Enseigner quand même

title-1616788562Haro sur Blanquer ! La flambée de cas en Île-de-France et ailleurs alarme les professionnels — doctes docteurs du Conseil sanitaire, et syndicats enseignants qui font de la retape en plaidant pour une fermeture totale des écoles.

En fait, cette augmentation des cas est parallèle à l’augmentation des dépistages. On chercherait à diagnostiquer la myopie ou l’obésité, les résultats suivraient l’augmentation du nombre de tests.
On peut chercher des poux sur la tête du ministre de l’Education, c’est un rituel auquel aucun de ses prédécesseurs n’a échappé, sauf les ministres de Hollande qui, estampillés « à gauche », passaient à travers les gouttes alors qu’ils détruisaient le système éducatif. Je ne lui reprocherais personnellement que d’avoir fermé les écoles au mois de mars dernier : la reprise s’est avérée très difficile en mai, les dégâts constatés étaient terrifiants, en septembre. Les bons élèves ont trinqué, ceux qui étaient en difficulté ont morflé. Mettons cela sur le compte de nos méconnaissances de l’époque.

Mais aujourd’hui, se prononcer pour la fermeture de toutes les classes est tout simplement criminel. Déjà le principe de la « demi-jauge » qui dans les lycées amène les élèves à ne fréquenter l’établissement qu’une semaine sur deux génère des dégâts pédagogiques. Et vous voulez tout arrêter ?
Les organisations de parents d’élèves y sont opposées — alors même que le souci de la santé de leur précieuse progéniture passe forcément avant celle de leur instruction. Ce n’est pas pour être tranquille ou aller travailler : c’est parce qu’ils ont réalisé, de mars à août derniers, que c’est un métier d’enseigner, et qu’ils n’en étaient pas capables.

D’ailleurs, examinons les chiffres, cités dans un tout récent article du Monde : « 21 183 cas sont confirmés parmi les élèves (+ 4 025 en vingt-quatre heures) et 2 515 chez les enseignants (+ 443 cas en vingt-quatre heures). Ces données, rapportées aux effectifs globaux, oscillent entre 0,17 % du total (pour les élèves) et 0,22 % (pour les adultes). »

Autrement dit, rapportés à la masse, ce sont des chiffres insignifiants. D’autant que la santé des élèves n’est pas réellement concernée : ces jeunes gens passent à travers les gouttes, il n’y a chez eux moins de cas graves que de vaccinés tués par AstraZeneca. Quant aux enseignants atteints, ils le sont peut-être par contact avec leurs élèves, ils peuvent l’être aussi ailleurs. Comme nous tous. Comme Blanquer, qui a eu le Covid et en a réchappé — au grand dam de certains qui le vouent aux gémonies.

Il est essentiel que les enfants et les adolescents restent en contact direct avec leurs maîtres. Toutes les analyses réalisées après le premier confinement convergent : même quand l’enseignement à distance a pu se passer correctement — et ce fut rare —, la transmission a diablement souffert.
Ce ne serait pas trop grave si les élèves partaient d’un très bon niveau. Mais ce n’est pas le cas — et ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs, ou des pédapitres. Les élèves ont un urgent besoin de cours, parce qu’ils sont déjà en déshérence. Vingt ans d’absurdités pédagogiques et de décisions létales portent leur fruit : l’Education en France est au ras du plancher. Je n’ai cessé de le dire, et de me faire traiter d’affabulateur. Ah oui ?

Que des enseignants « fragiles » se mettent à l’abri, admettons. Mais que l’on cesse de faire cours, voilà qui serait criminel. D’autant que les risques réels sont très limités. Hervé Le Bras expliquait dans un autre article du Monde, en février dernier, que « la crainte engendrée par le Covid-19 semble en relation inverse de sa létalité ». Moins c’est dangereux, et plus on a peur.

Le vrai danger n’est pas de se retrouver malade — on vous soignera, et des traitements existent, voyez avec quelle rapidité les ministres atteints reprennent le collier —, mais d’abrutir définitivement cette « génération Z » (et la « génération α » qui lui a succédé) qui est déjà au ras du plancher. Calculez le rapport avantages / risques : voulez-vous vraiment que tous les enfants sortent de vos mains parfaitement idiots, comme le demandait Maurice Maschino dès 1984 ? Acculturés ? Incapables de s’insérer dans le monde à venir, sous prétexte d’un virus qui tue préférentiellement les plus de 80 ans — et encore, surtout ceux qui allaient mourir de toute façon ?

Il n’est jamais agréable d’être malade. C’est un inconvénient immédiat. Mais il n’est pas nécessaire d’être détruit parce que des mesures outrancières vous auront annulé. Ça, c’est un inconvénient global.
Nous sommes en train de malmener sérieusement les jeunes. Le Bac 2020 n’avait pas de valeur réelle. D’aucuns veulent annuler, sous un prétexte sanitaire qui ne tient pas la route, le Bac 2021. J’ai proposé par ailleurs qu’on en finisse avec le Bac, qu’on octroie à tous les élèves un Certificat de fin d’études, et qu’on laisse Parcoursup décider de leur entrée dans le monde universitaire. Ce serait une décision énergique et justifiée. Mais maintenir la fiction d’un Bac dont les enseignants, chauffés à blanc par des syndicats irresponsables, refuseraient de faire passer les épreuves…

Il faut enseigner, enseigner sans trêve. Ce que nous avons constaté en septembre dernier, outre des carences d’instruction évidentes, c’est une inappétence au travail. Après des mois passés à manipuler une télécommande devant des écrans, les élèves avaient perdu l’habitude, et donc le goût d’apprendre. Vous tenez vraiment à rééditer l’expérience ?

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Voici que Marine Le Pen, qui franchement devrait prendre sa retraite, est elle aussi favorable à la fermeture des écoles. Ça se voit qu’elle n’a plus d’enfants en âge scolaire.

