Intersectionnalité et lutte des classes — des quoi ?

68893895_474215116693577_382905830611091456_nBien sûr, tout le monde connaît l’intersectionnalité, n’est-ce pas… Car tout le monde loue les travaux de Kimberlé Crenshaw, publiés en 1991 : une Noire opprimée l’est à la fois parce qu’elle est femme, et parce qu’elle est noire. Belle trouvaille. Un ghetto noir n’est pas un ghetto blanc. Harlem contre Detroit.

Si de surcroît notre Noire est lesbienne dominatrice, transgenre, handicapée, authentique descendante d’esclave et de culture musulmane — deux termes incompatibles, parce que les Musulmans étaient du côté des esclavagistes —, si elle n’a pas fait d’études mais des ménages, qu’elle est une ménagère de plus de cinquante ans, de surcroît féministe tendance Gouine rouge, et obèse, elle offre une grande variété d’intersections. Elle appartient à une multitude de communautés qui se croisent sans se mélanger complètement : une lesbienne blanche semble bien appartenir à l’un des groupes nommés ci-dessus, mais sa qualité de « blanche » la renvoie impitoyablement dans l’univers des esclavagistes-colonisateurs-exploiteurs. Toutefois, elles appartiennent à un même parti de gauche. Forcément : à droite, on ignore l’intersectionnalité, il en est même, « républicains » auto-proclamés, qui pensent que nous appartenons tous à la race humaine, sous-groupe citoyens français — et ça suffit comme ça.
Mais à gauche, ils savent mieux — ils sont même capables de s’intersectionnaliser entre eux, entre Gauche laïque et Gauche repentante pro-islamiste, comme l’ont amplement démontré les mésaventures de mon ami Henri Peña-Ruiz expliquant aux imbéciles de LFI la distinction entre raciste et islamophobe. Même les ministres de LREM n’y ont rien compris, mais on sait que dans leurs rangs, la culture se perd.
Peut-être pourrait-on proposer une grande intersection des crétins congénitaux, des imbéciles heureux et des connards de passage ?
Vaste programme…

À noter que l’intersectionnalisation a parfois des ratés, des couacs, des hésitations au cœur même de ses certitudes. Un vegan attaquera une boucherie traditionnelle, mais pas une boucherie halal — intersection des groupes dominés. Et les féministes les plus dures ne diront rien du statut d’esclave de la femme musulmane — intersection des solidarités. Elles ne condamneront même pas les 10 ou 12 000 excisions pratiquées chaque année en France — parce que les Noires, hein, sont assez dominées comme ça sans qu’on leur reproche de se faire couper contre leur gré leur petit bout de bonheur.

Et moi ? Blanc (assez bronzé, en ce moment, mais c’est un camouflage qui ne durera pas), mâle alpha et hétérosexuel — personne ne me forcera à utiliser « cisgenre », le mot à la mode pour dire que vous êtes conforme à votre bulletin de naissance. Enseignant — est-ce une qualité… Ce ne sont pas là des caractéristiques bien méritoires. Salauds d’ancêtres qui n’ont pas été esclaves, même pas juifs, et se sont mariés en endogamie, évitant de faire de moi un métis…
Ah oui : je suis Corse — et encore, à moitié. Mais c’est une qualité que je n’exhibe qu’à partir de 11 heures du soir, après des libations généreuses au Patrimonio du Clos de Bernardi, mon préféré — le seul à être commercialisé dans des bouteilles de type Alsace. En général, cela consiste à raconter des histoires drôles corses — un exploit, les insulaires ayant à peu près autant d’humour qu’un cul de casserole. Il y a bien (à Bastia surtout) des Juifs corses, mais je ne cache pas qu’ils partagent l’immense répertoire noir des Ashkénazes. Décidément, ma corsitude est un colifichet pour discussions mondaines.

Je ne m’intersectionnalise donc avec personne — sinon des créatures adéquates pour un temps nécessairement compté, homo animal triste post coitum sauf quand il s’endort. Psychologiquement parlant, un homme ne peut pas, paraît-il, s’intersectionnaliser avec une femme — qui vit depuis son enfance sous l’emprise des mâles, bla-bla-bla, et considère sans doute que tout rapport hétéro est un viol, comme affirmait Andrea Dworkin : « Le discours de la vérité masculine — la littérature, la science, la philosophie, la pornographie — appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. » (Intercourse, 1987).

Alors, dois-je ressentir comme une grave insuffisance le fait de ne m’intersectionnaliser avec personne ?

Cessons de rire.
Je m’intersectionnalise avec ceux qui, comme moi, gagnent leur pain à la sueur de leur plume, juste assez de pain pour changer de plume. J’appartiens au groupe global des exploités, des prolétaires sans capital — pléonasme. Des pauvres, ou en passe de l’être. Des classes moyennes dont le pain quotidien tend à se faire hebdomadaire.

Toutes ces intersectionnalisations à la mode servent surtout à faire oublier aux malheureux, auxquels l’appartenance à tel sous-groupe tient lieu d’identité et de poire pour la soif, qu’ils sont les pauvres, et que le seul combat qui vaille, c’est contre les riches. Mais les riches (qui eux ne s’intersectionnalisent qu’entre eux) contrôlent les médias qui invitent et mettent en valeur les représentantes hystériques de tel ou tel sous-féminisme, les « indigènes » qui prétendent se distinguer des Juifs et des Blancs, les homos de tout poil et de toute pratiques, les transgenres et les folles du désert. Offrant à chacun de ces segments mis en épingle leur quart d’heure de vedettariat, pour leur faire oublier le seul vrai combat, celui de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout.

La revendication de l’identité sert en fait de potion d’oubli. Cette pseudo-liberté d’être soi gomme la vérité de l’exploitation. Le communautarisme, et les circuits commerciaux qui lui sont rattachés, le rap, le halal, la culture djeune, le tronc de sainte Greta et toutes les dérivations de la colère, ne visent à rien d’autre qu’à vous faire croire que vous êtes vivants, sous une identité subterfuge, alors que vous n’êtes même plus conscients. Se revendiquer sodomite, c’est oublier qu’on se fait enculer, tous les jours, au figuré. Very profondly.

Il n’y a qu’une seule vraie colère : la quasi-misère, camouflée par ces appartenances intersectionnelles et par les colifichets de la dépendance, Smartphones achetés avec l’argent de l’allocation de rentrée scolaire, écrans plasma pour suivre les courses hésitantes des joueurs de foot, tablettes forcément indispensables pour dispenser de lire de vrais livres, fringues de marques et pompes cloutées de zyrcons.
Les Gilets-jaunes ont fait peur parce qu’ils ne paraissaient pas découpables en segments de consommation — jusqu’à ce qu’ils soient émiettés façon puzzle par une combinaison adroite du Temps et des lacrymos. Allez, vite, une Gay Pride, ça, c’est identifiable, contrôlable — intersectionnable. Manœuvre de diversion. À Paris, ils y croient. Mais dans le reste de la France ?
Guettez la prochaine colère — dès que les féministes se tairont, que les esclaves se tairont, que les bronzés se tairont, et uniront leurs colères contre le seul vrai ennemi, le seul irréductible — le fric.

Jean-Paul Brighelli

Céline Pina : deux ou trois choses qu’elle sait sur l’islamisme

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Spécialiste des collectivités locales, membre du PS durant de longues années, ex-conseillère régionale d’Île-de-France, suppléante d’un député PS, rien ne donnait à penser que Céline Pina, petit soldat du socialisme au pouvoir, ruerait dans les brancards. C’est pourtant ce qu’elle a osé, en 2015, dénonçant le « Salon de la femme musulmane » qui se tenait à Pontoise. Que n’avait-elle pas fait là ! Briser l’omertà, quel sacrilège ! Vilipendée, exclue, poursuivie à l’occasion par les islamistes qui savent reconnaître leurs ennemis, toujours vaillante, elle a publié un premier livre en 2016, Silence coupable, et en prépare actuellement un second. Cette femme courageuse, pour laquelle j’ai une vraie admiration, a bien voulu répondre à mes questions.

JPB. Alors, Céline Pina, toujours islamophobe, paraît-il ? Puisque c’est ainsi que vous qualifie le CCIF…

CP. L’islamophobie est une escroquerie intellectuelle qui vise à rétablir la notion de blasphème en interdisant toute critique de l’Islam. Dans les faits, si le CCIF accuse notre société, comme les individus qu’il cible, d’être islamophobe, c’est que cette institution, relais de l’idéologie des frères musulmans, ne supporte ni la liberté d’opinion, ni la liberté d’expression, encore moins celle de conscience. A cela s’ajoute le refus que la femme soit l’égale de l’homme, la culture du ressentiment, la volonté séparatiste et le refus d’intégration.
En faisant passer les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité que défendent les républicains laïques pour un rejet des musulmans, ce sont les islamistes qui les stigmatisent en tentant de les enfermer dans un communautarisme qui ne leur permet pas de trouver leur place au sein de notre société et qui les enferment dans une vision obscurantiste, impérialiste et intégriste de leur religion. En attendant, en accrochant cette étiquette « islamophobe » au dos de ceux qui défendent les idéaux universels le CCIF avertit les intellectuels courageux : défendre la liberté se fera à leurs risques et périls car ils seront désignés comme des cibles par les petits soldats de l’islam politique, seront fragilisés dans leur milieu professionnel, attaqués dans le cadre du jihad judiciaire et ne seront ni défendus ni protégés par leur gouvernement.

JPB. Pendant 25 ans, vous avez été un bon petit soldat du PS. Quelle mouche vous a piquée en 2015 ? Quelle idée de dénoncer le sort réservé aux femmes par l’Islam, à l’occasion du Salon de la femme musulmane à Pontoise ? Et de stigmatiser le « silence assourdissant » du député Dominique Lefebvre, dont vous étiez suppléante ?

