Libérons-nous du féminisme !

Levet-135x215Après avoir travaillé sur Balzac (le Cousin Pons — le dernier roman, l’un des plus beaux), je vais, en ce début novembre, étudier trois pièces de Marivaux — la Double inconstance, la Fausse suivante et la Dispute. J’ai passé une bonne partie de mon été à les analyser, j’en ai tiré une centaine de pages de notes, bref, tout était prêt, quand j’ai lu le dernier brûlot anti-féministe de Bérénice Levet.

Elle y cite un mot de Barbey d’Aurevilly qui m’avait échappé : « Je demande que Marivaux soit interdit à tous les théâtres. Une société fondée sur le suffrage universel ne peut rien comprendre à Marivaux. »
Ni à Laclos, serait-on tenté d’ajouter. Ni à Racine. Ni à Molière, qui dans les Femmes savantes, assaisonnait à la sauce ridicule les prétentions langagières d’Armande et de Philaminte — que cite aussi Bérénice Levet. On se souvient que nos pédantes avaient elles aussi l’intention de faire dans la langue des « remuements », car elles ont pris « une haine mortelle » pour « un nombre de mots », contre lesquels elles préparent « de mortelles sentences ».
Je me demande quelle professeure, comme disent et écrivent ces imbéciles, oserait encore faire étudier une telle pièce à ses élèves — et elles sont près de 90% parmi les enseignants de Lettres. Tout comme le Nouveau Magazine Littéraire prétend réformer la littérature en traquant toutes celles qui ne sont pas conformes au nouveau canon féministe. Après la tentation de Trissotin, voici venus les temps de Trissotine.

C’est typique. De tous temps, les nouveaux convertis ont été plus jusqu’auboutistes que les anciens croyants. Torquemada, Laval, Raphaël Glücksman et les nouvelles musulmanes couvertes des pieds à la tête. Tant de gens qui donnent raison à Orwell (avec la novlanque) ou Klemperer (avec la Lingua Tertii Imperii) portent témoignage d’un fait imparable : la bêtise, parvenue à un certain point, peut tout ce qu’elle croit pouvoir, comme disait à peu près le Cardinal de Retz. C’est ainsi que les féministes enragées qui à la fac des Lettres d’ax-en-Provence font cours sur Simone de Beauvoir, ont prévenu qu’elles mettraient zéro à toute personne qui n’écrirait pas »écrivaine », ou « autrice » — des mots que Beauvoir, femme intelligente s’il en fut, leur aurait crachés à la gueule. « Oui, mais justement, argumentent-elles, Silone n’est pas allée jusqu’au bout. » Eh bien en allant au bout, ma cocote, on tombe. On tombe par exemple sur Bérénice Levet, qui ne s’en laisse pas conter.

Retour à Marivaux. Rien de plus terrible que ces comédies plaisantes. Prenez la Fausse suivante par exemple. Un homme y est dupé par une femme déguisée en homme — qui inspire d’ailleurs de tendres sentiments à une comtesse fort désireuse de sortir du célibat. Ou la Dispute : « Les deux sexes n’ont rien à se reprocher, vices et vertus, tout est égal entr’eux. » Ou la Double inconstance : pour le « service du Prince, une femme, Flaminia, se charge de briser l’amour existant entre Silvia et Arlequin — « l’histoire élégante d’un crime », dit Anouilh qui a tourné suavement autour de la pièce dans la Répétition.
Le XVIIIe siècle usait de la galanterie comme pierre de touche de la qualité : c’était un jeu de pouvoir, où personne n’était donné gagnant a priori — et je doute que Marivaux se soit cru plus savant qu’Emilie du Châtelet. Ce qui les intéressait, c’était la nature humaine, et la façon dont la question d’argent forçait à simuler les sentiments.
Et le marivaudage était cette élégance d’expression qui cherche à séduire en tournant autour du mot — le meilleur moyen de casser le pot.
Une élégance qui n’est plus de saison, explique avec une ironie glacée Bérénice Levet — qui en veut visiblement à toutes ces pouffiasses de l’obliger à parler contre les femmes pour dénoncer la façon dont quelques lesbiennes frustrées se sont annexé le féminisme, et décidé que la prochaine croisade — puisque la chute du Mur ne laissait plus grand chose à espérer dans le champ strictement politique — serait l’ablation de nos couilles.
Le livre regorge d’anecdotes significatives et positivement sidérantes — mais ma préférée est l’extension du domaine de la lutte contre le manspreading.
J’ai appris un mot — et comme Monsieur Jourdain avec la prose, je pratiquais le manspreading et je ne le savais pas ! Un vocable, explique Bérénice Levet, forgé « pour désigner et incriminer l’habitude des hommes de s’asseoir jambes écartées. »
Galéjade ? Même pas. « Depuis juin 2017, après New York, Tokyo, Seattle, Philadelphie, Madrid en signale l’interdiction par un pictogramme [forcément, les mecs ne savent pas lire, il leur fait des dessins] montrant un homme les cuisses écartées barré d’une croix rouge ».
« Osez le féminisme ! », cette association qui regroupe toutes celles que nous pendrons à la prochaine révolution, a traduit manspreading par « syndrome des couilles de cristal ». Et observe nos hommes politiques. Chance pour eux, « Macron et son premier ministre ont les jambes soigneusement repliées l’une sur l’autre ou sagement serrées » — sans qu’on puisse incriminer, je pense, l’habitude de porter la jupe. « L’ami des femmes se signale à ces petits indices ! »
Ainsi se gagne une élection, mes amis. Désormais, en public, tenez-vous dans une attitude non offensante — et apprenez à vos chiens à s’asseoir sur leur séant, et non sur le côté, ce que font tous ceux qui ont peur de se coincer les roubignolles. Question de taille, sans doute.

Jean-Paul Brighelli

Jacques Audiard, les Frères Sisters et la question du « genre »

imagesJe ne voulais pas parler des Frères Sisters, Même si les dithyrambes qui accompagnent ce demi-navet depuis sa sortie m’ont un peu agacé, je n’allais pas lui jeter la pierre — le chef-opérateur connaît son boulot, la direction d’acteurs est impeccable (mais enfin, c’est la moindre des choses, on n’est pas dans le cinéma de Chantal Ackerman — ah, my god, Jeanne Dielman ! —ni dans celui de Marguerite Duras — ah, my dog, India Song !), et les revolvers utilisés ici sont bien des Colt Walker certifiés d’origine, conformes à l’époque, bravo à l’accessoiriste. Mais tout ça ne suffit pas à faire un film. Enfin, un film, oui — pas un western.
J’avais donc été très étonné que Sébastien Mounier, dans Causeur, s’extasiât devant ce méli-mélo de figures de style (comme dit Manohla Dargis dans le New York Times, « For much of the movie, Mr Audiard instead seems content to play with the genre tropes »), mais rassuré quand Alain Nueil, dans le même Causeur (ah, cultivons la différence, la dissonance, la discordance !) avait qualifié les Frères Sisters (un tel titre, faut-il pleurer, faut-il en rire ?) d’« œuvre régressive ».
Et de noter que « la question qui vient à l’esprit est : où est la femme ? Car il y en a toujours une dans les westerns classiques, soutien et récompense du héros, comme Grace Kelly pour Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. La réponse à ces deux interrogations est la même, elle survient à la fin du film et elle est très déconcertante. À mon humble avis, elle classe le film d’Audiard parmi ces néo-westerns qui ont la couleur et l’odeur des vrais, mais à qui il manque pourtant l’essentiel. »
Résumons : deux tueurs, commandités par un mystérieux « Commodore » (un homme de mer dans l’Oregon, ça fait toujours rire) pourchassent un inventeur de pépites, et chemin faisant, boivent (beaucoup), flinguent une lesbienne, décident finalement d’aller tuer leur patron — mais, quelle dérision, il est mort avant leur arrivée —, et finissent par rentrer chez leur mère où ils s’endorment comme des bébés. Chemin faisant, l’un des deux (Joaquin Phoenix, toujours magnifique) a perdu le bras avec lequel il a jadis tué son père. Sonnez, trompettes du symbolisme !
Notez que je n’ai rien contre l’insertion délicate de la vulgate freudienne dans le western. Ford en a joué avec beaucoup de bonheur dans la Rivière rouge (ah, cette scène mythique où Montgomery Clift et John Ireland mesurent et caressent leurs colts !) et Edward Dmytryck a filigrané l’Homme aux colts d’or d’un thème parallèle d’homosexualité latente. On n’avait pas besoin de Brodeback Mountain. Il suffit d’avoir un grand réalisateur — même pendant la période où sévissait le Code Hays.
Et puis un second article du New York Times (sous la plume de Thomas Chatterton Williams cette fois) m’a fait comprendre pourquoi on disait tant de bien de ce film raté. C’est qu’Audiard y liquide la question du Père (non pas le sien, mais celui qui incarne mythiquement la société mâle), au nom de la parité — si !