À la recherche du prolétaire perdu

vidal-islamogauchisme-universiteFrédérique Vidal, qui postule pour la place de plus bel éléphant dans un magasin de porcelaine, est actuellement vilipendée par une partie des universitaires (pas tous, heureusement, il en est qui sauvent l’honneur de l’institution), pour avoir demandé au CNRS d’enquêter sur l’islamo-gauchisme à l’université. Adresse plaisante : autant demander à un violeur d’enquêter sur les maltraitances infligées aux femmes. Jean-Michel Blanquer de son côté affirme que l’islamo-gauchisme est « un fait social indubitable. » « Fantasme ! » s’écrient les uns, « Chasse aux sorcières ! » hurlent les autres, dont on trouvera la liste ici. Le dolorisme et l’idéologie victimaire sont à la mode, et comme bien peu de gens, dans le monde universitaire, ont les braies bien nettes, chacun se croit visé.
L’islamo-gauchisme est pourtant plus qu’un fait social : c’est un fait politique. Une construction artificielle, une chimère monstrueuse élaborée dans les ateliers d’une Gauche sans projet.

L’islamo-gauchisme, expression forgée par Pierre-André Taguieff, est, selon la définition de Jacques Julliard dans la Revue des Deux mondes, « un courant de pensée qui considère que le réveil de l’islam et la montée de l’islamisme sont des éléments de critique très intéressants du néocapitalisme et, d’une certaine façon, se substituent à la lutte des classes et au prolétariat classique, qui a déçu ceux qui comptaient sur lui. »

Ce qui suit est l’historique de cette notion.

En 2002, avant le premier tour de la présidentielle, Pierre Mauroy conseilla à Lionel Jospin de « parler au peuple ». Le candidat, qui ignorait encore qu’il arriverait troisième au soir du premier tour, et qui se voyait beau, répondit avec sa morgue ordinaire que la Fondation Jean Jaurès et Terra Nova, boîtes à idées courtes de la Gauche boboïsée, le lui déconseillaient. Le peuple, expliquaient ces grands esprits, n’existait plus, en tout cas comme réservoir de voix pour la Gauche ; cela faisait d’ailleurs quinze ans qu’il votait, de plus en plus, pour le Front national. Le vrai réservoir de voix, c’étaient les classes moyennes…
On sait ce qu’il en advint.

La disparition progressive du prolétariat a suivi la désindustrialisation de la France. Je ne suis pas loin de penser que fermer l’outil industriel, c’était supprimer, dans la pensée de dirigeants libéraux, cette partie de l’opinion qui a une propension à l’émeute. Tout ce qu’il en reste aujourd’hui, ce sont les Gilets jaunes.
L’échec de Jospin a sonné le tocsin pour les belles intelligences qui hantent les UER de Sociologie (exception faite de quelques-uns, y compris à gauche, comme Gérard Noiriel et Stéphane Beaud — vilipendés par les leurs depuis qu’ils ont fait paraître, le mois dernier, Race et sciences sociales). S’il n’y a plus de prolétaires, allons chercher d’autres « damnés de la terre ». Remplaçons la lutte des classes par la lutte des races. Et aménageons les horaires des piscines municipales, à Lille et ailleurs, afin que les musulmanes, toujours pures, comme chacun sait, ne se baignent pas dans les mêmes eaux que des salopes céfrans.

Les immigrés, main d’œuvre surexploitée dans les années 1960-1970, avaient fait des enfants, qui, le cul entre deux cultures, choisirent celle qui leur offrait un peu de transcendance, l’islam, tout en adoptant les gadgets de l’autre : le capitalisme ne s’inquiète guère des revendications existentielles tant qu’on achète ses produits. Les insurrections algériennes du FIS et du GIA mirent de l’huile d’arachide sur ce feu. Comme on les avait adroitement enfermés dans des ghettos, ces enfants de deuxième ou troisième génération commencèrent par en expulser les Juifs qui y vivaient encore : à Trappes ou ailleurs, on n’incendie pas les synagogues pour des prunes.
Cet antisémitisme de l’islam, héritier des belles déclarations du Grand Mufti de Jérusalem, Husseini, allié d’Hitler contre les Juifs, conflua avec l’antisionisme des gauchistes de la LCR, qui tournèrent alors un regard intéressé vers des gens susceptibles de renforcer ses maigres bataillons.
Puis les jeunes musulmans burent les paroles des imams envoyés en France par des régimes et des organisations qui ont une vision à long terme et une politique adroite de cheval de Troie : les universités ont vu affluer des publics plus portés sur l’entrisme religieux que sur les savoirs classiques. Les plus extrémistes fomentèrent des attentats ici-même. Ceux qui avaient le goût des voyages rejoignirent Daesh — puis sont revenus prêcher la bonne parole d’Allah le Miséricordieux.
« Là se trouve, pensent les idéologues de l’extrême-gauche, le réservoir humain de notre reconquête. Foin du marxisme qui faisait de la religion l’opium du peuple ! C ‘est par l’islam que nous enfoncerons un coin dans cette vieille gueuse pourrissante — la République française. » Jacques Julliard n’avait pas tort en affirmant que « l’islamo-gauchisme, c’est la haine de l’identité française. »

S’ensuivit un effet boule de neige. Aux islamistes purs et durs, dûment chapitrés afin de feindre (la taqîya n’est pas pour les chiens) la collaboration avec des koufars qu’ils méprisaient profondément, s’adjoignirent par intersectionnalité tous ceux qui voulaient s’élever en piétinant le cadavre de l’homme blanc occidental. Alors que la Gauche était historiquement anti-raciste, au moins depuis l’Affaire Dreyfus, des étudiants, des syndicalistes, des enseignants, se sont mis à inventer des meetings ou des colloques réservés aux « racisés » et autres « indigènes de la République ». Le phénomène se retrouve à tous les niveaux, et des syndicalistes, pour accroître le nombre de leurs affidés, ont entériné ces pratiques racistes : voir SUD, notamment, ou l’UNEF, qui exhibe des militantes voilées (tout comme le NPA présente des candidates voilées à des élections locales) tout en interdisant la lecture des œuvres de Charb, qui se fait ainsi assassiner deux fois.
Jean-Luc Mélenchon s’est converti à cette ligne, et défile désormais avec les Frères musulmans. Oh, comme je plains les démocrates sincères et de gauche qui ont voté pour lui et ont fait le lit de ces compromissions ignobles !

