaisir à lire, mais aucun à me salir les mains avec les minutes d’un procès (que je suis quand même allé déterrer dans les archives d’Aix-en-Provence). Mes velléités se sont arrêtées après le visionnage quasi simultané de la Sorcellerie à travers les âges, le film « pré-Code » (1922) de Benjamin Christensen,Benjamin Christensen, la Sorcellerie à travers les âges, 1922 et des Diables de Ken Russell (1971), où Oliver Reed se consumait en détail après quelques séances de torture pas piquées des vers.Ken Russell, les Diables, 1971 J’ai certainement bien fait d’en rester là — et Stéphane Lamotte a sorti en 2016 sur les presses de l’université de Provence une étude très fouillée de l’Affaire Girard-La Cadière que j’ai lu avec intérêt et à laquelle je renvoie le lecteur amateur d’horreurs.

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Les sorcières — les vraies — ont payé lourdement. Et les sorciers aussi, les Eglises (les Protestants en brûlèrent presque autant que les catholiques, comme l’explique Robert Mandrou dans un célèbre ouvrage)Mandrou avaient le geste large, même si les « filles d’Eve » (ou de Lilith, disent justement les sorcières), les disciples de CircéWright Barker (1863-1941), Circé, 1889 et de Médée, les thuriféraires d’Hécate, bref, les filles du Diable, furent globalement plus nombreuses que leurs homologues masculins à connaître les joies de l’Inquisition et la curiosité des juges, toujours friands de corps féminins torturés.
Ça m’a toujours étonné d’entendre des femmes parfois cultivées faire des sorcières des parangons de féminité, alors qu’elles sont tributaires d’un culte démoniaque qui les soumet au phallus suprême de Satan, dont les procès nous ont appris qu’il était mi-chair mi-métal, et recouvert d’écailles qui se redressaient, comme une collerette de samurai, à l’intérieur du vagin. Tous détails chez Frédéric Delacroix, fin XIXe, ou chez Jacques Roehrig — entre autres. Sans remonter au Marteau des sorciers et à Jean Bodin. Les sabbats commençaient d’ailleurs par une feuille de rose administrée à Satan — on ne peut pas imaginer un plus fort symbole de soumission, n’est-ce pas…
Ces femmes aidaient les autres femmes, affligées de maux divers, de grossesses non désirées, de maris incommodes. Du geste thérapeutique au geste criminel, il n’y a parfois qu’un pas. Et elles ont payé pour les fantasmes de siècles de puritanisme — moins on tolère, et plus l’esprit s’évade dans l’interdit. Le puritanisme actuel finira peut-être par engendrer de nouvelles pratiques déviantes — en tout cas, les sorcières actuelles allument les bûchers des hommes qui les regardent, une agression insupportable, comme chacun sait. Sans parler de ceux qui leur mettent la main aux fesses.

À propos de main aux fesses… Que pensez-vous de ce tableau équivoque où Mars caresse avec intérêt le cul de Vénus ?Lavinia FontanaAffreux, n’est-ce pas… Machisme ! Agression !
Sauf que c’est une femme, Lavinia Fontana, qui a peint cette toile admirable. Et prière de ne pas y voir — sous peine d’anachronisme monstrueux, mais qu’est-ce qui les arrête… — une dénonciation du machisme ambiant au début du XVIIe. #MeToo ne fonctionnait pas en 1610.

Jean-Paul Brighelli

« Tu vas voir ce que dira ton père quand il rentrera ! »

1280px-Cour_des_comptes,_Paris,_plafond_du_2e_étage_de_l'escalier_d'honneur,_Allégorie_de_la_Justice,_Henri_Gervex,_1910_(2)La Justice a toujours été représentée, dans ses allégories, par une déesse. Elle a été, en Grèce et à Rome, Thémis, Eunomie, Dicé, Tyché, Némésis, Fortuna… Toutes des femmes. Chacune de ses incarnations mythologiques lui a légué tel ou tel de ses attributs — la Balance, le Glaive, ou le Bandeau. Elle est en tout cas essentielle aux états démocratiques. Voir Pascal sur le sujet : « La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique ». On n’a jamais mieux défini le nécessaire équilibre des pouvoirs — même si le philosophe note assez vite que « ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ». Eh oui, la force prime le droit.
C’est là sans doute qu’elle acquiert un côté masculin… Après tout, on a rarement vu de femmes bourreaux. La Mère était donc la Loi au quotidien (« va te laver les mains ! »), et le Père était le dernier recours, la Voix qui descendait des cimes, comme dans Bambi ou le Roi Lion. Deux instances valent mieux qu’une.
Mais ça, c’était avant.

Dans la grande frénésie féministe, ces dames, sentant qu’elles ont désormais la force, et qu’elles ont donc tous les droits, se mêlent désormais de critiquer les décisions de justice. Hier, c’était l’affaire sauvage, qui alimenta si bien leurs diatribes que François Hollande se dépêcha de gracier une meurtrière — que la Justice, dans un premier temps, refusa de libérer. Acharnement de mâles, probablement. TF1, qui fait en quelque sorte la loi dans ce pays, se dépêcha de mettre en chantier un téléfilm où l’inépuisable Muriel Robin incarna ce déni de justice — n’en déplaise à mon ami Régis de Castelnau, un mâle blanc hétéro, donc récusé a priori. Aujourd’hui, c’est la condamnation de Sandra Muller (celle qui a initié le mouvement #Balancetonporc), condamnée pour diffamation envers le type qu’elle a publiquement traîné dans la boue, qui suscite les passions outragées. Quelques centaines de citoyennes indignées ont signé une pétition affirmant qu’elles ne respecteraient pas cette loi scélérate.

Je me fiche de savoir, sérieusement, si Mike Brant, lorsqu’il hurlait « Laisse-moi t’aimer / Toute une nuit… » se rendait ou non coupable de harcèlement : pas à l’époque en tout cas. Et qu’Eric Brion ait ou non dit à Sandra Muller : « Je vais te faire jouir toute la nuit » relève, à la rigueur, du mauvais goût ou d’une grande prétention — pas de la loi de Lynch.
Pourtant, nous y sommes. En novembre dernier, Georges Tron, l’obsédé du pied, est acquitté ; aussitôt Juliette Méadel, ex-secrétaire d’Etat chargée de l’aide aux victimes, affirme que ce verdict est « désespérant pour les doits des victimes » et que « le doute ne doit pas bénéficier aux accusés ».
Même l’Obs, rarement en retard au niveau sociétal, a trouvé qu’elle envoyait le bouchon féministe un peu loin.
Mais le mouvement était lancé. Désormais, tout le monde s’invente un Droit à sa mesure.

C’est le dernier état de l’éparpillement façon puzzle de la conscience collective, diffractée en une infinité de consciences individuelles. La démocratie se dissout très bien dans le narcissisme.
La règle était simple : quelles que fussent les décisions de justice, nous étions censés les accepter. Faire appel, éventuellement, se pourvoir en Cassation, pourquoi pas, mais in fine, accepter la Loi.
Ce n’est plus le cas. Chacune (et chacun, car ce mouvement de dynamitage de la loi commune n’a rien de strictement féminin, au fond) s’invente désormais son petit droit privé. Et, conformément à la doctrine pascalienne, cherche la force qui lui permettrait de l’imposer. Et éventuellement, comme l’avait prévu l’auteur des Pensées, substitue la force à la justice. C’est le grand retour au Far West.

