Saint-Denis frappé à la tête

Le 12 février dernier, Olivier Galzi invitait Jean-Pierre Ravier sur le plateau d’i-télé pour parler des graves dysfonctionnments de l’université de Paris-XIII, et particulièrement celui de son IUT, confisqué pendant des années par une « association » intégriste. Le journaliste en avait profité pour interviewer Samuel Mayol, directeur dudit IUT, agressé, insulté, menacé de mort pour avoir voulu faire respecter la loi dans cet IUT. J’ai évoqué cette histoire dans Liberté Egalité Laïcité — dans les bacs des libraires depuis un mois.
Plus loin dans le même livre, je racontais que fin mai, l’auditoire d’une conférence sur la laïcité, organisée à l’Assemblée Nationale par le Comité Laïcité République, avait fait une ovation debout à Samuel Mayol après son intervention — colloque dont les actes sont disponibles ici, et l’intervention de Samuel Mayol.
Or, Samuel Mayol vient à nouveau d’être agressé — 6 jours d’arrêt quand même — pendant qu’il promenait son chien — et à ce qu’en dit le Parisien, heureusement que le chien était là. Que n’a-t-il arraché les génitoires de l’agresseur !
Najat Vallaud-Belkacem et le Secrétaire d’Etat chargé des universités, Thierry Mandon (qui ça ?) se sont fendus d’un communiqué où ils « tiennent à apporter tout leur soutien au directeur ainsi qu’à ses proches dans cette nouvelle épreuve » et « souhaitent que le coupable de cette agression puisse être identifié dans les plus brefs délais afin que cessent ces agissements répétés. » On n’est pas plus chaleureux.

« Le » coupable ! L’individu — un loup solitaire, probablement — coupable de l’agression ! Et les autres ?
Je me contenterai de recopier la formule de Colomba, dans la nouvelle de Mérimée : « Il me faut la main qui a tiré, l’œil qui a visé, le cœur qui a pensé… »
Parce que « le » coupable, messieurs les Importants de la Rue de Grenelle et de la rue Descartes réunies, c’est l’islamisme, que vous laissez prospérer dans les facs en persistant à autoriser toutes les marques du fanatisme religieux ! C’est le fondamentalisme, que vous laissez se répandre, comme une tache d’encre ou une tache de sang, selon les jours, dans des banlieues (et, à Marseille, en plein centre ville) où quelques poignées de barbus et de militantes voilées terrorisent des milliers de Musulmans ! On protège Houellebecq — pourquoi pas ? Que en protège-t-on efficacement les universitaires qui se dressent contre l’hydre !
Et ce n’est pas en pondant des « communiqués » que ça changera. Il faut réécrire la loi de 1905, et compléter celle de 2004. Il faut traquer la bête immonde, comme disait Brecht. Traquer non seulement ceux qui attaquent, mais tous leurs complices, tout ce « camp du Bien » qui gémit sur l’innocence persécutée et accuse d’islamophobie tous ceux qui ont des yeux et des oreilles — Samuel Mayol était au téléphone quand il a été agressé, et l’ami à qui il téléphonait a entendu toute la scène. Au moins, on ne l’accusera pas de s’être volontairement cogné la tête contre les murs.

Jean-Paul Brighelli

Molière était-il Charlie ?

Rappelez-vous :

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure[, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.]
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…

(Dom Juan, Acte III, scène 2).

C’est une scène à la fois centrale et emblématique, et à ce titre, je crois que je l’ai évoquée chaque année depuis quarante ans que je fais ce métier. En expliquant à chaque fois ce que signifiait en 1665 ce mot de « jurer » — jurer le nom de Dieu, blasphémer.
Avec des succès divers, et que je ne peux imputer ni à mon incompétence (qui est globalement restée la même, en tout cas en ce qui concerne l’enseignement de la littérature) ni à une difficulté particulière du texte, qui n’a pas varié. Ni même à l’évolution du savoir des élèves, quoi que l’on ait fait pour le réduire à ce « socle commun » qui ressemble à de la culture comme mon dos ressemble à la lune.
En fait, tout a tenu à chaque fois à la culture acquise des élèves (celle qui ne s’enseigne pas, celle avec laquelle ils arrivent à l’école, par opposition à la culture apprise).

En Normandie, à la fin des années 1970, personne ne comprenait vraiment cette obstination du pauvre à refuser un louis d’or (une somme invraisemblablement élevée, expliquais-je, et un objet — une pièce d’or — qu’un pauvre avait vraisemblablement aucune occasion de voir dans sa vie, sinon de loin). À Versailles, au début des années 1980, le blasphème était ressenti, mais d’assez loin : les cathos même intégristes ne s’offusquent guère d’un juron bien senti, et cela fait des lustres que « nom de Dieu ! » n’est plus un péché mortel. Lorsque je leur expliquais que passée la première représentation Molière (et surtout, abusivement, sa veuve) coupa quasiment toute cette scène, ils haussèrent les épaules : leur foi, lorsqu’elle subsistait autrement que comme grimace versaillaise, ne s’arrêtait pas à de semblables peccadilles. Qu’Armande ait fait réécrire toute la pièce en vers par Thomas Corneille ; que ce fût cette version sans intérêt que l’on ait jouée jusqu’au milieu du XIXème siècle ; que des coupes frileuses (voir par exemple ce que j’ai mis ci-dessus entre crochets, dont la suppression vide la scène de tout son sens) subsistassent dans toutes les éditions jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale — Saint Pétain, priez pour nous ! —, tout cela leur paraissait quelque peu caricatural : c’étaient des chrétiens modernes.
Puis j’enseignai douze ou treize ans dans les banlieues déshéritées de la couronne parisienne — aux Ulis, à Montgeron, à Corbeil. À des classes qui rassemblaient divers partisans déclarés du GIA et du FIS (c’étaient pendant les années de plomb de l’Algérie), en tout cas une majorité de Musulmans — que j’ai retrouvés ensuite à Montpellier (au lycée Mermoz plus qu’au lycée Joffre, selon une ségrégation habile) et bien sûr à Marseille.
Et là, je peux le dire, « jurer » au sens de « blasphémer » n’était pas pris à la légère. La scène condamnait Dom Juan — et Molière — aux yeux de ces jeunes imbéciles.