Intersectionnalité oblige, des féministes se voilèrent la face (si je puis ainsi m’exprimer), et décidèrent d’oublier que le voile islamique est le symbole de l’infériorité de la femme, de sa soumission aux diktats des barbus. Tant qu’à faire, ces chiennes de garde omirent aussi de condamner la polygamie, l’excision, les certificats de virginité, les mariages forcés et autres discriminations imposées par une vision fanatique de l’Islam des cavernes. La loi de 2004, bien timide, qui interdit l’exhibition de signes religieux ostentatoires dans les lycées et collèges, leur paraît un déni de démocratie. On en reparlera quand elles devront se voiler elles-mêmes. En attendant, le voile envahit les universités, et nombre d’universitaires ont dû faire face à des protestations selon les sujets qu’ils traitaient.
L’enseignant que je suis sait bien, depuis des décennies, que les petites maghrébines n’ont que l’école pour se libérer d’un environnement familial totalitaire. Et qu’elles brillent bien davantage que leurs grands-frères, occupés à les museler. Peu importe aux féministes actuelles, pour qui un tchador a la même signification qu’une mini-jupe, et un burkini qu’un bikini. Le paradoxe du féminisme contemporain, c’est qu’il sacrifie des femmes, et en grand nombre, sur l’autel sacré de la convergence des luttes.

Tous les laissés-pour-compte du Tiers monde, venus en Europe trouver un boulot et des subventions, tous les descendants d’esclaves (attention : ne pas mélanger ceux de la traite trans-Atlantique, emmenés par des Blancs odieux, et ceux, bien plus nombreux, de la traite trans-africaine, mutilés et massacrés par des frères en Mohammed, sur lui la Paix et la Bénédiction), les gays et lesbiennes qui ont choisi d’ignorer qu’ils seront un jour ou l’autre empalés ou lapidés par leurs nouveaux amis, tout ce beau petit monde a choisi la revendication brutale plutôt que la voie plus difficile des études et des concours.

Ils ne se contentent pas de faire du bruit : ils dénient aux autres le droit à la parole et même à l’existence. Alain Finkielkraut, Sylviane Agacinski, Elisabeth Badinter en ont fait l’amère expérience. Le slogan de 68, « Il est interdit d’interdire », est devenu « Il est interdit d’exprimer quoi que ce soit qui ne soit pas en accord avec la doxa dont nous sommes dépositaires ». Logique : à force de fréquenter des fanatiques, on se bricole sa charia dans son coin. L’idéologie « woke » américaine, selon laquelle le Blanc est coupable par naissance, le mâle violeur par essence et la laïcité à la française une atteinte intolérable au droit constitutionnel d’être un crétin superstitieux et arrogant, s’insinue progressivement dans nos facs. Et les universitaires, par conviction ou par lâcheté, entérinent ces élucubrations et les perpétuent en sélectionnant des objets d’étude plus farfelus les uns que les autres.
Le recrutement d’enseignants conformes à cette doxa accentue encore le mécanisme d’emprise. La terreur que font régner quelques extrémistes crée la panique dans la majorité silencieuse. Les médias, qui répondent volontiers aux sollicitations des énergumènes, grossissent les faits. Et tout ce beau monde prépare l’avènement d’une société raciste, fanatique, soumise, où il fera certainement très bon vivre.

Alors oui, Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer ont raison de nommer l’islamo-gauchisme. Peut-être pourraient-ils aussi se donner les moyens de faire appliquer les lois existantes, qui interdisent — c’est l’essence de la Constitution — toute distinction de sexe, de race ou de religion. Et ça, c’est le boulot des ministres de l’Intérieur et de la Justice.

Jean-Paul Brighelli

Défense et illustration de Jean-Michel Blanquer

1342664-le-ministre-de-l-education-jean-michel-blanquer-lors-d-une-seance-de-questions-au-parlement-le-20-ocSi j’osais, je commencerais cette revue de détail des faits, hauts faits et méfaits du ministre par cette remarque que Retz pose en tête de son portrait de La Rochefoucauld : « Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. » Le « je ne sais quoi », concept éminemment baroque, c’est l’indéfinissable — et parfois l’innommable.
Osons donc : « Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout Jean-Michel Blanquer. » Ça ne doit pas être simple d’errer dans ce cerveau compliqué, sujet à des fougues soudaines, des calculs froids, et des passions longuement réfléchies.

Soyons honnête : la grimace de Mme Vallaud-Blekacem lors de la passation des pouvoirs, en 2017, nous avait donné de l’espoir. Après trois années d’incompétence et d’arrogance au service d’une idéologie pédagogiste délétère, le nouveau ministre serait peut-être l’homme de la situation.

Mais il en est de Blanquer comme de Rodrigue : « Que je sens de rudes combats ! » Avoir à cœur de redresser une Ecole que trente années de gabegie (depuis la loi Jospin, pour faire court, même si la mainmise des idéologues s’est déclarée bien avant) avait fait plonger dans le gouffre était une bonne intention. Mais en même temps, les impératifs serinés chaque jour par Bruno Le Maire (j’ai écrit il y a déjà lurette que la rue de Grenelle, malheureusement, commençait, et finissait à Bercy) sont autant de freins à la volonté de redressement.

