Laïcité à l’université : Bisounours is back !

L’Observatoire de la laïcité, le « machin » dirigé par Jean-Louis Bianco, après une pleine année d’auditions diverses de responsables bien-pensants et de syndicats ejusdem farinae, a rendu son avis sur les menaces pesant sur la laïcité à l’université.
Je résume : il n’y a pas de menace. Ni réelle, ni fantôme.
Après un long rappel historique de la loi de 1905, le rapport conclut :

« La plupart des auditionnés ont rappelé le caractère « isolé »5, « marginal »6 et « sporadique »7 des incidents impliquant la question plus globale du fait religieux au sein de l’enseignement supérieur public. Il est apparu que dans chacun des cas mentionnés, une issue a pu être trouvée par le dialogue ou en faisant référence au règlement intérieur (…) Les auditions et les réponses aux questionnaires ont ainsi révélé une situation globale respectueuse de la laïcité (…) La plupart des auditionnés ont, en revanche, souligné et critiqué le traitement médiatique des rares incidents existants : « Cette question a surgi dans la sphère publique à l’occasion d’incidents sporadiques mais fortement médiatisés dans un registre du fait divers à sensation et avec une iconographie qui présente les évènements de façon stéréotypée. » »

Dégagez, il n’y a rien à voir.
Ça valait le coup de s’interroger. Vraiment.
L’Observatoire a ainsi demandé son avis qualifié au Président de la Conférence des Présidents — Jean-Loup Salzmann, le type qui essaie depuis deux ans de dégommer Samuel Mayol à Paris-XIII et traite de billevesées l’emprise constatée par une commission indépendante des intégristes sur cette fac. Il fera un super-recteur de super-région tout à fait convenable.

Le Comité Laïcité République, par la plume de Jean Glavany (député PS des Hautes-Pyrénées), Patrick Kessel (ex-Grand Maître du Grand Orient) et Françoise Laborde (sénatrice PRG de Haute-Garonne), a réagi immédiatement à cette coulée de lubrifiant.

« Nous devons constater que, si l’avis de l’Observatoire prétend le contraire, ce dernier a consulté le Président des Universités mais en aucune sorte les professeurs et ceux qui auraient pu témoigner de situations dégradées dans les établissements où ils travaillent. C’est le cas en particulier, de Samuel Mayol, Président de l’IUT de St Denis. Il en résulte que les difficultés rencontrées sont minimisées. »

Et de se référer au constat beaucoup plus alarmant réalisé dès 2013 par le Haut Conseil à l’Intégration (dissous depuis par Jean-Marc Ayrault dans une splendide illustration de la vieille technique de la poussière sous le tapis). Il aurait aussi bien pu citer un (bon) article du Monde sur le sujet, où un simple journaliste sans les normes moyens du « machin » gouvernemental, dressait en mars dernier un constat tout aussi accablant — et accablé.
Et de conclure :
« Le déni n’est pas la réponse appropriée face à la nouvelle poussée de l’extrême droite qui se nourrit des dégâts occasionnés par les communautarismes, dégâts que ressentent les citoyens sur le terrain avec le sentiment d’être abandonnés. »
Mais, chers amis du Comité, le déni est la parade universelle de ce gouvernement. Que conclut Cambadélis de Régionales marquées par la montée du vote FN et le rejet de la politique gouvernementale ? Un tweet enthousiaste le résume :

C’est comme dans le Malade imaginaire : « Le déni, le déni, vous dis-je… » La politique de « refondation de l’école » a valu au PS des centaines de milliers de votes nuls — ou franchement hostiles — de la part de centaines de milliers d’enseignants, y compris dans des régions stratégiques comme l’Ile-de-France. La politique macronienne lui a valu des millions de voix déplacées sur la droite la plus extrême. Quant aux régions, ma foi, ils ont payé pour voir. Mais rue de Solférino, tout va très bien, madame la marquise.

Soyons sérieux. La loi de 1905 prononçait la séparation de l’église (catholique, essentiellement) et de l’Etat. De l’Islam, à l’époque, pas de nouvelles.
Mais face à une religion expansionniste, colonisatrice, impérialiste, sûre d’elle et dominatrice, et génératrice d’horreurs, face à un extrémisme qui en a fait une machine de guerre, peut-être faudrait-il toiletter la loi, répondre par la guerre à la guerre, et cesser de… se voiler la face. Je me fiche pas mal de ce que les gens pensent ou de ce à quoi ils croient — en leur for intérieur, et chez eux. Il en est de la religion comme des pratiques sexuelles — ça ne devrait jamais intervenir dans l’espace public. Ou alors, c’est que l’on tient à faire du prosélytisme — et ça, c’est interdit, ou ça devrait l’être.

Jean-Paul Brighelli

L’islam est-il soluble dans le beaujolais nouveau ?

Un écrivain à la verve inépuisable, que j’aime beaucoup pour sa maîtrise de la langue — il la maîtrise à tel point qu’il l’invente — écrivait en 1992 :

« Qu’on les laisse venir et s’installer à leur guise, jamais la France ne deviendra maghrébine, parce que c’est la terre qui fait les hommes. En trois générations : gloup ! Absorbés, nos petits crouilles. Français, fils de Gaulois ! Ramadan mon cul ! Champagne pour tout le monde ! Coq au vin ! Le Chat noir aura remplacé le tchador !Ils seront bretons, comme le Jean-Marie. Ils fêteront l’arrivée du beaujolais nouveau. J’en connais des tombereaux : fils de et déjà plus français que toi. Assimilés à outrance. Diplômés techniques. Tamanrasset ? Tiens, fume ! Ils préfèreront Dunkerque. T’as oublié les bagnoles à kroum, les syndicats, le Club Med, la machine à laver, la bouffe congelée, l’école laïque, la Roue de la Fortune et toutes ces françaiseries amollissantes qui nous enveloppent de graisse et de cholestérol. Voilà le mot clef lâché, on les annexera par le cholestérol, mon vieux Cyclope. Ils seront francisés grâce au cochon qui leur faisait si peur. »(1)