CP. J’étais déjà choquée à l’époque par la médiocrité du milieu politique dans lequel j’évoluais mais aussi par une réelle absence de contrôle des actes des collectivités locales alors que l’argent public qu’elles investissent est conséquent. En 2014, au moment du renouvellement municipal, tous les élus de l’agglomération où j’habitais ont reçu une lettre de la directrice des Finances de la principale ville du regroupement qui dénonçait nombre d’atteintes aux marchés publics. Que ces accusations aient été fondées ou non, nous ne le saurons jamais. Ce qui m’a choquée alors, c’est l’omertà totale qui en a résulté et le réflexe corporatif qui a eu lieu. Un réflexe d’autant plus fort que certains employés de l’agglomération étaient aussi époux ou parents des élus qui siégeaient. Un népotisme qui ne paraissait déranger personne. Or ce même népotisme est combattu au Parlement, alors que les députés ne gèrent pas les budgets conséquents à disposition des élus de grandes villes ou de grosses agglomérations. Là où l’argent public est présent en quantité, le contrôle de l’Etat est indigent. Cette situation favorise la corruption et le soupçon. Le courrier de cette fonctionnaire et le refus de regarder en face les conséquences du manque de contrôle en matière de corruption au sein d’un parti qui n’avait que la morale à la bouche m’avaient déjà découragée.
Ajoutez à cela le clientélisme qui fermait les yeux des élus sur la montée de l’idéologie islamiste, la haine du Blanc et de l’Occident qui se répandait dans les quartiers, la réalité de l’antisémitisme et les atteintes portées à l’égalité femmes-hommes et vous comprendrez que lorsque j’ai appris la tenue de ce salon, que j’ai écouté les discours des prédicateurs invités qui justifiaient pêle-mêle le viol des femmes non voilées, appelaient à la haine des juifs et expliquaient à des enfants que s’ils écoutaient de la musique ils allaient se transformer en porcs ou en singes, j’ai jugé qu’il était de mon devoir d’élue d’intervenir. Le fait que les autres grands élus du territoire et notamment le député de l’époque, Dominique Lefebvre, aient choisi de se taire parce qu’ils pensaient que cela leur assurerait le vote musulman sur lequel ils avaient bâti une grande partie de leur stratégie électorale me paraissait relever d’une double trahison. D’abord à leurs devoirs d’élus qui impliquent que l’on fasse passer la défense de ce qui fonde notre contrat social et nous fait exister en tant que société constituée avant la défense de son mandat et des avantages personnels que l’on en retire. Aux Français de confession musulmane ensuite, dont une partie notable n’a aucune sympathie envers les islamistes et aspire aussi à l’émancipation et à l’égalité.

JPB. Avez-vous eu conscience, à l’époque, que vous entamiez une procédure de divorce avec votre ancienne famille politique ?

CP. Oui. Mais il y avait eu Charlie et le retour de l’assassinat politique. Combattre cette violence me semblait plus essentiel que donner des gages de loyauté à des personnes sans envergure ni conscience. Ces passages à l’acte étaient liés au développement d’une idéologie parfaitement identifiable, dont les plus habiles propagateurs étaient les Frères musulmans, et dont la propagande était relayée par des organisations qui avaient pignon sur rue (UOIF,CCIF…). Or au PS, faire le lien entre imprégnation de l’idéologie islamiste, retour de la violence terroriste, mais aussi montée de l’antisémitisme et fragilisation des droits des femmes vous valait déjà des procès en racisme et fascisme. Pourtant les effets de ce travail de radicalisation se voyaient au quotidien dans le voilement des femmes et des fillettes, dans le départ des Français de confession juive de nombre d’écoles et de certaines villes ou quartiers, dans la recrudescence des revendications communautaires. Or sur tous ces sujets, mon parti d’alors témoignait d’un aveuglement qui à un moment ne relève plus naïveté, mais de la complicité. Et je ne voyais pas la position d’élu comme une sinécure où l’on n’a rien d’autre à défendre que son poste, tout en faisant croire aux citoyens que l’on est porté par des convictions et un réel désir de servir son pays. Pour moi cette position était de celle qui obligent. Sur les conséquences de ce choix, j’étais sans illusion : en étant la seule à dénoncer cette atteinte aux principes et idéaux qui fondent pourtant notre contrat social, je mettais d’autant plus en relief l’absence de courage et de capacité à défendre ce que nous sommes en tant que peuple de celui qui était alors le député du territoire. Dominique Lefebvre. L’ayant fait au nom du devoir et sans avoir d’alliés, je savais que je serais attaquée par l’appareil, ne serais défendue officiellement par aucun des grands élus qui pèsent et perdrais toute chance d’investiture pour les élections. C’était la fin de ma carrière politique. J’ai juste estimé que cette cause valait de lancer mon chant du cygne.

JPB. À cette époque, Rachid Temal, aujourd’hui sénateur PS, vous menace d’expulsion, on vous accuse de faire le jeu du FN — et de fait, ce sont surtout des organes de presse réputés « de droite » qui vous accueillent désormais. Comment vit-on une exclusion alors même que l’on sait que l’on a raison ?

CP. Cela peut mettre très en colère et c’est souvent un des buts. Quand on se sent victime d’une injustice, on peut perdre son calme et le sens de la mesure et se tirer soi-même des balles dans le pied. En vous mettant en accusation d’être devenu ce que vous combattiez, on tente de vous décrédibiliser totalement. C’est déjà violent en soi. Mais surtout ce qui m’a choquée c’est que des personnes comme Rachid Temal ou Dominique Lefebvre ne pouvaient que se douter qu’en m’attaquant aussi violemment après le massacre de Charlie, cela pouvait me mettre en danger. Cela ne les a pas arrêtés une seconde. Or comment faire confiance à des personnes, dont la première des fonctions est de protéger leurs concitoyens, quand confrontés à une parole courageuse et indépendante mais qui les contrarient, ils ne songent qu’à la faire taire sans autre considération que leur propre intérêt. Cette inhumanité souvent présentée comme une force en politique est consternante. Malheureusement elle faisait partie de la logique de l’appareil et plus jeune, l’on peut malheureusement y succomber.
La presse dite de gauche, elle, n’existe plus. On a certes une presse dominée par l’idéologie islamo-gauchiste, mais la qualifier de « presse de gauche » est une insulte à la gauche, historiquement émancipatrice, soucieuse de justice sociale et défendant l’égalité des droits. D’ailleurs cette presse-là est en train de connaître le destin du PS : lui n’a plus d’électeurs, elle, plus guère de lectorat. Ses titres sont portés à bout de bras par des hommes d’affaires dont il faudrait un jour interroger les motivations et les alliances. En effet, conserver ces titres n’a plus guère d’autres intérêts qu’investir le champ de la représentation. Le Monde, Libération, L’Obs vivent de leur réputation et de leur image. Ils restent des références pour ce qu’ils ont été, même si ce qu’ils sont devenus trahit leur histoire. Ils ont encore le pouvoir d’être crédités de « dire » le réel. Les conserver permet d’imposer dans le débat des thèmes que rejettent les Français et de garder le pouvoir de dire le licite et l’illicite, de faire des réputations, de lancer des leaders d’opinions. Cela ne fait que creuser la fracture française et ajoute au désarroi de la majorité des français qui ont le sentiment que leurs élites vivent dans un autre monde. Cela explique aussi le fait que les journalistes ont réussi à décrocher une triste palme : ils sont aussi déconsidérés que les hommes et femmes politiques. Je pense que le temps finira par rendre justice à cette triste presse. Mais j’avoue m’en désintéresser totalement aujourd’hui.

JPB. De fait, pensez-vous que l’axe droite / gauche est encore fonctionnel en France ? Ne pensez-vous pas que l’opposition, désormais, est entre une oligarchie qui est indifféremment de droite et de gauche (et dont Macron est le symbole évident) et un peuple dont on n’entend plus la parole — sauf quand il descend dans la rue ?

CP. Il y a effectivement un vrai problème de représentation car aujourd’hui la majorité de la population ne s’exprime plus, qu’elle arrête de voter ou qu’elle vote blanc, faute d’offre politique qui la représente. Le peuple s’est mis en retrait et ce qui est de plus en plus mis en scène c’est une opposition entre l’oligarchie et la populace, pas le peuple. Les vrais gilets jaunes étaient des travailleurs qui ne voulaient pas casser mais voulaient être vus et entendus par le pouvoir. Dans la mise en scène oligarchie contre populace, le peuple est encore une fois évacué. Le pas de deux est parfait. La peur de l’agglomération black-bloks-islamistes-extrême-droite soude l’électorat de Macron qui craint pour ses avantages et sa position et le fait payer à coup de mépris social et d’indifférence à cette France périphérique dont parle si bien Christophe Guilluy. Cela crée un désespoir social qui fait que la perspective d’une accession au pouvoir de l’extrême-droite se profile de plus en plus. Et nous en arrivons à cette sordide équation alors même que le peuple français est profondément laïque, républicain et démocrate et ne veut ni de cette oligarchie sans vision ni consistance, ni de l’extrême-droite. C’est à pleurer.

JPB. Nombre de mes étudiantes maghrébines témoignent qu’il y a moins de femmes voilées à Alger qu’à Marseille. Mais certaines se voilent à la sortie des cours pour éviter les problèmes dans leurs cités des Quartiers Nord. Y aurait-il en France une stratégie de la terreur dont les femmes — encore une fois — sont les premières victimes, et les premiers vecteurs ?

CP. On n’en est pas encore à la stratégie de la terreur, mais bien à celle de l’intimidation et de la pression morale et sociale. La stratégie séparatiste que met en œuvre l’islam politique vise à entraîner une partie de la population à faire sécession afin de rendre impossible toute intégration. En imposant le voile, un marqueur identitaire sexiste, comme définition de la femme musulmane authentique, on met en scène un islam incompatible avec cette valeur universelle qu’est l’égalité en droit au-delà du sexe, de la race, de la religion ou de son absence. Cela nourrit un rejet légitime. Aucune société ainsi attaquée dans ses lois et ses mœurs ne se laisse faire sans réagir et on devrait noter sur ce point l’excellente tenue de nos compatriotes alors même que leur ras-le-bol est important et statistiquement mesuré. De l’autre côté, cela entraîne l’enfermement et l’isolement : ne pas mettre le voile dans certains environnements, avant même de vous mettre en danger ou de vous valoir des représailles physiques équivaut à vivre en exil. C’est trahir sa communauté, sa religion, son clan, sa famille. C’est s’exclure sans autre espoir de retour que la soumission. La rupture est tellement violente qu’elle devient impossible.
D’autant plus impossible que ceux qui sont censés être les repères et les incarnations de l’émancipation et de l’égalité, le Président et son gouvernement (l’actuel comme les précédents), ne les connaissent pas, ne les défendent pas, ne les font même plus respecter. Entre des islamistes déterminés qui utilisent tous les moyens de pression et qui mettent en scène leur puissance, un gouvernement français qui s’excuse presque d’être laïque et dont le Président dit que son pays n’a pas de culture et enfin des décideurs qui sont en train de favoriser la main-mise des frères musulmans sur l’Islam en France, si vous étiez une jeune femme issue d’une famille sous influence islamiste, vous n’auriez aucun intérêt à enlever votre voile : vous seriez chassé d’une communauté dans laquelle se reconnaissent tous vos proches pour aller vers une communauté nationale qui ne reconnaîtra pas votre courage et vos efforts car elle ne semble avoir plus ni contour ni définition, même pour les gens qui l’incarnent.