Quand des dessinateurs ou des intellectuels défendent le droit au blasphème, ils ne parlent pas de la même chose que les apprentis djihadistes qui les tuent parce qu’ils ont blasphémé. Je pourrais proférer — et cela m’est fréquemment arrivé en classe, pour tester les élèves — des imprécations monstrueuses qui ne me paraissent pas telles puisque pour moi, ce sont juste des suites de mots sans autre signification que celle du dictionnaire — « bordel à cul de vierge enceinte » ou « Mahomet poil au vier », comme on dit à Marseille. Regards outrés des unes et des autres — stupéfaction de ma part devant des réactions qui me paraissent hors de saison.
Je préfère ne pas imaginer la réaction des futurs petits Syriens balancés dans les classes françaises à qui on va expliquer Molière…
C’en est d’ailleurs touchant, de constater combien des populations encore enfouies dans le fanatisme comprennent les intentions de Molière mieux que nos modernes incroyants « de souche », pour parler comme les épigones du FN. Et leur réaction, en retour, me permet à moi de saisir à plein l’audace de Molière, balançant à des spectateurs effarés cette incongruité majeure — et risquant tout simplement sa peau : il y eut dès 1665 bien des bonnes âmes pour réclamer pour lui le bûcher — et ce n’était pas une métaphore, Louis XIV venait de faire brûler Claude Le Petit, un jeune poète (après étranglement, quand même) pour quelques vers licencieux.

Cette scène met en lumière, à mon sens, le problème majeur qui hante aujourd’hui l’actualité.
Par « respect » pour les superstitions de tel ou telle, dois-je cesser de parler de Molière, ¬ comme certains collègues ne parlent plus de Corneille sous prétexte que l’on tue des Maures dans le Cid, ce qui contriste certains de leurs élèves ? Mais alors, jusqu’où déplacer le curseur ? Ne plus faire lire Montesquieu ou Voltaire, parce qu’ils utilisent le mot « nègre » ? Ne plus parler de toute cette littérature où des messieurs très bien évoquent les « objets » de leurs amours ? Dès que l’on prend en compte les revendications du politiquement correct et les critères du Camp du Bien, on ne s’en sort pas. On s’assoit sur la culture. On la nie. On l’éradique.
Reste la seconde hypothèse. Je suis en France, je suis un prof français, je suis spécialiste de littérature française, et c’est aux élèves, tous les élèves, de venir dans mon champ culturel. Parce que je suis la culture dominante, et que mon boulot, c’est justement de leur apprendre — à tous — les règles d’une société gréco-latino-judéo-chrétienne et largement agnostique. Et que je n’ai pas à « respecter » les superstitions des uns et des autres dans le contexte étroit d’un enseignement laïque — ni, à vrai dire, si j’avais un quelconque pouvoir, dans le contexte plus large d’une rue elle aussi laïque. Oui, c’est aux élèves de laisser leurs croyances à la porte du lycée comme les filles y laissent leurs voiles, c’est à eux d’apprendre, comme le dit très bien Isabelle Adjani dans la Journée de la jupe, flingue au point, que Molière s’appelait Poquelin, et que ce n’est pas tout à fait un hasard si à la fin de la scène Dom Juan donne quand même son louis au Pauvre — « pour l’amour de l’humanité » et non pour l’amour de Dieu : dans quel monde vivons-nous pour qu’une transgression du XVIIème siècle qui se résolvait en acte d’humanité soit encore vécue, au XXIème, comme un blasphème susceptible d’excuser des actes de barbarie ?
Et si cela continue à choquer les élèves, ma foi, tant pis ou tant mieux. L’enseignement ne se nourrit pas d’eau tiède.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je travaille en ce moment sur le Voyage au bout de la nuit. Parce que Céline est un formidable écrivain, que Philippe Muray a écrit sur lui des pages saisissantes (par exemple ici), et que le ministre (Frédéric Mitterrand) qui crut bon de déprogrammer les manifestations qui devaient célébrer le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Destouches est un bélître — comme aurait dit Molière. Et pour leur faire comprendre que malgré Bagatelles, Céline était peut-être moins antisémite que Zola.
À ce propos, très belle BD sur le Céline d’Un château l’autre — la fuite à Baden-Baden et Berlin dans les décombres de la Collaboration. Ça s’intitule la Cavale du docteur Destouches, c’est scénarisé par le comédien Christophe Malavoy, et dessiné par Paul et Gaétan Brizzi. Un très beau graphisme, et une utilisation intelligente des imprécations céliniennes. Chez Futuropolis.

Indigènes

Cela vient de débouler sur les réseaux sociaux :

Je ne sais pas si c’est ou non authentique — je m’attends à ce que rapidement paraisse un communiqué qui prétendra que c’est un fake, comme disent les gens qui parlent bien la France. Mais des amis informés des mœurs de Twitter m’affirment que le message est genuine — comme disent… etc. !
Et puis, c’est trop beau pour être vrai : pour la première fois on nous explique noir sur blanc le jusqu’auboutisme de l’entre-soi, de l’endogamie profonde (comme on parle d’écologie profonde, celle qui donne autant de valeur aux mouches à merde qu’aux êtres humains), de l’inceste pratiqué comme les Egyptiens anciens, pour sauvegarder la pureté du sang et garantir le défaut génétique — bref, du racisme ordinaire. La distinction entre « Nous » et « les Blancs » est étrange — bien digne du nazislamisme qui court en ce moment. Les Arabes sont blancs, sais-tu, ami indigène… Et il n’y a qu’une seule race — la race humaine. Que tu en sois un sous-produit est encore autre chose — c’est une considération culturelle, mais pas biologique.
Au passage, on peut lire aussi dans ce gazouillis une angoisse — celle d’être confronté aux comparaisons. Qui sait ce que ta sœur, cher indigène, celle qui vient régulièrement s’ébattre dans nos lits, pense de toi et de ta prétention à la satisfaire ?