C’est un texte fascinant à bien des égards. Outre la verve déployée, l’affirmation du Moi par le style et non par l’inflation de l’Ego, on est frappé de la concomitance de l’espoir de l’intégration, de l’assimilation, et de la mise en place d’un système duel opposant, pour mieux les unifier in fine, les éléments d’une culture maghrébine réduite à ses éléments religieux (le ramadan, les interdits alimentaires, le port du tchador — déjà en 1992) et une trame épaisse de culture française, le cabaret où se produisait Bruant, De Gaulle à travers une citation célèbre dissociée (« la France, de Dunkerque à Tamanrasset »), et les symboles de la francité, ceux de l’après-guerre (la génération de Frédéric Dard a été véritablement marquée par la mise en place de la Sécu et surtout des Allocs, dont Christiane Rochefort avait fait un symbole d’enrichissement — dans les Petits enfants du siècle, on se paie avec les enfants la « machine à laver » et « la voiture à kroum », c’est-à-dire à crédit) puis ceux de l’actualité, émissions de télé ou clubs de vacances.
Et puis la France éternelle, aussi bien les Gaulois que le cholestérol — voir sur ce sujet l’inénarrable Bouclier arverne, écrit par un auteur (Goscinny) de la même génération et de la même verve que Dard. Le vin et le cassoulet ou la choucroute — les cochonnailles, typiques de la France française du XIXème siècle — voir Pierre Birnbaum, la République et le cochon.
Il est remarquable que face à une société maghrébine réduite à des éléments religieux, Dard, qui n’était pas athée, que je sache, n’évoque aucun symbole religieux. Bien au contraire : le facteur d’assimilation — et comme il a raison ! — c’est « l’école laïque », et l’ascenseur social (« diplômés, techniqués »).
Le seul problème, que n’a pas connu Frédéric Dard, mort en 2000, c’est l’effondrement de cette France laïque. Et, mécanique des vases communicants, la montée parallèle du tchador.

C’est aussi l’effondrement de la francité devant l’offensive de la sous-culture mondialisée. Combien de cassoulets pour combien de McDo ? Et combien de Coca pour combien de champagne ? Nous avons vendu notre âme pour un hamburger, et les âmes en déshérence se sont tournées vers le premier prêt-à-croire disponible. Frédéric Dard, dont Wolinski a dessiné les couvertures pendant plusieurs années, aurait été horrifié d’apprendre que le gentil Georges avait été assassiné par ces enfants de maghrébins dont il préconisait l’assimilation, et qui ont préféré le djihad.
Que s’est-il passé en vingt-cinq ans ? Nous avons baissé la garde à tous niveaux. Aussi bien à l’école (Frédéric Dard a arrêté l’école à 17 ans, après une vague formation dans un lycée commercial, et sans jamais passer le Bac, mais j’avais fait un recensement des allusions littéraires des San-Antonio : c’est toute la culture du Primaire et du Primaire supérieur des années trente, à grand renfort de Victor Hugo) que dans la rue, où le tchador a avancé ses pions. À vrai dire, nous avons aussi, dans le grand lessivage de la mondialisation, détruit l’industrie française, et cassé la machine qui ne permettait certes pas à tout le monde d’avancer, mais en propulsant quelques enfants du peuple, elle donnait de l’espoir à tout le peuple.
Et c’est cela qu’il faut remettre prioritairement en marche. D’abord en restaurant la valeur Travail, en répudiant la « culture de l’excuse », qui justement n’a rien à voir avec la vraie culture, en renonçant à la reddition avant même de combattre. La culture est ordinairement la force tranquille sur laquelle s’appuie une civilisation. Mais attaquée, elle peut être un instrument de combat, à condition d’être, comme disait De Gaulle, dominatrice et sûre de soi.
Et donnons-nous cet objectif, dans dix ans : permettre aux apprentis djihadistes d’aujourd’hui de lire San-Antonio en goûtant non le beaujolais nouveau, qui a un arrière-goût de mondialisation et de saveurs ajoutées, mais un cru honnête, qui soit l’expression du travail vigneron. Le même San-Antonio ne disait-il pas que le groupe sanguin de l’ineffable Bérurier était « Juliénas sans O » ?

Jean-Paul Brighelli

(1) San-Antonio, Y en avait dans les pâtes, Fleuve noir, 1992.

Considérations inconvenantes sur l’Ecole, l’islam et l’Histoire en France

Le livre vient de sortir (mai 2015) aux éditions de l’Artilleur. Il est signé Bruno Riondel, enseignant d’Histoire en banlieue parisienne. Et comme son titre l’indique, il est violemment inconvenant — puis qu’il dit la vérité.
Et vous vous souvenez : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté… »

Témoignage sur le vif des obstructions systématiques à la transmission des savoirs sur les quinze dernières années — en gros, de la parution des Territoires perdus de la République, le livre publié sous la direction d’Emmanuel Brenner en 2002, jusqu’à l’immédiat après-Charlie. Afin de bien faire comprendre aux aveugles et à ceux qui préfèrent le rester, à tous ceux qui sont dans le déni, à toutes les administrations qui décident habilement de ne répondre à aucun acte délictueux, qu’il est en train de se passer quelque chose de grave dans ce pays. Que sous prétexte de ne pas stigmatiser des populations qui se croient particulièrement défavorisées, et à qui l’on persiste à faire croire qu’on leur doit un dédommagement pour ce que nos ancêtres ont fait aux leurs (un raisonnement qui permettrait aux « gaulois », comme disent les beurs racistes, de réclamer du fric aux Romains pour ce qu’ils ont fait à Abd-el-Kader-Vercingétorix), il faut tout accepter : attitudes délibérément hostiles ou agressives, affirmations aberrantes sur le complot juif qui a amené le 11 septembre, croyances sidérantes sur la construction des cathédrales par des architectes musulmans (les chrétiens étant trop tartes, c’est bien connu). Et globalement, impossibilité de parler de tout ce qui n’est pas écrit dans le Coran, ou pourrait heurter la sensibilité exquise des petits voyous. Expliquer le Cid par exemple. Corneille était un salopard d’islamophobe, et tant pis si c’est Khomeiny qui a forgé le mot. Le temps n’existe pas pour un vrai croyant, je l’ai expliqué moi-même lors des attentats du Bardo.
Quant à Voltaire, inutile de penser en parler. L’auteur du Fanatisme ou Mahomet (dites Muhammad !) est persona non grata — enfin, pas hallal, quoi… Evitons de parler latin. Cela pourrait fâcher Najat VB.