JPB. L’Observatoire de la laïcité, de l’inénarrable Jean-Louis Bianco — qui lui aussi vient du PS —, ne cesse de temporiser et de plaider pour une laïcité à géométrie variable. J’ai moi-même expliqué que l’adjonction d’un qualificatif au mot « laïcité » le réduit automatiquement. À terme, quelles seront les conséquences de ce type de compromission ?

CP. Les conséquences, nous les vivons au quotidien : la France est considérée comme faible tout en étant symboliquement une prise de choix. Les islamistes mettent la pression pour imposer leurs codes culturels dans l’espace visible et celui qui montre le plus leur domination est le voilement des femmes. Avec l’Observatoire de la Laïcité, les islamistes ont des alliés objectifs qui ont réduit l’idéal laïque, idéal autant politique que juridique, à la seule loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, une loi dont ils ne font même pas respecter tous les articles. Les conséquences de cette compromission nous les vivons déjà : c’est ainsi que les accompagnatrices de sorties scolaires peuvent être voilées, donc arborer un signe sexiste et inégalitaire, contraire à nos principes, dans un cadre scolaire censé être protecteur pour de jeunes esprits en formation. On attend avec impatience l’accompagnateur ou l’accompagnatrice qui portera un tee-shirt clamant « vivre l’apartheid ». Après tout, si on autorise les signes sexistes, pourquoi refuser les signes racistes ? Je crains donc que notre faiblesse nous amène, au nom de la tolérance, à autoriser la multiplication des discriminations et de la violence qui les accompagnent. Savez-vous pourquoi le politiquement correct est si important dans les sociétés multiculturalistes, où il n’y pas de communautés nationales mais une juxtaposition de communautés ethniques et religieuse ? Parce que comme elles se haïssent et sont en concurrence, une parole malheureuse peut vite entraîner des drames. Derrière le discours sur le respect, c’est la réalité du mépris racial et ethnique que vivent ces sociétés, non la disparition de ce préjugé.

JPB. Nous avons signé tous deux en avril 2018 le Manifeste contre un nouvel antisémitisme, qui disait clairement que c’est moins dans les rangs de l’ultra-droite que parmi la jeunesse musulmane radicalisée que l’on trouve aujourd’hui les racistes anti-juifs. Les attentats anti-juifs se sont multipliés ces dernières années. Et pourtant, on entend peu de protestations — sinon au rituel dîner du CRIF, chaque année. Un autre « silence assourdissant » ?
CP. En France, il y a une ligne qui va d’Alain de Benoist et Soral jusqu’à Dieudonné, Houria Bouteldja, Alain Gresh, le CCIF et toute la clique des islamistes, et qui fait la jonction entre l’extrême-droite antisémite et l’extrême-gauche «antisioniste» (posture qui comme le racialisme permet d’être antisémite décomplexé sans avoir à l’assumer). Les uns étant les idiots utiles de l’autre et s’exploitant mutuellement.
Du coup, chez nous, plus le projet de contre-société portés par les racistes « post-coloniaux » et les islamistes défait le monde commun et abime nos institutions, plus l’extrême-droite fascisante apparaît comme un recours possible lors des élections. Suivant l’idée que rien ne vaut des méchants extrémistes pour en éradiquer d’autres, c’est dans toute l’Europe que les suprémacistes blancs gagnent des parts de marchés électoraux. Pendant ce temps, à coup de « mais en même temps », de « padamalgame », de refus d’agir et de réagir aux atteintes portées à notre contrat social, les partis traditionnels ou récemment créés comme En Marche apparaissent comme inutiles et incapables. En tout cas ils ne sont pas considérés comme capable d’éviter l’orage qui gronde et risque d’emporter ces valeurs humanistes et égalitaires qui ont construit nos démocraties.
Aujourd’hui un chiffre est révélateur de ce qui se passe en France : les juifs représentent moins de 1% de la population mais subissent quasiment la moitié des agressions à caractère raciste. Et ce n’est pas un hasard. Culturellement et cultuellement, dans certaines familles de pensée et dans nombre de familles musulmanes, cette haine est semée et entretenue, elle fait partie de l’éducation, de la construction d’un rapport au monde, elle est intégrée au devoir religieux.
Qu’après la shoah, on puisse voir revenir les mêmes idées qui ont fait 6 millions de mort dans les camps sans que cela ne suscite rien d’autre qu’une compassion rituelle et une émotion superficielle me rend malade. Il y a une preuve patente de cet état de chose: alors que le fait est connu et reconnu, l’Education nationale ne fait rien pour que les élèves juifs, chassés de l’école publique dans certains territoires, y retrouvent toute leur place. On s’est également rendu compte qu’en France, il existait une alya interne. Autrement dit que sous les menaces et les persécutions, les Français de confession juive quittaient certaines villes et certains territoires car leur sécurité n’y était plus assurée. Cela eût dû nous faire réagir. Et en premier lieu notre gouvernement. Eh bien l’information n’a déclenché aucune action concrète. Les autorités françaises ont abandonné ce combat sans même avoir essayé de le mener. Résultat le phénomène continue à empirer. Ainsi nombre d’enseignants dans certaines zones reculent à l’idée d’évoquer la Shoah dans les collèges et la haine d’Israël comme la falsification historique sur le conflit israélo-palestinien atteint des sommets. La France connait le triste privilège de voir s’installer sur son sol et dans certains médias une propagande destinée à assimiler les juifs à des nazis, en mettant en avant un génocide palestinien qui n’existe pas. Et nul ne réagit au plus haut sommet de l’Etat.
L’humanité n’a même pas l’air d’apprendre de ses crimes. « Plus jamais ça » a-t-on dit, pensé, écrit après les crimes des nazis. Franchement, qui aujourd’hui y croit encore?

Propos recueillis par Jean-Paul Brighelli

Curiosa

imagesAlignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des curiosa.
Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantin, les Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère, illustré ici par un tableau de Jean-Louis Forain représentant Marie de Régnier en 1907.Trois-Filles-de-leur-mere portrait Jean-Louis Forain 1907

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?
Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.
Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.51c0dw6+iOL._SX352_BO1,204,203,200_Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.Léon-François ComerreIl pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement Louise de Hérédia après avoir aimé Marie, ou tout en aimant Marie : la littérature et les littérateurs passent leur temps à se copier, s’inspirer, s’inter-pénétrer.
De sorte qu’il les fera poser l’une et l’autre en des combinaisons que la décence rigoureuse qui règne toujours dans mes propos m’empêche de décrire, mais dont le générique final donne une idée.Montage-Marie-de-Regnier-nue

C’est en résumé un joli film, maîtrisé, fort bien joué, où passe habilement l’essentiel d’une époque. Quelques feuilles d’érable préludent à une exposition japonisante bien dans le goût du temps, et la manière dont Marie affuble Pierre de son corset, comme jadis Omphale fit enfiler ses robes à Hercule, nous fait presque regretter l’invention du soutien-gorge.
Quelques personnages secondaires, amants parallèles d’une femme qui ne les compta plus jusqu’à sa mort à 87 ans (ainsi Jean de Tinan, l’un des multiples nègres du Willy de Colette, récemment évoqué ici, et qui carburait au cocktail éther / curaçao) sont bien typés. Lou Jeunet a tiré le meilleur d’un budget étroit, et elle a l’art de raconter toute une époque avec une robe froufroutante ou un papier peint défraichi. Un film prometteur — quoi qu’en dise la presse, qui fait la fine bouche devant ce film précieux sur une femme exemplaire, évidemment moins pincée du cul que les chiennes de garde actuelles, mais autrement exemplaire de ce que peut être une femme quand elle a vraiment du talent — peut-être même du génie.
Car celles qui n’ont ni talent ni génie, pourquoi nous en soucierions-nous — tant il est évident que la parité est le refuge des imbéciles…

Jean-Paul Brighelli

PS. Si vous voulez en connaître un peu plus sur Pierre Louÿs, lisez ses œuvres — et en parallèle l’un ou l’autre des livres que Jean-Paul Goujon, spécialiste exclusif de l’un des plus secrets des écrivains en vue, lui a consacrés. Louÿs a mal fini — paralysé, aveugle : le photographe qui ne peut plus voir, quelle fable exemplaire et abominable…du coté de mon vice

Callipyge

Hélène Bidard conseiller de Paris PCFLes féministes folles ont encore frappé : une publicité Aubade, accrochée à la façade des Galeries Lafayette à Paris, les défrise souverainement. « Un trop beau cul ! » hurlent-elles en substance. « Pas assez celluliteux ! Pas assez gras ! Pas assez réaliste ! »
« Sans compter que le modèle n’a pas de tête ! Les femmes ont-elles vocation à être décapitées ? Ne serons-nous jamais que des fesses sans cervelle ? Sortons tout de suite de trois mille ans de dictature machiste ! »
Etc.
D’ailleurs, peu de temps auparavant, une autre publicité pour un produit anti-cellulite avait également provoqué leur ire. « Marketing sexiste pour les Nuls ! La cellulite est un droit ! Cellulite ? #Me too ! Et tu n’as pas à me dicter ton standard de beauté, sale mâle blanc colonialiste… »
Etc. (bis).

Reprenons.