D’un autre côté, c’est tellement bête que ça ne peut pas ne pas être vrai — quand on sait jusqu’où descendent, intellectuellement parlant, les Indigènes de la République. Fréquenter leur site est la garantie d’une franche partie de rigolade.
Quoique…
Quand on sait que ces jean-foutre ont l’oreille des autorités et des islamo-gauchistes, on rit moins : après tout certains des amis de ces gens coupent des têtes de l’autre côté de la Méditerranée, ou violent des adolescentes au Nigéria. Et incitent leurs sœurs à pratiquer le jihad sexuel, afin d’assurer le repos des guerriers de l’Etat islamique.
Je passe sur le fait que cette « consommation masculine blanche » est également homophobe — mais bon, onze pays appliquent la peine de mort pour les homosexuels — tous musulmans. Cherchez l’erreur — il n’y en a pas.
Allez, je vais faire bref : les Musulmanes sont des femmes comme les autres, elles ont le droit de te cocufier comme les autres. Les habitués de ce blog vont s’y employer.
Ça pourrait te porter chance…

Jean-Paul Brighelli

PS. Faut-il rappeler que c’étaient les mêmes imbéciles qui se sont insurgés contre une exposition intitulée Exhibit B — dont j’ai parlé en décembre sur Bonnetdane ? Les mêmes imbéciles aussi qui s’insurgent quand un chercheur blanc, Olivier Pétré-Grenouilleau, explique, recherches à l’appui, que l’esclavage a été un peu plus complexe que ce que croient les organisations antillaises ? Et tout ce qu’ils ont trouvé pour attaquer un chercheur inattaquable, c’est Gilbert Collard…

Le terrorisme a tout son temps

Notre correspondant à Tunis — un ancien de Bonnetdane — écrit : « Voici une quinzaine de jours, entre 50 et 100 camions ont forcé la douane tunisienne à la frontière libyenne. Poursuite molle, pas retrouvés.
« À bord, vraisemblablement armes et djihadistes. Qui en a entendu parler ? Les gardes nationaux, les soldats, les policiers se font dégommer régulièrement.
« Ce n’est sans doute que le début. »

Que venaient faire là les deux tueurs du Bardo ? Leur priorité était peut-être le Parlement, où l’on débattait à la même heure d’un projet de loi anti-terroriste (et les démocrates tunisiens doivent savoir qu’ils ont enfin l’opportunité de faire passer une loi forte, quelles que soient les criailleries des barbus — à eux d’en profiter), mais le fait est qu’ils se sont finalement dirigés vers le musée, que j’ai visité il y a… quelques années. À mon âge, on ne compte plus.
Le salafisme non plus ne compte pas. Cette manie de s’en prendre aux musées ou aux bibliothèques, de Mossoul à Tunis, quitte à y laisser sa peau, a forcément un sens. La « destruction des idoles » (les images qui agrémentent cet article témoignent de l’exceptionnelle richesse du Bardo, et de l’antiquité de la civilisation tunisienne) ne suffit pas à expliquer cet acharnement, au marteau-piqueur ou à la kalachnikov, à bousiller des œuvres d’art : il s’agit d’éradiquer le Temps. Les témoignages du Temps. D’en finir avec l’Histoire par d’autres voies que celles qu’avait imaginées Francis Fukuyama.

Nous sommes en 2015, mais nous savons aussi compter avant Jésus-Christ. Les Juifs sont en 5775 (ils ont commencé en – 3761 du calendrier grégorien), mais je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui nie qu’il s’est passé, avant cette date, deux ou trois petites choses dans l’histoire de l’humanité. Chez les Musulmans, nous sommes en l’année 1436 de l’Hégire.
L’Hégire, étymologiquement, c’est l’exil ou la rupture, souvenir du départ de la Mecque de Mahomet et de ses troupes qui se repliaient sur Yathrib-Médine. Mais symboliquement, c’est la rupture avec la société arabe classique, clanique, et l’instauration de l’Oumma, la communauté des croyants. Et c’est non le départ de l’Histoire, mais son abolition : Dieu a le temps, et ses sectateurs l’ont aussi. Ils ont l’éternité devant eux. Ils sont à la fois vivants et déjà morts — ce qui explique, au moins en partie, leur aptitude au sacrifice : peu importe, le Paradis et ses grains de raisin blanc (on sait que c’est la vraie traduction, fournie par le philologue libano-allemand qui se fait prudemment appeler Christoph Luxenberg, des houris promises aux martyrs qui ont courageusement attaqué des touristes désarmés), l’Islam nie le temps : alors, les vestiges des temps anciens sont à éliminer, car ils témoignent d’accrocs possibles (et même certains) au modèle théorique : ces idoles antérieures au Prophète sont bien venues de quelque part — un quelque part où Allah n’existait pas encore, et s’appelait Jupiter, ou Jéhovah, ou ce que vous voulez, la liste est longue des dieux qui ont agrémenté l’Histoire de l’humanité, et dont celui auquel croient les islamistes n’est que le dernier avatar. Comme disait déjà Saint Augustin : « Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus.» D’où son haussement d’épaules, dans le Sermon sur la chute de Rome : l’écroulement des empires n’est qu’un épiphénomène quand on considère l’Histoire ad majorem dei gloriam. Le messianisme commence toujours par la chute des idoles. L’Islam ne diffère en rien des religions de dieu unique qui l’ont précédé. Mais il est plus systématique. Il a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie (70 millions de volumes, quand même) parce qu’il ne saurait y avoir qu’un seul Livre. Une seule voix. Un seul nom. Les nazis avaient décidé de construire à Linz le musée du Reich en y accumulant tout ce qu’ils pillaient ailleurs. Mais nos gens sont plus forts : du passé faisons table rase…

Nous sommes, nous, des civilisations du Temps. Rappelez-vous la phrase si souvent citée de Valéry, résumant la Première Guerre mondiale : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Qu’aurait pensé l’auteur du Cimetière marin des destructions en cours de la mémoire humaine ? Que notre civilisation des Lumières, si elle n’éradique pas, et vite, les fanatique de la Nuit, sombrera elle-même face à des gens qui œuvrent dans l’éternité.