Alors, le ministre a entamé une danse paradoxale, toute en déséquilibres. « Valse mélancolique et langoureux vertige ! » D’un côté il tente de réorganiser les ESPE, organe central de la pensée pédagogique. De l’autre, il refuse d’en virer tous les inutiles, les nocifs, les dangereux facariens, et persiste dans l’encadrement pédagogique des néoprofs, confiés aux plus dociles des pédagogues et jamais aux plus capables. D’un côté il promeut la méthode alpha-syllabique, distribue les Fables de La Fontaine à l’école primaire, mais il ne parvient pas à dégommer tous les « professeurs des écoles » qui persistent à pratiquer le semi-global — ou l’idéo-visuel, si l’on préfère employer les termes techniques. La liberté pédagogique a bon dos : grâce à elle quelques nouvelles générations d’élèves sont plongées dans l’illettrisme programmé, la dyslexie provoquée, et la dépendance aux machines, qui ne sont intelligentes que par abus de langage. D’un côté il veut réformer le Bac en donnant plus de champ aux vrais scientifiques. Mais en même temps, l’idée farfelue de faire passer des examens en cours d’année, qui désorganise l’enseignement et a dressé contre lui une majorité de profs qui le brocardent à qui-mieux-mieux, favorise le bachotage mécanique. Que n’a-t-il tout bonnement décrété que désormais le Bac serait attribué sur livret scolaire, en laissant Parcoursup décider des destins à venir ! Les enseignants auraient travaillé à former les jeunes inintelligences qui leur sont confiées comme ils l’entendaient.

Le clou, c’est le projet, déjà très avancé, de réforme des concours de recrutement. Alors qu’il fallait éradiquer ce qui, au CAPES, donne depuis 10 ans une voix prépondérante aux Grands Encombrants de la pédagogie, il le renforce, au détriment des savoirs réels. Alors qu’il fallait en finir avec ces concours abusivement passés à Bac 4, il les reporte à Bac + 5. Ce qui permet (Bercy, nous voilà !) de payer une misère, 600 euros par mois, ceux qui œuvreront dans les établissements dans la dernière année d’avant concours.
Le propre d’une ruse, c’est qu’elle ne doit pas se voir. À budget constant, il fallait réintroduire les IPES, ce concours de pré-recrutement qui se passait jadis à Bac + 1 ou 2, donnait aux lauréats un salaire minimum garanti, en échange d’une promesse de servir l’Etat au moins 10 ans. Puis former les futurs professeurs en les confiant, in vivo et non dans la serre chaude des INSPE, à des collègues compétents, dotés d’une vraie expérience — disons une trentaine d’années —, des maîtres d’apprentissage sur le modèle du compagnonnage. L’occasion pour ces derniers d’accéder à une échelle de rémunération différente. Et pour les nouveaux impétrants, de se confronter à des exigences savantes.

Il faut impérativement attirer les jeunes dans ce métier détesté. Et ce ne sont pas les enfants de bourgeois, nantis de connexions diverses, qui s’y risqueront. Ce sont les enfants déshérités, que la réforme actuelle, en ne leur donnant pas les moyens de vivre (600 € par mois ! Byzance !) décourage d’emblée. Franchement, le trafic de drogue ou la prostitution paient mieux.

Réformer l’apprentissage de la lecture / écriture allait dans le bon sens — celui de l’élévation des classes les moins favorisées (et qui que ce soit qui, sous prétexte de « liberté pédagogique », prétend le contraire mérite d’être radié de la Fonction publique). Mais ne pas tirer un trait sur la réforme de Vallaud-Belkacem, conspuée même par des syndicats de gauche, s’en prendre tout de suite au lycée où arrivent malheureusement tant de gosses déconnectés, c’était entériner les options létales prises par son prédécesseur.

Blanquer a brûlé ses cartouches. Les syndicats qui auraient pu le soutenir ont été tentés de joindre le chœur des mécontents, à tort ou à raison. Et les enseignants qui avaient douloureusement survécu à trente ans de socialisme pédagogique et d’incompétence générale ont décidé que cette fois, c’était assez. Le ministre a-t-il bien saisi qu’une pichenette de plus était un coup de massue de trop ?

Les événements tragiques de Conflans donnent à Jean-Michel Blanquer une opportunité splendide. Il faut remettre la transmission des savoirs au centre des apprentissages — à commencer par celui de la langue française. Pas celle d’Abdellatif Kechiche, qui détruisait Marivaux dans l’Esquive ; pas celle de Ladj Ly, qui atomisait Hugo dans les Misérables. Mais le français de Marivaux, celui de La Fontaine, celui de Flaubert. Les Anglais ont au moins réussi cela, d’imposer l’anglais à toutes les « communautés » de Grande-Bretagne. L’exemple du maire de Londres, Sadiq Khan, née dans une obscure famille pakistanaise (« Ce n’était pas Dickens, mais c’était dur », a-t-il un jour confié) est là pour nous éclairer. Le français est la clé de voûte de notre système éducatif — et que l’on tolère désormais le baragouin des banlieues dit l’étendue de nos renoncements.
Puis il faut réformer les corps administratifs, de façon à ce que les enseignants se sentent constamment épaulés. Il faut que le balancier, envoyé depuis trente ans en direction des parents d’élèves, reparte dans l’autre sens.
Surtout, il faut faire comprendre aux élèves qu’ils ont le droit, en tant que personnes privées, de croire à ce qu’ils veulent. Mais qu’à l’école, ils ne sont là qu’en tant que personnes publiques, et qu’ils doivent se plier aux lois de la République.

Je dis « aux lois » et non aux « valeurs », ce fourre-tout subjectif qui permet de ne pas imposer quoi que ce soit. La laïcité n’est pas une « valeur », elle est un principe.
Que dans votre for intérieur vous pensiez que la Terre est plate, que 72 vierges vous attendent au Paradis ou que l’avortement est un crime ne concerne que votre personne privée. En privé, vous pouvez dire et manifester à votre gré. En public, vous suivez les lois de la France. Et il n’y a pas de charia qui tienne.

C’est pour Blanquer une occasion unique de revenir, en un bloc, sur tout ce qui fait problème. Que l’on croie ou non aux promesses de fermeté de Macron, que l’on pense ou non qu’il met en place une stratégie pour 2022, peu importe, les mots au moins sont là. Que le ministre de l’Education, dont l’intérêt pour la laïcité n’a jamais été mis sérieusement en cause, saute sur l’occasion de tout chambouler en trois mois. Le Grenelle de l’Education qui vient de s’ouvrir lui en donne le prétexte — parce qu’il serait nauséabond, dans les circonstances actuelles, que les conversations se limitent à des augmentations de salaire, même si elles sont à terme nécessaires.