Et d’abord, une p’tite chanson :

« Dans l’alphabet du corps, le Q est la consonne
Qui m’occupe toujours particulièrement,
Et même si tu te paies des yeux de diamant
Mes yeux lâchent tes yeux pour lécher ta consonne… »

C’est de Nougaro et ça s’intitule finement « le K du Q ». Ça se trouve dans ce très bel album, Plume d’ange, très free jazz — et ça date de 1977. On était alors libre d’écrire et de chanter ce que l’on voulait. Et aucune femme ne se trouvait offensée par les délires des poètes. Ni Nougaro, ni Brassens, qui dans « Vénus Callipyge » osait chanter :
« C’est le duc de Bordeaux qui s’en va, tête basse
Car il ressemble au mien comme deux gouttes d’eau
S’il ressemblait au vôtre, on dirait, quand il passe
« C’est un joli garçon que le duc de Bordeaux ! » »
Mais ça, c’était en 1964. La censure gaulliste sévissait si fort que Jean-Jacques Pauvert ou Régine Deforges éditaient des livres immédiatement interdits. De la Libération à 1975, près de 3000 films ont été censurés, tout ou partie. Pour certains, on a même détruit les négatifs par décision de justice : Torquemada pas mort !

Nous protestions, mais nous n’avions rien vu. Il nous restait à affronter les pétroleuses modernes.
Les c***, ça ose tout, c’est aussi à ça qu’on les reconnaît. Les c**nes aussi.
Et les incultes itou.

Parce qu’en définitive, c’est un problème de culture.

On a guillotiné Olympe de Gouges non parce qu’elle avait écrit les Droits de la femme et de la citoyenne (une façon de faire du communautarisme déjà à l’époque), mais parce qu’elle était mauvaise latiniste. Elle ignorait qu’en latin, « homo », qui a donné « homme », signifie « l’être humain ». Pas le mâle — le « vir » abonné à la virilité et aux poils sur le torse. Les Droits de l’homme incluaient les femmes. Faute de traduction ? La bascule à Charlot !

Ils étaient vifs, en 1793.

Le cul, c’est toute une culture. Mais comment le faire comprendre à ces hilotes ? Elles en sont à croire que les fesses d’Aubade sont authentiques — on aurait dû leur expliquer que de la même manière que la pipe de Magritte n’est pas une pipe, le cul d’Aubade n’est pas un cul, mais une image. Juste une image. Une quintessence.
Alors, les revendications de fesses celluliteuses…

Au commencement était le cul des déesses.Vénus callipyge NaplesEt des dieux, face250px-Hermes_di_Prassitele,_at_Olimpia,_frontet pile.Back_Hermes_bearing_Dionysos_Olympia

Qu’elles soient nues ou à peine dissimulées sous un voile qui sous prétexte de pudeur en accroît encore le potentiel admirable… C’est le sculpteur Jean Thierry qui au début du XVIIIe a rajouté une broderie de marbre sur les fesses de la Vénus Farnèse copiée par François Barois — et ce voile de marbre a mis une touche d’obscénité sur le galbe de la Perfection.800px-Callipygian_Venus_Barois_Louvre_MR1999

Il n’y a pas que les culs féminins qui soient divinisés par l’art. Rodin a sculpté l’Homme qui marche — nu et décapité. La Force comme d’autres étaient la Grâce.1560_e1bca3a50f848c1Les Grecs modelaient autant de fesses d’hommes — forcément, ils n’avaient pas la fesse platonique — que de femmes. D’hommes de tous les âges, fesses de jeunes hommes ou de quadragénaires Ebranleurs du sol…Grecia-Atenas-Museo-Arqueologico-Nacional-Zeus-Poseidon-Completo-TraseraOu androgynes plus beaux encore que des femmes.
1280px-Borghese_Hermaphroditus_Louvre_Ma231

Quant à la revendication celluliteuse… Ma foi, Rubens il y a cinq siècles a déjà réglé le problème1200px-The_Three_Graces,_by_Peter_Paul_Rubens,_from_Prado_in_Google_Earth— mais franchement, c’était donner aux Grâces un caractère humain, trop humain. Canova a mieux cerné la question.2006AT7725_three_graces_new

La fesse doit être admirable, ou n’être pas. Fesse de divinité, comme la Vénus au miroir de Vélasquez — le sommet de la fesse. Le sommet de l’art.1280px-RokebyVenusBien sûr que ce n’étaient pas — pas plus au Ve siècle qu’au XVIIe ou aujourd’hui au fronton des Grands magasins — des fesses réelles. Mais des rêves de fesses, une sublimation du désir mis entre deux parenthèses sublimes.
Cela ne nous empêche pas, nous autres hommes réels, d’aimer vos fesses dans la réalité, quelles qu’aient été leurs vicissitudes… « La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps »… Nous vous aimons réelles, mais nous adorons les culs des déesses — parce que nous adorons l’art, et que nous savons qu’il n’est pas la vie, mais la correction d’icelle.

Jean-Paul Brighelli

Libérons-nous du féminisme !

Levet-135x215Après avoir travaillé sur Balzac (le Cousin Pons — le dernier roman, l’un des plus beaux), je vais, en ce début novembre, étudier trois pièces de Marivaux — la Double inconstance, la Fausse suivante et la Dispute. J’ai passé une bonne partie de mon été à les analyser, j’en ai tiré une centaine de pages de notes, bref, tout était prêt, quand j’ai lu le dernier brûlot anti-féministe de Bérénice Levet.

Elle y cite un mot de Barbey d’Aurevilly qui m’avait échappé : « Je demande que Marivaux soit interdit à tous les théâtres. Une société fondée sur le suffrage universel ne peut rien comprendre à Marivaux. »
Ni à Laclos, serait-on tenté d’ajouter. Ni à Racine. Ni à Molière, qui dans les Femmes savantes, assaisonnait à la sauce ridicule les prétentions langagières d’Armande et de Philaminte — que cite aussi Bérénice Levet. On se souvient que nos pédantes avaient elles aussi l’intention de faire dans la langue des « remuements », car elles ont pris « une haine mortelle » pour « un nombre de mots », contre lesquels elles préparent « de mortelles sentences ».
Je me demande quelle professeure, comme disent et écrivent ces imbéciles, oserait encore faire étudier une telle pièce à ses élèves — et elles sont près de 90% parmi les enseignants de Lettres. Tout comme le Nouveau Magazine Littéraire prétend réformer la littérature en traquant toutes celles qui ne sont pas conformes au nouveau canon féministe. Après la tentation de Trissotin, voici venus les temps de Trissotine.

C’est typique. De tous temps, les nouveaux convertis ont été plus jusqu’auboutistes que les anciens croyants. Torquemada, Laval, Raphaël Glücksman et les nouvelles musulmanes couvertes des pieds à la tête. Tant de gens qui donnent raison à Orwell (avec la novlanque) ou Klemperer (avec la Lingua Tertii Imperii) portent témoignage d’un fait imparable : la bêtise, parvenue à un certain point, peut tout ce qu’elle croit pouvoir, comme disait à peu près le Cardinal de Retz. C’est ainsi que les féministes enragées qui à la fac des Lettres d’ax-en-Provence font cours sur Simone de Beauvoir, ont prévenu qu’elles mettraient zéro à toute personne qui n’écrirait pas »écrivaine », ou « autrice » — des mots que Beauvoir, femme intelligente s’il en fut, leur aurait crachés à la gueule. « Oui, mais justement, argumentent-elles, Silone n’est pas allée jusqu’au bout. » Eh bien en allant au bout, ma cocote, on tombe. On tombe par exemple sur Bérénice Levet, qui ne s’en laisse pas conter.

Retour à Marivaux. Rien de plus terrible que ces comédies plaisantes. Prenez la Fausse suivante par exemple. Un homme y est dupé par une femme déguisée en homme — qui inspire d’ailleurs de tendres sentiments à une comtesse fort désireuse de sortir du célibat. Ou la Dispute : « Les deux sexes n’ont rien à se reprocher, vices et vertus, tout est égal entr’eux. » Ou la Double inconstance : pour le « service du Prince, une femme, Flaminia, se charge de briser l’amour existant entre Silvia et Arlequin — « l’histoire élégante d’un crime », dit Anouilh qui a tourné suavement autour de la pièce dans la Répétition.
Le XVIIIe siècle usait de la galanterie comme pierre de touche de la qualité : c’était un jeu de pouvoir, où personne n’était donné gagnant a priori — et je doute que Marivaux se soit cru plus savant qu’Emilie du Châtelet. Ce qui les intéressait, c’était la nature humaine, et la façon dont la question d’argent forçait à simuler les sentiments.
Et le marivaudage était cette élégance d’expression qui cherche à séduire en tournant autour du mot — le meilleur moyen de casser le pot.
Une élégance qui n’est plus de saison, explique avec une ironie glacée Bérénice Levet — qui en veut visiblement à toutes ces pouffiasses de l’obliger à parler contre les femmes pour dénoncer la façon dont quelques lesbiennes frustrées se sont annexé le féminisme, et décidé que la prochaine croisade — puisque la chute du Mur ne laissait plus grand chose à espérer dans le champ strictement politique — serait l’ablation de nos couilles.
Le livre regorge d’anecdotes significatives et positivement sidérantes — mais ma préférée est l’extension du domaine de la lutte contre le manspreading.
J’ai appris un mot — et comme Monsieur Jourdain avec la prose, je pratiquais le manspreading et je ne le savais pas ! Un vocable, explique Bérénice Levet, forgé « pour désigner et incriminer l’habitude des hommes de s’asseoir jambes écartées. »
Galéjade ? Même pas. « Depuis juin 2017, après New York, Tokyo, Seattle, Philadelphie, Madrid en signale l’interdiction par un pictogramme [forcément, les mecs ne savent pas lire, il leur fait des dessins] montrant un homme les cuisses écartées barré d’une croix rouge ».
« Osez le féminisme ! », cette association qui regroupe toutes celles que nous pendrons à la prochaine révolution, a traduit manspreading par « syndrome des couilles de cristal ». Et observe nos hommes politiques. Chance pour eux, « Macron et son premier ministre ont les jambes soigneusement repliées l’une sur l’autre ou sagement serrées » — sans qu’on puisse incriminer, je pense, l’habitude de porter la jupe. « L’ami des femmes se signale à ces petits indices ! »
Ainsi se gagne une élection, mes amis. Désormais, en public, tenez-vous dans une attitude non offensante — et apprenez à vos chiens à s’asseoir sur leur séant, et non sur le côté, ce que font tous ceux qui ont peur de se coincer les roubignolles. Question de taille, sans doute.