À la Mostra de Venise, l’auteur du Prophète s’est écrié : « Quand j’ai vu qu’il y avait 20 films en compétition et qu’un seul avait té dirigé par une femme, j’ai écrit une lettre à mes pairs qui avaient travaillé sur la sélection… J’avais l’intention de faire passer en procès le président de ce festival et toute la Biennale… Mais la réponse que j’ai eue — « Nous faisons honnêtement notre boulot, nous nous fichons de savoir si le film est dirigé par un homme ou une femme » — prouve que nous ne nous posons pas la bonne question. » Tonnerre d’applaudissements, le magazine Variety en a mouillé sa culotte. C’est qu’Audiard est membre du mouvement 50 / 50, qui voudrait qu’il y ait autant de films dirigés par des femmes que par des hommes. Voilà qui doit enthousiasmer le « collectif » (qui n’a pas encore créé son collectif ?) « Sexisme sur écrans » qui le 1er mars dernier, dans le Monde (forcément !) a demandé des quotas par genre (non, pas le genre cinématographique, patate !) dans l’attributions de subventions. « Une étape inévitable pour vaincre les inégalités », affirme ce « collectif de professionnelles du Septième art ». Contente-toi d’avoir du talent, petite.
En classe aussi, un certain nombre de pédagogues, et pas les meilleurs, suggèrent que désormais on fasse étudier autant d’auteurs mâles que femelles… Flaubert à droite (forcément), Marceline Desbordes-Valmore (qui ça ???) à gauche.
Entendons-nous. Il y a de très grands réalisateurs de sexe féminin — Leni Riefenstahl, par exemple (ah mince, elle était un peu nazie). Jane Campion est une grande dame. Katryn Bigelow a fait des films intéressants (et pleins de testostérone, au passage, y compris quand ses héros sont des héroïnes, voir Blue Steel). Et puis ? Sofia Coppola est une fraude, comme disent les Anglo-Saxons. Comme 90% des réalisatrices — et 90% des réalisateurs, la fraude n’ayant pas de barrière de sexe.
Et les grands réalisateurs de westerns ont magnifié les femmes indépendantes — revoir tout Howard Hawks, et les rôles splendides de femmes indépendantes jouées par Angie Dickinson dans Rio Bravo43986740-ff08-49d0-aa5f-950680d7be91_1.396ba39cccde9e65b697d88dde1ac093 ou par Charlene Holt dans El Dorado.7c256df2e69ebe47eccc550956e55a59Ou Lauren Bacall dans le Dernier des géants — un film de Don Siegel, l’auteur de la première (et seule véritable) version des Proies, où un pensionnat de petites filles modèles s’ingéniait à réduire Clint Eastwood…eastwood-1024x577 Ou Annette Bening dans Open Range — le dernier bon western classique à ce jour. Ou…
(J’ai dû faire un peu exprès, question iconographie, histoire de faire bisquer les chiennes de garde ici égarées — fuyez, pétasses !).

Le sexe n’a rien à voir avec le talent. Rien. À vouloir combattre le machisme, on suscite de faux espoirs chez des filles qui croient que filmer ou écrire avec un vagin donne du génie. Mais le génie est rare, et ne dépend pas du sexe. Je pourrais militer pour la réhabilitation de Colette, qui est un immense écrivain (et pas « écrivaine », ça l’aurait fait frissonner d’horreur !) très injustement boudée aujourd’hui. Ou pour débarrasser Simone de Beauvoir des oripeaux féministes dont on l’a affublée (elle non plus n’aurait pas supporté « écrivaine » ou « professeure »), et faire ressortir la stylisticienne magique qu’elle était. Sarraute avait un magnifique mauvais caractère et une plume d’acier, Marguerite Yourcenar a écrit un grand livre (l’Œuvre au noir), tout le monde ne peut pas en dire autant, et Patricia Highsmith est un auteur (et pas « autrice », imbécile !) fabuleux.
Et je n’empêche même personne d’aller fleurir la tombe de Duras au cimetière Montparnasse — même si je pense qu’elle est la valeur la plus surfaite de la littérature des cinquante dernières années. Plus il y aura de fleurs qui pèseront sur son marbre, moins il y aura de chances qu’elle ressorte.
Reste qu’au XXe siècle, quelle femme en France est au niveau de Proust ou de Céline ? Et ailleurs, si Yoko Ogawa est un pur moment de bonheur, tout le monde sait que les Nobels de Toni Morrison ou d’Elfriede Jelinek (avez-vous vraiment essayé de lire Jelinek ? Moi, oui, hélas…) étaient des gender Nobels, si je puis dire. Tout comme Svetlana Aleksievitch était un clou dans la chaussure de Poutine — qui s’en fiche.
Ah, ces gens qui confondent talent et bonnes intentions… Déjà, je refuse le statut d’œuvre littéraire à tout écrit « engagé » — Camus est devenu un géant de la littérature quand il s’est débarrassé de ses bonnes intentions — relisez la Chute, ce chef d’œuvre.
Alors, les Brothers Sisters, cette collusion du mâle et du femelle ressuscitant l’androgyne primitif… Audiard est, paraît-il, « le Scorsese français ». Ce n’est pas ce western raté qui le prouve, en tout cas. Et Scorsese n’a pas tenté le western — il connaît ses limites, lui. C’est le propre des géants.

Jean-Paul Brighelli

New Romance, la collection que méritent les femmes d’aujourd’hui

2017Bien sûr, Christine Angot… Céline Zufferey… Marie Richeux… Olivia de Lamberterie… « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau… »
Sur les 567 romans de la dernière rentrée littéraire, un très grand nombre de femmes : Me Too, se sont-elles dit. Et les éditeurs de s’empresser à publier ces dames…
Mais qui sont les dames qui comptent ? Qui, parmi le flot de nouvelles écrivaines / autrices, comme elles aiment s’appeler (faute de laisser un nom, elles auront au moins une étiquette), surnageront au bout du mois, au bout du compte ?
Quelles femmes vendent des livres, en France ?
J’ai eu l’idée de demander des réponses à Franck Spengler, qui chez Hugo et Cie, la petite maison qui est terriblement montée, depuis cinq ans, s’occupe entre autres de la collection New Romance. L’érotisme soft après avoir publié l’érotisme hard, aux Editions Blanche.
Et les réponses dérangent les mises en plis, je vous le dis.
Surtout si vous avez connu le Summer of love, Mai 68, 69 année érotique, il est interdit d’interdire, le swinging London et tout ce que les années 1960-1970 ont apporté à la libération des mœurs — tout ce qu’il est désormais convenu de ne plus évoquer, de ne plus oser, et finalement d’interdire, tout comme Facebook interdit l’Origine du monde ou les petites culottes de Balthus.
Nous vivons une époque formidable.

JPB. Christina Lauren, Anna Todd, Audrey Carlan, Emma Chase, Elle Kennedy, Karina Halle… Ces noms inconnus du bataillon des critiques littéraires professionnels sont pourtant ceux de stars des gros tirages de votre collection « New Romance », qui depuis 7 ans constituent une bonne part du succès et du développement de Hugo et Cie. Cette romance sagement pimentée de sexe se vend apparemment comme des petits pains. Mais à qui ?

Resized_20180915_182726_3050Franck Spengler. Le public de la New Romance est essentiellement féminin et se situe dans une tranche d’âge assez large allant de 18 à 35 ans. Côté tirage, cela va de plusieurs centaines de milliers d’exemplaires à chaque nouvelle parution pour une Anna Todd ou une Audrey Carlan à une dizaine de milliers pour les moins connues.

2018_NR_CALENDAR-GIRL_ÉTÉ_PLAT-I-509x800JPB. Ce lectorat est-il nouveau ? Après tout, il y avait déjà « Harlequin pourpre » sur ce créneau…

FS. Harlequin reposait surtout sur le sentimental ; le sexe y était inexistant ou à peine suggéré. Avec la New Romance initiée par les 50 nuances de Grey, le sexe tient une place prépondérante, voire primordiale. La lectrice d’aujourd’hui veut de l’amour, bien sûr, mais son corollaire indissociable, le sexe. Mais sans franchir les limites acceptables et acceptées de la majorité.103256405_oJPB. Les audaces très mesurées de ces « romances », en fait de sexe, ne cachent-elles pas, au fond, le retour d’une auto-censure étrange ? Vous avez publié dans les années 1990 des romans sulfureux, aux Editions Blanche. Votre mère, Régine Deforges, n’a jamais hésité à appeler une chatte par son nom. Que s’est-il passé, que se passe-t-il, pour que New Romance soit aujourd’hui sur la crête de ce que l’on peut publier en fait de sexe ? Quelle police de la pensée règne aujourd’hui sur l’édition française ?

FS. Il s’est passé ce que j’appelle la « macdonalisation » de la société et donc de la culture. On veut maintenant des littératures sans aspérités, sans danger pour le lecteur comme on veut des plats sans goûts ni gouasse. Regardez les cris d’orfraie poussés contre le roman de Richard Millet ou contre Outrage de Maryssa Rachel. L’audace littéraire, au même titre que l’audace tout court, a reculé sous les coups de boutoir…

JPB . Ah ! ah ! ah !

Resized_20180924_181957_91FS. …de notre propre morale aseptisée par un empire qui ne veut voir qu’une tête (c’est plus facile à manipuler), qu’un troupeau docile qui se fixe lui-même ses interdits ; ce que l’on appelle « l’ubérisation ». Ainsi, le travailleur uber qui vante un système malin où le maître et l’esclave sont confondus dans la même personne qui, comble du vice, défend le système qui l’oppresse et l’exploite, et s’en fait le plus zélé des prosélytes. Le génie du capitalisme, en quelque sorte.