Je dis éradiquer, et je pèse mes mots. Faire un musée virtuel pour remplacer ceux que détruit l’Etat islamique, c’est sympathique, mais peu opérant. On ne répond au fer que par le fer.

Je serais ministre de l’Intérieur,  je renforcerais sérieusement la sécurité des musées. La dernière fois que j’ai fait la queue à Orsay, je me suis dit que cette foule offrait une splendide cible à un quelconque illuminé (étant entendu qu’il s’agit d’une lumière noire). Mais c’est moins à l’extérieur qu’à l’intérieur qu’il faut craindre : tirer dans un musée, c’est à coup sûr non seulement dégommer les gens qui y admirent le Temps mis en œuvres, mais aussi abîmer les témoignages de ce qui fut avant — parce qu’il ne saurait y avoir un « avant ». Ni un « après ». Time is on my side.

« Pauvre pays », continue l’honorable correspondant à Tunis, « livré à ces barbares par trois années d’infamies qui ont ouvert toutes les frontières, tous les trafics, laissé s’exprimer des prédicateurs fous, envoyé en Syrie des femmes et des jeunes déboussolés, favorisé leur retour sans suivi, implanté jardins d’enfants et écoles « coraniques », et j’en passe. Alors forcément, un jour ou l’autre, tout cela revient en sinistre écho. Et encore merci à BHL et Sarkozy pour le maelström qu’ils ont si bien su engendrer en Libye. »

Ben oui : la Libye était un glacis, comme l’avait été l’Egypte. Les dominos s’effondrent, les djihadistes traversent les frontières avec la facilité des ombres, et si la Tunisie cède, il n’y aura plus que la Méditerranée à traverser avant de se retrouver face aux gros morceaux — à pied d’œuvre et de chefs d’œuvre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les chefs d’œuvre qui illustrent cet article sont tous exposés au musée du Bardo. J’espère très fort qu’ils sont passés à travers les balles. Courons-y vite avant que des fondamentalistes prétextent des questions de sécurité pour fermer définitivement le Bardo.

Timbuktu

Trois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs d’œuvre de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé. Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. Bonnetdane étant le lieu de tous les sacrifices, j’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à) vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

La Soumission selon Houellebecq

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je ne sais quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma Thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.
On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les Musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien. L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

Jean-Paul Brighelli

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.

Viva la muerte !

En dehors des hispanisants, qui se soucie encore de José Millán-Astray ? Cet aimable garçon a inventé le cri de ralliement franquiste, « Viva la Muerte », et a lancé en outre à Unamuno un « Mort à l’intelligence » mémorable (en fait, « Muera la intelectualidad traidora », « Mort à l’intellectualité traîtresse » — mais c’est du pareil au même).

Tous les totalitarismes procèdent à de telles inversions. « L’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage », disent conjointement Big Brother et la superstition.
Oui, je crois que l’Islam se nourrit aujourd’hui, globalement, de ces inversions mortifères. Globalement, et pas « l’Islam intégriste », ni « le wahhabisme », ni « l’Islam fondamentaliste ». Comme l’explique Wafa Sultan avec la véhémence de ceux qui ont vu la mort de près, ces distinctions byzantines n’existent pas en pays musulmans. L’Islam est un.
Dans un remarquable article paru dans le New York Times, Tahar Ben Jelloun, qui lui aussi en connaît un bout sur la question, écrit : « Islam has become more than a religion: To many French youths of immigrant origin, it now provides a culture that France itself has not managed to instill. For some, a desire for life has been replaced by a desire for death: the death of others, of infidels, and one’s own death as a martyr bound for paradise.(…) The French government has not paid serious and sustained attention to the situation in its often dreary suburbs, a neglected zone where unsocialized youths live — or merely survive. Islamist recruiters target this empty space, abandoned by the state. »
Par égard pour une que je connais et qui après dix ans d’anglais le parle moins bien qu’une vache auvergnate, traduisons : « L’Islam est bien plus qu’une religion : pour nombre de jeunes Français d’origine immigrée, il est désormais une culture qui se glisse à la place de celle que la France a négligé d’instaurer en eux. Pour certains, le désir de mourir s’est substitué au désir de vivre : la mort des « infidèles », ou sa propre mort en martyr accédant au Paradis (…) Le gouvernement français n’a accordé aucune attention sérieuse ni durable à la situation qui s’est instaurée dans les banlieues abandonnées, ces zones grises où vit — ou survit — une jeunesse déshéritée. Les recruteurs islamistes ciblent ces territoires vides, abandonnés par l’Etat. »