Jean-Paul Brighelli

Aménager ? Non : Abolir le protocole sanitaire en classe

Oui-le-protocole-sanitaire-va-etre-allege-dans-les-ecoles-les-explications-de-BlanquerdistantMinistre de l’Education, ce n’est pas une sinécure. Coincé entre les diktats d’un conseil scientifique qui change d’avis tous les quatre matins, les promesses présidentielles, et les objurgations de syndicats qui pratiquent le billard indirect et cherchent, via le coronavirus, à lui faire payer la loi sur les retraites et l’aménagement du Bac, Blanquer se débat comme il peut. Il a cru faire plaisir en annonçant (prématurément) le retour en classe, puis en édictant des règles intenables. Faire cours avec un masque ? Allons donc ! Imposer des règles sanitaires qui imposent pratiquement de n’accepter en cours qu’un élève sur quatre ? Soyons sérieux. Les enseignants sont prédisposés à l’hystérie, certes — et ont imposé de ne pas toucher les claviers, ni les écrans, ni les photocopieuses, ni quoi que ce soit qui permettrait de faire cours, et en interdisant de surcroît d’amener papier et stylos. Les contraintes qui pèsent sur les classes comme sur les récréations sont ridicules, quand on voit comment se comportent les gamins dès qu’ils sont sortis — bras dessus bras dessous, et que je te crache la race de ta mère au visage. Quant aux maîtres qui ne sont toujours pas revenus de confinement, sous des prétextes divers et folkloriques, ils rejoignent la longue cohorte de ceux (5% dit le ministère…) qui ont carrément disparu pendant ces trois derniers mois, pertes sèches de l’enseignement à distance.

À ce propos, Monsieur le Ministre, il est temps de réorienter le corps de Inspecteurs, qui ne savent pas quoi faire en ce moment, vers l’évaluation fine de ce que les professeurs ont envoyé à leurs élèves. Vous en tireriez très vite la liste de ceux auxquels vous pouvez faire confiance à l’avenir pour enseigner en « distanciel » — et ceux à qui vous ne confieriez pas vos enfants. Demandez aux parents ce qu’ils en pensent.

Le problème n’est pas l’actualité immédiate : juin est fichu, et les conseils de classe sont en cours. Le problème, c’est la rentrée : il n’est pas possible d’envisager le maintien de ces contraintes kafkaïennes — même en remplaçant la « distanciation » d’un mètre circulaire en un mètre linéaire. Il est temps que tout le monde revienne en classe, et que les « géniteurs d’apprenants », comme on dit dans le vocabulaire exquis de la pédagogie, cessent de devoir jouer au maître suppléant.

Nous n’avons pas protesté contre le mélange des genres entre Instruction et Education (voir ce qu’en disait Condorcet), pas dénoncé l’affaiblissement de la première au bénéfice de la seconde, pour accepter d’un œil serein le même processus en famille — en sens contraire. Parce que la vraie discrimination sociale est là, entre les familles capables d’enseigner, et celles qui en sont bien incapables. Maintenir le « distanciel », c’est accroître encore ces différences. C’est enfoncer les élèves qui sont à peine hors de l’eau. Et ce, alors même que de bons élèves ont été perdus pendant le confinement. Que des syndicats qui se prétendent « de gauche » soutiennent ces billevesées sanitaires donne une idée de leur engagement réel en faveur des plus humbles, des plus démunis, des plus fragiles.

Apparemment, cela n’inquiète pas les syndicats d’enseignants, qui ne se soucient absolument pas de la mission d’enseignement, mais comptent les masques et les bouteilles de gel hydro-alcoolique.
Je sais que nombre de mes collègues me vomissent parce que je dis la vérité, c’est le lot ordinaire de Cassandre. Mais peu importe. Ils devraient comprendre que si un ministre en exercice finit par lâcher que « si les salariés de la grande distribution avaient été aussi courageux que ceux de l’Education Nationale, les Français n’auraient rien eu à manger », c’est que le cri contre les enseignants est déjà universel. Vous tenez tant que ça à être hués ? Vilipendés ? Méprisés ?

La cote d’amour des enseignants était très haute, il y a vingt ans. Mais de réforme en réforme, d’acceptation du pédagogisme béat en grève des corrections et protestations diverses et variées, sans compter les colloques organisés par tel ou tel syndicat et interdits aux personnes non « racisés » — comme on dit dans l’exquis vocabulaire commun aux « indigènes » et à Jean-Luc Mélenchon qui les soutient et s’indigne qu’on les suspecte d’antisémitisme —, ladite cote a plongé dans les abysses. Et vous vous étonnez qu’on ne vous soutienne pas lorsque vous réclamez de justes augmentations de salaires ? Je réclame depuis des années l’alignement des salaires des enseignants français sur ceux des enseignants allemands — soit 45% de plus. Et que proposent les syndicats pendant ce temps ? Mais quels pleutres !

Cessons d’exiger de l’Ecole le respect d’un protocole qui est oublié partout ailleurs. Le virus s’est absenté pour le moment (et comme je ne suis pas virologue, contrairement à 67 millions de mes compatriotes, je ne sais s’il reviendra, ni quand). Revenons à une vision saine du travail : sauf quelques élèves que le confinement a mis à l’abri des racailles, la plupart des mômes ont envie de reprendre « à l’ancienne ». Envie de revoir les copains, certes (mais en ce moment, ils les revoient sans peine en dehors de la classe), mais surtout envie d’apprendre. Tant pis si les bureaux sont conçus pour deux. De toute manière, les jeunes gens sont à l’abri.