JPB. Déjà dans la Politique du mâle (en 1970), Kate Millett, l’une des papesses du féminisme à l’américaine, condamnait fermement Henry Miller et ses Jours tranquilles à Clichy (l’ouvrage commence par une longue citation d’un roman dénoncé comme machiste). D’ailleurs, combien d’auteurs classiques, et d’œuvres incontournables, ne seraient plus publiées aujourd’hui — quand une petite culotte sur un tableau de Balthus émeut les foules ?9782755614077

FS. Le féminisme actuel a choisi la dérive Kate Millett ou Caroline de Haas plutôt que le féminisme de ma mère ou de Geneviève Dormann. En mélangeant sans discernement harcèlement, pornographie, violences faites aux femmes, érotisme et plaisir, les féministes actuelles abhorrent manifestement le sexe et la sexualité qui, selon elles, seraient responsables de tous les maux des femmes. Avec elle, tous les livres sexuellement transgressifs, même écrits par des femmes, sont une attaque contre leur cause. On revient à une époque que je croyais révolue où le sexe redevient sale et porteur de tous les vices. En cela, les féministes ne se démarquent pas franchement de tous ceux que le corps effraie, ayatollahs, wahhabites, loubavitchs et tous les intégristes de tout poil.
Moi qui suis un produit de la génération : « Il est interdit d’interdire », je suis effondré de ce retour en arrière où des jeunes femmes réclament l’interdiction d’un livre au prétexte qu’il les dérange.

JPB. La féminisation accrue des maisons d’édition joue-t-elle un rôle dans ce processus ? N’avez-vous pas l’impression que dans la suite de #MeToo et autres machines à dénoncer son prochain, les éditrices ne s’adressent plus qu’à un public pré-ciblé, auquel il faut absolument plaire ? Être un homme dans le milieu éditorial, aujourd’hui, n’est-il pas un vestige quasi antédiluvien ?Resized_20180924_182002_1329

FS. Sans doute oui, mais je pense que le phénomène est plus général. L’édition n’est que l’un des reflets de cette féminisation. J’avais publié en 1999, Vers la féminisation ? d’Alain Soral (largement pompé par Éric Zemmour dans son Premier sexe), un essai qui démontrait que la société, en se féminisant, posait les bases d’une manipulation antidémocratique qui consistait à faire croire que la femme serait en elle-même une classe sociale. Allez expliquer à Ginette Michu qui bosse chez Michelin qu’elle est l’égale de la fille Bettencourt !
Quant à #MeToo, c’est un beau coup médiatique qui a permis à des femmes dont on ne parlait pas ou peu de sortir du bois et tenter d’en tirer quelques dividendes médiatiques. En revanche, cela va pourrir les rapports hommes / femmes pour un long moment.

JPB. J’évoquais Régine Deforges. Sans parler de l’écriture inclusive, qui l’aurait fait frémir d’horreur, qu’aurait-elle pensé, elle qui était une femme absolument libre, si le Monde ou Libé l’avaient traitée d’ « auteure », voire d' »autrice », ou d' »écrivaine » ?PHOc95fb93c-bb5e-11e3-a730-4a7d6fb3b53a-805x453

FS. Votre question m’amuse et me renvoie à une réaction que ma mère eut voici bientôt plus de 20 ans lors d’un salon du livre en province où elle avait tancé l’animateur d’un débat qui, après l’avoir présentée comme éditrice (mot qu’elle détestait également), l’avait appelée « écrivaine ». À l’époque, les femmes de l’assistance étaient majoritairement d’accord avec elle, aujourd’hui, elle serait conspuée. Pour ma mère ce n’était pas l’appellation qui faisait la femme, mais sa conduite et sa détermination à l’être.

Jean-Paul Brighelli et Franck Spengler

Tully

4397667.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx« Liberté, égalité… » — bla-bla-bla : nous sommes tous égaux, et puis il y a Charlize Theron.modeling-photo-of-charlize-theron-in-a-sexy-black-see-through-lingerie-top-with-a-blonde-bob Rappelez-vous. La dernière fois que vous l’avez vue, c’était dans Atomic Blonde,Atomic Blonde (2017) où elle était radicalement belle, même couverte d’ecchymoses qu’elle soignait plongée dans un bain plein de glaçons et sirotant une vodka — un double on the rocks, si je puis dire…tenor Mais un peu avant, elle tenait la vedette dans Mad Max Fury Road, boule à zéro, le visage taché de suie, de poudre, de sueur, un œil au beurre noir, amputée d’un bras…47462 Encore avant, elle avait décroché un Oscar pour un rôle de tueuse en série, dans Monster — elle avait pris 30 kilos tout exprès, et s’était fait infiltrer du collagène dans le visage pour devenir Aileen Wuornos, exécutée en 2002 en Floride pour une série impressionnante de meurtres…Capture d’écran 2018-06-30 à 18.46.55 Et la voici dans Tully, de Jason Reitman (remember Juno ?), où elle joue le rôle d’une mère de famille, Marlo, affligée d’un mari qui passe ses nuits, près d’elle, à tuer des morts-vivants sur sa console, d’une gamine peu douée, d’un fils hyper-actif qu’il faut brosser comme un cheval, chaque soir, pour qu’il consente à se coucher, et elle vient d’accoucher d’une gamine qui hurle sans cesse… Elle pris 20 kilos pendant sa grossesse (et pour le film), et elle n’a pas l’air de vouloir les perdre…tully-696x385 Et elle reste sublime. Le cinéma, c’est ça aussi. Nous, on fréquente des baleines bardées de capitons, elle, elle explique qu’elle a des varices dans ses varices, et on la trouve exquise.

(Note ajoutée le 4 juillet : une amie m’ayant fait remarquer que la notation ci-dessus serait mal comprise par nombre de lecteurs, surtout de l’espèce lectrices, je précise qu’il s’agissait d’un private joke à usage personnel et concernant une seule personne — par ailleurs dépourvue desdits capitons. Les Anglais diraient que c’est de l’humour « tongue in cheek » — une expression que je peine à traduire.)

Bref, Marlo s’offre une dépression post partum que je vous dis que ça.
Alors on lui offre une nounou de nuit — une profession qui déjà vous fait dresser l’oreille, hein… C’est elle, la Tully du titre. Mackenzie Davis.3-1024x603 Une fille tout aussi exquise, un mixte de Charlize Theron et d’Uma Thurman (nous ne sommes pas tous égaux, il y a Charlize Theron, il y a aussi Uma Thurman), une Canadienne déjà vue dans Blade Runner 2049, qui se retrouve ici face à Charlize dans ce qui paraît être un passage de témoin — comme Robert Redford faisait semblant de passer le témoin à Brad Pitt dans Spy Game, si vous vous souvenez. Une nounou qui l’envoie dormir, car elle a fait de la psychanalyse jungienne et cite Samuel Pepys, ce qui a fait tiquer le critique du Figaro, Eric Neuhoff : il n’a pas dû repérer que c’était Marlo / Theron qui avait fait des études de littérature anglaise, et que cette référence savante Samuel Pepys était un indice, parmi d’autres, tous semés afin de préparer…

Arrête, Brighelli ! Ne dis rien !

Ce qui m’a beaucoup amusé, c’est d’imaginer le discours qu’auraient tenu les médias si c’était une femme qui avait signé ce film (c’est une femme, Diablo Cody, qui l’a scénarisé — une ex-stripteaseuse déjà responsable du scénario très malin de Juno). Quelle merveilleuse sensibilité à l’assignation à maternité que nous impose la société mâle ! auraient dit les pétroleuses ! Quelle superbe ambiguïté péri-lesbienne, auraient affirmé les disciples « genrées » de Judith Butler — qui n’auraient rien compris au film, mais bon, on a l’intellect que l’on peut. Quelle fantastique représentation de l’inconséquence du Père, incapable de donner le sein à la petite dernière, et à peine étonné que le ménage soit fait, en sus du reste…
Tully est un travail de collaboration entre gens intelligents (ça n’a pas de sexe, l’intelligence, spice di counasse, ça n’est pas « genré » !), comme l’était il y a deux ans Gone Girl (un homme à la réalisation, une femme au scénario), l’un des films les plus puissamment misogynes des trente dernières années. L’intelligence passe par l’androgyne : elle est mâle et femelle à la fois. Charlize Theron ne doit pas être idiote ni soumise, vu l’extrême pertinence avec laquelle elle choisit et varie ses rôles. Et de surcroît elle est splendide, ce qui n’arrivera jamais à Judith Butler et à toutes les pétroleuses qui assignent les femmes à résidence — comme les islamistes assignent les musulmans à résidence. Ce qu’on appelle en général une prise d’otages.

Je travaille en ce moment sur Simone de Beauvoir, pour préparer les cours de l’année prochaine, et cette femme sublimement intelligente, auxquelles les pétasses modernes doivent tout, s’est fait épingler, bien sûr, par des néo-féministes de salon à la gueule de qui elle cracherait son mépris, si elle était encore en vie — tout comme elle récuserait l’orthographe « inclusive ». Pas assez « femme », disent-elles ! Pendant ce temps il y en a d’autres qui sont juste assez crétines.