Tout cela, ce sont des anecdotes — mais il y en a tant de disponibles que l’on finit par se demander s’il y a encore en France des endroits où l’on peut faire cours normalement. Le cœur de l’ouvrage analyse en détail la confusion implicite, chez ces adolescents déboussolés par des prêches qu’il faudrait interdire, et vite, entre le cultuel et le culturel.
Je suis en train d’écrire un livre sur la culture — sur la façon dont l’Europe en particulier et le monde occidental en général se suicident culturellement depuis cinquante ans, par cette subversion du culturel par l’économique qui est au cœur du néo-libéralisme, déconstruction de la culture « bourgeoise » (son péché originel pour certains), par abandon de l’Ecole aux forces du marché, grâce à l’entremise de pseudo-libertaires qui ont cru bien faire, les cons, et finalement par islamo-gauchisme.
La culture, comme le dit assez bien Bruno Riondel, se nourrit de temps – elle a une histoire — et d’un grand principe d’incertitude, tout comme le savoir qui l’élabore peu à peu se construit par approximations et réévaluations. Le cultuel, en face, la foi de façon générale, sont hors temps, et s’appuient sur des certitudes — j’ai expliqué ça juste après les attentats du Bardo. Peu de certitudes d’ailleurs : l’hilote musulman n’est pas demandeur de savoirs complexes. Il veut des idées simples — d’où le succès de l’islamisme chez les ados, qui aspirent à un savoir absolu, et ne comprennent pas que le savoir est très relatif, sans cesse battu en brèche, mécontent de lui, et qu’il se confronte sans cesse à ce qu’il ne connaît pas — l’immensité de ce qu’il ne connaît pas.
Pour le croyant, l’immensité est Dieu, et il est inconnaissable. Ses préceptes servent de savoir — et ils sont en nombre très limité. Les femmes sont des créatures inférieures et dangereuses, on les lapide si elles sont impudiques, et on coupe la main des voleurs. Fin d’analyse. Fin de parcours.
Le catholicisme a opéré ainsi il y a encore cinq cents ans — et il est entré dans le temps, depuis. Le protestantisme militant des groupes évangéliques a décidé d’aller affronter l’islam sur son terrain, avec les mêmes procédés et la même croyance délétère en la prédestination. Dès que vous pensez avoir un destin, à quoi bon essayer de la forger en faisant des études ? Allah ou Jéhovah y pourvoiront.
C’est la solution la plus facile, bien adaptée aux imbéciles, qui sont toujours demandeurs de formules du type « yaka ». Juste de quoi remplir les têtes creuses, abandonnées au vide par des programmes exsangues et peu exigeants (Riondel analyse avec finesse la sélection par exemple de l’histoire de l’esclavage, réduit à la traite négrière occidentale, quand l’essentiel a été opéré par des Musulmans et des Noirs eux-mêmes). De vraie culture, peu de nouvelles : des certitudes suffisent.
Au total, un ouvrage bien documentée, qui offre en annexes quelques documents éloquents — des textes peu cités de Churchill, Levi-Strauss et Renan sur l’islam, des témoignages d’enseignants confrontés au négationnisme d’après-Charlie, un message du Cheikh Imran Hosein, grand prêcheur devant l’Eternel (si je puis dire), sur le nécessaire retour des jeunes Français musulmans en terre d’Islam afin de s’y laisser impunément pousser la barbe, etc.
L’ensemble est écrit d’une plume objective, sans grand génie polémique — et c’est d’autant plus efficace : l’auteur ne fait pas de rhétorique (contrairement à un que je connais), il cite des faits, analyse des documents : bref, on le sent historien jusqu’au bout des ongles — le genre qui doit énerver laurence de cock. Mais qui fera vos délices.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’en profite pour vous dire que le dernier numéro papier de Causeur, sur l’Ecole, est absolument passionnant (d’ailleurs, j’y ai laissé quelques lambeaux). Et que la Revue des Deux mondes, dans son dernier numéro, avec une jolie photo de Zemmour en couverture et une interview du même à l’intérieur, livre un gros dossier sur « les Musulmans face au Coran », auquel j’ai moi-même participé. Au total, plein d’informations saisissantes et d’analyses percutantes.

Le terrorisme a tout son temps

Notre correspondant à Tunis — un ancien de Bonnetdane — écrit : « Voici une quinzaine de jours, entre 50 et 100 camions ont forcé la douane tunisienne à la frontière libyenne. Poursuite molle, pas retrouvés.
« À bord, vraisemblablement armes et djihadistes. Qui en a entendu parler ? Les gardes nationaux, les soldats, les policiers se font dégommer régulièrement.
« Ce n’est sans doute que le début. »

Que venaient faire là les deux tueurs du Bardo ? Leur priorité était peut-être le Parlement, où l’on débattait à la même heure d’un projet de loi anti-terroriste (et les démocrates tunisiens doivent savoir qu’ils ont enfin l’opportunité de faire passer une loi forte, quelles que soient les criailleries des barbus — à eux d’en profiter), mais le fait est qu’ils se sont finalement dirigés vers le musée, que j’ai visité il y a… quelques années. À mon âge, on ne compte plus.
Le salafisme non plus ne compte pas. Cette manie de s’en prendre aux musées ou aux bibliothèques, de Mossoul à Tunis, quitte à y laisser sa peau, a forcément un sens. La « destruction des idoles » (les images qui agrémentent cet article témoignent de l’exceptionnelle richesse du Bardo, et de l’antiquité de la civilisation tunisienne) ne suffit pas à expliquer cet acharnement, au marteau-piqueur ou à la kalachnikov, à bousiller des œuvres d’art : il s’agit d’éradiquer le Temps. Les témoignages du Temps. D’en finir avec l’Histoire par d’autres voies que celles qu’avait imaginées Francis Fukuyama.

Nous sommes en 2015, mais nous savons aussi compter avant Jésus-Christ. Les Juifs sont en 5775 (ils ont commencé en – 3761 du calendrier grégorien), mais je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui nie qu’il s’est passé, avant cette date, deux ou trois petites choses dans l’histoire de l’humanité. Chez les Musulmans, nous sommes en l’année 1436 de l’Hégire.
L’Hégire, étymologiquement, c’est l’exil ou la rupture, souvenir du départ de la Mecque de Mahomet et de ses troupes qui se repliaient sur Yathrib-Médine. Mais symboliquement, c’est la rupture avec la société arabe classique, clanique, et l’instauration de l’Oumma, la communauté des croyants. Et c’est non le départ de l’Histoire, mais son abolition : Dieu a le temps, et ses sectateurs l’ont aussi. Ils ont l’éternité devant eux. Ils sont à la fois vivants et déjà morts — ce qui explique, au moins en partie, leur aptitude au sacrifice : peu importe, le Paradis et ses grains de raisin blanc (on sait que c’est la vraie traduction, fournie par le philologue libano-allemand qui se fait prudemment appeler Christoph Luxenberg, des houris promises aux martyrs qui ont courageusement attaqué des touristes désarmés), l’Islam nie le temps : alors, les vestiges des temps anciens sont à éliminer, car ils témoignent d’accrocs possibles (et même certains) au modèle théorique : ces idoles antérieures au Prophète sont bien venues de quelque part — un quelque part où Allah n’existait pas encore, et s’appelait Jupiter, ou Jéhovah, ou ce que vous voulez, la liste est longue des dieux qui ont agrémenté l’Histoire de l’humanité, et dont celui auquel croient les islamistes n’est que le dernier avatar. Comme disait déjà Saint Augustin : « Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus.» D’où son haussement d’épaules, dans le Sermon sur la chute de Rome : l’écroulement des empires n’est qu’un épiphénomène quand on considère l’Histoire ad majorem dei gloriam. Le messianisme commence toujours par la chute des idoles. L’Islam ne diffère en rien des religions de dieu unique qui l’ont précédé. Mais il est plus systématique. Il a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie (70 millions de volumes, quand même) parce qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Livre. Une seule voix. Un seul nom. Les nazis avaient décidé de construire à Linz le musée du Reich en y accumulant tout ce qu’ils pillaient ailleurs. Mais nos gens sont plus forts : du passé faisons table rase…

Nous sommes, nous, des civilisations du Temps. Rappelez-vous la phrase si souvent citée de Valéry, résumant la Première Guerre mondiale : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Qu’aurait pensé l’auteur du Cimetière marin des destructions en cours de la mémoire humaine ? Que notre civilisation des Lumières, si elle n’éradique pas, et vite, les fanatique de la Nuit, sombrera elle-même face à des gens qui œuvrent dans l’éternité.