Faut-il que notre démocratie soit à l’agonie pour que de telles affirmations dépassent les comptoirs de bistros où elles se cantonnaient jusque-là ! Les féministes enragées veulent leur loi : les arguments surréalistes sur le « féminicide » (nous vivons des temps acculturés où plus personne ne sait ce que signifie le préfixe « homo » d’« homicide », et où une foule de gens croient qu’il s’agit de l’homme par opposition à la femme) donnent une idée des lois sur mesure que ces dames, soudain spécialistes « naturelles » du Droit, prétendent tailler — alors qu’il est évident que toute loi spécifique affaiblit, à chaque fois, le Droit général. Les LGBT voudront la leur, alors que la Loi prévoit déjà la répression de toute discrimination basée sur le sexe ou la sexualité : ce qui a amené la police, comme chacun sait, à mettre à l’écart ceux de ses membres qui depuis des mois ou des années refusaient de serrer le main des femmes — mais cela est une autre histoire. Au nom de l’intersectionnalité des luttes, ces dames n’attaquent pas systématiquement, comme elles devraient le faire, les islamistes convaincus que les femmes sont régulièrement impures, ce qui est pourtant un délit au regard des lois républicaines — sans parler des pratiquants de l’excision ou de la polygamie.
Mais voilà : la République a laissé flotter les rubans de sa propre loi, en refusant de l’exercer à fond. Etonnez-vous que d’aucuns se substituent à elle…

Au nom du droit désormais inaliénable à se faire justice soi-même, pourquoi les femmes auxquelles ces illuminés ne veulent pas serrer la main (ou passer derrière elle dans un bus de la RATP ou de la RTM, ou utiliser un clavier qu’elles ont touché) ne giflent-elles pas ces énergumènes ? Pourquoi ne poursuivent-elles pas de leur vindicte les fanatiques qui obligent leurs épouses à marcher un mètre derrière eux, empaquetées comme de sacs-poubelles ?

Nous vivons des temps compliqués. Si l’on commence à accepter les dérives autoritaires de tel ou tel groupe, qui garantira demain que tel ou tel autre groupe n’aura pas le droit d’exercer sa justice au nom de ses principes ? Les Anglais tolèrent déjà des tribunaux islamiques pour régler les affaires courantes de certains quartiers. Mais demain, tel disciple illuminé de Zemmour ou de Savonarole fera à son tour régner un ordre nouveau, et les bûchers refleuriront. Est-ce bien ce que souhaitent nos pétroleuses ?

Jean-Paul Brighelli

Intersectionnalité et lutte des classes — des quoi ?

68893895_474215116693577_382905830611091456_nBien sûr, tout le monde connaît l’intersectionnalité, n’est-ce pas… Car tout le monde loue les travaux de Kimberlé Crenshaw, publiés en 1991 : une Noire opprimée l’est à la fois parce qu’elle est femme, et parce qu’elle est noire. Belle trouvaille. Un ghetto noir n’est pas un ghetto blanc. Harlem contre Detroit.

Si de surcroît notre Noire est lesbienne dominatrice, transgenre, handicapée, authentique descendante d’esclave et de culture musulmane — deux termes incompatibles, parce que les Musulmans étaient du côté des esclavagistes —, si elle n’a pas fait d’études mais des ménages, qu’elle est une ménagère de plus de cinquante ans, de surcroît féministe tendance Gouine rouge, et obèse, elle offre une grande variété d’intersections. Elle appartient à une multitude de communautés qui se croisent sans se mélanger complètement : une lesbienne blanche semble bien appartenir à l’un des groupes nommés ci-dessus, mais sa qualité de « blanche » la renvoie impitoyablement dans l’univers des esclavagistes-colonisateurs-exploiteurs. Toutefois, elles appartiennent à un même parti de gauche. Forcément : à droite, on ignore l’intersectionnalité, il en est même, « républicains » auto-proclamés, qui pensent que nous appartenons tous à la race humaine, sous-groupe citoyens français — et ça suffit comme ça.
Mais à gauche, ils savent mieux — ils sont même capables de s’intersectionnaliser entre eux, entre Gauche laïque et Gauche repentante pro-islamiste, comme l’ont amplement démontré les mésaventures de mon ami Henri Peña-Ruiz expliquant aux imbéciles de LFI la distinction entre raciste et islamophobe. Même les ministres de LREM n’y ont rien compris, mais on sait que dans leurs rangs, la culture se perd.
Peut-être pourrait-on proposer une grande intersection des crétins congénitaux, des imbéciles heureux et des connards de passage ?
Vaste programme…

À noter que l’intersectionnalisation a parfois des ratés, des couacs, des hésitations au cœur même de ses certitudes. Un vegan attaquera une boucherie traditionnelle, mais pas une boucherie halal — intersection des groupes dominés. Et les féministes les plus dures ne diront rien du statut d’esclave de la femme musulmane — intersection des solidarités. Elles ne condamneront même pas les 10 ou 12 000 excisions pratiquées chaque année en France — parce que les Noires, hein, sont assez dominées comme ça sans qu’on leur reproche de se faire couper contre leur gré leur petit bout de bonheur.

Et moi ? Blanc (assez bronzé, en ce moment, mais c’est un camouflage qui ne durera pas), mâle alpha et hétérosexuel — personne ne me forcera à utiliser « cisgenre », le mot à la mode pour dire que vous êtes conforme à votre bulletin de naissance. Enseignant — est-ce une qualité… Ce ne sont pas là des caractéristiques bien méritoires. Salauds d’ancêtres qui n’ont pas été esclaves, même pas juifs, et se sont mariés en endogamie, évitant de faire de moi un métis…
Ah oui : je suis Corse — et encore, à moitié. Mais c’est une qualité que je n’exhibe qu’à partir de 11 heures du soir, après des libations généreuses au Patrimonio du Clos de Bernardi, mon préféré — le seul à être commercialisé dans des bouteilles de type Alsace. En général, cela consiste à raconter des histoires drôles corses — un exploit, les insulaires ayant à peu près autant d’humour qu’un cul de casserole. Il y a bien (à Bastia surtout) des Juifs corses, mais je ne cache pas qu’ils partagent l’immense répertoire noir des Ashkénazes. Décidément, ma corsitude est un colifichet pour discussions mondaines.

Je ne m’intersectionnalise donc avec personne — sinon des créatures adéquates pour un temps nécessairement compté, homo animal triste post coitum sauf quand il s’endort. Psychologiquement parlant, un homme ne peut pas, paraît-il, s’intersectionnaliser avec une femme — qui vit depuis son enfance sous l’emprise des mâles, bla-bla-bla, et considère sans doute que tout rapport hétéro est un viol, comme affirmait Andrea Dworkin : « Le discours de la vérité masculine — la littérature, la science, la philosophie, la pornographie — appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. » (Intercourse, 1987).

Alors, dois-je ressentir comme une grave insuffisance le fait de ne m’intersectionnaliser avec personne ?

Cessons de rire.
Je m’intersectionnalise avec ceux qui, comme moi, gagnent leur pain à la sueur de leur plume, juste assez de pain pour changer de plume. J’appartiens au groupe global des exploités, des prolétaires sans capital — pléonasme. Des pauvres, ou en passe de l’être. Des classes moyennes dont le pain quotidien tend à se faire hebdomadaire.