Je ne suis pas un grand lecteur du Monde, depuis qu’il a quitté la rue des Italiens. Il a un côté « journal officiel du libéralisme de gauche » qui me défrise. Mais bon, parfois, je vérifie mes préjugés, en espérant qu’ils ne se vérifieront pas. Mais le Monde en général ne donne aucun démenti à mon sentiment.
Sauf vendredi dernier. Dans le Monde des livres conjoint ce jour-là au quotidien, plusieurs écrivains d’importances variables donnaient leur avis sur les événements en cours. Passons sur la lettre filandreuse écrite par Le Clézio, décidément embaumé de son vivant depuis son prix Nobel. Kamel Daoud, Lydie Salvayre ou Amélie Nothomb disent des choses intelligentes. Mais Olivier Rolin, qui a lui aussi fait un crochet par l’ENS et le maoïsme, comme un que je connais, et dont je ne saurais trop recommander Tigre en papier, le seul roman vrai des années 68 et suivantes, m’a agréablement surpris.
Au fait, pourquoi suis-je surpris ? Les maoïstes ont toujours eu un côté intelligemment nationaliste — c’est ce qui les distingue des trotskystes béats.
Qu’écrit cet aimable garçon ? En homme de culture, il fait l’étymologie de la « phobie » que l’on accole ces temps-ci à l’Islam : non pas haine, explique-t-il, mais crainte. Et il poursuit : « Si ce mot a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des Musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’Islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’Islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement. J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigéria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaida, ni les talibans, qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu ? J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’Islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’Islam ? »
Il faudra que je pense à citer ce passage le jour où j’expliquerai en cours ce que sont des interrogations rhétoriques…

L’Inspection générale a mis les Perses d’Eschyle au programme des prépas scientifiques. J’expliquais l’autre jour les sous-entendus de l’une des premières phrases du Messager, 17mn54 après le début : « L’armée barbare tout entière a péri. »
Barbare, pour les Grecs, est celui qui ne parle pas grec. Ni Eschyle, ni Hérodote ou Thucydide, ne supposent un instant que les Perses, tout barbares qu’ils soient, n’ont pas de civilisation. Ils n’écrivent d’ailleurs que pour rendre compte de cette différence — même s’ils supposent in petto que le monde grec a quelques longueurs d’avance, ne serait-ce que dans l’absence d’hubris.
Le sens du mot a dérivé ensuite. Pour les Romains, le barbarus, outre le fait qu’il accumule les barbarismes linguistiques, habite de l’autre côté du limen, hors des frontières de l’Empire. De linguistique qu’elle était, la notion est devenue géographique. Et comme les Vandales méritaient bien leur nom, elle s’est généralisée : le barbare, c’est celui qui prend Rome et qui la pille. Le destructeur de civilisations. L’homme des ruines.
Bien sûr, la réalité fut moins simpliste. Quand les grandes invasions ont commencé, les barbares étaient déjà là, par millions, dans l’armée ou dans les services. Travailleurs immigrés de Romains enfainéantisés. Toute coïncidence… etc.
L’un des rares films qui continue, à la dixième projection, de me détruire sur place s’intitule les Invasions barbares. Un vieux prof d’Histoire y meurt d’un cancer, au milieu de ses amis, certes, mais conscient que le monde qu’il laisse derrière lui n’est plus que l’ombre des mondes qu’il a aimés — la Grèce de Périclès, la Florence de Machiavel, le Paris de Diderot. Ou la Cordoue d’Averroès. Il y a dans les civilisations des moments de lumière, et des zones d’ombre. Ma foi, j’ai parfois l’impression qu’une burka immense est en train de s’abattre sur l’Europe, et que le gang des barbares ne se contente plus du malheureux Ilan Halimi : il est là, parmi nous, derrière chaque voile, et dans chaque déni. « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

Jean-Paul Brighelli

About a Trojan horse

Le 22 octobre dernier le Monde, sous la plume de Benoît Floc’h, sortait enfin un article de fond sur les problèmes que pose la multiplication des voiles à l’université. Pour un journal qui est l’organe officiel du gouvernement et la lecture favorite des bobos frileux réfugiés en deçà du périphérique, aussi loin que possible de la France réelle, c’était un bel effort. Et loin de moi l’idée de jeter la pierre à son auteur, qui est un gentil garçon et a bien voulu ne pas déformer ce que je lui ai dit sur le sujet — grâces lui en soient rendues.
Mais la parution récente d’un autre article ce qui se passe dans les universités britanniques m’a donné un avant-goût de ce qui nous attend, sauf réaction légale et rapide (mais peu probable, grâce à Jean-Louis Bianco qui ne décèle aucun problème) ou réaction spontanée et violente (qui malheureusement se dessine, et pourrait même se draper dans la légalité, selon le parti que les atermoiements du PS et autres idiots utiles amèneront prochainement au pouvoir).
Qu’apprend-on sous la plume de Pragna Patel, l’un des leaders de Southall Black Sisters, la principale organisation luttant aujourd’hui en Grande-Bretagne contre les fondamentalismes religieux ? Eh bien par exemple que les Universités britanniques sont désormais libres d’instaurer une ségrégation dans l’espace entre hommes et femmes, dans les amphis par exemple, afin de ne pas choquer les habitudes de conférenciers extérieurs. Ou que les avocats et les notaires sont incités à la « chariafication » de la loi en tenant compte des superstitions des uns et des autres dans l’établissement, entre autres, des testaments : sûr que les droits des femmes seront mieux respectés ainsi ! C’est sans doute ce que les descendants d’Adam Smith appellent le libéralisme.
Pragna Patel souligne avec force l’opposition de son organisation au multi-culturalisme qui s’appuie sur l’anti-racisme béat de la Gauche — en particulier, je ne saurais trop vous recommander Laurie Penny, une journaliste du Guardian, qui est à l’Angleterre ce que le Monde (hors Benoît Floc’h) est à la France : le gardien de la bien-pensance de gauche. Tout ce qui combat pour les droits des femmes est frappé par elle du sceau (ignominieux, paraît-il) d’« islamophobie ».