Tully m’a fait penser à l’un des livres que je n’ai pas écrits, que je devais réaliser avec Gérard Strouk, un obstétricien réputé qui a dirigé pendant près de trente ans la Maternité des Lilas, malheureusement perdu de vue, qui s’est fait une réputation à s’occuper de l’après-travail, particulièrement de la remise en état des hommes, poly-traumatisés par cette expérience éprouvante (« Elles, elles ont mal, nous, on souffre ») et dont la libido d’abord, l’amour ensuite sont désorganisés par la grossesse,  l’accouchement et l’allaitement. Marlo ne fait plus l’amour avec son mari, qui du coup se cantonne à la play-station et aux films de Q avec serveuses de McDO expertes (son fantasme, dont la réalisation dans le film est tout aussi drôle que celui de la groupie de football dans A History of Violence, l’un des chefs d’œuvre de Cronenberg). Tully raconte la remontée d’une femme vers l’amour, l’amour de celui qui vous a fait ça, l’amour de ses enfants, et finalement l’amour du quotidien. Sortie de crise, disparition de la nounou, fin du baby blues. C’est drôle, pathétique, émouvant, très futé, et ça flirte avec le fantastique. Allez, je vous ai presque tout dit !

Jean-Paul Brighelli

Faites-vous mal, lisez le Nouveau Magazine Littéraire !

Ma vie littéraire a longtemps été bercée par le Magazine du même nom. J’y ai été longtemps abonné, j’avais conservé religieusement certains numéros exemplaires — avant qu’une inondation ne les gâche irrémédiablement. Et le papier imprimé retourna à la pulpe…
Formule gagnante : un dossier, le plus souvent remarquable, sur un auteur consacré ou un mouvement littéraire, et des articles intelligents sur ce qui venait de paraître. Ajoutez à cela une lecture diagonale des titres offerts par votre libraire, et vous avez trouvé la formule du Comment parler des livres que l’on n’a pas lus chère à Pierre Bayard — indispensable, Bayard.Bayard Vous dire comme j’ai bondi d’espoir quand j’ai trouvé il y a quelques jours dans un kiosque le Nouveau Magazine Littéraire. D’instinct, j’ai acheté les trois numéros parus, de janvier à mars.
Erreur fatale. « L’espoir, vaincu, pleure… »
J’ai rarement lu autant d’âneries en si peu de pages.
Résumé malheureusement objectif, en commençant par le numéro de janvier.nml1

J’aurais dû me méfier : un mensuel qui offre pour fêter le début de l’année quatre pages à Najat Vallaud-Belkacem (elle hésitait encore à l’époque entre la direction — rémunérée — du PS et une vie dans l’édition) pour faire sa pub aurait dû m’être suspect. Suivi d’un article de Cécile Alduy sur la Droite où la « chercheuse associée au CEVIPOF » affirme — à propos de Wauquiez  : « Il est l’homme qu’on ne pourra pas faire taire, celui qui lève « l’omerta ». Comme si Elisabeth Levy, Alain Finkielkraut, Pascal Brückner, Eric Zemmour, Natacha Polony ou Valeurs actuelles ne saturaient pas déjà les ondes et les librairies des mêmes refrains. » Ah, comme c’est doux à l’oreille, ces listes de futures proscriptions… L’époque est à la balance.
C’est curieux, quand même, que cette Gauche bobo qui se cherche des idées n’en trouve que dans l’exécration. En fait, elle est exactement sur les positions de Drumont, de Barrès et de Brunetière (qui a inventé le mot « intellectuel » pour désigner Zola et ses amis), anti-dreyfusards notoires.
Ciel ! L’antisémitisme ne serait-il décidément pas là où l’on voudrait, par habitude, le chercher ?
En clair, la droite ne serait-elle pas, en ce moment, à gauche ? Et vice versa, forcément…
Comme je tiens à être exhaustif et objectif, ce même numéro héberge un excellent article de Marc Wiezmann sur les dérives de la famille Merah, à partir d’enregistrements effectués à Fresnes des conversations entre Abdelkader Merah (le frère de Mohamed de sinistre mémoire) et sa mère. Tout à fait glaçant — et attendu en même temps. Les chiens font des chiens.

NouveauMagazineLitteraire_07952_02_1802_1802_180131_FemmesRevolution_CouvertureEn février, rebelote. Numéro spécial femmes. « D’Antigone à #MeToo », clame la couverture. Pauvre Antigone — et surtout, pauvre Créon.
Passons (on passe beaucoup, à lire le Nouveau Magazine Littéraire) sur les imprécations féministes d’Elsa Dorlin, qui assène trois pages durant tous les clichés machos qu’elle a pu trouver dans son inconscient torturé — elle qui est travaillée d’une « rage emmurée » qui fait bien entendu penser à la fin d’Antigone, à qui est consacré un long dossier dans lequel on lit finalement un nombre sidérant d’absurdités.
« De quoi est-elle le nom ? » se demande Sarah Chiche, qui a coordonné le dossier. « Une héroïne de notre temps », en butte à un monde d’hommes (Œdipe, Etéocle, Polynice, Hémon et Créon pour finir). Il n’y a guère que l’article un tant soit peu érudit de Daniel Loayza, le seul à distinguer ce qui est du ressort de la loi familiale (philia) et de la loi civile (andres — forcément, seuls les hommes votaient, à Athènes), et à dire en filigrane qu’Antigone est une figure de la réaction, de la tradition, du mythe contre l’Histoire. Etonnez-vous qu’entre le XVIIème et le XVIIIème on se soit tant intéressé à cette histoire — merci à Christian Biet, même s’il ne m’aime plus, pour les recherches érudites qu’il fit en son temps sur les diverses versions d’Œdipe.Biet Le mythe, c’est ce qui refuse l’entrée des hommes (et des femmes) dans le processus historique. Fils et filles — tenants de la tradition — contre le père, représentant de l’Etat : c’est ainsi que Rostam a défait Sourab dans la légende iranienne. Et que Créon élimine Antigone : il a cent fois raison. Cette gamine en pleine crise adolescente est réactionnaire au sens plein, et Créon a lu Gabriel Naudé et ses Considérations politiques sur le coup d’Etat (1640). product_9782070772759_195x320

Créon, oui — mais pas Kaouther Adimi, à qui son professeur de Français demandait : « Qui sont vos Antigone ? » Ma foi, j’espère que ce n’est plus personne — du moins si l’on tient à une analyse politique, et non aux imprécations stériles de pétroleuses perturbées par l’acné juvénile.

Mais quand même, dans ce numéro, la palme du crétinisme revient à ma consœur Sophie Rabau, enseignante à Paris-III, qui suggère de traquer dans la littérature toutes les traces de viol antérieures aux histoires que racontent les œuvres. Si. Médée ? Violée — c’est pour ça qu’elle cède à Jason. Ne cèdent sans doute que des femmes pré-violées, particulièrement à des héros favorisées par diverses déesses. Nausicaa ? Violée itou — par Ulysse, aussi désemparé soit-il quand il aborde les côtes phéacienne. Mélisande ? Violée — c’est pour ça qu’on la prend aux cheveux sans doute… Et Manon Lescaut, et la Célimène du Misanthrope, toutes violées antérieurement…
Et Carmen, dont Leo Muscato, à Florence, a revisité l’opéra avec le succès que l’on sait ? Violée aussi — chez les Gitans, hein…Carmen Fatalitas ! Le public — composé exclusivement de mâles machos — a hué la pièce, et Carmen n’est même pas arrivée à tuer Don José. Son pistolet s’est enrayé, comme aurait dit Freud.
Madame Rabau sait-elle que ce sont des fictions ? Des personnages qui n’ont de chair que de papier ? Et que non, Homère n’a rien « oublié » ! Ah, mais puisque Caroline De Haas, grande prêtresse du féminisme 2.0, a dit que deux hommes sur trois étaient à peu près des violeurs…
Et notre universitaire (auteur d’une Carmen comme « figure queer » — pourquoi diable se gêner, Mérimée ne portera plus plainte) de suggérer qu’une « action collective des lecteurs lectrices et personnages mette au jour la violence enfouie dans les pages de la littérature mondiale ». En attendant sans doute de les réécrire, comme dans le roman de Patrice Jean, l’Homme surnuméraire, évoqué ici.
Je suggère aux féministes enragées du Nouveau Magazine Littéraire de se pencher plutôt sur les vrais machos — ceux de Boko Haram, ceux de Daesh, ceux de Hambourg ou de Cologne, et ceux de la rue des Petites Maries, à Marseille — où l’on ne croise jamais aucune femme.
Mais non, les féministes ces temps-ci préfèrent s’en prendre à des producteurs hollywoodiens juifs, ou des cinéastes juifs — sidérante reconstruction dans le New York Times, il y a quelques jours, d’un film-culte de Woody Allen, Manhattan, que désormais les femmes ne peuvent regarder sans avoir envie de vomir — sic.
Le féminisme nouveau, comme le Magazine Littéraire du même nom, est un nouveau révisionnisme. Heureusement que Nabokov est mort, qui sait ce que ces dames feraient subir à l’auteur de Lolita ?