Toutes ces intersectionnalisations à la mode servent surtout à faire oublier aux malheureux, auxquels l’appartenance à tel sous-groupe tient lieu d’identité et de poire pour la soif, qu’ils sont les pauvres, et que le seul combat qui vaille, c’est contre les riches. Mais les riches (qui eux ne s’intersectionnalisent qu’entre eux) contrôlent les médias qui invitent et mettent en valeur les représentantes hystériques de tel ou tel sous-féminisme, les « indigènes » qui prétendent se distinguer des Juifs et des Blancs, les homos de tout poil et de toute pratiques, les transgenres et les folles du désert. Offrant à chacun de ces segments mis en épingle leur quart d’heure de vedettariat, pour leur faire oublier le seul vrai combat, celui de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout.

La revendication de l’identité sert en fait de potion d’oubli. Cette pseudo-liberté d’être soi gomme la vérité de l’exploitation. Le communautarisme, et les circuits commerciaux qui lui sont rattachés, le rap, le halal, la culture djeune, le tronc de sainte Greta et toutes les dérivations de la colère, ne visent à rien d’autre qu’à vous faire croire que vous êtes vivants, sous une identité subterfuge, alors que vous n’êtes même plus conscients. Se revendiquer sodomite, c’est oublier qu’on se fait enculer, tous les jours, au figuré. Very profondly.

Il n’y a qu’une seule vraie colère : la quasi-misère, camouflée par ces appartenances intersectionnelles et par les colifichets de la dépendance, Smartphones achetés avec l’argent de l’allocation de rentrée scolaire, écrans plasma pour suivre les courses hésitantes des joueurs de foot, tablettes forcément indispensables pour dispenser de lire de vrais livres, fringues de marques et pompes cloutées de zyrcons.
Les Gilets-jaunes ont fait peur parce qu’ils ne paraissaient pas découpables en segments de consommation — jusqu’à ce qu’ils soient émiettés façon puzzle par une combinaison adroite du Temps et des lacrymos. Allez, vite, une Gay Pride, ça, c’est identifiable, contrôlable — intersectionnable. Manœuvre de diversion. À Paris, ils y croient. Mais dans le reste de la France ?
Guettez la prochaine colère — dès que les féministes se tairont, que les esclaves se tairont, que les bronzés se tairont, et uniront leurs colères contre le seul vrai ennemi, le seul irréductible — le fric.

Jean-Paul Brighelli

Céline Pina : deux ou trois choses qu’elle sait sur l’islamisme

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Spécialiste des collectivités locales, membre du PS durant de longues années, ex-conseillère régionale d’Île-de-France, suppléante d’un député PS, rien ne donnait à penser que Céline Pina, petit soldat du socialisme au pouvoir, ruerait dans les brancards. C’est pourtant ce qu’elle a osé, en 2015, dénonçant le « Salon de la femme musulmane » qui se tenait à Pontoise. Que n’avait-elle pas fait là ! Briser l’omertà, quel sacrilège ! Vilipendée, exclue, poursuivie à l’occasion par les islamistes qui savent reconnaître leurs ennemis, toujours vaillante, elle a publié un premier livre en 2016, Silence coupable, et en prépare actuellement un second. Cette femme courageuse, pour laquelle j’ai une vraie admiration, a bien voulu répondre à mes questions.

JPB. Alors, Céline Pina, toujours islamophobe, paraît-il ? Puisque c’est ainsi que vous qualifie le CCIF…

CP. L’islamophobie est une escroquerie intellectuelle qui vise à rétablir la notion de blasphème en interdisant toute critique de l’Islam. Dans les faits, si le CCIF accuse notre société, comme les individus qu’il cible, d’être islamophobe, c’est que cette institution, relais de l’idéologie des frères musulmans, ne supporte ni la liberté d’opinion, ni la liberté d’expression, encore moins celle de conscience. A cela s’ajoute le refus que la femme soit l’égale de l’homme, la culture du ressentiment, la volonté séparatiste et le refus d’intégration.
En faisant passer les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité que défendent les républicains laïques pour un rejet des musulmans, ce sont les islamistes qui les stigmatisent en tentant de les enfermer dans un communautarisme qui ne leur permet pas de trouver leur place au sein de notre société et qui les enferment dans une vision obscurantiste, impérialiste et intégriste de leur religion. En attendant, en accrochant cette étiquette « islamophobe » au dos de ceux qui défendent les idéaux universels le CCIF avertit les intellectuels courageux : défendre la liberté se fera à leurs risques et périls car ils seront désignés comme des cibles par les petits soldats de l’islam politique, seront fragilisés dans leur milieu professionnel, attaqués dans le cadre du jihad judiciaire et ne seront ni défendus ni protégés par leur gouvernement.

JPB. Pendant 25 ans, vous avez été un bon petit soldat du PS. Quelle mouche vous a piquée en 2015 ? Quelle idée de dénoncer le sort réservé aux femmes par l’Islam, à l’occasion du Salon de la femme musulmane à Pontoise ? Et de stigmatiser le « silence assourdissant » du député Dominique Lefebvre, dont vous étiez suppléante ?

CP. J’étais déjà choquée à l’époque par la médiocrité du milieu politique dans lequel j’évoluais mais aussi par une réelle absence de contrôle des actes des collectivités locales alors que l’argent public qu’elles investissent est conséquent. En 2014, au moment du renouvellement municipal, tous les élus de l’agglomération où j’habitais ont reçu une lettre de la directrice des Finances de la principale ville du regroupement qui dénonçait nombre d’atteintes aux marchés publics. Que ces accusations aient été fondées ou non, nous ne le saurons jamais. Ce qui m’a choquée alors, c’est l’omertà totale qui en a résulté et le réflexe corporatif qui a eu lieu. Un réflexe d’autant plus fort que certains employés de l’agglomération étaient aussi époux ou parents des élus qui siégeaient. Un népotisme qui ne paraissait déranger personne. Or ce même népotisme est combattu au Parlement, alors que les députés ne gèrent pas les budgets conséquents à disposition des élus de grandes villes ou de grosses agglomérations. Là où l’argent public est présent en quantité, le contrôle de l’Etat est indigent. Cette situation favorise la corruption et le soupçon. Le courrier de cette fonctionnaire et le refus de regarder en face les conséquences du manque de contrôle en matière de corruption au sein d’un parti qui n’avait que la morale à la bouche m’avaient déjà découragée.
Ajoutez à cela le clientélisme qui fermait les yeux des élus sur la montée de l’idéologie islamiste, la haine du Blanc et de l’Occident qui se répandait dans les quartiers, la réalité de l’antisémitisme et les atteintes portées à l’égalité femmes-hommes et vous comprendrez que lorsque j’ai appris la tenue de ce salon, que j’ai écouté les discours des prédicateurs invités qui justifiaient pêle-mêle le viol des femmes non voilées, appelaient à la haine des juifs et expliquaient à des enfants que s’ils écoutaient de la musique ils allaient se transformer en porcs ou en singes, j’ai jugé qu’il était de mon devoir d’élue d’intervenir. Le fait que les autres grands élus du territoire et notamment le député de l’époque, Dominique Lefebvre, aient choisi de se taire parce qu’ils pensaient que cela leur assurerait le vote musulman sur lequel ils avaient bâti une grande partie de leur stratégie électorale me paraissait relever d’une double trahison. D’abord à leurs devoirs d’élus qui impliquent que l’on fasse passer la défense de ce qui fonde notre contrat social et nous fait exister en tant que société constituée avant la défense de son mandat et des avantages personnels que l’on en retire. Aux Français de confession musulmane ensuite, dont une partie notable n’a aucune sympathie envers les islamistes et aspire aussi à l’émancipation et à l’égalité.