Quitte à me répéter…
Il n’y avait aucun voile dans le Marseille de mon enfance — dans ces années 1960 pourtant riches ici en immigrées nord-africaines. J’habitais à deux pas de Frais-Vallon et du Petit-Séminaire, deux hauts lieux du HLM d’urgence construit pour abriter les travailleurs`maghrébins appelés par le Bâtiment des Trente Glorieuses. Et longtemps il n’y en a pas eu — ni ici, ni ailleurs : je me suis baladé à Alger en 1970, quand Boumediene était au pouvoir et les bateaux russes dans le port (désormais remplacés par des bateaux chinois, mais c’est une autre histoire) sans voir de voiles — de manifestations extérieures de fanatisme et d’intolérance.
C’est l’affaire de Creil (1989 — ô Révolution, ça, c’est de la coïncidence ! Qu’est-ce que Robespierre aurait fait de ces suppôts de la foi ?) qui a amené la question du voile au premier plan de l’actualité. Coïncidences, disais-je : l’année suivante les islamistes du FIS entraient dans le champ politique algérien. S’ensuivront dix années d’un conflit particulièrement sanglant, où certains de mes élèves, à Corbeil, me lançaient avec des airs de bravaches « Moi, j’suis au GIA, m’sieur ! », qui s’est résolu par un partage des ressources du pays entre les militaires et les islamistes « présentables » (oxymore !), partage qui n’a pas peu contribué à faire de l’Algérie le pays le plus malade du Maghreb. En témoigne la noria de bateaux amenant à Marseille des Algériens venant s’approvisionner en denrées essentielles.
Mais c’est ici désormais que le combat s’est déplacé. Et les filles que l’on peut soumettre aux fantasmes vestimentaires des salafistes jouent un rôle éminent. Un voile, on s’en fiche. Deux, trois, ça passe. Mais la mode fait tache d’encre, les tchadors volant au gré du mistral sont autant de reproches pour celles qui résistent encore, et l’attitude parfois agressive des garçons, qui s’en prennent volontiers à tout ce qui n’est pas « protégé » par cet habit de nuit, contribue à propager les ténèbres.
Je vais encore me faire traiter d’islamophobe. Mais en vérité je vous le dis, amis musulmans qui parfois êtes aussi mes élèves, si l’on ne réagit pas très vite, d’autres se chargeront de réagir. Et dans une ville où une kalachnikov coûte moins de 300 euros, qui sait jusqu’où cela peut aller ?
Et c’est bien là qu’ils veulent nous amener — à la guerre civile.

Jean-Paul Brighelli

Paris est une fiction

Le Comité Laïcité République remettait l’autre jour ses prix à divers écrivains et militants de la laïcité. Dans le cadre de l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Pierre Bergé (et de Bruno Julliard, qui par chance s’est tu), Henri Pena-Ruiz et Catherine Kintzler, entre autres, ont chaleureusement remercié les uns et les autres — ça, c’est la partie obligée de l’exercice, mais j’y reviendrai — et rappelé les fondamentaux de la laïcité. Bien. Les frères et sœurs Trois points se congratulèrent, Patrick Kessel, ex-Grand Maître, salua ceux qui l’avaient remplacé, des élus PS amis de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem firent semblant de ne rien entendre, comme d’habitude, bref, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes laïques et des réceptions parisiennes. J’y étais invité, je n’ai pas pu y aller — en avais-je vraiment envie ? Je n’ai plus trop de goût pour les pince-fesses.
Pendant ce temps-là, dehors, dans le monde réel, ça ne s’arrangeait pas. Ni dans les facs, où les militants barbus et les militantes voilées font pression non seulement sur leurs camarades, pour les inciter à les rejoindre dans l’aliénation généralisée, mais aussi sur les enseignants, sommés de ne pas parler de ceci ou cela, qui n’est pas conforme à leurs superstitions — et rien n’est conforme à la parole de Dieu sinon la parole de Dieu, qu’on se le dise… Ni dans les rues de Saint-Denis ou de Villeurbanne. Ou dans la « jungle » de Calais. Ou d’ailleurs, tant la contagion s’étend. Tant la marée monte.
Est-ce parce que, sur les conseils éclairés d’un commentateur de ce blog, je suis (enfin ! diront les initiés) en train de lire le Camp des saints, le roman où Jean Raspail, en 1973, prédisait l’invasion de la France par une nuée de pauvres débarqués des pays du sud, en une vague inexorable à laquelle notre « vieux pays », comme dit l’autre, ne résistait pas — et où même les idiots utiles de l’altérité à tout prix et du métissage espéré applaudissent le flux qui va les noyer.
Le roman m’avait échappé, à l’époque. Ma foi, il n’y a pour ainsi dire rien à reprocher à l’anticipation de Raspail — sinon le fait de ne pas avoir clairement compris, à l’époque, que le « choc des civilisations » (Samuel Huntington parle avec enthousiasme de l’ouvrage de Jean Raspail dans son analyse des temps-à-venir-qui-sont-déjà-là) serait d’abord un choc culturel au sens large et cultuel au sens étroit. Parce que notre civilisation globalement gréco-latino-catholique a appris, avec le temps, à dissocier les deux, et qu’en face, c’est la même chose — et que confondre volontairement culte et culture, c’est renoncer, d’évidence, à la seconde au profit de la première. Notre liberté s’appuie sur la dissociation de la foi et du savoir. Notre esclavage à venir naîtra de l’absorption du culturel par le religieux.
C’est cela la réalité, telle qu’elle est vécue partout — sauf à Paris. J’aime beaucoup Catherine Kintzler, qui a écrit des choses très pertinentes sur la laïcité. Mais quand au début de son discours elle parodie Corneille et salue « Paris « qui m’a vu naître, et que mon cœur adore », « où personne », dit-elle, « ne demande compte à personne de ses « racines », où règne une urbanité emblématique » ; quand elle ajoute : « Le summum de l’urbanité – et cela vaut aussi et heureusement ailleurs qu’à Paris –, c’est qu’une femme peut se trouver dans la rue, y flâner sans attirer l’attention, sans avoir à affronter le harcèlement, sans qu’on la somme de s’affairer à quelque travail ou de rentrer dans l’espace intime », est-elle vraiment au fait de l’allahicité — le mot est du Canard enchaîné, je m’attribue rarement les belles trouvailles des autres ?