Restait Mars. Cerise sur la gâteau.NouveauMagazineLitteraire_07952_03_1803_1803_1802281_Mai68_Couverture Que Daniel Cohn-Bendit, macroniste enthousiaste, vendu aux puissances européennes, amateur de foot après l’avoir été des jolies étudiantes de Nanterre, crache sur Mai 68 qui a fait de lui quelque chose et même en un sens quelqu’un, cela pourrait passer pour de l’iconoclastie. Passe encore — d’autant qu’un article un peu plus cohérent sur Michel Le Bris (« Etonnants voyageurs », à Saint-Malo, c’est lui) remet du sens dans l’Histoire. Que l’on nous explique le parcours d’un ex-détenu de Guantanamo arrêté peut-être un peu vite par les Américains, admettons — mais là j’ai commencé à les voir venir, mes beaux anti-fascistes de salon —, OK. Que l’on affirme que « Bourdieu nous manque », soit — même si je n’ai jamais pardonné au théoricien des « violences symboliques » d’avoir co-écrit le rapport qui inspira à Lionel Jospin, en 1989, la loi qui porte son nom et entérina l’apocalypse molle qui a frappé l’Ecole de la République.
Mais il y a aussi un article de Claude Askolovitch sur l’affaire Maurras.
Retour en arrière. Le comité des célébrations (présidé par mon amie Danielle Sallenave, qui fut jadis ma prof à Nanterre, et animé entre autres par Pascal Ory, Jean-Noël Jeanneney et Claude Gauvard, dont chaque petit doigt vaut davantage que toute l’importante personne d’Askolovitch-qui-n’aime-pas-le-camembert-au-lait-cru-ça-lui-rappelle-Pétain) avait inscrit sur le livre des commémorations à venir le nom de Maurras. Foudres chez Françoise Nyssen, qui a ordonné la mise au pilon de l’ouvrage, et sa réédition après purgation du nom de l’antisémite honni. Et convoqué tout ce beau monde pour lui taper sur les doigts. Sallenave, qui a exprimé parfois des choses assez fortes et bien pensées (par exemple dans le Don des morts, 1991, ou dans dieu.com, 2003), ne s’en remettra pas. De toute façon elle est éditée par Gallimard, pas par Actes-Sud.
De Maurras, je ne partage aucune idée, comme c’est le cas aussi de Céline, qui est quand même avec Proust le plus grand écrivain du XXème siècle, n’en déplaise aux imbéciles qui poussèrent Frédéric Mitterrand, en 2011, à effectuer la même opération et à effacer l’auteur du Voyage et de Mort à Crédit des commémorations de l’année.
Commémorer, ce n’est en rien célébrer. Mais c’est une distinction trop byzantine pour Asko. Mettant dans le même sac le malheureux Michel Déon, qui cherche une sépulture à Paris (l’épopée de ses cendres est un monument de bêtise hidalguienne), l’ex-journaliste sportif reconverti en Zola de bazar accuse Maurras non seulement d’antisémitisme (là, il enfonce une porte ouverte) mais de l’inflorescence de l’antisémitisme contemporain. Et de mettre dans le même sac l’islamophobie (Askolovitch, rappelons-le, est l’auteur de ce merveilleux ouvrage intitulé Nos mals-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas (2013 — et deux ans plus tard, d’autres musulmans venaient se faire aimer chez Charlie) qui « a la saveur — édulcorée mais tenace — des philippiques de Maurras contre les Juifs » : « C’est parce que l’on envisage, dans notre République, d’exclure des paysages les musulmanes visibles que l’on peut réhabiliter historiquement le fantasme maurrassien de l’expulsion des Juifs ». Il devrait descendre à Marseille voir qui se sent exclu, désormais, dans la patrie de Pagnol.
Je lui conseille d’en parler avec Barbara Lefebvre ou Georges Bensoussan, qui ont l’un et l’autre noté que nombre de Juifs français préféraient partir en Israël plutôt que de rester à Sarcelles — jugeant Jérusalem plus sûre que Saint-Denis. Sûr qu’ils se sentent menacés par les maurassiens du 93…
Cela va de pair, dans le même numéro, avec un article de fond sur le conservatisme de Jupiter-Macron (quelqu’un va-t-il un jour dénoncer le ridicule absolu d’une telle comparaison ?) qui n’est pas « migrant-friendly », comme on dit dans la langue qui se parle à l’Elysée…

C’était mon incursion du mois chez les jobards. Fin de mes rapports avec le Nouveau Magazine Littéraire, qui vivra sa vie entre le Flore et le Balzar — et se fera écraser, j’espère, en traversant le Boulevard Saint-Germain.

Jean-Paul Brighelli

Pendez Molière ! Pendez Picasso ! Pendez-les tous !

« Il me plaît d’être battue », réplique Martine, l’épouse de Sganarelle, à ce Mr. Robert, noble ami des bêtes et des dames en détresse qui tentait de s’interposer dans les querelles du couple. Comment ? Molière, vous êtes sûr ? Celui même qui a écrit l’Ecole des femmes ? Eh bien oui : au XVIIème siècle, les maris battent leurs femmes (et leurs enfants, et leurs valets — voir les Fourberies de Scapin), et à la rigueur les épouses et les valets s’en vengent. Mœurs infâmes ! Et on ose étudier le Médecin malgré lui en Sixième ?

Interdisons Molière ! Ou tout au moins faisons disparaître les scènes les plus choquantes pour notre bon goût contemporain. Après tout, les éditions de Dom Juan parues sous Pétain sucrent la fameuse scène du Pauvre, où le grand seigneur méchant homme incite un malheureux à blasphémer. Et blasphémer, ce n’est pas bien, pensaient Pétain et les étudiants du syndicat Solidaires qui ont tout récemment tenté de faire interdire la lecture, à Paris-VII et à Valenciennes, du dernier écrit de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, rédigé juste avant que le dessinateur de Charlie ne ferme définitivement… Quant aux autorités universitaires qui ont toléré la représentation à la condition expresse qu’aucune publicité ne soit faite à l’événement, on les applaudit bien fort.

La grande vague puritaine initiée par l’affaire Weinstein (à propos, il est inculpé, ou tout ça, c’est du bidon ?) étend ses tentacules sur le monde de l’art et de la littérature. La Manchester Art Gallery vient de décrocher une toile pré-raphaélite de John William Waterhouse Waterhouse Hylas et les nympheset a remplacé in situ l’œuvre d’art par le mémo suivant :
« Cette galerie présente le corps des femmes soit en tant que « forme passive décorative » soit en tant que « femme fatale ». Remettons en cause ce fantasme victorien!
Cette galerie existe dans un monde traversé par des questions de genre, de race, de sexualité et de classe qui nous affectent tous. Comment les œuvres d’art peuvent-elles nous parler d’une façon plus contemporaine et pertinente? »DUymo8pW4AYEEEf.jpg-smallEn incitant les gens à donner leur avis par post-it (je dois à la vérité de dire que la plupart condamnent cette censure d’une stupidité abyssale). Sûr que la cause des femmes, comme disait Gisèle Halimi autrefois, est bien défendue dans ce musée.

Le révisionnisme féministe ne sait plus où donner de la tête. Le grand photographe américain Chuck Close09_chuck_close_georgia_pulp-paper_collage_on_canvas_1982.jpg__1223x1524_q85_crop_subsampling-2_upscale est accusé lui aussi de « comportements inappropriés ». Ah ah, grande nouvelle, les photographes couchent parfois avec leurs modèles ! (Je ris, mais on a poussé le malheureux David Hamilton au suicide avec ce genre de « révélations »). Du coup, une rétrospective de son œuvre qui devait se tenir à la National Gallery of Arts a été annulée. Et des femmes suggèrent désormais de réévaluer sérieusement l’œuvre de Picasso : qu’attend le musée parisien consacré au peintre pour décrocher ses portraits de Dora Maar, « la femme qui pleure » non sans raison ?4a230426910ed9df299602998d7549ee--picasso-drawing-picasso-cubism De brûler les toiles d’Egon Schiele  (ce ne sera jamais que la deuxième fois, les nazis, grands défenseurs de la morale, avaient fort bien commencé le boulot) puisqu’il a violé une adolescente qui posait pour lui.gustav-klimt-lithographies-150eme-anniversaire-7- Ah ah, il arrive donc que des peintres couchent avec leur modèle ? Comment le croire ? Et d’interdire le Dernier tango à Paris, puisque Bertolucci n’a pas explicitement prévenu Maria Schneider de ce que Marlon Brando allait faire, dans l’infamous sex scene, de sa plaquette de beurre.8e8f3e02442513d7633dEt peu importe que Chuck Close ait affirmé que les allégations de harcèlement étaient des mensonges. A lui désormais de faire la preuve qu’il n’est pas un harceleur.

Je tiens à la disposition de ces dames une liste (non limitative) de chefs d’œuvre de la littérature et des arts. Par exemple les Liaisons dangereuses, où une scène décisive entre Valmont et cette crétine de Cécile Volanges s’apparente désormais à un viol — et qu’importe à nos censeurs modernes si la jeune fille initiée par le vicomte avoue : « Sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. » Ciel ! La psychologie féminine serait-elle plus compliquée que ce que croient nos modernes amazones ? « Mais c’est un homme qui parle, bla-bla-bla… » Certes — mais on doit à Laclos les plus beaux textes féministes de toute la littérature (le Discours sur l’éducation des femmes — ou la lettre 81 des Liaisons). Ah, c’est compliqué, d’être dans le camp du Bien !