JPB. Avez-vous eu conscience, à l’époque, que vous entamiez une procédure de divorce avec votre ancienne famille politique ?

CP. Oui. Mais il y avait eu Charlie et le retour de l’assassinat politique. Combattre cette violence me semblait plus essentiel que donner des gages de loyauté à des personnes sans envergure ni conscience. Ces passages à l’acte étaient liés au développement d’une idéologie parfaitement identifiable, dont les plus habiles propagateurs étaient les Frères musulmans, et dont la propagande était relayée par des organisations qui avaient pignon sur rue (UOIF,CCIF…). Or au PS, faire le lien entre imprégnation de l’idéologie islamiste, retour de la violence terroriste, mais aussi montée de l’antisémitisme et fragilisation des droits des femmes vous valait déjà des procès en racisme et fascisme. Pourtant les effets de ce travail de radicalisation se voyaient au quotidien dans le voilement des femmes et des fillettes, dans le départ des Français de confession juive de nombre d’écoles et de certaines villes ou quartiers, dans la recrudescence des revendications communautaires. Or sur tous ces sujets, mon parti d’alors témoignait d’un aveuglement qui à un moment ne relève plus naïveté, mais de la complicité. Et je ne voyais pas la position d’élu comme une sinécure où l’on n’a rien d’autre à défendre que son poste, tout en faisant croire aux citoyens que l’on est porté par des convictions et un réel désir de servir son pays. Pour moi cette position était de celle qui obligent. Sur les conséquences de ce choix, j’étais sans illusion : en étant la seule à dénoncer cette atteinte aux principes et idéaux qui fondent pourtant notre contrat social, je mettais d’autant plus en relief l’absence de courage et de capacité à défendre ce que nous sommes en tant que peuple de celui qui était alors le député du territoire. Dominique Lefebvre. L’ayant fait au nom du devoir et sans avoir d’alliés, je savais que je serais attaquée par l’appareil, ne serais défendue officiellement par aucun des grands élus qui pèsent et perdrais toute chance d’investiture pour les élections. C’était la fin de ma carrière politique. J’ai juste estimé que cette cause valait de lancer mon chant du cygne.

JPB. À cette époque, Rachid Temal, aujourd’hui sénateur PS, vous menace d’expulsion, on vous accuse de faire le jeu du FN — et de fait, ce sont surtout des organes de presse réputés « de droite » qui vous accueillent désormais. Comment vit-on une exclusion alors même que l’on sait que l’on a raison ?

CP. Cela peut mettre très en colère et c’est souvent un des buts. Quand on se sent victime d’une injustice, on peut perdre son calme et le sens de la mesure et se tirer soi-même des balles dans le pied. En vous mettant en accusation d’être devenu ce que vous combattiez, on tente de vous décrédibiliser totalement. C’est déjà violent en soi. Mais surtout ce qui m’a choquée c’est que des personnes comme Rachid Temal ou Dominique Lefebvre ne pouvaient que se douter qu’en m’attaquant aussi violemment après le massacre de Charlie, cela pouvait me mettre en danger. Cela ne les a pas arrêtés une seconde. Or comment faire confiance à des personnes, dont la première des fonctions est de protéger leurs concitoyens, quand confrontés à une parole courageuse et indépendante mais qui les contrarient, ils ne songent qu’à la faire taire sans autre considération que leur propre intérêt. Cette inhumanité souvent présentée comme une force en politique est consternante. Malheureusement elle faisait partie de la logique de l’appareil et plus jeune, l’on peut malheureusement y succomber.
La presse dite de gauche, elle, n’existe plus. On a certes une presse dominée par l’idéologie islamo-gauchiste, mais la qualifier de « presse de gauche » est une insulte à la gauche, historiquement émancipatrice, soucieuse de justice sociale et défendant l’égalité des droits. D’ailleurs cette presse-là est en train de connaître le destin du PS : lui n’a plus d’électeurs, elle, plus guère de lectorat. Ses titres sont portés à bout de bras par des hommes d’affaires dont il faudrait un jour interroger les motivations et les alliances. En effet, conserver ces titres n’a plus guère d’autres intérêts qu’investir le champ de la représentation. Le Monde, Libération, L’Obs vivent de leur réputation et de leur image. Ils restent des références pour ce qu’ils ont été, même si ce qu’ils sont devenus trahit leur histoire. Ils ont encore le pouvoir d’être crédités de « dire » le réel. Les conserver permet d’imposer dans le débat des thèmes que rejettent les Français et de garder le pouvoir de dire le licite et l’illicite, de faire des réputations, de lancer des leaders d’opinions. Cela ne fait que creuser la fracture française et ajoute au désarroi de la majorité des français qui ont le sentiment que leurs élites vivent dans un autre monde. Cela explique aussi le fait que les journalistes ont réussi à décrocher une triste palme : ils sont aussi déconsidérés que les hommes et femmes politiques. Je pense que le temps finira par rendre justice à cette triste presse. Mais j’avoue m’en désintéresser totalement aujourd’hui.

JPB. De fait, pensez-vous que l’axe droite / gauche est encore fonctionnel en France ? Ne pensez-vous pas que l’opposition, désormais, est entre une oligarchie qui est indifféremment de droite et de gauche (et dont Macron est le symbole évident) et un peuple dont on n’entend plus la parole — sauf quand il descend dans la rue ?

CP. Il y a effectivement un vrai problème de représentation car aujourd’hui la majorité de la population ne s’exprime plus, qu’elle arrête de voter ou qu’elle vote blanc, faute d’offre politique qui la représente. Le peuple s’est mis en retrait et ce qui est de plus en plus mis en scène c’est une opposition entre l’oligarchie et la populace, pas le peuple. Les vrais gilets jaunes étaient des travailleurs qui ne voulaient pas casser mais voulaient être vus et entendus par le pouvoir. Dans la mise en scène oligarchie contre populace, le peuple est encore une fois évacué. Le pas de deux est parfait. La peur de l’agglomération black-bloks-islamistes-extrême-droite soude l’électorat de Macron qui craint pour ses avantages et sa position et le fait payer à coup de mépris social et d’indifférence à cette France périphérique dont parle si bien Christophe Guilluy. Cela crée un désespoir social qui fait que la perspective d’une accession au pouvoir de l’extrême-droite se profile de plus en plus. Et nous en arrivons à cette sordide équation alors même que le peuple français est profondément laïque, républicain et démocrate et ne veut ni de cette oligarchie sans vision ni consistance, ni de l’extrême-droite. C’est à pleurer.

JPB. Nombre de mes étudiantes maghrébines témoignent qu’il y a moins de femmes voilées à Alger qu’à Marseille. Mais certaines se voilent à la sortie des cours pour éviter les problèmes dans leurs cités des Quartiers Nord. Y aurait-il en France une stratégie de la terreur dont les femmes — encore une fois — sont les premières victimes, et les premiers vecteurs ?