Chère Catherine Kintzler, il faut que je vous le dise : vous vivez dans une ville fictive. Une ville de bobos — y compris de bobos laïques — qui n’ont aucune idée de ce qui se vit de l’autre côté du périph — pour ne pas parler de ces territoires perdus de la république que sont le sud marseillais ou le nord lillois. Et le reste, toute cette géographie française « périphérique », comme dit Christophe Guilluy, oubliée des décideurs et des théoriciens, et où une fille ne peut pas sortir dans la rue sans se faire interpeller par les sectateurs de Mahomet, comme on disait autrefois. Je hais la notion même de communautarisme — je suis Français, vous êtes Française, nous sommes tous Français, sauf quelques étrangers dont nous n’avons aucune leçon à recevoir — Français et rien d’autre. Nos « racines » sont d’aimables folklores — je ne suis corse qu’après dix heures du soir, après dégustation d’une dose adéquate de Comte Peraldi. Nos convictions religieuses, pour celles et ceux qui en ont encore, sont une affaire privée : jamais aucun Juif n’a agressé une fille parce qu’elle allait nue tête ou se baladait en short. Le prosélytisme, voilà l’ennemi.
Oui, Paris est une ville inventée. J’ai des élèves qui rêvent d’y aller pour finir leurs études, certain(e)s y sont déjà, persuadés, les uns et les autres, que c’est la ville de la culture, des opportunités, de l’esprit — la ville-lumière parce qu’elle a hébergé, il y a longtemps, les Lumières. Mais ce n’est pas parce que Procope existe encore qu’il y a encore à Paris des philosophes — des vrais, des hommes et des femmes de combat. Pas des sentimentaux — y compris des sentimentaux de la laïcité. Henri Pena-Ruiz, qui a fait un beau Dictionnaire amoureux de la laïcité dont j’ai dit tout le bien qu’il mérite, est un doux. Un tendre. Le combat n’est plus affaire de théorie, il est désormais affaire de muscles. Les islamistes et leurs amis qui me dénoncent sur leurs sites, en affichant ma photo pour qu’un cinglé quelconque me reconnaisse, ne sont pas seulement des pierres dans la chaussure de la laïcité : ce sont des sauvages. Des barbares, tout disposés à se conduire en barbares. Vous distribuez des prix, à Paris, pendant que l’on se bat au jour le jour, dans une ville où des conseillers municipaux élus sur une liste PS (celle de Samia Ghali) ridiculisent le mariage de deux lesbiennes au nom de leurs convictions musulmanes.
Samia Ghali a d’ailleurs parfaitement réagi en suspendant l’élue en question de tout mandat et de toute rétribution. Mais c’est bien insuffisant. Je croyais qu’on ne pouvait discriminer qui que ce soit, en franc, sur la base de ses options sexuelles. Je croyais même que c’était un délit…
Quelques amis que j’avais jadis à Riposte laïque ont pris un tournant que Catherine Kintzler réprouverait, et que j’ai moi-même trouvé excessif parfois. Mais il faut comprendre que face à la démission des politiques et de la quasi-totalité des intellectuels, les apéritifs pinard-saucisson ne sont jamais que d’aimables manifestations de colère. Un peu puériles.
Quand ce gouvernement de fantoches, qui fait suite à un autre gouvernement de fantoches, aura enfin, à force de « compréhension » et de laïcité « aménagée », amené le FN au pouvoir, nous aurons le choix entre l’exil — mais où ? — et la guerre civile. Et cette guerre, nous la devrons à tous ces imbéciles qui marchent dans un rêve, persuadés que nous finirons bien par nous aimer les uns les autres. Savent-ils au moins comment finissent les collabos ?

Jean-Paul Brighelli

Viva Saddam

Je suis en train de relire la trilogie Fabio Montale, de Jean-Claude Izzo (Total Kheops, Chourmo et Solea, Folio 2006, en un seul volume, indispensable).

Les romans ont été écrits entre 1995 et 1998, et témoignent d’une époque où l’islamisme regardait plus vers l’Algérie que vers l’Occident. Même si Khaled Kelkal s’était déjà pas mal défoulé (c’est curieux : presque personne semble se rappeler la vague d’attentats de l’été 1995, dans le RER B, la place de l’Etoile, dans un TGV, un square parisien, et devant une école juive de Villeurbanne — dans le dernier neurone d’un terroriste islamiste, il y a toujours une école juive).

Izzo, grand démocrate, homme de gauche qui aurait dégueulé son Lagavulin sur les pieds de Hollande, a fait de Marseille le personnage principal de ses romans. Fabio Montale, son enquêteur ivrogne, tabagique (Izzo est mort un peu prématurément d’un cancer en 2000, à 54 ans) et sainement désespéré, a beau être la voix qui parle et qui écrit, c’est le décor qui compte. Marseille, les Goudes où réside Montale dans l’un de ces « cabanons » si typiquement marseillais, y compris dans son absence d’autorisation de construire, le Vieux-Port autour duquel il tourne inlassablement comme un écureuil solaire, le Panier de son enfance, avec ses fouilles archéologiques inabouties et sa Vieille Charité (et même une certaine maison avec une « terrasse à l’italienne », tout en haut, qui permet de siroter le pastis en regardant le soleil mourir dans la mer nourricière — ceux qui m’aiment et que j’aime me comprendront).
Avec ses Quartiers Nord, et ses Arabes oubliés des hommes (j’allais dire : oubliés de Dieu et des hommes, mais voilà : justement, Dieu a bien voulu penser à eux, et c’est bien là que le bât blesse).
Dans Chourmo, en particulier, Izzo confronte Montale à la montée de l’islamisme dans ces banlieues déshérités. Mais, signe des temps, l’arsenal que les néo-barbus rassemblent dans le roman est destiné à l’Algérie — c’était l’époque où le GIA et le FIS se disputaient le magot que se sont annexé les militaires au pouvoir depuis Boumédienne, et n’avaient pas encore eu l’idée d’exporter leur instinct de mort sur le vieux continent.
Les choses en seraient peut-être restées là, à quelques Kelkal près, si Bush n’avait pas eu l’idée lumineuse, après le 11 septembre, de traquer l’islamisme moyen-oriental là où il prospérait — en Afghanistan. Et, encore mieux, de s’annexer les champs pétrolifères irakiens en déboulonnant Saddam Hussein. La destruction du World Trade Center a été la divine surprise des va-t-en-guerre, tout comme le Hamas est l’indispensable complément de Benyamin Netanyahu, et vice versa. Comment les extrémistes survivraient-ils si leur adversaire soudain devenait raisonnable ?