Je dis éradiquer, et je pèse mes mots. Faire un musée virtuel pour remplacer ceux que détruit l’Etat islamique, c’est sympathique, mais peu opérant. On ne répond au fer que par le fer.

Je serais ministre de l’Intérieur,  je renforcerais sérieusement la sécurité des musées. La dernière fois que j’ai fait la queue à Orsay, je me suis dit que cette foule offrait une splendide cible à un quelconque illuminé (étant entendu qu’il s’agit d’une lumière noire). Mais c’est moins à l’extérieur qu’à l’intérieur qu’il faut craindre : tirer dans un musée, c’est à coup sûr non seulement dégommer les gens qui y admirent le Temps mis en œuvres, mais aussi abîmer les témoignages de ce qui fut avant — parce qu’il ne saurait y avoir un « avant ». Ni un « après ». Time is on my side.

« Pauvre pays », continue l’honorable correspondant à Tunis, « livré à ces barbares par trois années d’infamies qui ont ouvert toutes les frontières, tous les trafics, laissé s’exprimer des prédicateurs fous, envoyé en Syrie des femmes et des jeunes déboussolés, favorisé leur retour sans suivi, implanté jardins d’enfants et écoles « coraniques », et j’en passe. Alors forcément, un jour ou l’autre, tout cela revient en sinistre écho. Et encore merci à BHL et Sarkozy pour le maelström qu’ils ont si bien su engendrer en Libye. »

Ben oui : la Libye était un glacis, comme l’avait été l’Egypte. Les dominos s’effondrent, les djihadistes traversent les frontières avec la facilité des ombres, et si la Tunisie cède, il n’y aura plus que la Méditerranée à traverser avant de se retrouver face aux gros morceaux — à pied d’œuvre et de chefs d’œuvre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les chefs d’œuvre qui illustrent cet article sont tous exposés au musée du Bardo. J’espère très fort qu’ils sont passés à travers les balles. Courons-y vite avant que des fondamentalistes prétextent des questions de sécurité pour fermer définitivement le Bardo.

Timbuktu

Trois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs d’œuvre de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé. Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. Bonnetdane étant le lieu de tous les sacrifices, j’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à) vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

Faisons leur fête aux nanas !

Dimanche 8 mars, c’est la journée internationale de la femme.
Bonnetdane se devait de fêter dignement l’événement. Tout en s’étonnant poliment que ce ne soit pas la fête des femmes 365 jours par an — et la nôtre aussi, parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas fêter l’humanité chaque jour.
Mais il y a pas mal de pays, et même pas mal d’endroits dans le nôtre, où c’est leur fête tous les jours.
Par exemple :

Ou bien :

Ou encore :

Sans oublier :

Islamophobie ! hurleront les plus bêtes — Edwy Plenel par exemple — et attention, c’est du lourd…

Qu’en dire ? Ma foi, comme Elisabeth Badinter, dont je salue le combat inlassable en faveur de la laïcité vraie (c’est-à-dire de la laïcité tout court, ni « ouverte », comme les cuisses du même nom, ni « aménagée »), on peut souligner que toute concession faite ici aux volontés masculines encourage le crime, là-bas.

Allez, je n’ai vraiment pas envie de rire. Ecrasons l’infâme !

Jean-Paul Brighelli

Viva la muerte !

En dehors des hispanisants, qui se soucie encore de José Millán-Astray ? Cet aimable garçon a inventé le cri de ralliement franquiste, « Viva la Muerte », et a lancé en outre à Unamuno un « Mort à l’intelligence » mémorable (en fait, « Muera la intelectualidad traidora », « Mort à l’intellectualité traîtresse » — mais c’est du pareil au même).

Tous les totalitarismes procèdent à de telles inversions. « L’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », disent conjointement Big Brother et la superstition.
Oui, je crois que l’Islam se nourrit aujourd’hui, globalement, de ces inversions mortifères. Globalement, et pas « l’Islam intégriste », ni « le wahhabisme », ni « l’Islam fondamentaliste ». Comme l’explique Wafa Sultan avec la véhémence de ceux qui ont vu la mort de près, ces distinctions byzantines n’existent pas en pays musulmans. L’Islam est un.
Dans un remarquable article paru dans le New York Times, Tahar Ben Jelloun, qui lui aussi en connaît un bout sur la question, écrit : « Islam has become more than a religion: To many French youths of immigrant origin, it now provides a culture that France itself has not managed to instill. For some, a desire for life has been replaced by a desire for death: the death of others, of infidels, and one’s own death as a martyr bound for paradise.(…) The French government has not paid serious and sustained attention to the situation in its often dreary suburbs, a neglected zone where unsocialized youths live — or merely survive. Islamist recruiters target this empty space, abandoned by the state. »
Par égard pour une que je connais et qui après dix ans d’anglais le parle moins bien qu’une vache auvergnate, traduisons : « L’Islam est bien plus qu’une religion : pour nombre de jeunes Français d’origine immigrée, il est désormais une culture qui se glisse à la place de celle que la France a négligé d’instaurer en eux. Pour certains, le désir de mourir s’est substitué au désir de vivre : la mort des « infidèles », ou sa propre mort en martyr accédant au Paradis (…) Le gouvernement français n’a accordé aucune attention sérieuse ni durable à la situation qui s’est instaurée dans les banlieues abandonnées, ces zones grises où vit — ou survit — une jeunesse déshéritée. Les recruteurs islamistes ciblent ces territoires vides, abandonnés par l’Etat. »

Je ne suis pas un grand lecteur du Monde, depuis qu’il a quitté la rue des Italiens. Il a un côté « journal officiel du libéralisme de gauche » qui me défrise. Mais bon, parfois, je vérifie mes préjugés, en espérant qu’ils ne se vérifieront pas. Mais le Monde en général ne donne aucun démenti à mon sentiment.
Sauf vendredi dernier. Dans le Monde des livres conjoint ce jour-là au quotidien, plusieurs écrivains d’importances variables donnaient leur avis sur les événements en cours. Passons sur la lettre filandreuse écrite par Le Clézio, décidément embaumé de son vivant depuis son prix Nobel. Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Amélie Nothomb disent des choses intelligentes. Mais Olivier Rolin, qui a lui aussi fait un crochet par l’ENS et le maoïsme, comme un que je connais, et dont je ne saurais trop recommander Tigre en papier, le seul roman vrai des années 68 et suivantes, m’a agréablement surpris.
Au fait, pourquoi suis-je surpris ? Les maoïstes ont toujours eu un côté intelligemment nationaliste — c’est ce qui les distingue des trotskystes béats.
Qu’écrit cet aimable garçon ? En homme de culture, il fait l’étymologie de la « phobie » que l’on accole ces temps-ci à l’Islam : non pas haine, explique-t-il, mais crainte. Et il poursuit : « Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des Musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’Islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’Islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigéria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaida, ni les talibans, qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’Islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’Islam ? »
Il faudra que je pense à citer ce passage le jour où j’expliquerai en cours ce que sont des interrogations rhétoriques…