CP. On n’en est pas encore à la stratégie de la terreur, mais bien à celle de l’intimidation et de la pression morale et sociale. La stratégie séparatiste que met en œuvre l’islam politique vise à entraîner une partie de la population à faire sécession afin de rendre impossible toute intégration. En imposant le voile, un marqueur identitaire sexiste, comme définition de la femme musulmane authentique, on met en scène un islam incompatible avec cette valeur universelle qu’est l’égalité en droit au-delà du sexe, de la race, de la religion ou de son absence. Cela nourrit un rejet légitime. Aucune société ainsi attaquée dans ses lois et ses mœurs ne se laisse faire sans réagir et on devrait noter sur ce point l’excellente tenue de nos compatriotes alors même que leur ras-le-bol est important et statistiquement mesuré. De l’autre côté, cela entraîne l’enfermement et l’isolement : ne pas mettre le voile dans certains environnements, avant même de vous mettre en danger ou de vous valoir des représailles physiques équivaut à vivre en exil. C’est trahir sa communauté, sa religion, son clan, sa famille. C’est s’exclure sans autre espoir de retour que la soumission. La rupture est tellement violente qu’elle devient impossible.
D’autant plus impossible que ceux qui sont censés être les repères et les incarnations de l’émancipation et de l’égalité, le Président et son gouvernement (l’actuel comme les précédents), ne les connaissent pas, ne les défendent pas, ne les font même plus respecter. Entre des islamistes déterminés qui utilisent tous les moyens de pression et qui mettent en scène leur puissance, un gouvernement français qui s’excuse presque d’être laïque et dont le Président dit que son pays n’a pas de culture et enfin des décideurs qui sont en train de favoriser la main-mise des frères musulmans sur l’Islam en France, si vous étiez une jeune femme issue d’une famille sous influence islamiste, vous n’auriez aucun intérêt à enlever votre voile : vous seriez chassé d’une communauté dans laquelle se reconnaissent tous vos proches pour aller vers une communauté nationale qui ne reconnaîtra pas votre courage et vos efforts car elle ne semble avoir plus ni contour ni définition, même pour les gens qui l’incarnent.

JPB. L’Observatoire de la laïcité, de l’inénarrable Jean-Louis Bianco — qui lui aussi vient du PS —, ne cesse de temporiser et de plaider pour une laïcité à géométrie variable. J’ai moi-même expliqué que l’adjonction d’un qualificatif au mot « laïcité » le réduit automatiquement. À terme, quelles seront les conséquences de ce type de compromission ?

CP. Les conséquences, nous les vivons au quotidien : la France est considérée comme faible tout en étant symboliquement une prise de choix. Les islamistes mettent la pression pour imposer leurs codes culturels dans l’espace visible et celui qui montre le plus leur domination est le voilement des femmes. Avec l’Observatoire de la Laïcité, les islamistes ont des alliés objectifs qui ont réduit l’idéal laïque, idéal autant politique que juridique, à la seule loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, une loi dont ils ne font même pas respecter tous les articles. Les conséquences de cette compromission nous les vivons déjà : c’est ainsi que les accompagnatrices de sorties scolaires peuvent être voilées, donc arborer un signe sexiste et inégalitaire, contraire à nos principes, dans un cadre scolaire censé être protecteur pour de jeunes esprits en formation. On attend avec impatience l’accompagnateur ou l’accompagnatrice qui portera un tee-shirt clamant « vivre l’apartheid ». Après tout, si on autorise les signes sexistes, pourquoi refuser les signes racistes ? Je crains donc que notre faiblesse nous amène, au nom de la tolérance, à autoriser la multiplication des discriminations et de la violence qui les accompagnent. Savez-vous pourquoi le politiquement correct est si important dans les sociétés multiculturalistes, où il n’y pas de communautés nationales mais une juxtaposition de communautés ethniques et religieuse ? Parce que comme elles se haïssent et sont en concurrence, une parole malheureuse peut vite entraîner des drames. Derrière le discours sur le respect, c’est la réalité du mépris racial et ethnique que vivent ces sociétés, non la disparition de ce préjugé.

JPB. Nous avons signé tous deux en avril 2018 le Manifeste contre un nouvel antisémitisme, qui disait clairement que c’est moins dans les rangs de l’ultra-droite que parmi la jeunesse musulmane radicalisée que l’on trouve aujourd’hui les racistes anti-juifs. Les attentats anti-juifs se sont multipliés ces dernières années. Et pourtant, on entend peu de protestations — sinon au rituel dîner du CRIF, chaque année. Un autre « silence assourdissant » ?
CP. En France, il y a une ligne qui va d’Alain de Benoist et Soral jusqu’à Dieudonné, Houria Bouteldja, Alain Gresh, le CCIF et toute la clique des islamistes, et qui fait la jonction entre l’extrême-droite antisémite et l’extrême-gauche «antisioniste» (posture qui comme le racialisme permet d’être antisémite décomplexé sans avoir à l’assumer). Les uns étant les idiots utiles de l’autre et s’exploitant mutuellement.
Du coup, chez nous, plus le projet de contre-société portés par les racistes « post-coloniaux » et les islamistes défait le monde commun et abime nos institutions, plus l’extrême-droite fascisante apparaît comme un recours possible lors des élections. Suivant l’idée que rien ne vaut des méchants extrémistes pour en éradiquer d’autres, c’est dans toute l’Europe que les suprémacistes blancs gagnent des parts de marchés électoraux. Pendant ce temps, à coup de « mais en même temps », de « padamalgame », de refus d’agir et de réagir aux atteintes portées à notre contrat social, les partis traditionnels ou récemment créés comme En Marche apparaissent comme inutiles et incapables. En tout cas ils ne sont pas considérés comme capable d’éviter l’orage qui gronde et risque d’emporter ces valeurs humanistes et égalitaires qui ont construit nos démocraties.
Aujourd’hui un chiffre est révélateur de ce qui se passe en France : les juifs représentent moins de 1% de la population mais subissent quasiment la moitié des agressions à caractère raciste. Et ce n’est pas un hasard. Culturellement et cultuellement, dans certaines familles de pensée et dans nombre de familles musulmanes, cette haine est semée et entretenue, elle fait partie de l’éducation, de la construction d’un rapport au monde, elle est intégrée au devoir religieux.
Qu’après la shoah, on puisse voir revenir les mêmes idées qui ont fait 6 millions de mort dans les camps sans que cela ne suscite rien d’autre qu’une compassion rituelle et une émotion superficielle me rend malade. Il y a une preuve patente de cet état de chose: alors que le fait est connu et reconnu, l’Education nationale ne fait rien pour que les élèves juifs, chassés de l’école publique dans certains territoires, y retrouvent toute leur place. On s’est également rendu compte qu’en France, il existait une alya interne. Autrement dit que sous les menaces et les persécutions, les Français de confession juive quittaient certaines villes et certains territoires car leur sécurité n’y était plus assurée. Cela eût dû nous faire réagir. Et en premier lieu notre gouvernement. Eh bien l’information n’a déclenché aucune action concrète. Les autorités françaises ont abandonné ce combat sans même avoir essayé de le mener. Résultat le phénomène continue à empirer. Ainsi nombre d’enseignants dans certaines zones reculent à l’idée d’évoquer la Shoah dans les collèges et la haine d’Israël comme la falsification historique sur le conflit israélo-palestinien atteint des sommets. La France connait le triste privilège de voir s’installer sur son sol et dans certains médias une propagande destinée à assimiler les juifs à des nazis, en mettant en avant un génocide palestinien qui n’existe pas. Et nul ne réagit au plus haut sommet de l’Etat.
L’humanité n’a même pas l’air d’apprendre de ses crimes. « Plus jamais ça » a-t-on dit, pensé, écrit après les crimes des nazis. Franchement, qui aujourd’hui y croit encore?