Jean-Paul Brighelli

Jacques Audiard, les Frères Sisters et la question du « genre »

imagesJe ne voulais pas parler des Frères Sisters, Même si les dithyrambes qui accompagnent ce demi-navet depuis sa sortie m’ont un peu agacé, je n’allais pas lui jeter la pierre — le chef-opérateur connaît son boulot, la direction d’acteurs est impeccable (mais enfin, c’est la moindre des choses, on n’est pas dans le cinéma de Chantal Ackerman — ah, my god, Jeanne Dielman ! —ni dans celui de Marguerite Duras — ah, my dog, India Song !), et les revolvers utilisés ici sont bien des Colt Walker certifiés d’origine, conformes à l’époque, bravo à l’accessoiriste. Mais tout ça ne suffit pas à faire un film. Enfin, un film, oui — pas un western.
J’avais donc été très étonné que Sébastien Mounier, dans Causeur, s’extasiât devant ce méli-mélo de figures de style (comme dit Manohla Dargis dans le New York Times, « For much of the movie, Mr Audiard instead seems content to play with the genre tropes »), mais rassuré quand Alain Nueil, dans le même Causeur (ah, cultivons la différence, la dissonance, la discordance !) avait qualifié les Frères Sisters (un tel titre, faut-il pleurer, faut-il en rire ?) d’« œuvre régressive ».
Et de noter que « la question qui vient à l’esprit est : où est la femme ? Car il y en a toujours une dans les westerns classiques, soutien et récompense du héros, comme Grace Kelly pour Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. La réponse à ces deux interrogations est la même, elle survient à la fin du film et elle est très déconcertante. À mon humble avis, elle classe le film d’Audiard parmi ces néo-westerns qui ont la couleur et l’odeur des vrais, mais à qui il manque pourtant l’essentiel. »
Résumons : deux tueurs, commandités par un mystérieux « Commodore » (un homme de mer dans l’Oregon, ça fait toujours rire) pourchassent un inventeur de pépites, et chemin faisant, boivent (beaucoup), flinguent une lesbienne, décident finalement d’aller tuer leur patron — mais, quelle dérision, il est mort avant leur arrivée —, et finissent par rentrer chez leur mère où ils s’endorment comme des bébés. Chemin faisant, l’un des deux (Joaquin Phoenix, toujours magnifique) a perdu le bras avec lequel il a jadis tué son père. Sonnez, trompettes du symbolisme !
Notez que je n’ai rien contre l’insertion délicate de la vulgate freudienne dans le western. Ford en a joué avec beaucoup de bonheur dans la Rivière rouge (ah, cette scène mythique où Montgomery Clift et John Ireland mesurent et caressent leurs colts !) et Edward Dmytryck a filigrané l’Homme aux colts d’or d’un thème parallèle d’homosexualité latente. On n’avait pas besoin de Brodeback Mountain. Il suffit d’avoir un grand réalisateur — même pendant la période où sévissait le Code Hays.
Et puis un second article du New York Times (sous la plume de Thomas Chatterton Williams cette fois) m’a fait comprendre pourquoi on disait tant de bien de ce film raté. C’est qu’Audiard y liquide la question du Père (non pas le sien, mais celui qui incarne mythiquement la société mâle), au nom de la parité — si !

À la Mostra de Venise, l’auteur du Prophète s’est écrié : « Quand j’ai vu qu’il y avait 20 films en compétition et qu’un seul avait té dirigé par une femme, j’ai écrit une lettre à mes pairs qui avaient travaillé sur la sélection… J’avais l’intention de faire passer en procès le président de ce festival et toute la Biennale… Mais la réponse que j’ai eue — « Nous faisons honnêtement notre boulot, nous nous fichons de savoir si le film est dirigé par un homme ou une femme » — prouve que nous ne nous posons pas la bonne question. » Tonnerre d’applaudissements, le magazine Variety en a mouillé sa culotte. C’est qu’Audiard est membre du mouvement 50 / 50, qui voudrait qu’il y ait autant de films dirigés par des femmes que par des hommes. Voilà qui doit enthousiasmer le « collectif » (qui n’a pas encore créé son collectif ?) « Sexisme sur écrans » qui le 1er mars dernier, dans le Monde (forcément !) a demandé des quotas par genre (non, pas le genre cinématographique, patate !) dans l’attributions de subventions. « Une étape inévitable pour vaincre les inégalités », affirme ce « collectif de professionnelles du Septième art ». Contente-toi d’avoir du talent, petite.
En classe aussi, un certain nombre de pédagogues, et pas les meilleurs, suggèrent que désormais on fasse étudier autant d’auteurs mâles que femelles… Flaubert à droite (forcément), Marceline Desbordes-Valmore (qui ça ???) à gauche.
Entendons-nous. Il y a de très grands réalisateurs de sexe féminin — Leni Riefenstahl, par exemple (ah mince, elle était un peu nazie). Jane Campion est une grande dame. Katryn Bigelow a fait des films intéressants (et pleins de testostérone, au passage, y compris quand ses héros sont des héroïnes, voir Blue Steel). Et puis ? Sofia Coppola est une fraude, comme disent les Anglo-Saxons. Comme 90% des réalisatrices — et 90% des réalisateurs, la fraude n’ayant pas de barrière de sexe.
Et les grands réalisateurs de westerns ont magnifié les femmes indépendantes — revoir tout Howard Hawks, et les rôles splendides de femmes indépendantes jouées par Angie Dickinson dans Rio Bravo43986740-ff08-49d0-aa5f-950680d7be91_1.396ba39cccde9e65b697d88dde1ac093 ou par Charlene Holt dans El Dorado.7c256df2e69ebe47eccc550956e55a59Ou Lauren Bacall dans le Dernier des géants — un film de Don Siegel, l’auteur de la première (et seule véritable) version des Proies, où un pensionnat de petites filles modèles s’ingéniait à réduire Clint Eastwood…eastwood-1024x577 Ou Annette Bening dans Open Range — le dernier bon western classique à ce jour. Ou…
(J’ai dû faire un peu exprès, question iconographie, histoire de faire bisquer les chiennes de garde ici égarées — fuyez, pétasses !).

Le sexe n’a rien à voir avec le talent. Rien. À vouloir combattre le machisme, on suscite de faux espoirs chez des filles qui croient que filmer ou écrire avec un vagin donne du génie. Mais le génie est rare, et ne dépend pas du sexe. Je pourrais militer pour la réhabilitation de Colette, qui est un immense écrivain (et pas « écrivaine », ça l’aurait fait frissonner d’horreur !) très injustement boudée aujourd’hui. Ou pour débarrasser Simone de Beauvoir des oripeaux féministes dont on l’a affublée (elle non plus n’aurait pas supporté « écrivaine » ou « professeure »), et faire ressortir la stylisticienne magique qu’elle était. Sarraute avait un magnifique mauvais caractère et une plume d’acier, Marguerite Yourcenar a écrit un grand livre (l’Œuvre au noir), tout le monde ne peut pas en dire autant, et Patricia Highsmith est un auteur (et pas « autrice », imbécile !) fabuleux.
Et je n’empêche même personne d’aller fleurir la tombe de Duras au cimetière Montparnasse — même si je pense qu’elle est la valeur la plus surfaite de la littérature des cinquante dernières années. Plus il y aura de fleurs qui pèseront sur son marbre, moins il y aura de chances qu’elle ressorte.
Reste qu’au XXe siècle, quelle femme en France est au niveau de Proust ou de Céline ? Et ailleurs, si Yoko Ogawa est un pur moment de bonheur, tout le monde sait que les Nobels de Toni Morrison ou d’Elfriede Jelinek (avez-vous vraiment essayé de lire Jelinek ? Moi, oui, hélas…) étaient des gender Nobels, si je puis dire. Tout comme Svetlana Aleksievitch était un clou dans la chaussure de Poutine — qui s’en fiche.
Ah, ces gens qui confondent talent et bonnes intentions… Déjà, je refuse le statut d’œuvre littéraire à tout écrit « engagé » — Camus est devenu un géant de la littérature quand il s’est débarrassé de ses bonnes intentions — relisez la Chute, ce chef d’œuvre.
Alors, les Brothers Sisters, cette collusion du mâle et du femelle ressuscitant l’androgyne primitif… Audiard est, paraît-il, « le Scorsese français ». Ce n’est pas ce western raté qui le prouve, en tout cas. Et Scorsese n’a pas tenté le western — il connaît ses limites, lui. C’est le propre des géants.

Jean-Paul Brighelli

New Romance, la collection que méritent les femmes d’aujourd’hui

2017Bien sûr, Christine Angot… Céline Zufferey… Marie Richeux… Olivia de Lamberterie… « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau… »
Sur les 567 romans de la dernière rentrée littéraire, un très grand nombre de femmes : Me Too, se sont-elles dit. Et les éditeurs de s’empresser à publier ces dames…
Mais qui sont les dames qui comptent ? Qui, parmi le flot de nouvelles écrivaines / autrices, comme elles aiment s’appeler (faute de laisser un nom, elles auront au moins une étiquette), surnageront au bout du mois, au bout du compte ?
Quelles femmes vendent des livres, en France ?
J’ai eu l’idée de demander des réponses à Franck Spengler, qui chez Hugo et Cie, la petite maison qui est terriblement montée, depuis cinq ans, s’occupe entre autres de la collection New Romance. L’érotisme soft après avoir publié l’érotisme hard, aux Editions Blanche.
Et les réponses dérangent les mises en plis, je vous le dis.
Surtout si vous avez connu le Summer of love, Mai 68, 69 année érotique, il est interdit d’interdire, le swinging London et tout ce que les années 1960-1970 ont apporté à la libération des mœurs — tout ce qu’il est désormais convenu de ne plus évoquer, de ne plus oser, et finalement d’interdire, tout comme Facebook interdit l’Origine du monde ou les petites culottes de Balthus.
Nous vivons une époque formidable.

JPB. Christina Lauren, Anna Todd, Audrey Carlan, Emma Chase, Elle Kennedy, Karina Halle… Ces noms inconnus du bataillon des critiques littéraires professionnels sont pourtant ceux de stars des gros tirages de votre collection « New Romance », qui depuis 7 ans constituent une bonne part du succès et du développement de Hugo et Cie. Cette romance sagement pimentée de sexe se vend apparemment comme des petits pains. Mais à qui ?