Sérieusement, ces dames seraient lancées dans un concours ? Ou les temps seraient-ils au fascisme rampant ? On persiste à poursuivre Polanski, on croit sur parole les allégations de Dylan Farrow (que son propre frère, Moses, qualifie d’affabulations), on efface l’image de Kevin Spacey du film qu’il venait de tourner, comme on supprimait autrefois sur les photos officielles, à l’époque de Beria et Staline réunis, les membres du Politburo tombés en disgrâce. Et on interdit la drague, le charme, la séduction — de toute évidence, une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, disaient mes copines du MLF tendance Gouines rouges.
Nous vivons des temps de grande folie, et ça ne va pas s’arranger. La chasse à l’homme est lancée.

Jean-Paul Brighelli

Pendez les cinéastes octogénaires !

Capture d’écran 2018-01-22 à 11.19.56Il y eut Polanski — et à en croire les féministes enragées, ce n’est pas fini : elles veulent toujours sa peau alors que la principale intéressée, Samantha Geimer, qui vient de signer d’ailleurs la pétition réclamant pour les femmes le droit d’être draguées, demande elle-même qu’on lui fiche la paix avec cette vieille histoire. Puis Woody Allen, qui aurait tripatouillé sa fille adoptive, Dylan, quand elle avait 7 ans (pas avant ? Vous êtes sûres, mesdames ?).
Dylan Allen a publié une lettre d’accusation il y a quatre ans, lors de la remise du Golden Globe Life Achievement Award à Woody Allen. Comme le remarque le journaliste Nicolas Kristof, les accusations contre le cinéaste remontent à 1993 — au moment où Woody Allen et Mia Farrow se séparaient avec une certaine acrimonie : elles ont été explorées par la justice américaine, qui est rarement complaisante (ne serait-ce qu’en fonction de la publicité qu’un procureur pourrait en tirer — voir DSK ou justement Polanski), et ladite justice n’a rien trouvé à poursuivre.
Rappelons que dans le droit des pays démocratiques, c’est à l’accusation de faire la preuve — et que les dires d’une gamine de sept ans manipulée par sa mère n’en constituent pas une. Oui — mais elle en a aujourd’hui plus de trente, elle doit bien savoir…
Pas même : diverses affaires arrivées en justice ont mis en évidence le phénomène des « souvenirs inventés », greffés dans la mémoire d’une personne fragile par un psy ambitieux ou un parent aigri. Y compris de faux souvenirs d’inceste. On peut de bonne foi raconter d’invraisemblables calembredaines. Les flics, qui savent que des innocents s’accusent parfois de meurtres qu’ils n’ont pas commis, prennent d’ailleurs ces accusations avec des pincettes — surtout des décennies après les faits.
« Oui, mais alors, comment distinguer de vraies horreurs de suspicions imaginaires ? Et de réels harcèlements devront-ils rester impunis ? »

Certaines féministes en arrivent aujourd’hui à suggérer que ce soit à l’accusé de faire la preuve qu’il n’est pas coupable. Excès de zèle, méconnaissance du Droit ? Pas même : leur objectif est bien de ramener l’homme dans la cage qu’il n’aurait jamais dû quitter. La castration ou la mort. « Mon dieu, délivrez-nous du mâle. Et tant qu’à faire, obligeons-les à devenir végans : peut-être avec le temps l’absorption quotidienne de jus de navet rendra-t-elle impossible les turgescences suspectes dont ils nous menacent… » Bref, pendons les hommes !
Ah mince, cela ne fera qu’accroître la fatale turgescence…pendu-en--rectionEffet collatéral inattendu, les hommes qui menacent vraiment l’intégrité des femmes — en les obligeant à s’habiller comme ci et à se comporter comme ça, en refusant de s’asseoir à côté d’elles à l’école, ou de prendre un volant qu’elles ont contaminé par le seul fait de l’avoir tenu —, ceux-là ne sont pas dans le collimateur des chiennes de garde et de mégarde.
Les cinéastes octogénaires, en revanche… Les mâles blancs dominateurs et sûrs d’eux… Les Occidentaux ex-colonialistes… Ah, tous ces Hercule de pacotille à qui nos modernes Omphales vont tirer l’oreille…47949743.parisaug05557Non seulement les castratrices de service, à force de se vouloir toutes victimes, passent désormais pour des demeurées, ce qui ne rend guère service aux femmes qu’elles croient protéger, mais elles défendent curieusement une idée de la vertu que l’on pensait enterrée depuis la mort de Tante Yvonne, qui sous De Gaulle surveillait la bienséance française — une censure préalable qui avait volé en éclats après 1968. Il y a bien d’autres chantiers que ceux de nos nouvelles Ligues de vertu : l’égalité des salaires, la fin des violences conjugales (dans tous les sens : 123 femmes sont mortes l’année dernière sous les coups de leurs compagnons, mais entre 25 et 30 hommes succombent chaque année aux sévices de leurs compagnes, ça fait 150 morts de trop), une politique d’incitation scolaire à oser toutes les carrières (même si ces dernières années les femmes ont envahi massivement le Droit et la Médecine — et les études vétérinaires — après avoir déferlé sur les secteurs de sciences humaines, au point que 80% des profs de Lettres et de Langues sont aujourd’hui des femmes), elles sont encore sous-représentées dans les carrières scientifiques, alors même qu’elles réussissent mieux que les garçons). Là, il y a du boulot.
Ou encore, en demandant l’interdiction d’une foultitude de sites pornographiques qui proposent de la femme une image stéréotypée, dégradante et surtout incitative à des harcèlements en série : je ne saurais trop vous recommander la série « Punished for stealing porn vidéo » (3 660 000 liens…), où des vigiles de supermarché violent des malheureuses suspectées d’avoir piqué de la marchandise, ou « Boss fucks secretary » (23 400 000 entrées…), qui n’a besoin d’aucun commentaire — deux scénarii d’une sophistication suprême.

Mais l’urgence ne réside pas dans la vengeance post-rupture d’épouses acariâtres — et Mia Farrow s’y connaît, dans le genre. Elle ne réside pas dans l’hypocrisie d’acteurs déclarant, après coup, qu’il leur a répugné de jouer pour Woody Allen, et que leur cachet ira à des organismes de protection des femmes battues : Thimotee Chalamet en Tartuffe, ça lui ira comme un gant. Elle ne réside pas dans la justification de promotions-canapé dont on tâche de se convaincre, a posteriori, qu’elles ont été extorquées — ni dans la dénonciation de propos un peu lestes ou carrément balourds dont on assure que 15 ans plus tard, on ne s’est toujours pas remise — un excellent prétexte pour faire parler de soi.

J’aime la marquise de Merteuil ou la Juliette de Sade — pas cette bande de tourterelles effarouchées qui crient au loup pour oublier que ce sont elles qui l’ont tiré par la queue. Qu’une foule d’hommes aient besoin de se faire remettre à leur place, je l’admets. Qu’un certain nombre aient eu des comportements criminels, j’en suis convaincu. Que des femmes s’en soient senties gênées, voire traumatisées, c’est certain. Mais que la simple qualité d’homme fasse de tous les parangons de virilité des suspects ordinaires, et qu’il faille leur donner la chasse, comme jadis Penthée fuyant les Ménades,penthee_menadesvoire les dépecer vivants, comme les mêmes l’expliquèrent un jour au malheureux Orphée,5249341229_e7e722d309_b voilà qui me donne à penser que cette civilisation court sur une pente fatale où les rapports homme / femme, à défaut d’être normalisés, seront psychiatrisés ou judiciarisés — et tout le monde y perdra. À commencer par le féminisme, complètement dévoyé — et ridiculisé — par les surenchères de quelques castratrices qui qui devraient se pencher davantage sur le sort des petites filles excisées de nos jours en France — 60 000 par an, à en croire les associations spécialisées.

Alors lâchez les baskets de Polanski, Allen ou Spacey — pour des faits qui en France seraient couverts, et au-delà, par la prescription la plus sévère — 20 ans pour un crime. Et cessez d’identifier chaque homme comme un violeur en puissance, si vous ne voulez pas que de mauvaises langues trouvent bientôt que cette obsession ressemble fort, au choix, à un désir ou à un dépit.

Jean-Paul Brighelli

Au Bar de la Marine

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », c’est mon habitude d’aller sur les sept heures du matin au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve.
J’entends d’ici les ricanements des imbéciles. « Ah oui, il affiche ainsi ses sympathies pour la patronne du FN… » La Marine — oui-da !
Ne perdons pas patience trop vite, après tout, je suis un pédagogue et mon boulot c’est d’instruire les ignorants. Le Bar de la Marine est installé juste en face du « ferry-boate », à l’emplacement du « Bar de la marine » où Pagnol situe l’action de la trilogie Marius / Fanny / César. Et c’est le premier bar ouvert le matin sur le quai.
J’y bois un café et j’y discute avec les habitués du tout petit matin, marins momentanément à terre, videurs de la boîte (le Trolleybus) sise cinquante mètres plus loin, barman affable, tout un petit peuple de gens réels — ceux que les politiques ignorent, puisqu’on leur sert le café et les croissants à domicile.
Et Jean-Michel V***, avec qui je dépouille la Provence du jour, fournie gracieusement avec le petit noir.