Propos recueillis par Jean-Paul Brighelli

Curiosa

imagesAlignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des curiosa.
Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantin, les Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère, illustré ici par un tableau de Jean-Louis Forain représentant Marie de Régnier en 1907.Trois-Filles-de-leur-mere portrait Jean-Louis Forain 1907

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?
Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.
Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.51c0dw6+iOL._SX352_BO1,204,203,200_Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.Léon-François ComerreIl pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement Louise de Hérédia après avoir aimé Marie, ou tout en aimant Marie : la littérature et les littérateurs passent leur temps à se copier, s’inspirer, s’inter-pénétrer.
De sorte qu’il les fera poser l’une et l’autre en des combinaisons que la décence rigoureuse qui règne toujours dans mes propos m’empêche de décrire, mais dont le générique final donne une idée.Montage-Marie-de-Regnier-nue

C’est en résumé un joli film, maîtrisé, fort bien joué, où passe habilement l’essentiel d’une époque. Quelques feuilles d’érable préludent à une exposition japonisante bien dans le goût du temps, et la manière dont Marie affuble Pierre de son corset, comme jadis Omphale fit enfiler ses robes à Hercule, nous fait presque regretter l’invention du soutien-gorge.
Quelques personnages secondaires, amants parallèles d’une femme qui ne les compta plus jusqu’à sa mort à 87 ans (ainsi Jean de Tinan, l’un des multiples nègres du Willy de Colette, récemment évoqué ici, et qui carburait au cocktail éther / curaçao) sont bien typés. Lou Jeunet a tiré le meilleur d’un budget étroit, et elle a l’art de raconter toute une époque avec une robe froufroutante ou un papier peint défraichi. Un film prometteur — quoi qu’en dise la presse, qui fait la fine bouche devant ce film précieux sur une femme exemplaire, évidemment moins pincée du cul que les chiennes de garde actuelles, mais autrement exemplaire de ce que peut être une femme quand elle a vraiment du talent — peut-être même du génie.
Car celles qui n’ont ni talent ni génie, pourquoi nous en soucierions-nous — tant il est évident que la parité est le refuge des imbéciles…

Jean-Paul Brighelli

PS. Si vous voulez en connaître un peu plus sur Pierre Louÿs, lisez ses œuvres — et en parallèle l’un ou l’autre des livres que Jean-Paul Goujon, spécialiste exclusif de l’un des plus secrets des écrivains en vue, lui a consacrés. Louÿs a mal fini — paralysé, aveugle : le photographe qui ne peut plus voir, quelle fable exemplaire et abominable…du coté de mon vice

Callipyge

Hélène Bidard conseiller de Paris PCFLes féministes folles ont encore frappé : une publicité Aubade, accrochée à la façade des Galeries Lafayette à Paris, les défrise souverainement. « Un trop beau cul ! » hurlent-elles en substance. « Pas assez celluliteux ! Pas assez gras ! Pas assez réaliste ! »
« Sans compter que le modèle n’a pas de tête ! Les femmes ont-elles vocation à être décapitées ? Ne serons-nous jamais que des fesses sans cervelle ? Sortons tout de suite de trois mille ans de dictature machiste ! »
Etc.
D’ailleurs, peu de temps auparavant, une autre publicité pour un produit anti-cellulite avait également provoqué leur ire. « Marketing sexiste pour les Nuls ! La cellulite est un droit ! Cellulite ? #Me too ! Et tu n’as pas à me dicter ton standard de beauté, sale mâle blanc colonialiste… »
Etc. (bis).

Reprenons.

Et d’abord, une p’tite chanson :

« Dans l’alphabet du corps, le Q est la consonne
Qui m’occupe toujours particulièrement,
Et même si tu te paies des yeux de diamant
Mes yeux lâchent tes yeux pour lécher ta consonne… »

C’est de Nougaro et ça s’intitule finement « le K du Q ». Ça se trouve dans ce très bel album, Plume d’ange, très free jazz — et ça date de 1977. On était alors libre d’écrire et de chanter ce que l’on voulait. Et aucune femme ne se trouvait offensée par les délires des poètes. Ni Nougaro, ni Brassens, qui dans « Vénus Callipyge » osait chanter :
« C’est le duc de Bordeaux qui s’en va, tête basse
Car il ressemble au mien comme deux gouttes d’eau
S’il ressemblait au vôtre, on dirait, quand il passe
« C’est un joli garçon que le duc de Bordeaux ! » »
Mais ça, c’était en 1964. La censure gaulliste sévissait si fort que Jean-Jacques Pauvert ou Régine Deforges éditaient des livres immédiatement interdits. De la Libération à 1975, près de 3000 films ont été censurés, tout ou partie. Pour certains, on a même détruit les négatifs par décision de justice : Torquemada pas mort !

Nous protestions, mais nous n’avions rien vu. Il nous restait à affronter les pétroleuses modernes.
Les c***, ça ose tout, c’est aussi à ça qu’on les reconnaît. Les c**nes aussi.
Et les incultes itou.

Parce qu’en définitive, c’est un problème de culture.

On a guillotiné Olympe de Gouges non parce qu’elle avait écrit les Droits de la femme et de la citoyenne (une façon de faire du communautarisme déjà à l’époque), mais parce qu’elle était mauvaise latiniste. Elle ignorait qu’en latin, « homo », qui a donné « homme », signifie « l’être humain ». Pas le mâle — le « vir » abonné à la virilité et aux poils sur le torse. Les Droits de l’homme incluaient les femmes. Faute de traduction ? La bascule à Charlot !

Ils étaient vifs, en 1793.

Le cul, c’est toute une culture. Mais comment le faire comprendre à ces hilotes ? Elles en sont à croire que les fesses d’Aubade sont authentiques — on aurait dû leur expliquer que de la même manière que la pipe de Magritte n’est pas une pipe, le cul d’Aubade n’est pas un cul, mais une image. Juste une image. Une quintessence.
Alors, les revendications de fesses celluliteuses…

Au commencement était le cul des déesses.Vénus callipyge NaplesEt des dieux, face250px-Hermes_di_Prassitele,_at_Olimpia,_frontet pile.Back_Hermes_bearing_Dionysos_Olympia

Qu’elles soient nues ou à peine dissimulées sous un voile qui sous prétexte de pudeur en accroît encore le potentiel admirable… C’est le sculpteur Jean Thierry qui au début du XVIIIe a rajouté une broderie de marbre sur les fesses de la Vénus Farnèse copiée par François Barois — et ce voile de marbre a mis une touche d’obscénité sur le galbe de la Perfection.800px-Callipygian_Venus_Barois_Louvre_MR1999

Il n’y a pas que les culs féminins qui soient divinisés par l’art. Rodin a sculpté l’Homme qui marche — nu et décapité. La Force comme d’autres étaient la Grâce.1560_e1bca3a50f848c1Les Grecs modelaient autant de fesses d’hommes — forcément, ils n’avaient pas la fesse platonique — que de femmes. D’hommes de tous les âges, fesses de jeunes hommes ou de quadragénaires Ebranleurs du sol…Grecia-Atenas-Museo-Arqueologico-Nacional-Zeus-Poseidon-Completo-TraseraOu androgynes plus beaux encore que des femmes.
1280px-Borghese_Hermaphroditus_Louvre_Ma231

Quant à la revendication celluliteuse… Ma foi, Rubens il y a cinq siècles a déjà réglé le problème1200px-The_Three_Graces,_by_Peter_Paul_Rubens,_from_Prado_in_Google_Earth— mais franchement, c’était donner aux Grâces un caractère humain, trop humain. Canova a mieux cerné la question.2006AT7725_three_graces_new

La fesse doit être admirable, ou n’être pas. Fesse de divinité, comme la Vénus au miroir de Vélasquez — le sommet de la fesse. Le sommet de l’art.1280px-RokebyVenusBien sûr que ce n’étaient pas — pas plus au Ve siècle qu’au XVIIe ou aujourd’hui au fronton des Grands magasins — des fesses réelles. Mais des rêves de fesses, une sublimation du désir mis entre deux parenthèses sublimes.
Cela ne nous empêche pas, nous autres hommes réels, d’aimer vos fesses dans la réalité, quelles qu’aient été leurs vicissitudes… « La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps »… Nous vous aimons réelles, mais nous adorons les culs des déesses — parce que nous adorons l’art, et que nous savons qu’il n’est pas la vie, mais la correction d’icelle.