Resized_20180915_182726_3050Franck Spengler. Le public de la New Romance est essentiellement féminin et se situe dans une tranche d’âge assez large allant de 18 à 35 ans. Côté tirage, cela va de plusieurs centaines de milliers d’exemplaires à chaque nouvelle parution pour une Anna Todd ou une Audrey Carlan à une dizaine de milliers pour les moins connues.

2018_NR_CALENDAR-GIRL_ÉTÉ_PLAT-I-509x800JPB. Ce lectorat est-il nouveau ? Après tout, il y avait déjà « Harlequin pourpre » sur ce créneau…

FS. Harlequin reposait surtout sur le sentimental ; le sexe y était inexistant ou à peine suggéré. Avec la New Romance initiée par les 50 nuances de Grey, le sexe tient une place prépondérante, voire primordiale. La lectrice d’aujourd’hui veut de l’amour, bien sûr, mais son corollaire indissociable, le sexe. Mais sans franchir les limites acceptables et acceptées de la majorité.103256405_oJPB. Les audaces très mesurées de ces « romances », en fait de sexe, ne cachent-elles pas, au fond, le retour d’une auto-censure étrange ? Vous avez publié dans les années 1990 des romans sulfureux, aux Editions Blanche. Votre mère, Régine Deforges, n’a jamais hésité à appeler une chatte par son nom. Que s’est-il passé, que se passe-t-il, pour que New Romance soit aujourd’hui sur la crête de ce que l’on peut publier en fait de sexe ? Quelle police de la pensée règne aujourd’hui sur l’édition française ?

FS. Il s’est passé ce que j’appelle la « macdonalisation » de la société et donc de la culture. On veut maintenant des littératures sans aspérités, sans danger pour le lecteur comme on veut des plats sans goûts ni gouasse. Regardez les cris d’orfraie poussés contre le roman de Richard Millet ou contre Outrage de Maryssa Rachel. L’audace littéraire, au même titre que l’audace tout court, a reculé sous les coups de boutoir…

JPB . Ah ! ah ! ah !

Resized_20180924_181957_91FS. …de notre propre morale aseptisée par un empire qui ne veut voir qu’une tête (c’est plus facile à manipuler), qu’un troupeau docile qui se fixe lui-même ses interdits ; ce que l’on appelle « l’ubérisation ». Ainsi, le travailleur uber qui vante un système malin où le maître et l’esclave sont confondus dans la même personne qui, comble du vice, défend le système qui l’oppresse et l’exploite, et s’en fait le plus zélé des prosélytes. Le génie du capitalisme, en quelque sorte.

JPB. Déjà dans la Politique du mâle (en 1970), Kate Millett, l’une des papesses du féminisme à l’américaine, condamnait fermement Henry Miller et ses Jours tranquilles à Clichy (l’ouvrage commence par une longue citation d’un roman dénoncé comme machiste). D’ailleurs, combien d’auteurs classiques, et d’œuvres incontournables, ne seraient plus publiées aujourd’hui — quand une petite culotte sur un tableau de Balthus émeut les foules ?9782755614077

FS. Le féminisme actuel a choisi la dérive Kate Millett ou Caroline de Haas plutôt que le féminisme de ma mère ou de Geneviève Dormann. En mélangeant sans discernement harcèlement, pornographie, violences faites aux femmes, érotisme et plaisir, les féministes actuelles abhorrent manifestement le sexe et la sexualité qui, selon elles, seraient responsables de tous les maux des femmes. Avec elle, tous les livres sexuellement transgressifs, même écrits par des femmes, sont une attaque contre leur cause. On revient à une époque que je croyais révolue où le sexe redevient sale et porteur de tous les vices. En cela, les féministes ne se démarquent pas franchement de tous ceux que le corps effraie, ayatollahs, wahhabites, loubavitchs et tous les intégristes de tout poil.
Moi qui suis un produit de la génération : « Il est interdit d’interdire », je suis effondré de ce retour en arrière où des jeunes femmes réclament l’interdiction d’un livre au prétexte qu’il les dérange.

JPB. La féminisation accrue des maisons d’édition joue-t-elle un rôle dans ce processus ? N’avez-vous pas l’impression que dans la suite de #MeToo et autres machines à dénoncer son prochain, les éditrices ne s’adressent plus qu’à un public pré-ciblé, auquel il faut absolument plaire ? Être un homme dans le milieu éditorial, aujourd’hui, n’est-il pas un vestige quasi antédiluvien ?Resized_20180924_182002_1329

FS. Sans doute oui, mais je pense que le phénomène est plus général. L’édition n’est que l’un des reflets de cette féminisation. J’avais publié en 1999, Vers la féminisation ? d’Alain Soral (largement pompé par Éric Zemmour dans son Premier sexe), un essai qui démontrait que la société, en se féminisant, posait les bases d’une manipulation antidémocratique qui consistait à faire croire que la femme serait en elle-même une classe sociale. Allez expliquer à Ginette Michu qui bosse chez Michelin qu’elle est l’égale de la fille Bettencourt !
Quant à #MeToo, c’est un beau coup médiatique qui a permis à des femmes dont on ne parlait pas ou peu de sortir du bois et tenter d’en tirer quelques dividendes médiatiques. En revanche, cela va pourrir les rapports hommes / femmes pour un long moment.

JPB. J’évoquais Régine Deforges. Sans parler de l’écriture inclusive, qui l’aurait fait frémir d’horreur, qu’aurait-elle pensé, elle qui était une femme absolument libre, si le Monde ou Libé l’avaient traitée d’ « auteure », voire d' »autrice », ou d' »écrivaine » ?PHOc95fb93c-bb5e-11e3-a730-4a7d6fb3b53a-805x453

FS. Votre question m’amuse et me renvoie à une réaction que ma mère eut voici bientôt plus de 20 ans lors d’un salon du livre en province où elle avait tancé l’animateur d’un débat qui, après l’avoir présentée comme éditrice (mot qu’elle détestait également), l’avait appelée « écrivaine ». À l’époque, les femmes de l’assistance étaient majoritairement d’accord avec elle, aujourd’hui, elle serait conspuée. Pour ma mère ce n’était pas l’appellation qui faisait la femme, mais sa conduite et sa détermination à l’être.

Jean-Paul Brighelli et Franck Spengler

Tully

4397667.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx« Liberté, égalité… » — bla-bla-bla : nous sommes tous égaux, et puis il y a Charlize Theron.modeling-photo-of-charlize-theron-in-a-sexy-black-see-through-lingerie-top-with-a-blonde-bob Rappelez-vous. La dernière fois que vous l’avez vue, c’était dans Atomic Blonde,Atomic Blonde (2017) où elle était radicalement belle, même couverte d’ecchymoses qu’elle soignait plongée dans un bain plein de glaçons et sirotant une vodka — un double on the rocks, si je puis dire…tenor Mais un peu avant, elle tenait la vedette dans Mad Max Fury Road, boule à zéro, le visage taché de suie, de poudre, de sueur, un œil au beurre noir, amputée d’un bras…47462 Encore avant, elle avait décroché un Oscar pour un rôle de tueuse en série, dans Monster — elle avait pris 30 kilos tout exprès, et s’était fait infiltrer du collagène dans le visage pour devenir Aileen Wuornos, exécutée en 2002 en Floride pour une série impressionnante de meurtres…Capture d’écran 2018-06-30 à 18.46.55 Et la voici dans Tully, de Jason Reitman (remember Juno ?), où elle joue le rôle d’une mère de famille, Marlo, affligée d’un mari qui passe ses nuits, près d’elle, à tuer des morts-vivants sur sa console, d’une gamine peu douée, d’un fils hyper-actif qu’il faut brosser comme un cheval, chaque soir, pour qu’il consente à se coucher, et elle vient d’accoucher d’une gamine qui hurle sans cesse… Elle pris 20 kilos pendant sa grossesse (et pour le film), et elle n’a pas l’air de vouloir les perdre…tully-696x385 Et elle reste sublime. Le cinéma, c’est ça aussi. Nous, on fréquente des baleines bardées de capitons, elle, elle explique qu’elle a des varices dans ses varices, et on la trouve exquise.

(Note ajoutée le 4 juillet : une amie m’ayant fait remarquer que la notation ci-dessus serait mal comprise par nombre de lecteurs, surtout de l’espèce lectrices, je précise qu’il s’agissait d’un private joke à usage personnel et concernant une seule personne — par ailleurs dépourvue desdits capitons. Les Anglais diraient que c’est de l’humour « tongue in cheek » — une expression que je peine à traduire.)

Bref, Marlo s’offre une dépression post partum que je vous dis que ça.
Alors on lui offre une nounou de nuit — une profession qui déjà vous fait dresser l’oreille, hein… C’est elle, la Tully du titre. Mackenzie Davis.3-1024x603 Une fille tout aussi exquise, un mixte de Charlize Theron et d’Uma Thurman (nous ne sommes pas tous égaux, il y a Charlize Theron, il y a aussi Uma Thurman), une Canadienne déjà vue dans Blade Runner 2049, qui se retrouve ici face à Charlize dans ce qui paraît être un passage de témoin — comme Robert Redford faisait semblant de passer le témoin à Brad Pitt dans Spy Game, si vous vous souvenez. Une nounou qui l’envoie dormir, car elle a fait de la psychanalyse jungienne et cite Samuel Pepys, ce qui a fait tiquer le critique du Figaro, Eric Neuhoff : il n’a pas dû repérer que c’était Marlo / Theron qui avait fait des études de littérature anglaise, et que cette référence savante Samuel Pepys était un indice, parmi d’autres, tous semés afin de préparer…

Arrête, Brighelli ! Ne dis rien !