La conversation roulait sur la polémique lancée par Marion Maréchal sur le déremboursement de l’IVG.– Celle-là, me dit-il, elle est blonde même à l’intérieur de sa tête !
– Allons, allons ! Vous avez voté pour elle aux dernières régionales !
– J’ai voté contre les autres ! Et il se trouve qu’elle était tête de liste du FN. J’aurais préféré Philippot…
– Bah, elle a le droit d’avoir des convictions religieuses…
– Tu parles ! Ça ne l’a pas empêchée de divorcer !
– J’ignorais, dis-je. Mais ce que les gens font de leur ventre…
– Justement ! Je me fiche pas mal de savoir ce qu’elle en fait — je ne suis pas du genre à me palucher en pensant à elle. Elle peut au moins admettre que les nanas sont les premières concernées par les processus de mitose interne.
(Ai-je dit qu’il travaille dans l’industrie pharmaceutique — tout en étant dans ses temps de loisir moniteur de plongée, ce qui lui permet d’avoir une connaissance extensive de toutes les épaves de la rade de Marseille et des poissons qui fréquentent les calanques et les îles ?)
– Ça ! Je suis un peu plus vieux que vous, j’ai un souvenir très net du procès de Bobigny, qui a marqué la fin, pratiquement, des poursuites engagées contre les avortées et les avorteuses… La loi Veil en découle.
– Tout à fait — sans compter le Manifeste des 343 salopes
– Vous savez pas ? Les féministes actuelles trouvent que ce mot « salope » est péjoratif…
– Putain ! Comprennent rien. Qu’est-ce que vous leur apprenez, en classe ?
– Ben rien, justement. En tout cas, pas le second degré.
– Tout à fait. Je vois ma fille… Ah, à propos : hier, scène du genre « je voudrais le super blouson canadien hyper chaud pour pouvoir sortir en tee-shirt — 700 euros, quand même ! Je lui ai dit qu’elle aurait le modèle en dessous, et qu’elle mettrait un sweat.
– Ils fonctionnent à la sape, dis-je. Société du spectacle.
– C’est pour ça que je suis favorable à l’uniforme, en classe. Un truc décent, joli, pratique. Après tout, dans les lycées hôteliers, ils sont en uniforme dès le matin, et ça n’enquiquine personne. Juste un entraînement à des situations professionnelles.
– Alors, Marion…
– Elle est jeune, me dit cet homme de bien avec indulgence. Elle n’a pas appris les nuances. L’IVG, ce n’est pas négociable — trop de gentilles filles y sont restées, dans le temps, trop de gentilles filles sont encore obligées d’aller se faire avorter en Catalogne…
– De mon temps, c’était en Angleterre…
– Quand on avait les moyens ! Sinon, c’était la table de la cuisine et les aiguilles à tricoter, septicémie et curetage. Mais on ne sait pas ça, quand on a usé ses jolies culottes sur les bancs des boîtes privées de Saint-Cloud.
– Bien critique ce matin ! Vous allez revoter pour eux, pourtant.

– Bien obligé ! La Gauche me révulse. Menucci ! Comment voter Menucci ! Et il soutient Peillon ! Tous des rats !
– Il y a Mélenchon…
– Paraît qu’il est « végan », comme ils disent, ces cons. Je ne voterai jamais pour un type qui récuse la côte de bœuf et le figatelli. C’est un truc de bourgeois gavé, ça, le végétarisme. Comme l’autre con — comment s’appelait-il déjà, chez Ruquier…
– Ah, Aymeric Caron !
– Tête à claques ! Bobo parisien ! Nourri au tofu ! Rien à voir avec la France réelle.
– La France réelle, dis-je, elle gagne en moyenne 1500 euros par mois et elle a un régime super varié, spaghetti, riz, patates ! Ça se voit : la France réelle, elle est obèse — et en plus elle en crève.
– Tout à fait — 1500 euros ! Et comme les joueurs de foot en gagnent en moyenne 50 000 (c’était la nouvelle du jour dans le journal), ça veut dire qu’il y a un paquet de pauvres mecs qui ont le pain quotidien vachement hebdomadaire ! C’est à eux que devrait s’adresser Marine !
– Les petits…
– Les obscurs, les sans grade ! Les petits paysans qui se suicident parce que l’Europe de la FNSEA et des centrales d’achat ne leur permet plus de joindre les deux bouts. Les petits retraités qui bientôt se pendront comme les retraités grecs ! D’ailleurs, à propos des retraites…
– Oui ?
– Je travaille depuis que j’ai 16 ans. Quand j’ai commencé, c’était la retraite à 60 ans — et même avant, pour certains. Et voilà qu’ils reculent la date — et que leurs décisions sont rétroactives ! À ce rythme, quand je pourrai la prendre, la retraite, cela fera plus de cinquante ans que je bosserai — et pour trois clopinettes qui bientôt seront deux. Ceux-là aussi, ils ont le droit de se faire entendre. La Droite traditionnelle parle déjà de baisser les retraites… Mais ils n’auront aucun souci, tous, avec leurs retraites pleines de ministres / députés / maires et j’en passe. Cumulards !
– Faut faire des économies, qu’ils disent…
– Qu’ils disent !
– Marine a bien proposé de sucrer la gratuité de l’école pour les migrants…
– C’est une grosse connerie ! On s’en fiche qu’ils soient migrants — la ville en est pleine, mon grand-père l’était aussi, le vôtre également. Ce qui compte, c’est qu’ils s’intègrent — et ils ne s’intègreront que par l’école. Alors, si on les en prive, si on les rejette, ils s’adresseront au premier imam à la con qui leur vendra l’alphabétisation et le jihad en même temps. Ce n’est pas la couleur de la peau, ni même la religion qui me gêne : c’est le communautarisme.
– Les voiles et les burkas, et tous ces barbus à la con…
– Tout à fait ! Ce qui compte, c’est la république. Et aujourd’hui, il n’y a plus que le peuple qui soit le dernier rempart. Ce n’est pas du populisme de dire ça, non ? Oui, le dernier rempart avant l’émeute.
– On se reprend un café ? suggérai-je. Ça m’a assoiffé de vous écouter, alors, vous !
– Je voudrais bien, mais il faut que j’y aille — je bosse, je ne suis pas un enseignant pour glander dans les troquets.
Il a eu un sourire pour bien marquer qu’il plaisantait — mais j’avais compris, je ne suis pas une féministe moderne, moi. Au revoir jusqu’à demain.

Jean-Paul Brighelli

Les féministes sont islamophobes — paraît-il…

J’ai travaillé dans les années 1970 avec des féministes, des vraies, qui militaient par exemple pour la liberté de l’avortement et de la contraception, ou l’égalité des salaires. La plupart d’entre elles — les « Gouines rouges », grand moment — étaient de coloration marxiste, et « l’opium du peuple » n’était pas leur tasse de thé : partant du principe que les religions monothéistes n’ont finalement été inventées que pour asservir la femme, elles considéraient leurs consœurs non libérées comme de pauvres esclaves. Comme dit la marquise de Merteuil dans la lettre LXXXI des Liaisons : « Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? »
C’était l’époque (1973) où Claude Alzon (c’est un homme — nos féministes modernes déjà le récuseraient) sortait chez Maspéro la Femme potiche et la femme bonniche — les deux destins auxquels la société mâle capitaliste — je résume — assigne les donzelles…
Je préfère ne pas imaginer ce que ces militantes auraient pensé des Musulmanes aliénées derrière leur voile par une conspiration de petits mecs si crispés sur leur pouvoir qu’ils préfèrent dissimuler la chair qui leur appartient — disent-ils — derrière des barrières. Le voile, c’est le mur du harem portatif. J’ai toujours eu un doute sur la sexualité de gens qui sont si peu sûrs d’eux qu’ils enferment leurs filles et leurs femmes ou les font garder par des eunuques. P’tits mecs !
« Aliénées » est vraiment le mot juste : on en fait des aliens. Des monstres. Des créatures de foire. Regardez ma femme, regardez ma sœur, comme elle est vertueuse. C’est l’expression majuscule du pouvoir mâle dans ce qu’il a de plus caricatural. Fondamentalistes de toutes les religions, unissez-vous — et encore une fois, utilisez les nanas pour exprimer votre obsession du contrôle.
Et qu’on ne vienne pas me dire que « c’est leur choix », comme chez Evelyne Thomas. On le leur serine depuis l’enfance : tu es impure quelques jours par moi, tu es inférieure par essence, et tu es une tentation luxurieuse pour tous ces types qui apparemment n’existent que dans l’esthétique du viol.