Jean-Paul Brighelli

Libérons-nous du féminisme !

Levet-135x215Après avoir travaillé sur Balzac (le Cousin Pons — le dernier roman, l’un des plus beaux), je vais, en ce début novembre, étudier trois pièces de Marivaux — la Double inconstance, la Fausse suivante et la Dispute. J’ai passé une bonne partie de mon été à les analyser, j’en ai tiré une centaine de pages de notes, bref, tout était prêt, quand j’ai lu le dernier brûlot anti-féministe de Bérénice Levet.

Elle y cite un mot de Barbey d’Aurevilly qui m’avait échappé : « Je demande que Marivaux soit interdit à tous les théâtres. Une société fondée sur le suffrage universel ne peut rien comprendre à Marivaux. »
Ni à Laclos, serait-on tenté d’ajouter. Ni à Racine. Ni à Molière, qui dans les Femmes savantes, assaisonnait à la sauce ridicule les prétentions langagières d’Armande et de Philaminte — que cite aussi Bérénice Levet. On se souvient que nos pédantes avaient elles aussi l’intention de faire dans la langue des « remuements », car elles ont pris « une haine mortelle » pour « un nombre de mots », contre lesquels elles préparent « de mortelles sentences ».
Je me demande quelle professeure, comme disent et écrivent ces imbéciles, oserait encore faire étudier une telle pièce à ses élèves — et elles sont près de 90% parmi les enseignants de Lettres. Tout comme le Nouveau Magazine Littéraire prétend réformer la littérature en traquant toutes celles qui ne sont pas conformes au nouveau canon féministe. Après la tentation de Trissotin, voici venus les temps de Trissotine.

C’est typique. De tous temps, les nouveaux convertis ont été plus jusqu’auboutistes que les anciens croyants. Torquemada, Laval, Raphaël Glücksman et les nouvelles musulmanes couvertes des pieds à la tête. Tant de gens qui donnent raison à Orwell (avec la novlanque) ou Klemperer (avec la Lingua Tertii Imperii) portent témoignage d’un fait imparable : la bêtise, parvenue à un certain point, peut tout ce qu’elle croit pouvoir, comme disait à peu près le Cardinal de Retz. C’est ainsi que les féministes enragées qui à la fac des Lettres d’ax-en-Provence font cours sur Simone de Beauvoir, ont prévenu qu’elles mettraient zéro à toute personne qui n’écrirait pas »écrivaine », ou « autrice » — des mots que Beauvoir, femme intelligente s’il en fut, leur aurait crachés à la gueule. « Oui, mais justement, argumentent-elles, Silone n’est pas allée jusqu’au bout. » Eh bien en allant au bout, ma cocote, on tombe. On tombe par exemple sur Bérénice Levet, qui ne s’en laisse pas conter.

Retour à Marivaux. Rien de plus terrible que ces comédies plaisantes. Prenez la Fausse suivante par exemple. Un homme y est dupé par une femme déguisée en homme — qui inspire d’ailleurs de tendres sentiments à une comtesse fort désireuse de sortir du célibat. Ou la Dispute : « Les deux sexes n’ont rien à se reprocher, vices et vertus, tout est égal entr’eux. » Ou la Double inconstance : pour le « service du Prince, une femme, Flaminia, se charge de briser l’amour existant entre Silvia et Arlequin — « l’histoire élégante d’un crime », dit Anouilh qui a tourné suavement autour de la pièce dans la Répétition.
Le XVIIIe siècle usait de la galanterie comme pierre de touche de la qualité : c’était un jeu de pouvoir, où personne n’était donné gagnant a priori — et je doute que Marivaux se soit cru plus savant qu’Emilie du Châtelet. Ce qui les intéressait, c’était la nature humaine, et la façon dont la question d’argent forçait à simuler les sentiments.
Et le marivaudage était cette élégance d’expression qui cherche à séduire en tournant autour du mot — le meilleur moyen de casser le pot.
Une élégance qui n’est plus de saison, explique avec une ironie glacée Bérénice Levet — qui en veut visiblement à toutes ces pouffiasses de l’obliger à parler contre les femmes pour dénoncer la façon dont quelques lesbiennes frustrées se sont annexé le féminisme, et décidé que la prochaine croisade — puisque la chute du Mur ne laissait plus grand chose à espérer dans le champ strictement politique — serait l’ablation de nos couilles.
Le livre regorge d’anecdotes significatives et positivement sidérantes — mais ma préférée est l’extension du domaine de la lutte contre le manspreading.
J’ai appris un mot — et comme Monsieur Jourdain avec la prose, je pratiquais le manspreading et je ne le savais pas ! Un vocable, explique Bérénice Levet, forgé « pour désigner et incriminer l’habitude des hommes de s’asseoir jambes écartées. »
Galéjade ? Même pas. « Depuis juin 2017, après New York, Tokyo, Seattle, Philadelphie, Madrid en signale l’interdiction par un pictogramme [forcément, les mecs ne savent pas lire, il leur fait des dessins] montrant un homme les cuisses écartées barré d’une croix rouge ».
« Osez le féminisme ! », cette association qui regroupe toutes celles que nous pendrons à la prochaine révolution, a traduit manspreading par « syndrome des couilles de cristal ». Et observe nos hommes politiques. Chance pour eux, « Macron et son premier ministre ont les jambes soigneusement repliées l’une sur l’autre ou sagement serrées » — sans qu’on puisse incriminer, je pense, l’habitude de porter la jupe. « L’ami des femmes se signale à ces petits indices ! »
Ainsi se gagne une élection, mes amis. Désormais, en public, tenez-vous dans une attitude non offensante — et apprenez à vos chiens à s’asseoir sur leur séant, et non sur le côté, ce que font tous ceux qui ont peur de se coincer les roubignolles. Question de taille, sans doute.