L’Inspection générale a mis les Perses d’Eschyle au programme des prépas scientifiques. J’expliquais l’autre jour les sous-entendus de l’une des premières phrases du Messager, 17mn54 après le début : « L’armée barbare tout entière a péri. »
Barbare, pour les Grecs, est celui qui ne parle pas grec. Ni Eschyle, ni Hérodote ou Thucydide, ne supposent un instant que les Perses, tout barbares qu’ils soient, n’ont pas de civilisation. Ils n’écrivent d’ailleurs que pour rendre compte de cette différence — même s’ils supposent in petto que le monde grec a quelques longueurs d’avance, ne serait-ce que dans l’absence d’hubris.
Le sens du mot a dérivé ensuite. Pour les Romains, le barbarus, outre le fait qu’il accumule les barbarismes linguistiques, habite de l’autre côté du limen, hors des frontières de l’Empire. De linguistique qu’elle était, la notion est devenue géographique. Et comme les Vandales méritaient bien leur nom, elle s’est généralisée : le barbare, c’est celui qui prend Rome et qui la pille. Le destructeur de civilisations. L’homme des ruines.
Bien sûr, la réalité fut moins simpliste. Quand les grandes invasions ont commencé, les barbares étaient déjà là, par millions, dans l’armée ou dans les services. Travailleurs immigrés de Romains enfainéantisés. Toute coïncidence… etc.
L’un des rares films qui continue, à la dixième projection, de me détruire sur place s’intitule les Invasions barbares. Un vieux prof d’Histoire y meurt d’un cancer, au milieu de ses amis, certes, mais conscient que le monde qu’il laisse derrière lui n’est plus que l’ombre des mondes qu’il a aimés — la Grèce de Périclès, la Florence de Machiavel, le Paris de Diderot. Ou la Cordoue d’Averroès. Il y a dans les civilisations des moments de lumière, et des zones d’ombre. Ma foi, j’ai parfois l’impression qu’une burka immense est en train de s’abattre sur l’Europe, et que le gang des barbares ne se contente plus du malheureux Ilan Halimi : il est là, parmi nous, derrière chaque voile, et dans chaque déni. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

Jean-Paul Brighelli

L’ère du vide et le temps du trop-plein

Gilles Lipovetsky a fait le tour de la question dès 1983, lorsqu’il a publié l’Ere du vide (Gallimard, et maintenant en Folio Essais). Ces « Essais sur l’individualisme contemporain » démontraient jusqu’à la nausée ce que les temps post-modernes mettaient en place de narcissisme satisfait, de désengagement politique, d’hédonisme à petites doses, d’indifférence dans la recherche de la différence — cette différence obligée, sous-tendue par la mode, que Lipovetsky a analysée plus tard dans l’Empire de l’éphémère. Bref, de vacuité assumée.
Entendons-nous : l’individualisme a eu ses héros, ses grands fauves — à l’ère baroque par exemple —, son côté aristocratique, Primus inter pares. Le Grand Condé. Le narcissisme, lui, était à l’origine tragique — une cruelle blague des dieux, où le jeune homme insensible s’abîmait dans sa propre contemplation, où l’Ego magnifié — « inépuisable Moi », disait très bien Valéry —, quelles que fussent ses faiblesses et ses névroses, atteignait des sommets — voir Malaparte ou Hugo.
Mais il s’agit aujourd’hui d’un ego satisfait de sa médiocrité, d’un narcissisme du minable habillé par Zara. D’une indifférence aux autres (attention, pas tous les autres : l’homo festivus, comme dirait plus tard Muray, se satisfait aussi en petits groupes — « moi et mes amis ») qui explique la perte de sens civique ou de désintérêt pour la res publica — et du coup, analyse finement Lipovetsky, se contente de satisfactions écologiques, d’engagements parcellaires, contre les fourrures ou la retenue d’eau de Sivens, d’éclatement consenti de l’Etat au profit d’une dilution régionale ou municipale. On a vu émerger des discours sidérants sur la démocratie de proximité, qui ont justifié tous les errements — le communautarisme béat, les fêtes de quartier, les « équipes pédagogiques au centre du projet éducatif », et j’en passe. Bref, une atomisation du sens civique. L’homme a cessé d’être un animal social. Le postmodernisme est un post-aristotélisme.
Symbole de ces temps déconfits, le « selfie » — « ego-portrait », disent très bien les cousins québécois. Ce qui caractérise une vraie photo, c’est l’absence du photographe, qui s’inscrit en creux dans l’image. Ici, c’est l’inverse, le photographe est la photo. C’est, dans l’instantané (et cette génération vide fonctionne dans l’instant qui est si beau — no future, souvenez-vous, et aucun projet), l’équivalent de ce qu’est l’auto-fiction pour le roman : on n’écrit plus qu’avec son nombril.
Au reste, cette dictature du vide satisfait (et se satisfait) amplement du libéralisme, qui n’est pas une idéologie, comme je le rappelais il y a peu, mais une offre pressante de produits non indispensables, donc nécessaires, dans cette inversion des valeurs à laquelle nous amène le souci permanent de la satisfaction d’un ego de petite taille.

Le problème, c’est que les mille gadgets de la civilisation avancée, et même un peu blette, ne suffisent pas à combler le désir. Et qu’au niveau du désir, toute béance est un gouffre. Il faut être sacrément épicurien pour se contenter de l’immanence. Ce n’est pas donné au premier imbécile qui passe.