Septembre sera très dur. Les plus abscons des syndicats plaident déjà pour un allègement des programmes : et pourquoi pas l’abolition de toute transmission, pendant qu’ils y sont ? Quand j’écoute le SNUIPP, je pense à la Barbie parlante des années 70, qui ne connaissait qu’une phrase « Trop dur, les maths » !
Avec la voix de Francine Popineau peut-être, histoire d’actualiser…

La réalité c’est qu’il va falloir mettre les bouchées doubles, et alourdir les programmes, parce qu’il n’est pas question de sacrifier l’année qui vient sous prétexte que l’on rattrapera l’année passée. La vraie réduction des inégalités sociales passe par un renforcement des tâches scolaires : il va falloir cumuler « présentiel » et « distanciel », ce dont le ministère se frotte déjà les mains. Merci à ceux qui ont exigé que le confinement scolaire dure, dure, dure, et qui portent l’entière responsabilité de ces changements à venir… C’est une évidence : ceux qui la nient devraient penser à changer de métier.

Jean-Paul Brighelli

Blanquer, La Fontaine et moi (et moi et moi…)

Fables_2018_Couverture_959598.86En offrant les Fables de La Fontaine aux 800 000 enfants sortant cette année de CM2, le ministre sait-il bien ce qu’il fait ? Oui, je crois. Et ceux qui l’applaudissent savent-ils bien ce qu’ils applaudissent ? Ça, c’est moins sûr. Le ministère, qui sait bien comment les « professeurs des écoles » ont été formés par les IUFM et les ESPE, a d’ailleurs disposé en ligne des « ressources » censées leur apprendre à expliquer « le Corbeau et le Renard » — une fable particulièrement complexe sur la fonction performative de la parole (et toute personne qui dit autre chose ne l’a pas bien compris).
Le ministère, qui n’est pas forcément composé d’ignares et d’illettrés (il en est même qui y sont Agrégés de Lettres), sait que les instituteurs les plus pédagos (allez, 90%) ont encore en mémoire la diatribe sanglante de Rousseau, dans l’Emile (cette bible de l’enseignant qui explique par ailleurs que l’éducation des femmes doit être subordonnée aux hommes), contre les Fables :

« On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n’y en a pas un seul qui les entende ; quand ils les entendraient ce serait encore pis, car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge qu’elle les porterait plus au vice qu’à la vertu. »
Et d’expliquer que « Le Corbeau et le Renard »illustration donne une leçon de « basse flatterie » ; que « La Cigale et la Fourmi »illus_granville02 recommande « l’inhumanité » ; que « Les Animaux malades de la peste »fable+de+la+fontaine+-+illustration+grandville+-+les+animaux+malades+de+la+peste enseigne « l’injustice » ; que « Le Lion et le Moucheron »54619c0ff838819360b8ac1f4a24819e incite à la « satire » venimeuse ; et que « Le Loup et le Chien »1200px-Grandville_leLoup_Et_Le_Chien amène les petites filles à « l’indépendance », ce qui est certainement le plus gros péché sur la liste de notre ami Jean-Jacques, ami des femmes en particulier et du genre humain en général.
Si vous ne le croyez pas, allez-y donc voir.

En dehors du fait que Rousseau est aveuglé par ses œillères calvinistes, il faut bien remarquer que les pédagogues modernes n’ont pas pour La Fontaine un amour immodéré. Apprendre par cœur, c’est du psittacisme, et les Fables sont écrites en bon français, et non dans la langue hachée menue des élèves — un scandale. Les mômes risquent d’y trouver des mots étranges (« M’dam’, ça veut dire quoi, « ramage » ? Et « Phénix » ?) et des idées qui ne le sont pas moins.
Parce que les Fables ne sont pas exactement ce que l’on vous a dit.

Dans un article du Figaro, Patrick Dandrey, qui en connaît un bout sur le sujet, s’amuse de l’engouement du ministre pour l’œuvre de La Fontaine. « La Fontaine, explique-t-il, « est à la fois le plus unanimement partagé et pourtant le plus secret sous l’apparence de la simplicité. On commence par l’étudier pour cette raison, et pour sa musicalité. L’enfant le comprend d’intuition. Et, peu à peu, il pénètre dans ce miracle de sophistication, les allusions, les seconds sens. On n’a pas trop de toute sa vie pour le comprendre. » Et d’ajouter : « C’est qu’au lieu d’aller directement aux choses, l’auteur passe par des détours. »
Oh oui !
Une petite fille que je connais assistait un jour à la lecture du « Loup et l’Agneau » en grande section de maternelle. L’institutrice, formée dans un IUFM quelconque, dévidait la morale initiale — bref, les forts mangent les faibles. À croire que La Fontaine avait lu Geoffroy Saint-Hilaire, à qui Balzac a dédié le Père Goriot. Fatiguée d’entendre des pauvretés sur un poème qu’elle connaissait déjà par cœur, la petite fille coupa son institutrice — avec ce mélange d’audace naïve, d’arrogance tranquille et de « mépris d’avance » dont elle témoigne vis-à-vis d’adultes d’un QI inférieur au sien : « Pff… En vérité, c’est l’histoire de l’élimination de Fouquet, le surintendant des Finances, par Louis XIV et Colbert », dit-elle à la maîtresse médusée. « Et La Fontaine, ajouta-t-elle, avait eu le courage de protester contre l’emprisonnement de son ancien protecteur. »
Cela lui valut de sauter une classe, l’institutrice (qui ignorait tout de Fouquet) ayant sagement compris qu’elle perdrait son temps en CP.
La gamine aurait pu ajouter que La Fontaine paya cher son audace : des années durant, le roi s’opposa à son élection à l’Académie. Louis XIV est l’homme qui préféra y faire élire Nicolas Potier de Novion (qui ça ?) ou Jacques-Nicolas Colbert, qui n’avait d’autre mérite que d’être le fils de l’autre. La Fontaine dut patienter jusqu’en 1684 — vingt ans après le début des Fables. Le temps de faire oublier qu’il avait toujours rué dans les brancards, et professé le libertinage.
Parce que c’est la première qualité du fabuliste : c’est un esprit libre, en un temps où les gens de Lettres (bien entendu, cela a bien changé aujourd’hui…) étaient asservis au pouvoir. Le Roi ne l’aimait pas ? Eh bien il s’en consolait chez la duchesse de Bouillon, la duchesse d’Orléans ou Mme de la Sablière. Les prêtres ne l’aimaient pas ? Les Fables les montraient du doigt, « retirés dans un fromage de Hollande » ? Tirant les marrons du feu ? Aucune importance. La Fontaine fit une fin chrétienne, parce qu’il fallait le faire — comme Condé avant lui, et avec aussi peu de conviction.
Mais ce n’est pas encore dans sa contestation radicale et souterraine de l’ordre établi qu’il est le plus remarquable. C’est dans le choix même de la Fable. Dans l’animalité mise en scène dans ce theatrum mundi (on parlait latin à l’époque, chez les lettrés, on ne disait pas encore « société du spectacle »). C’est, comme dit Sollers (« Subversion de La Fontaine », in la Guerre du goût) parce qu’« il parle à partir du bas dénié (…) L’animal vit en moi, je le reconnais, il parle mon langage ». À une époque où Racine intellectualise la passion (cherchez donc les références explicites au bas-ventre dans Phèdre…), La Fontaine use des animaux pour faire remonter l’animalité sous-jacente. Cyrano de Bergerac (le vrai) n’avait pas fait mieux, qui plaisantait en disant que le serpent de la Genèse avait été enfermé par l’Eternel dans le ventre de l’homme, et qu’il se dressait contre la femme, conformément à la parole de Dieu, en faufilant sa tête à travers la braguette.
Cette part animale est d’ailleurs une obsession du XVIIème siècle. Regardez les caricatures de Le Brun, qui ont enfanté une tradition durable.duo_aigle_500 pixelsAlors, ne boudons pas notre plaisir : que les enfants lisent La Fontaine, fort bien. Qu’on le leur explique, ce serait mieux. Tiens, je vais passer deux mois à le commenter aux hypokhâgneux, l’année prochaine — histoire de leur faire sentir qu’on ne le leur avait jamais vraiment donné à connaître.