L’invasion de l’Irak fut en tout cas une idée grandiose, dont nous constatons chaque jour la résultante mirifique. À chaque massacre perpétré par les fous de Dieu (pléonasme probablement : un dieu unique, sans une autre divinité pour l’équilibrer, ne peut être qu’un dictateur sanglant — autre pléonasme. Si on avait compté les années après Aphrodite ou Eros et non après Jésus-Christ ou l’Hégire, on n’en serait pas là, comme disait à peu près Prévert), nous devrions remercier le petit George, cet illuminé du renouveau charismatique américain, un Born again Christian devant lequel s’inclinent bien bas les chrétiens irakiens avant de se prendre une balle dans la nuque, tirée par les partisans du califat mondial.
Et je ne suis pas le seul à le dire.
Flash back autobiographique. En mars 2003, quand les GIs sont partis pendre Saddam, je me suis durablement brouillé avec une amie chère, enthousiaste de l’Irak — elle tentait à l’époque de faire connaître à Paris des peintres abstraits irakiens non dépourvus de talent, et qui doivent à l’heure qu’il est avoir été transformés en cendres et lumière, elle est depuis devenue spécialiste de l’art nouveau à Bagdad, nous ne nous sommes jamais réconciliés, peut-être s’est-elle convertie. « Ça va dégénérer », disais-je. « Mais pas du tout, les Irakiens sont des gens merveilleux et pacifiques, une fois Saddam déboulonné, tout ira pour le mieux dans la démocratie retrouvée ». J’aurais préféré que l’Histoire lui donne raison. Mais cinq ou six cent mille morts plus tard, les chiites prêts à en découdre, les fous de Dieu à deux doigts de conquérir Bagdad (c’est étrange, on parle enfin des massacres opérés dans le nord-est du pays, et on ne dit rien du fait qu’ils sont apparemment à une vingtaine de kilomètres de Bagdad, face à une armée irakienne qui se dissout dès qu’ils soufflent dessus : la prise de la ville par le Califat mondial régénéré fera regretter aux Bagdadis Houlagou Khan et les Mongols de 1258, ou Tamerlan en 1410), je sais que j’avais raison de préférer Saddam à ce qu’il est advenu, et qui était si évident que je ne me décerne aucune palme de voyance extra-lucide.
Comme en Libye, où grâce à BHL, nous avons assassiné un dictateur ivre afin de libérer les pulsions des tribus, qui aujourd’hui s’entretuent allègrement, au point que tous les Occidentaux donneurs de leçons plient bagage. Nous ne sommes pas intervenus en Syrie, par miracle. Mais ce n’est plus nécessaire. Quand l’incendie est allumé, n’importe quelle brise alimente les braises.
C’est une histoire de virus. Les fous de Dieu prospéraient gentiment, confinés dans des déserts hostiles par les monarchies pétrolières qui n’avaient aucune envie de voir des illuminés leur expliquer que leur mode de vie n’était pas tout à fait hallal. Nous les avons titillés, nous les avons exportés, nous leur avons donné une crédibilité. En Occident, il s’est trouvé assez de collabos pour les plaindre, plaider en faveur de leur liberté d’expression et de leur droit inaliénable à voiler les femmes (c’est comme les Juifs dont je parlais plus haut, qui finissent toujours par redevenir des cibles : dans l’autre bout du neurone unique des terroristes, il y a toujours une femme à voiler ou à lapider — au choix, et c’est pareil). Bref, le virus s’est répandu. Et toute proposition anti-virale passe pour du racisme. Bravo.
D’autant que les « valeurs » occidentales, face à cette bêtise sanguinaire érigée en principe moral, sont quelque peu inefficaces. « Consommation » est un mot dérisoire face à « Allahu akbar ». Le libéralisme mondialisé a cru que Coca-Cola serait un rempart suffisant : ma foi, ils en boivent, mais ça ne les empêche pas de vous couper la tête après.
Que dirait Izzo de cette islamisation qui rampait il y a vingt ans, tout en bandant ses petits muscles, et qui déferle aujourd’hui, à l’assaut du pays des mécréants que nous sommes ? Défendrait-il encore une jeunesse perdue qui balance entre gangstérisme et fondamentalisme — et comme il le montre lui-même dans Chourmo, un gangster peut trouver aux Baumettes, la prison marseillaise, l’occasion de reconvertir son énergie au service des salafistes de tous poils — à commencer par les poils de la barbe ? Ils y sont incarcérés illettrés, grâce à l’ingénieux système des ZEP, qui les laisse dans l’état même où ils y sont entrés ; ils en sortent en sachant lire le Coran. Rien de mieux qu’un analphabète pour devenir analphacon. Encore que je doute parfois de cette capacité à lire le Coran. Il suffit de le répéter en boucle — en français, on dit « ânonner », et ce n’est pas pour rien.

C’est bien plus qu’un conflit de civilisations : c’est un conflit de valeurs. Si nous n’aménageons pas sérieusement le libéralisme, si nous ne leur apprenons pas à lire Montaigne dans le texte, à manger du filet mignon en croûte arrosé de saint-joseph ou de saint-émilion, nous sommes perdus.
Et nous n’aurons même plus de Lagavulin pour nous consoler.

Jean-Paul Brighelli