Ce que Lipovetsky n’a donc pas vu (et loin de moi l’idée de m’en gausser : son livre rassemble des articles écrits en amont et en aval de 1980, il est déjà prescient, on ne va pas lui reprocher de ne pas avoir été visionnaire), c’est que la nature a décidément horreur du vide, et que cette faille ouverte par la rupture avec toute idéologie (disons que Mai 68 a été le dernier coup d’éclat des idéologies, et en même temps le starter de l’individualisme béat contemporain) demanderait un jour ou l’autre à être comblée.
L’Islam s’est révélé être un magnifique compensateur de vacuité. Ces existences en miettes, faites d’instants successifs, sans but ni âme, ne demandaient qu’à se remplir d’une idéologie cohérente — et je ne reprocherai jamais à l’Islam son manque de cohérence. Un certain catholicisme ultra, on l’a vu ces derniers temps, ne manque pas de charme non plus, mais il n’offre pas les absolues certitudes de l’Islam — et son ambition hégémonique. Il y a beau temps que le catholicisme n’est plus expansionniste. Le judaïsme, replié a priori sur un seul peuple élu, ne l’a jamais été (que le gouvernement israélien soit ponctuellement impérialiste est une autre histoire). L’Islam, sous la forme en particulier de l’Etat islamique, a vocation à s’étendre. C’est la théorie des dominos du Moyen-Orient : d’abord l’Irak ou la Syrie, les monarchies périphériques suivront, le pétrole donnera des moyens de pression considérables, et les béats occidentaux ouvriront la porte, déjà pas mal déglinguée. Le djihad remplit mieux les consciences malheureuses de gosses sans futur structuré (en particulier au cœur de ces institutions au jour le jour que sont les centres pénitentiaires) que la société du spectacle — sans compter qu’il fournit aussi le spectacle. Evidemment, les engagés sur le front combattant doivent apprendre à se délester des petits agréments sans réelle importance de la civilisation du vide — les consoles de jeux, par exemple. Mais qui hésiterait, parmi ces jeunes à cervelle creuse, à remplacer le portable par un sabre ou une kalach ? Le djihad, comme autrefois les croisades, c’est l’éternité à la portée des caniches, comme aurait dit Céline.
L’ère du vide est le produit du libéralisme avancé — qui a cru intelligent d’éliminer les idéologies, sous prétexte que l’idéologie en chef, le marxisme, pouvait le menacer. Mais l’islamisme aussi résulte de ce creux aménagé par les épiciers : quand on vire les marchands du temps, reste le temple.

Jean-Paul Brighelli

PS. Remarquable interview de Natacha Polony sur le libéralisme, la Gauche, la Droite, toute cette merde, quoi :

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/12/26/31003-20141226ARTFIG00304-natacha-polony-le-ps-est-desormais-liberal-sans-aucune-ambiguite.php

 

Tour de cochon

À Sargé-Lès-Le Mans, dans la Sarthe, il n’y aura donc plus de menu de substitution à partir du 1er janvier les jours où l’on servira du porc. Le maire, pas tout à fait franc du collier, joue un tour de cochon aux Musulmans de sa commune.
Les cons, ça ose tout, c’est même à ça… Avant de prendre des décisions qui font enfin parler de lui, cet édile aurait pu songer qu’il allait faire les beaux jours de l’Obs, et donner du grain à moudre aux abrutis de la FCPE, qui se sont empressés de confondre sauté de porc au miel (c’était le menu quand la télé y est allé faire son reportage) et accompagnatrices voilées lors des sorties scolaires. Ou que d’autres confondraient la laïcité à tout crin des pseudo-laïques qui interdisent les crèches (voir ce que j’en ai dit sur LePoint.fr) et celle des extrême-droitiers qui imposent le cochon. Marine Le Pen s’est un peu pris les pieds dans le plat de charcuterie fine.
Entendons-nous : j’adore le porc sous toutes ses formes, et je me damnerais pour un petit salé aux lentilles ou du travers au miel. Ou pour un filet mignon simplement rôti à cœur. Ou… Bref, dans le cochon, tout est bon : je ne vais tout de même pas renier le prizuttu et le figatelli.
80% des écoles proposant un service de cantine sont alimentées en repas collectifs par de grandes centrales qui leur fournissent indifféremment du cochon ou des menus de substitution, qui existent aussi les jours où l’on propose une autre viande que le cochon, ou du poisson, vu qu’il y a toujours eu des végétariens. Après tout, des goûts et des couleurs alimentaires… Même si je trouve que les végétariens ne savent pas ce qu’ils manquent, et que les végétaliens purs sont cinglés. En l’occurrence, dans la Sarthe, le cochon endosse malgré lui les choix idéologiques du maire — comme au temps des soupe au lard offertes par une certaine extrême-droite aux SDF non-Musulmans.
Ou non-Juifs (curieusement, ils ont disparu du radar médiatique). Quand j’étais gosse, à Marseille, la question des Musulmans ne se posait pas — des Musulmans, en classe, je n’ai pas souvenir d’en avoir croisé. Des Séfarades oui, qu’ils viennent de rentrer d’Algérie durant l’exode Pieds-Noirs ou non. Ils ne mangeaient pas de porc, soit : personne n’a jamais fait de réflexion, ça passait comme une lettre à la poste. Et ça passe toujours, pourvu que l’on s’en donne la peine.
D’aucuns invoquent le « vivre-ensemble » pour justifier leur choix du cochon. C’est que dans les cantines, apparemment, les Musulmans désormais se regroupent à des tables particulières : le communautarisme gagne de jour en jour, et on laisse faire. À la question du cochon se superpose désormais celle du hallal — et là, il y a une limite, parce que ce n’est plus affaire de goût (ou de pseudo-allergie, le prétexte communément invoqué par les familles musulmanes pour expliquer leur refus de telle ou telle viande), mais de superstition (même effet lorsque des gosses mettent à la poubelle des bonbons suspects de contenir de la gélatine de porc — tout comme les enveloppes de gélules médicales). Des élèves de prépas en voyage, l’année dernière, refusaient même de manger des légumes, parce qu’ils étaient susceptibles d’avoir touché une viande non hallal : là, on est dans le grand n’importe quoi. McDo a intelligemment laissé entendre que sa viande hachée était hallal, sans avoir jamais communiqué à ce sujet : très fort, d’un point de vue commercial ! Jusqu’à ce que des clients musulmans posent directement la question, qui a quelque peu embarrassé McDo Maroc. On ne gagne jamais à opter pour le silence.
Alors, essayons d’être clair. Un menu de substitution n’est pas une offense à la laïcité. C’est affaire de goût (par parenthèse, j’ai rencontré des instits qui m’ont raconté avoir fait manger du cochon à des petits Musulmans qui s’en régalaient dans le dos de leurs mères — ce sont toujours les mères qui imposent les interdits, tout comme en Afrique, et parfois ici, ce sont elles qui font exciser leurs filles : aliénation, quand tu nous tiens…). La viande hallal, c’est autre chose : c’est du communautarisme, et ça, ce n’est pas la République. Mais il est évident que les revendications des unes et des autres sont autant de pions avancés dans l’instauration d’une société française éclatée en sous-groupes, où ce n’est plus affaire de goûts mais d’intolérance. Je suis assez ouvert pour respecter les goûts de mes invités, quand je leur fais à manger : si j’étais maire, j’en ferais autant. D’aucuns n’aiment pas le porc, d’autres ne supportent pas l’agneau ou le mouton — ou le gluten, ce qui m’offenserait presque, dieu des pâtes que je suis. Soit.
J’ai évoqué plusieurs fois sur ce blog l’excellent ouvrage de Pierre Birnbaum, la République et le cochon, où l’auteur raconte le long apprentissage du porc républicain par des Juifs désireux de s’intégrer — et ils étaient fort désireux de le faire, jusqu’à ce qu’Hitler et Laval les reconstitue en communauté. La perspective s’est renversée aujourd’hui : les Musulmans — dans leur frange extrémiste au moins, et l’extrémisme commence aux interdits alimentaires — ont-ils envie de s’intégrer, ou d’exister parallèlement à la République, avant de la dominer ?