Jean-Paul Brighelli

Jacques Audiard, les Frères Sisters et la question du « genre »

imagesJe ne voulais pas parler des Frères Sisters, Même si les dithyrambes qui accompagnent ce demi-navet depuis sa sortie m’ont un peu agacé, je n’allais pas lui jeter la pierre — le chef-opérateur connaît son boulot, la direction d’acteurs est impeccable (mais enfin, c’est la moindre des choses, on n’est pas dans le cinéma de Chantal Ackerman — ah, my god, Jeanne Dielman ! —ni dans celui de Marguerite Duras — ah, my dog, India Song !), et les revolvers utilisés ici sont bien des Colt Walker certifiés d’origine, conformes à l’époque, bravo à l’accessoiriste. Mais tout ça ne suffit pas à faire un film. Enfin, un film, oui — pas un western.
J’avais donc été très étonné que Sébastien Mounier, dans Causeur, s’extasiât devant ce méli-mélo de figures de style (comme dit Manohla Dargis dans le New York Times, « For much of the movie, Mr Audiard instead seems content to play with the genre tropes »), mais rassuré quand Alain Nueil, dans le même Causeur (ah, cultivons la différence, la dissonance, la discordance !) avait qualifié les Frères Sisters (un tel titre, faut-il pleurer, faut-il en rire ?) d’« œuvre régressive ».
Et de noter que « la question qui vient à l’esprit est : où est la femme ? Car il y en a toujours une dans les westerns classiques, soutien et récompense du héros, comme Grace Kelly pour Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. La réponse à ces deux interrogations est la même, elle survient à la fin du film et elle est très déconcertante. À mon humble avis, elle classe le film d’Audiard parmi ces néo-westerns qui ont la couleur et l’odeur des vrais, mais à qui il manque pourtant l’essentiel. »
Résumons : deux tueurs, commandités par un mystérieux « Commodore » (un homme de mer dans l’Oregon, ça fait toujours rire) pourchassent un inventeur de pépites, et chemin faisant, boivent (beaucoup), flinguent une lesbienne, décident finalement d’aller tuer leur patron — mais, quelle dérision, il est mort avant leur arrivée —, et finissent par rentrer chez leur mère où ils s’endorment comme des bébés. Chemin faisant, l’un des deux (Joaquin Phoenix, toujours magnifique) a perdu le bras avec lequel il a jadis tué son père. Sonnez, trompettes du symbolisme !
Notez que je n’ai rien contre l’insertion délicate de la vulgate freudienne dans le western. Ford en a joué avec beaucoup de bonheur dans la Rivière rouge (ah, cette scène mythique où Montgomery Clift et John Ireland mesurent et caressent leurs colts !) et Edward Dmytryck a filigrané l’Homme aux colts d’or d’un thème parallèle d’homosexualité latente. On n’avait pas besoin de Brodeback Mountain. Il suffit d’avoir un grand réalisateur — même pendant la période où sévissait le Code Hays.
Et puis un second article du New York Times (sous la plume de Thomas Chatterton Williams cette fois) m’a fait comprendre pourquoi on disait tant de bien de ce film raté. C’est qu’Audiard y liquide la question du Père (non pas le sien, mais celui qui incarne mythiquement la société mâle), au nom de la parité — si !

À la Mostra de Venise, l’auteur du Prophète s’est écrié : « Quand j’ai vu qu’il y avait 20 films en compétition et qu’un seul avait té dirigé par une femme, j’ai écrit une lettre à mes pairs qui avaient travaillé sur la sélection… J’avais l’intention de faire passer en procès le président de ce festival et toute la Biennale… Mais la réponse que j’ai eue — « Nous faisons honnêtement notre boulot, nous nous fichons de savoir si le film est dirigé par un homme ou une femme » — prouve que nous ne nous posons pas la bonne question. » Tonnerre d’applaudissements, le magazine Variety en a mouillé sa culotte. C’est qu’Audiard est membre du mouvement 50 / 50, qui voudrait qu’il y ait autant de films dirigés par des femmes que par des hommes. Voilà qui doit enthousiasmer le « collectif » (qui n’a pas encore créé son collectif ?) « Sexisme sur écrans » qui le 1er mars dernier, dans le Monde (forcément !) a demandé des quotas par genre (non, pas le genre cinématographique, patate !) dans l’attributions de subventions. « Une étape inévitable pour vaincre les inégalités », affirme ce « collectif de professionnelles du Septième art ». Contente-toi d’avoir du talent, petite.
En classe aussi, un certain nombre de pédagogues, et pas les meilleurs, suggèrent que désormais on fasse étudier autant d’auteurs mâles que femelles… Flaubert à droite (forcément), Marceline Desbordes-Valmore (qui ça ???) à gauche.
Entendons-nous. Il y a de très grands réalisateurs de sexe féminin — Leni Riefenstahl, par exemple (ah mince, elle était un peu nazie). Jane Campion est une grande dame. Katryn Bigelow a fait des films intéressants (et pleins de testostérone, au passage, y compris quand ses héros sont des héroïnes, voir Blue Steel). Et puis ? Sofia Coppola est une fraude, comme disent les Anglo-Saxons. Comme 90% des réalisatrices — et 90% des réalisateurs, la fraude n’ayant pas de barrière de sexe.
Et les grands réalisateurs de westerns ont magnifié les femmes indépendantes — revoir tout Howard Hawks, et les rôles splendides de femmes indépendantes jouées par Angie Dickinson dans Rio Bravo43986740-ff08-49d0-aa5f-950680d7be91_1.396ba39cccde9e65b697d88dde1ac093 ou par Charlene Holt dans El Dorado.7c256df2e69ebe47eccc550956e55a59Ou Lauren Bacall dans le Dernier des géants — un film de Don Siegel, l’auteur de la première (et seule véritable) version des Proies, où un pensionnat de petites filles modèles s’ingéniait à réduire Clint Eastwood…eastwood-1024x577 Ou Annette Bening dans Open Range — le dernier bon western classique à ce jour. Ou…
(J’ai dû faire un peu exprès, question iconographie, histoire de faire bisquer les chiennes de garde ici égarées — fuyez, pétasses !).

Le sexe n’a rien à voir avec le talent. Rien. À vouloir combattre le machisme, on suscite de faux espoirs chez des filles qui croient que filmer ou écrire avec un vagin donne du génie. Mais le génie est rare, et ne dépend pas du sexe. Je pourrais militer pour la réhabilitation de Colette, qui est un immense écrivain (et pas « écrivaine », ça l’aurait fait frissonner d’horreur !) très injustement boudée aujourd’hui. Ou pour débarrasser Simone de Beauvoir des oripeaux féministes dont on l’a affublée (elle non plus n’aurait pas supporté « écrivaine » ou « professeure »), et faire ressortir la stylisticienne magique qu’elle était. Sarraute avait un magnifique mauvais caractère et une plume d’acier, Marguerite Yourcenar a écrit un grand livre (l’Œuvre au noir), tout le monde ne peut pas en dire autant, et Patricia Highsmith est un auteur (et pas « autrice », imbécile !) fabuleux.
Et je n’empêche même personne d’aller fleurir la tombe de Duras au cimetière Montparnasse — même si je pense qu’elle est la valeur la plus surfaite de la littérature des cinquante dernières années. Plus il y aura de fleurs qui pèseront sur son marbre, moins il y aura de chances qu’elle ressorte.
Reste qu’au XXe siècle, quelle femme en France est au niveau de Proust ou de Céline ? Et ailleurs, si Yoko Ogawa est un pur moment de bonheur, tout le monde sait que les Nobels de Toni Morrison ou d’Elfriede Jelinek (avez-vous vraiment essayé de lire Jelinek ? Moi, oui, hélas…) étaient des gender Nobels, si je puis dire. Tout comme Svetlana Aleksievitch était un clou dans la chaussure de Poutine — qui s’en fiche.
Ah, ces gens qui confondent talent et bonnes intentions… Déjà, je refuse le statut d’œuvre littéraire à tout écrit « engagé » — Camus est devenu un géant de la littérature quand il s’est débarrassé de ses bonnes intentions — relisez la Chute, ce chef d’œuvre.
Alors, les Brothers Sisters, cette collusion du mâle et du femelle ressuscitant l’androgyne primitif… Audiard est, paraît-il, « le Scorsese français ». Ce n’est pas ce western raté qui le prouve, en tout cas. Et Scorsese n’a pas tenté le western — il connaît ses limites, lui. C’est le propre des géants.

Jean-Paul Brighelli