Jean-Paul Brighelli

PS. « Il court sur La Fontaine une rumeur de paresse et de rêverie… » : ainsi Valéry commence-t-il une remarquable étude sur la technique du fabuliste. Comme disait Dandrey dans l’article cité plus haut, La Fontaine est « l’un des auteurs les plus craints par les étudiants, car il est extrêmement subtil à analyser ». Eh bien oui : La Fontaine, c’est un sommet.

Scandale rue de Grenelle !

 

000_zr9z0_0Nous frisons l’insurrection. Quatre circulaires, un guide sur la lecture, et la révolution menace. Nous sommes peu de chose.

Quoi ! Le ministre prétend que les « professeurs des écoles » (promis, c’était pour rire, je reviens à la raison et je dis « instituteurs », ce mot plein de promesses et de tuteurs pour marcher droit) devront désormais enseigner à lire selon des méthodes qui marchent ! Voilà un réactionnaire qui prend des risques. Comment ! Les enfants de pauvres sauront lire comme les enfants de riches — qui apprennent depuis lurette selon lesdites méthodes dans des ghettos pour riches (pauvres riches ! Condamnés à hanter Stanislas et Jeanson-de-Sailly !) presque exclusivement dirigés par des gens d’église. Pire : Blanquer veut absolument qu’on leur fasse lire des vrais textes littéraires, appartenant à la littérature « patrimoniale », et pas les œuvres de Gudule et de Sarah K ! Ils apprendront le bon français, et pas celui des films d’Abdellatif Kechiche, l’homme qui réécrit Marivaux dans la syntaxe de Black M ! Ils sauront déchiffrer plus tard Das Kapital in french in the text. The horror !
Jean-Pierre Terrail, interviewé par l’Huma, s’en félicite. Encore un gauchiste ! Et Benoît Rayski plaint les malheureux enseignants forcés de lire les 130 pages du guide que Blanquer met à leur disposition. Blanquer ou le retour de l’Inquisition ? Est-il la réincarnation de Bernardo Gui ?-NMAalEXb_nQ4k1Ne8tM79dOHa0@653x498Ci-dessus, une « professeure des écoles » pédago malmenée par les sbires de Blanquer dans une cave de la rue de Grenelle — document exclusif Bonnet d’âne. Serait-ce Dominique Bucheton, « professeure honoraire en sciences du langage » à Montpellier, qui n’en finit pas de s’égosiller dans l’Osservatore Pedago.

Quoi ! Il n’y aurait plus une école pour les pauvres, avec des méthodes de pauvres (l’idéo-visuelle de saint Foucambert et de sainte Charmeux (qui vient de se réveiller et juge « impossible et dangereux » de savoir lire à la fin du CP…), approuvée par saint Goigoux et Philippe « Dieu-le-Père » Meirieu, qui héberge sur son blog les justificatifs des pratiques qui ont envoyé quelques centaines de milliers de gosses chez les orthophonistes) et une école de bourgeois chanceux apprenant le B-A-BA ! Tout le monde serait alphabétisé ? Quel scandale, semblent dire en chœur les responsables syndicaux et les chantres des pédagogies nouvelles — à l’exception du SNE, affilié au SNALC, un repaire de réactionnaires, dit le Monde chaque fois qu’il en parle. Mais bon, qui lit encore le Monde, à part les folliculaires en quête de doxa ?

La sacro-sainte liberté de faire et de dire n’importe quoi, pédagogiquement parlant, est donc menacée par cet hurluberlu qui fait des distinguos subtils entre « liberté pédagogique » et « anarchie pédagogique ». Stigmatiser l’anarchie, voilà qui est de droite… Et Sylvie Plane, ex-« madame Prédicat, en est toute retournée : « Le petit livre orange est le signe manifeste d’une grande méfiance à l’égard des enseignants et des cadres de l’éducation nationale. La coercition exercée contre les enseignants y est violente… » The horror ! The horror !