Question rhétorique…

En attendant, le maire de Sargé-lès-Le Mans est un imbécile, qui est parvenu à faire parler de lui — tiens, j’ai même omis de citer son nom, je l’ai déjà oublié. La République se fiche pas mal de ce que vous mangez, et la laïcité résistera à la non-absorption d’un sauté de porc à l’ananas (frais, l’ananas pré-cuit le cochon et vous épargne 30% de temps de cuisson). En revanche, elle ne tiendra pas longtemps sous les assauts des imbéciles, et là, leur nom est légion.

Jean-Paul Brighelli

Mettre les voiles

Dans le Monde du 4 octobre dernier, pp. 20-21, la rubrique Débats publiait divers avis sur l’une des polémiques du moment, le voile à l’université. Et comme il est d’usage dans ce journal de faux-culs, sous prétexte de diversité d’opinions (et soyons tout de suite clair : face à la vérité, plaider pour la diversité d’opinions n’est jamais que donner la parole au mensonge…), le Monde noyait un article de bon aloi signé du « collectif » des membres de la commission Laïcité du Haut Conseil à l’Intégration (HCI), qui s’est auto-dissous récemment, après avoir remis au Premier Ministre un rapport circonstancié proposant douze recommandations sur les conditions d’exercice de la laïcité — c’est-à-dire de la vraie liberté de penser — dans l’Enseignement Supérieur —, dan un fatras d’avis et d’opinions contradictoires, comme si exposer la vérité aux mensonges faisait avancer la cause de la liberté.
La mission laïcité a aussi bien dénoncé les courants chrétiens évangéliques ou néobaptistes qui critiquent les théories darwiniennes de l’évolution au profit des thèses créationnistes que des courants musulmans qui font dans le prosélytisme et récusent la mixité tant au niveau des étudiants que des enseignants. Aucun ostracisme anti-musulman là-dedans.
Que disait spécifiquement la Commission (1) de la question du port du voile à l’université ? Sous le titre « Garantissons la neutralité religieuse dans les salles de cours du supérieur », il se défendait d’avoir mérité « le terme discutable si impudemment brandi aujourd’hui dès qu’on évoque la laïcité d’« islamophobie » — mais l’intolérance (la vraie, l’intolérance religieuse) crie au loup dès qu’on l’empêche d’excommunier, ou qu’on lève le sourcil devant une brochette d’étudiantes voilées assises en groupe au premier rang de l’amphi.
Islamophobe ? La recommandation du HCI est pourtant fort mesurée. Il s’agit d’« interdire dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche des établissements d’enseignement supérieur les signes et tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. » Une proposition déjà révélée par le Monde du 6 août — une indiscrétion qui était moins une vraie information qu’un moyen de pression sur le gouvernement, sommé de ne pas écouter des laïcards qui attentent visiblement à la liberté d’attenter aux libertés des autres. « En quoi l’exigence de neutralité religieuse dans les salles de cours, gage de la sérénité de l’enseignement, serait-elle discriminante ? Comment peut-on estimer que l’affichage « ostensible » d’une conviction religieuse dans un lieu de transmission et de discussion du savoir ne pose aucun problème ? »
Dès 2004 la Conférence des Présidents d’Université avait émis un document, « Laïcité et enseignement supérieur », qui faisait déjà largement le tour de la question — et des problèmes. Pour n’en citer que deux, la réquisition de locaux d’universités à des fins cultuelles, ou la récusation de la mixité.
Le seul à avoir manifesté son intérêt pour les propositions du HCI est Manuel Valls. « Le manque de clarté, de lucidité et de courage, loin de favoriser le vivre-ensemble, attise les tensions et fait le lit des extrêmes », poursuit l’article du Collectif. Qui ne sait, parmi les enseignants et sans doute ailleurs, que se plier, en classe, aux injonctions du caïd de service ne permettra pas de rétablir l’ordre — bien au contraire ? Donnez le doigt, on vous mangera le bras. Céder devant les manifestations ostensibles de la superstition, c’est ouvrir la porte au fanatisme, qui est à la religion, comme le rappelle Voltaire, « ce que le transport est à la fièvre ». Partout, toujours, il nous faut, inlassablement, « écraser l’infâme », comme disait ce même Voltaire à la fin de ses lettres.
Dans le même journal, le même jour, Dounia Bouzar (2) signait un article intitulé « Gare au piège de l’exclusion / Ne pas faire le jeu des radicaux » dans lequel elle soulignait que nous assistions aujourd’hui, n’en déplaise à Malraux, à une« mutation du religieux plutôt qu’à un retour du religieux ». Quelle mutation ? Celle qui va vers la nuit : « Le religieux se transmet sans aucun savoir, déconnecté de l’expérience humaine, de manière virtuelle. On assiste non pas au choc des civilisations, mais au choc des ignorances. » L’ignorance du « vrai croyant » (faut-il rappeler que « taliban » signifie « étudiant en religion », et qu’il s’agit manifestement là d’un oxymore — au vu de ce que les Afghans fanatisés ont fait aux Bouddhas de Bâmiyân) l’engage à « rester pur, à ne pas se mélanger aux autres » — de peur sans doute que des autres ne surgisse une étincelle de vrai savoir. « La mise en veilleuse des facultés intellectuelles facilite la fusion », précise Mme Bouzar.
Elle ne répugne pas pourtant à la contradiction interne. « Une loi d’interdiction des signes religieux, précise-t-elle, exigerait l’invisibilité des croyants ou plutôt des croyantes, car quid des immenses barbes et des chaussettes remontées sur le jogging de ceux-là mêmes qui refusent de regarder une femme ? » Ma foi, si l’Islam est si ostensiblement manque de goût, nous n’y sommes pour rien. Quant aux barbes… Faut-il rappeler que ces mêmes talibans tuaient volontiers les Afghans d’origine asiatique qui auraient été bien en peine de se laisser pousser un quelconque poil au menton ? La bêtise, partout, toujours, génère la violence, et une interdiction mesurée (dans les salles de cours…) n’est pas une violence mais un effort pour l’empêcher.
Alors certes, il est temps de « sortir de ce débat bipolaire « pour ou contre le voile » que l’on traîne depuis dix ans et qui nous empêche de poser les bonnes questions. Mettons-nous autour d’une table pour trouver une stratégie qui empêche les jeunes radicalisés d’imposer leurs normes dans les espaces publics sans pour autant les abandonner aux mains de ceux qui veulent les couper définitivement de tout lien avec la société et sans pour autant sanctionner tous les étudiants pratiquants. » La stigmatisation, comme tous les interdits, peut sans doute transformer en pseudo-martyres des filles frustrées qui se réfugient derrière leur bout de tissu dans une société qu’elles imaginent hostile. Mais la vraie stigmatisation, la stigmatisation première, n’est-elle pas dans l’ordre, exprimé ou non exprimé, de se retrancher de la communauté française ? Elles sont les pions le plus souvent inconscients que l’islamisme avance, peu à peu, jusqu’à ce qu’un voile noir obscurcisse définitivement la Raison et les Lumières (3).