Ce qui m’a beaucoup amusé, c’est d’imaginer le discours qu’auraient tenu les médias si c’était une femme qui avait signé ce film (c’est une femme, Diablo Cody, qui l’a scénarisé — une ex-stripteaseuse déjà responsable du scénario très malin de Juno). Quelle merveilleuse sensibilité à l’assignation à maternité que nous impose la société mâle ! auraient dit les pétroleuses ! Quelle superbe ambiguïté péri-lesbienne, auraient affirmé les disciples « genrées » de Judith Butler — qui n’auraient rien compris au film, mais bon, on a l’intellect que l’on peut. Quelle fantastique représentation de l’inconséquence du Père, incapable de donner le sein à la petite dernière, et à peine étonné que le ménage soit fait, en sus du reste…
Tully est un travail de collaboration entre gens intelligents (ça n’a pas de sexe, l’intelligence, spice di counasse, ça n’est pas « genré » !), comme l’était il y a deux ans Gone Girl (un homme à la réalisation, une femme au scénario), l’un des films les plus puissamment misogynes des trente dernières années. L’intelligence passe par l’androgyne : elle est mâle et femelle à la fois. Charlize Theron ne doit pas être idiote ni soumise, vu l’extrême pertinence avec laquelle elle choisit et varie ses rôles. Et de surcroît elle est splendide, ce qui n’arrivera jamais à Judith Butler et à toutes les pétroleuses qui assignent les femmes à résidence — comme les islamistes assignent les musulmans à résidence. Ce qu’on appelle en général une prise d’otages.

Je travaille en ce moment sur Simone de Beauvoir, pour préparer les cours de l’année prochaine, et cette femme sublimement intelligente, auxquelles les pétasses modernes doivent tout, s’est fait épingler, bien sûr, par des néo-féministes de salon à la gueule de qui elle cracherait son mépris, si elle était encore en vie — tout comme elle récuserait l’orthographe « inclusive ». Pas assez « femme », disent-elles ! Pendant ce temps il y en a d’autres qui sont juste assez crétines.

Tully m’a fait penser à l’un des livres que je n’ai pas écrits, que je devais réaliser avec Gérard Strouk, un obstétricien réputé qui a dirigé pendant près de trente ans la Maternité des Lilas, malheureusement perdu de vue, qui s’est fait une réputation à s’occuper de l’après-travail, particulièrement de la remise en état des hommes, poly-traumatisés par cette expérience éprouvante (« Elles, elles ont mal, nous, on souffre ») et dont la libido d’abord, l’amour ensuite sont désorganisés par la grossesse,  l’accouchement et l’allaitement. Marlo ne fait plus l’amour avec son mari, qui du coup se cantonne à la play-station et aux films de Q avec serveuses de McDO expertes (son fantasme, dont la réalisation dans le film est tout aussi drôle que celui de la groupie de football dans A History of Violence, l’un des chefs d’œuvre de Cronenberg). Tully raconte la remontée d’une femme vers l’amour, l’amour de celui qui vous a fait ça, l’amour de ses enfants, et finalement l’amour du quotidien. Sortie de crise, disparition de la nounou, fin du baby blues. C’est drôle, pathétique, émouvant, très futé, et ça flirte avec le fantastique. Allez, je vous ai presque tout dit !

Jean-Paul Brighelli

Faites-vous mal, lisez le Nouveau Magazine Littéraire !

Ma vie littéraire a longtemps été bercée par le Magazine du même nom. J’y ai été longtemps abonné, j’avais conservé religieusement certains numéros exemplaires — avant qu’une inondation ne les gâche irrémédiablement. Et le papier imprimé retourna à la pulpe…
Formule gagnante : un dossier, le plus souvent remarquable, sur un auteur consacré ou un mouvement littéraire, et des articles intelligents sur ce qui venait de paraître. Ajoutez à cela une lecture diagonale des titres offerts par votre libraire, et vous avez trouvé la formule du Comment parler des livres que l’on n’a pas lus chère à Pierre Bayard — indispensable, Bayard.Bayard Vous dire comme j’ai bondi d’espoir quand j’ai trouvé il y a quelques jours dans un kiosque le Nouveau Magazine Littéraire. D’instinct, j’ai acheté les trois numéros parus, de janvier à mars.
Erreur fatale. « L’espoir, vaincu, pleure… »
J’ai rarement lu autant d’âneries en si peu de pages.
Résumé malheureusement objectif, en commençant par le numéro de janvier.nml1

J’aurais dû me méfier : un mensuel qui offre pour fêter le début de l’année quatre pages à Najat Vallaud-Belkacem (elle hésitait encore à l’époque entre la direction — rémunérée — du PS et une vie dans l’édition) pour faire sa pub aurait dû m’être suspect. Suivi d’un article de Cécile Alduy sur la Droite où la « chercheuse associée au CEVIPOF » affirme — à propos de Wauquiez  : « Il est l’homme qu’on ne pourra pas faire taire, celui qui lève « l’omerta ». Comme si Elisabeth Levy, Alain Finkielkraut, Pascal Brückner, Eric Zemmour, Natacha Polony ou Valeurs actuelles ne saturaient pas déjà les ondes et les librairies des mêmes refrains. » Ah, comme c’est doux à l’oreille, ces listes de futures proscriptions… L’époque est à la balance.
C’est curieux, quand même, que cette Gauche bobo qui se cherche des idées n’en trouve que dans l’exécration. En fait, elle est exactement sur les positions de Drumont, de Barrès et de Brunetière (qui a inventé le mot « intellectuel » pour désigner Zola et ses amis), anti-dreyfusards notoires.
Ciel ! L’antisémitisme ne serait-il décidément pas là où l’on voudrait, par habitude, le chercher ?
En clair, la droite ne serait-elle pas, en ce moment, à gauche ? Et vice versa, forcément…
Comme je tiens à être exhaustif et objectif, ce même numéro héberge un excellent article de Marc Wiezmann sur les dérives de la famille Merah, à partir d’enregistrements effectués à Fresnes des conversations entre Abdelkader Merah (le frère de Mohamed de sinistre mémoire) et sa mère. Tout à fait glaçant — et attendu en même temps. Les chiens font des chiens.

NouveauMagazineLitteraire_07952_02_1802_1802_180131_FemmesRevolution_CouvertureEn février, rebelote. Numéro spécial femmes. « D’Antigone à #MeToo », clame la couverture. Pauvre Antigone — et surtout, pauvre Créon.
Passons (on passe beaucoup, à lire le Nouveau Magazine Littéraire) sur les imprécations féministes d’Elsa Dorlin, qui assène trois pages durant tous les clichés machos qu’elle a pu trouver dans son inconscient torturé — elle qui est travaillée d’une « rage emmurée » qui fait bien entendu penser à la fin d’Antigone, à qui est consacré un long dossier dans lequel on lit finalement un nombre sidérant d’absurdités.
« De quoi est-elle le nom ? » se demande Sarah Chiche, qui a coordonné le dossier. « Une héroïne de notre temps », en butte à un monde d’hommes (Œdipe, Etéocle, Polynice, Hémon et Créon pour finir). Il n’y a guère que l’article un tant soit peu érudit de Daniel Loayza, le seul à distinguer ce qui est du ressort de la loi familiale (philia) et de la loi civile (andres — forcément, seuls les hommes votaient, à Athènes), et à dire en filigrane qu’Antigone est une figure de la réaction, de la tradition, du mythe contre l’Histoire. Etonnez-vous qu’entre le XVIIème et le XVIIIème on se soit tant intéressé à cette histoire — merci à Christian Biet, même s’il ne m’aime plus, pour les recherches érudites qu’il fit en son temps sur les diverses versions d’Œdipe.Biet Le mythe, c’est ce qui refuse l’entrée des hommes (et des femmes) dans le processus historique. Fils et filles — tenants de la tradition — contre le père, représentant de l’Etat : c’est ainsi que Rostam a défait Sourab dans la légende iranienne. Et que Créon élimine Antigone : il a cent fois raison. Cette gamine en pleine crise adolescente est réactionnaire au sens plein, et Créon a lu Gabriel Naudé et ses Considérations politiques sur le coup d’Etat (1640). product_9782070772759_195x320

Créon, oui — mais pas Kaouther Adimi, à qui son professeur de Français demandait : « Qui sont vos Antigone ? » Ma foi, j’espère que ce n’est plus personne — du moins si l’on tient à une analyse politique, et non aux imprécations stériles de pétroleuses perturbées par l’acné juvénile.

Mais quand même, dans ce numéro, la palme du crétinisme revient à ma consœur Sophie Rabau, enseignante à Paris-III, qui suggère de traquer dans la littérature toutes les traces de viol antérieures aux histoires que racontent les œuvres. Si. Médée ? Violée — c’est pour ça qu’elle cède à Jason. Ne cèdent sans doute que des femmes pré-violées, particulièrement à des héros favorisées par diverses déesses. Nausicaa ? Violée itou — par Ulysse, aussi désemparé soit-il quand il aborde les côtes phéacienne. Mélisande ? Violée — c’est pour ça qu’on la prend aux cheveux sans doute… Et Manon Lescaut, et la Célimène du Misanthrope, toutes violées antérieurement…
Et Carmen, dont Leo Muscato, à Florence, a revisité l’opéra avec le succès que l’on sait ? Violée aussi — chez les Gitans, hein…Carmen Fatalitas ! Le public — composé exclusivement de mâles machos — a hué la pièce, et Carmen n’est même pas arrivée à tuer Don José. Son pistolet s’est enrayé, comme aurait dit Freud.
Madame Rabau sait-elle que ce sont des fictions ? Des personnages qui n’ont de chair que de papier ? Et que non, Homère n’a rien « oublié » ! Ah, mais puisque Caroline De Haas, grande prêtresse du féminisme 2.0, a dit que deux hommes sur trois étaient à peu près des violeurs…
Et notre universitaire (auteur d’une Carmen comme « figure queer » — pourquoi diable se gêner, Mérimée ne portera plus plainte) de suggérer qu’une « action collective des lecteurs lectrices et personnages mette au jour la violence enfouie dans les pages de la littérature mondiale ». En attendant sans doute de les réécrire, comme dans le roman de Patrice Jean, l’Homme surnuméraire, évoqué ici.
Je suggère aux féministes enragées du Nouveau Magazine Littéraire de se pencher plutôt sur les vrais machos — ceux de Boko Haram, ceux de Daesh, ceux de Hambourg ou de Cologne, et ceux de la rue des Petites Maries, à Marseille — où l’on ne croise jamais aucune femme.
Mais non, les féministes ces temps-ci préfèrent s’en prendre à des producteurs hollywoodiens juifs, ou des cinéastes juifs — sidérante reconstruction dans le New York Times, il y a quelques jours, d’un film-culte de Woody Allen, Manhattan, que désormais les femmes ne peuvent regarder sans avoir envie de vomir — sic.
Le féminisme nouveau, comme le Magazine Littéraire du même nom, est un nouveau révisionnisme. Heureusement que Nabokov est mort, qui sait ce que ces dames feraient subir à l’auteur de Lolita ?