Mais voici que des féministes défendent désormais le voile ! Si ! Christine Delphy, qui n’est pourtant pas tombée de la dernière pluie (elle a 74 ans, et a participé à toutes les luttes du « féminisme matérialiste » — mais voilà : elle est sociologue), qui a jadis dénoncé dans l’Ennemi principal le travail non payé auquel le patriarcat oblige les femmes, vient de se fendre d’un article hallucinant dans le Guardian, dans lequel elle explique que les féministes devraient soutenir les femmes voilées, en butte à l’oppression… de l’Etat français, qui les empêche d’exprimer leur fanatisme et leurs superstitions dans les salles de classe. « La première loi ouvertement islamophobe a été votée en 2004, en interdisant l’école aux filles portant un voile, sur la certitude que les « signes religieux » sont contraires à la laïcité — le sécularisme politique », écrit-elle.
Au passage, on remarquera qu’elle est obligée de mettre le mot « laïcité » en italique : il n’y a pas d’équivalent anglais. C’est une spécificité française, et quiconque vit ici doit le savoir : la laïcité est au cœur de la loi républicaine — même si la Gauche l’a abandonnée en rase campagne, comme l’explique fort bien Elisabeth Badinter. Et la loi de 1905, sur laquelle s’appuient les petits chevaux de Troie de l’islamisme pour parader vêtues des signes ostensibles de leur soumission (au prophète, au mari, au grand frère — tous des symboles mâles), doit d’urgence être sérieusement toilettée : la totalité de l’espace public doit, très vite, être interdit de manifestations religieuses. Ou alors, on renonce à la citoyenneté, et à ce qui en découle. Les Carmélites s’enferment dans des couvents, fort bien, elles sont en accord avec leur foi. Elles ne viennent pas exhiber leurs cornettes sur la place publique.
Delphy va plus loin. « Comme Saïd Bouamama (1) l’a écrit en 2004, la version française de l’islamophobie, sous prétexte d’être un sécularisme politique, n’est qu’une tentative pour rendre le racisme respectable. » Et pire, d’après elle : « Les groupes féministes établis en France n’acceptent pas les femmes voilées dans leurs réunions. » Encore heureux !
Passons sur le fait que l’islam, apparemment, est confiné à certaines « races » (quid est ?). Mais qu’il puisse être question d’accueillir parmi des femmes libres et responsables des créatures qui sont des pions manipulées par des fondamentalistes animés de projets politiques de domination — à commencer par la domination de l’homme sur la femme —, c’est très fort.
Des féministes françaises n’ont d’ailleurs pas tardé à répondre vertement à notre virago — ah, c’est pas bô de vieillir ! Et d’une façon catégorique. Elles ne sont donc pas toutes devenues folles, et Rokhaya Diallo, qui s’est fabriqué une compétence, faute de mieux, en défendant les filles voilées — contre Fadela Amara, qui a pris position sans équivoque contre ce signe immonde de la domination des barbus — n’est pas forcément la voix de la majorité.
Il devient urgent d’interdire le voile sur tout l’espace public. Si elles ont envie de le porter chez elles, grand bien leur fasse — il y a des soumises, dans les jeux SM, qui portent des chaînes, et cela ne regarde personne. Mais qu’elles ne viennent pas sur la place publique afficher leur aliénation : depuis plus de deux cents ans que les femmes se battent pour être les égales des hommes, un tel retour en arrière est une injure inacceptable à la « cause des femmes », comme disait Gisèle Halimi, à qui on n’aurait pas fait avaler ça, tiens !

Jean-Paul Brighelli

(1) Autre sociologue, algérien de passeport, militant de gauche, proche du PC, rédacteur de Oumma.fr, le site fondamentaliste qui m’aime, il a protesté contre le soutien à Charlie en 2011, après un premier attentat, et a renvoyé aux « racistes » la responsabilité des tueries de janvier : « Si l’attentat contre Charlie Hebdo est condamnable, il est hors de question cependant d’oublier le rôle qu’a joué cet hebdomadaire dans la constitution du climat islamophobe d’aujourd’hui » — voir ici.. Pour l’anecdote, Bouamama a été soupçonné d’appuyer le discours de Dieudonné.

Brûlons les voiles

Contrairement à une légende tenace, les féministes n’ont jamais brûlé leurs soutiens-gorge. Elles avaient bien prévu de le faire, en ce jour de septembre 1968, pour protester contre l’élection, qu’elles jugeaient quelque peu futile et sexiste, de Miss Monde, mais elles n’ont pas eu l’autorisation de faire un feu en plein New York : alors, elles se sont contentées de les mettre à la poubelle. Symboles de l’aliénation, de la contrainte, de l’enfermement. On peut imaginer que les suffragettes des années 1900 ont jeté de même leurs corsets, avant même que Mary Phelps Jacob invente la première paire de brassières en 1913. Mais Paul Poiret dès 1906 (ou est-ce Madeleine Vionnet ?) avait créé des robes à taille haute qui impliquaient la disparition de cet accessoire quelque peu contraignant. En tout cas, la Première Guerre mondiale en a sanctifié la disparition.
Tout ça pour dire…

Plusieurs amies d’un féminisme incontestable (pas les pétroleuses des chiennes de garde, non : de vraies féministes, qui attachent plus d’importance aux réalités qu’aux symboles, et ne répugnent pas, éventuellement, à s’offrir de la vraie lingerie de charme sans avoir l’impression d’être des femmes-objets) m’ont avoué partager un sentiment que j’éprouve pour ma part chaque jour : celui de ne plus supporter le moindre vêtement qui implique l’abaissement de la femme.
Le voile islamique, par exemple. Pas seulement la burka, ni le tchador, toutes ces horreurs inventées par des barbares pour contraindre les femmes à disparaître. Non, les simples voiles islamiques. « Une offense perpétuelle contre les femmes », me dit l’une d’entre elles. « Le symbole de l’abaissement concerté des femmes », me dit une autre. Et elles comprendraient fort bien que ‘on interdise ces symboles d’oppression non seulement dans les universités, non seulement à la Poste ou dans les hôpitaux, et dans les services publics en général, mais dans la rue. Parce que ce sont des exemples déplorables de soumission à une soi-disant autorité masculine qui évoque la barbarie et le Moyen-Age. Et rien d’autre.

Et ce n’est pas être un ayatollah de la laïcité (prodigieux oxymore, quand on y pense…) que de dire cela. C’est juste une façon de se rappeler que sur les écoles et les monuments français, il y a, avant tous les autres, un petit mot de trois syllabes qui s’écrit LI-BER-TE. Et que c’est un concept qui ne se négocie pas. Je sais bien que cela fait hurler les idiots utiles de l’islamisme radical, qu’ils sévissent sur Médiapart ou ailleurs. Mais il n’y a qu’une liberté — celle de 1793? celle de 1905. Et elle ne peut tolérer les symboles de l’esclavage.

Dans une ville comme Marseille (et dans pas mal d’autres : il faut habiter Paris, quartiers des ministères, pour croire que le voile est une offense anecdotique), ce sentiment d’horreur est permanent, parce que des voiles, on en voit partout. Chaque seconde. Comme si toutes les Musulmanes de cette ville avaient une fois pour toutes intégré le fait qu’elles sont inférieures, qu’elles sont impudiques, qu’elles ont quelque chose à cacher — leurs cheveux, en l’occurrence, symboles, paraît-il, d’une toison secrète que l’on n’exhibe pas : il faut être singulièrement taré pour voir dans ces « toisons moutonnant jusque sur l’encolure », comme dit le poète, un rappel des boulettes pubiennes, qui d’ailleurs, ces temps-ci, n’existent plus qu’à l’état de traces ou de tickets de métro.
Alors, oui, j’appelle solennellement les Musulmanes de France (la France, hé, les filles, vous savez, Liberté, Egalité, Sensualité) à mettre à la poubelle, sur la voie publique, toutes leurs chaînes. Brûlez les voiles ! Dépouillez-vous de ce harnachement imbécile.
Et ne venez pas me dire que c’est votre choix, comme dans cette lointaine émission d’Evelyne Thomas. Ce qui est systématique, ce qui est imposé, ne peut jamais être un choix — ou alors, au sens où l’esclave choisit ses chaînes. Inutile de vous expliquer ce qu’est l’aliénation, j’imagine. Vous êtes enfermées, cloîtrées là-dessous comme des esclaves médiévales. Attendez de voyager en Arabie Saoudite — à Rome, il faut faire comme les Romains, et à la Mecque comme les wahabbites. Mais ici ! Il fait déjà 25° dans la journée, et vous vous enfouissez sous des voiles ? Vous êtes cinglées.
Oui, brûlez vos voiles. Jetez-les. Faites-les disparaître. Proposez à vos hommes de les porter, pour changer — après tout, eux aussi ont des cheveux — et des barbes — qui pourraient évoquer des toisons pubiennes bouclées. Ce serait drôle qu’au nom d’une pseudo-pudeur, tous ces grands obsédés portent des voiles sur la tête. Ça les changerait des casquettes de base-ball.
Mais justement ils ne le font pas. Les voiles, c’est bon pour les nanas. Eux s’en vont tête libre.
Et c’est bien de liberté qu’il s’agit. La liberté d’être libre, et de ne pas s’engloutir sous des oripeaux funèbres. La liberté d’aller cheveux au vent — et de leur dire merde si jamais ils vous font une réflexion. Une femme vaut un homme, vous savez. Et si jamais une religion dit le contraire, eh bien, elle ment. Parce qu’au fond, ce n’est qu’une affaire de pouvoir. « Du côté de la barbe est la toute-puissance » — c’est ce que Molière fait dire à un triste imbécile cocu avant d’être marié. Et c’est bien tout ce qu’il(s) mérite(nt).

Jean-Paul Brighelli