SI le HCI défend l’université et le droit d’enseigner en toute quiétude, il faut qu’il sache qu’il le fait contre certains enseignants qui, angélisme ou collaboration, ne voient pas où est le problème. Pascal Binczak président de l’université Paris-Lumières (Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis) signe un article (« Nos campus sont rarement perturbés ») qui est mi-chair mi-poisson et qui, au concert des faux-culs, pourrait servir de carnet de bal.
Après avoir rappelé que la première affaire de voile remonte à septembre 1989 (dans la foulée de la loi Jospin qui simultanément mettait, comme on se rappelle, l’élève au centre du système et lui donnait le droit de dire autant de bêtises qu’il le souhaitait (allez, redisons-le : l’enfant est étymologiquement celui qui n’a rien à dire, et l’élève est celui qui apprend à dire, et à qui on peut donner la parole à condition qu’il n’en abuse pas pour redevenir… un enfant), affaire tranchée par le Conseil d’Etat en novembre 1992 — ce qui a prouvé la nécessité d’une loi, promulguée en 2004), il plaide pour une philosophie du Ni-Ni : pas de « tolérance inconditionnelle », « ni prosélytisme ni entrave au bon fonctionnement du service public. » Ah oui ? Et on fait comment ? Mais notre président d’université, benoîtement, « adhére à la position défendue par la ministre » — l’ineffable Geneviève Fioraso, qui s’est insurgée imméiatement devant l’intérêt que Manuel Valls avait manifesté dès le mois d’août pour les propositions de la Commission Laïcité. Duel au sommet ! « Tolérance et vigilance doivent seulement continuer à aller de pair », conclut notre universitaire — ce qui en l’espèce ne signifie absolument rien. Tolérance et vigilance sont en bateau, mais vigilance est tombée à l’eau. Quand on n’a plus que la tolérance, on ouvre la porte à l’intolérance de l’Autre.

Collabos toujours. Valérie Aminaux (« professeure » de sociologie à Montréal, acuellement détachée au CNRS), sous le titre « Des opinions paniquées », croit utile de se moquer de l’« obsession visuelle » que constitue d’après elle notre rejet du voile en France (ah, les cousins qui dans les dîners de famille viennent nous donner des leçons…). « La silhouette sombre de la femme voilée est associée à tout ce qui menace, de l’intégrité territoriale à la cohésion sociale, opérant comme un memento mori globalisé. » Eh bien oui : l’islam des voiles porte en lui la mort — on le voit chaque jour, en Afghanistan, au Kenya, en Irak, — ou à Toulouse. C’est effectivement une religion qui, dans ses formes « pures », aime la mort. Du 11 septembre (à grande échelle) à Mohammed Merah (à toute petite échelle), les preuves ne manquent pas, et concordent toutes.

Tareq Oubrou enfin, recteur de la mosquée de Bordeaux (« Pour une visibilité musulmane discrète / Evitons les interdictions supplémentaires »). Comment dit-on « jésuite » en arabe ? Notre recteur a toujours « prôné, dit-il, une visibilité religieuse modérée ». Je ne lui reprocherai pas, en tout cas, de rappeler encore une fois que se couvrir les cheveux relève d’une « prescription équivoque et mineure » qui « repose sur un ou deux passages coraniques amphibologiques et sur des hadiths du Prophète dont l’authenticité n’est pas certaine » — faute de matériel d’enregistrement au VIIème siècle sans doute… « Nous avons plus de textes qui demandent aux hommes de garder leur barbe que de textes qui demandent aux musulmanes de couvrir leurs cheveux, abstraction faite de leur authenticité ou de leur sens discutable ». Pourquoi dès lors cette « focalisation » sur le foulard des femmes plutôt que sur les barbes des hommes ? Parce que justement le foulard est un signe bien plus ostensible, dans une stratégie d’occupation, qu’une barbe (4).
Le recteur de Bordeaux souligne (il est plus au courant que nous) que ces pseudo-musulmanes se dispensent pour la plupart des cinq prières journalières (l’un des piliers de l’Islam, pourtant) et combinent volontiers le voile avec des tenues d’une coquetterie toute laïque. Et il argumente non sans finesse sur la « double culpabilisation » frappant les musulmanes, coupables si elles découvrent leurs cheveux (« ce qui est théologiquement grave », ajoute notre recteur), et coupables aux yeux du législateur laïque d’intimidation systématique.
Soyons clair : quand nous parlons d’interdire le voile à l’université, il s’agit de protéger les femmes contre les diktats du fascisme islamiste, et contre elles mêmes, aliénées par l’opium du peuple. Je ne suis pas de ceux qui s’indignent de ce que Saint-Just ou Robespierre aient eu une volonté pédagogique. Mais je ne veux pas la mort du pécheur — juste sa rédemption laïque. Une loi sur le voile à l’université complèterait utilement celle de 2004 sur le voile dans les lycées et collèges (y compris dans les sorties scolaires, qui ne sont jamais que l’exportation du lycée ou du collège hors les murs).
Le port du voile n’est pas, et ne sera jamais, l’expression du libre-arbitre. Cela n’a rien à voir, je suis désolé de le redire à certaines amies, avec la décision de porter une mini-jupe ou un pull échancré — ou n’importe quelle pièce d’habillement profane. On ne s’habille pas impunément en bonne sœur — je ne le tolère que des religieuses et des créatures de Clovis Trouille, qui relèvent la rigueur religieuse d’un porte-jarretelles adéquat, comme on relève un plat d’une pincée de piment d’Espelette.

Jean-Paul Brighelli

(1) La liste de ses membres est consultable sur le site du Comité Laïcité République : www.laicite-republique.org.
(2) la République ou la burqa, Albin Michel 2010, avec Lylia Bouzar)

(3) Voir sur le sujet la très belle tribune d’Elisabeth Badinter dans Médiapart, http://blogs.mediapart.fr/blog/alban-ketelbuters/300913/la-soumission-au-religieux-est-un-desastre
(4) Une barbe pourrait à la rigueur n’être que le signe ostensible, surtout en collier, d’une appartenance au SGEN ou au SNUIPP. Et quoi que je puisse en penser, je supporte l’existence du SGEN et du SNUIPP. Et on osera dire après ça que je ne suis pas tolérant !