Restait Mars. Cerise sur la gâteau.NouveauMagazineLitteraire_07952_03_1803_1803_1802281_Mai68_Couverture Que Daniel Cohn-Bendit, macroniste enthousiaste, vendu aux puissances européennes, amateur de foot après l’avoir été des jolies étudiantes de Nanterre, crache sur Mai 68 qui a fait de lui quelque chose et même en un sens quelqu’un, cela pourrait passer pour de l’iconoclastie. Passe encore — d’autant qu’un article un peu plus cohérent sur Michel Le Bris (« Etonnants voyageurs », à Saint-Malo, c’est lui) remet du sens dans l’Histoire. Que l’on nous explique le parcours d’un ex-détenu de Guantanamo arrêté peut-être un peu vite par les Américains, admettons — mais là j’ai commencé à les voir venir, mes beaux anti-fascistes de salon —, OK. Que l’on affirme que « Bourdieu nous manque », soit — même si je n’ai jamais pardonné au théoricien des « violences symboliques » d’avoir co-écrit le rapport qui inspira à Lionel Jospin, en 1989, la loi qui porte son nom et entérina l’apocalypse molle qui a frappé l’Ecole de la République.
Mais il y a aussi un article de Claude Askolovitch sur l’affaire Maurras.
Retour en arrière. Le comité des célébrations (présidé par mon amie Danielle Sallenave, qui fut jadis ma prof à Nanterre, et animé entre autres par Pascal Ory, Jean-Noël Jeanneney et Claude Gauvard, dont chaque petit doigt vaut davantage que toute l’importante personne d’Askolovitch-qui-n’aime-pas-le-camembert-au-lait-cru-ça-lui-rappelle-Pétain) avait inscrit sur le livre des commémorations à venir le nom de Maurras. Foudres chez Françoise Nyssen, qui a ordonné la mise au pilon de l’ouvrage, et sa réédition après purgation du nom de l’antisémite honni. Et convoqué tout ce beau monde pour lui taper sur les doigts. Sallenave, qui a exprimé parfois des choses assez fortes et bien pensées (par exemple dans le Don des morts, 1991, ou dans dieu.com, 2003), ne s’en remettra pas. De toute façon elle est éditée par Gallimard, pas par Actes-Sud.
De Maurras, je ne partage aucune idée, comme c’est le cas aussi de Céline, qui est quand même avec Proust le plus grand écrivain du XXème siècle, n’en déplaise aux imbéciles qui poussèrent Frédéric Mitterrand, en 2011, à effectuer la même opération et à effacer l’auteur du Voyage et de Mort à Crédit des commémorations de l’année.
Commémorer, ce n’est en rien célébrer. Mais c’est une distinction trop byzantine pour Asko. Mettant dans le même sac le malheureux Michel Déon, qui cherche une sépulture à Paris (l’épopée de ses cendres est un monument de bêtise hidalguienne), l’ex-journaliste sportif reconverti en Zola de bazar accuse Maurras non seulement d’antisémitisme (là, il enfonce une porte ouverte) mais de l’inflorescence de l’antisémitisme contemporain. Et de mettre dans le même sac l’islamophobie (Askolovitch, rappelons-le, est l’auteur de ce merveilleux ouvrage intitulé Nos mals-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas (2013 — et deux ans plus tard, d’autres musulmans venaient se faire aimer chez Charlie) qui « a la saveur — édulcorée mais tenace — des philippiques de Maurras contre les Juifs » : « C’est parce que l’on envisage, dans notre République, d’exclure des paysages les musulmanes visibles que l’on peut réhabiliter historiquement le fantasme maurrassien de l’expulsion des Juifs ». Il devrait descendre à Marseille voir qui se sent exclu, désormais, dans la patrie de Pagnol.
Je lui conseille d’en parler avec Barbara Lefebvre ou Georges Bensoussan, qui ont l’un et l’autre noté que nombre de Juifs français préféraient partir en Israël plutôt que de rester à Sarcelles — jugeant Jérusalem plus sûre que Saint-Denis. Sûr qu’ils se sentent menacés par les maurassiens du 93…
Cela va de pair, dans le même numéro, avec un article de fond sur le conservatisme de Jupiter-Macron (quelqu’un va-t-il un jour dénoncer le ridicule absolu d’une telle comparaison ?) qui n’est pas « migrant-friendly », comme on dit dans la langue qui se parle à l’Elysée…

C’était mon incursion du mois chez les jobards. Fin de mes rapports avec le Nouveau Magazine Littéraire, qui vivra sa vie entre le Flore et le Balzar — et se fera écraser, j’espère, en traversant le Boulevard Saint-Germain.

Jean-Paul Brighelli

Pendez Molière ! Pendez Picasso ! Pendez-les tous !

« Il me plaît d’être battue », réplique Martine, l’épouse de Sganarelle, à ce Mr. Robert, noble ami des bêtes et des dames en détresse qui tentait de s’interposer dans les querelles du couple. Comment ? Molière, vous êtes sûr ? Celui même qui a écrit l’Ecole des femmes ? Eh bien oui : au XVIIème siècle, les maris battent leurs femmes (et leurs enfants, et leurs valets — voir les Fourberies de Scapin), et à la rigueur les épouses et les valets s’en vengent. Mœurs infâmes ! Et on ose étudier le Médecin malgré lui en Sixième ?

Interdisons Molière ! Ou tout au moins faisons disparaître les scènes les plus choquantes pour notre bon goût contemporain. Après tout, les éditions de Dom Juan parues sous Pétain sucrent la fameuse scène du Pauvre, où le grand seigneur méchant homme incite un malheureux à blasphémer. Et blasphémer, ce n’est pas bien, pensaient Pétain et les étudiants du syndicat Solidaires qui ont tout récemment tenté de faire interdire la lecture, à Paris-VII et à Valenciennes, du dernier écrit de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, rédigé juste avant que le dessinateur de Charlie ne ferme définitivement… Quant aux autorités universitaires qui ont toléré la représentation à la condition expresse qu’aucune publicité ne soit faite à l’événement, on les applaudit bien fort.

La grande vague puritaine initiée par l’affaire Weinstein (à propos, il est inculpé, ou tout ça, c’est du bidon ?) étend ses tentacules sur le monde de l’art et de la littérature. La Manchester Art Gallery vient de décrocher une toile pré-raphaélite de John William Waterhouse Waterhouse Hylas et les nympheset a remplacé in situ l’œuvre d’art par le mémo suivant :
« Cette galerie présente le corps des femmes soit en tant que « forme passive décorative » soit en tant que « femme fatale ». Remettons en cause ce fantasme victorien!
Cette galerie existe dans un monde traversé par des questions de genre, de race, de sexualité et de classe qui nous affectent tous. Comment les œuvres d’art peuvent-elles nous parler d’une façon plus contemporaine et pertinente? »DUymo8pW4AYEEEf.jpg-smallEn incitant les gens à donner leur avis par post-it (je dois à la vérité de dire que la plupart condamnent cette censure d’une stupidité abyssale). Sûr que la cause des femmes, comme disait Gisèle Halimi autrefois, est bien défendue dans ce musée.

Le révisionnisme féministe ne sait plus où donner de la tête. Le grand photographe américain Chuck Close09_chuck_close_georgia_pulp-paper_collage_on_canvas_1982.jpg__1223x1524_q85_crop_subsampling-2_upscale est accusé lui aussi de « comportements inappropriés ». Ah ah, grande nouvelle, les photographes couchent parfois avec leurs modèles ! (Je ris, mais on a poussé le malheureux David Hamilton au suicide avec ce genre de « révélations »). Du coup, une rétrospective de son œuvre qui devait se tenir à la National Gallery of Arts a été annulée. Et des femmes suggèrent désormais de réévaluer sérieusement l’œuvre de Picasso : qu’attend le musée parisien consacré au peintre pour décrocher ses portraits de Dora Maar, « la femme qui pleure » non sans raison ?4a230426910ed9df299602998d7549ee--picasso-drawing-picasso-cubism De brûler les toiles d’Egon Schiele  (ce ne sera jamais que la deuxième fois, les nazis, grands défenseurs de la morale, avaient fort bien commencé le boulot) puisqu’il a violé une adolescente qui posait pour lui.gustav-klimt-lithographies-150eme-anniversaire-7- Ah ah, il arrive donc que des peintres couchent avec leur modèle ? Comment le croire ? Et d’interdire le Dernier tango à Paris, puisque Bertolucci n’a pas explicitement prévenu Maria Schneider de ce que Marlon Brando allait faire, dans l’infamous sex scene, de sa plaquette de beurre.8e8f3e02442513d7633dEt peu importe que Chuck Close ait affirmé que les allégations de harcèlement étaient des mensonges. A lui désormais de faire la preuve qu’il n’est pas un harceleur.

Je tiens à la disposition de ces dames une liste (non limitative) de chefs d’œuvre de la littérature et des arts. Par exemple les Liaisons dangereuses, où une scène décisive entre Valmont et cette crétine de Cécile Volanges s’apparente désormais à un viol — et qu’importe à nos censeurs modernes si la jeune fille initiée par le vicomte avoue : « Sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. » Ciel ! La psychologie féminine serait-elle plus compliquée que ce que croient nos modernes amazones ? « Mais c’est un homme qui parle, bla-bla-bla… » Certes — mais on doit à Laclos les plus beaux textes féministes de toute la littérature (le Discours sur l’éducation des femmes — ou la lettre 81 des Liaisons). Ah, c’est compliqué, d’être dans le camp du Bien !

Sérieusement, ces dames seraient lancées dans un concours ? Ou les temps seraient-ils au fascisme rampant ? On persiste à poursuivre Polanski, on croit sur parole les allégations de Dylan Farrow (que son propre frère, Moses, qualifie d’affabulations), on efface l’image de Kevin Spacey du film qu’il venait de tourner, comme on supprimait autrefois sur les photos officielles, à l’époque de Beria et Staline réunis, les membres du Politburo tombés en disgrâce. Et on interdit la drague, le charme, la séduction — de toute évidence, une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, disaient mes copines du MLF tendance Gouines rouges.
Nous vivons des temps de grande folie, et ça ne va pas s’arranger. La chasse à l’homme est lancée.

Jean-Paul Brighelli