À remarquer que tous les Saint-Jean-Bouche-d’or qui protestent véhémentement ne voulaient pas voir une tête qui dépasse lorsqu’il s’agissait d’appliquer à la lettre (sinon, punition, copiez trente fois « je dirai Prédicat au lieu de Complément d’Objet ») les consignes pas du tout idéologiques de Vallaud-Belkacem. Maîtres modèles, Inspecteurs du Primaire (et du Secondaire), tuteurs des trois sexes étaient tous aux ordres, le doigt sur la couture du pantalon. Un ministre (et non « une » ministre, hilote ! — peut-être devrais-je définir hilote, ça m’étonnerait qu’ils apprennent ça, dans les IUFM-ESPE-Archipel du Goulag scolaire) forcément compétent, puisque Najat se prétend de gauche — mais on sait que « de gauche », chez ces gens-là, signifie que l’on veut le bien des pédagos et le sien avant tout — donc le bien tout court. Pauvres gens. The horror… The horror !

N’empêche qu’ils sont allés chercher le ban et l’arrière-arrière ban du pédagogisme le plus rance — j’ai nommé Alain Refalo, « désobéisseur » de l’époque Robien / Darcos, qui ont bien voulu ne pas le révoquer — grave erreur.
Ce qui me sidère le plus, ce n’est pas ce qu’ils disent, les pédagos ça ose tout, « c’est même à ça qu’on les r’connaît », c’est le fait que Refalo soit encore en vie. Je le croyais étouffé sous une remontée acide de fiel et d’auto-suffisance.

Je n’argumenterai pas sur le fond des instructions ministérielles. Pascal Dupré, qui a commis aux éditions du GRIP quelques manuels meilleurs que ceux qu’utilisent nos esprits éclairés de lumière noire, le fera très bientôt, ici ou ailleurs — une occasion de mettre cette chronique à jour. Que le ministre ne sache pas tout, qu’il se réfère à des spécialistes du cognitif plutôt qu’à des vrais praticiens, qu’il ponde des circulaires sans en référer à des instances démonétisées mais qui permettent aux syndicats de lire interminablement des déclarations liminaires, j’en conviens. Qu’il anticipe de deux mois sur les conclusions (inévitables) du Conseil Supérieur des Programmes, qui devrait bien inviter lesdits praticiens pour en parler, j’en conviens aussi. Ces mêmes syndicalistes, qui pour la plupart ne font plus la différence, depuis longtemps, entre un élève et une bouteille de rosé, avaient jadis reproché à Darcos d’avoir pondu de bons programmes sans passer par la case Prison / CSE (1). Pauvres gens.
Mon premier mouvement fut de conseiller à Blanquer (eh non, nous n’avons pas de ligne directe !) de virer quelques-uns de ces énergumènes, cela ferait taire les autres. « Mais, m’a-t-il dit, je ne puis commencer mon règne par des exécutions ! « « Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices » (je cite de mémoire, c’est dans le Vicomte de Bragelonne, l’un de ces romans déchirants qui ont alimenté mon enfance, mon âge adulte et sans doute mes vieux jours). Mais c’était un peu vif, je le reconnais : ne vaudrait-il pas mieux muter tous ces « assassins de l’école » — un ministre a les moyens de le faire —dans l’une de ces REP + qu’ils affectionnent si fort qu’ils n’y inscrivent jamais leurs enfants, quand bien même ils y habitent ?
Sûr que les gosses des zones sensibles ne feront pas de quartier, hé hé…
C’est mon côté ancien Mao. Condamner à la rizière, pour le bien commun. C’est mieux que de pendre par les pieds — même si « un Goigoux pendu sent toujours bon », m’a soufflé Charles IX à l’oreille.hanged-270x300

Ci-dessus, fin de partie pour les pédagos — œuvre contemporaine de pédagogie-fiction.

Je ne suis pas macrono-béat, on me le reproche assez : « Mais que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonscrit un tronc, Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce, Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ? » (Cyrano, acte II, scène 8). Je ne lèche pas les pieds de Blanquer. Je suis prêt à lui dire que certes, ses bonnes paroles font du bien sur l’âme meurtrie des vrais enseignants, — il en reste. Parce qu’enfin, convenons-en : les singes hurleurs évoqués ci-dessus sont à la vraie pédagogie ce que leur tour du Luc est au cratère (Eleonora) Duse sur Vénus, où tous les trous portent des noms de femmes (qu’attendent les féministes pour intervenir ?).
Mais cher monsieur le ministre, quand les élèves récupèreront-ils la journée de cours nécessaire pour avaler toutes les connaissances auxquelles ils ont droit ? Quand rayera-t-on des programmes toutes ces activités chronophages, de la maternelle au lycée, qui empêchent de verser de hautes doses de français, de maths, de sciences et d’histoire-géographie (et puis voilà, ça suffit) dans ces jeunes cervelles ? En supprimant la tendance à la « sortie scolaire » que je fustigeais déjà dans la Fabrique du crétin ? En ce moment, les classes « vertes », à Marseille, occupent les navettes du Frioul — une journée entière pour herboriser, sans doute… Le maillot de bain est-il un accessoire obligé de la pédagogie contemporaine ?
Ou le burkini — parce qu’à Marseille…

Et je n’évoquerai que pour mémoire la nécessaire réfection de la formation des maîtres : virons tous les gens en place dans les ESPE, et nommons-en des nouveaux, animés d’un véritable esprit de transmission des savoirs et non de construction d’incompétences. Des praticiens connaissant effectivement les bonnes méthodes, et capables de les enseigner. Parce que l’alpha-syllabique, pour l’instant, seuls 7% des instituteurs la pratiquent — même si l’on sait depuis longtemps qu’elle est la meilleure.

Allons ! Cher monsieur le ministre, débarrassez-nous des trente pédagos les plus acharnés. Vous avez incité Lussault à faire valoir ailleurs ses hautes compétences, parfait. Vous avez sucré la ligne de crédit des Cahiers pédagogiques, que vous avez transférée sur le GRIP, qui pourrait utilement vous conseiller les bons manuels et les bonnes méthodes… Non ? Mais c’est comme si c’était fait, ou alors, ne vous plaignez plus de la gabegie éducative. Rien qu’en supprimant les crédits généreusement alloués à des organisations qui vous haïssent presque autant qu’elles haïssent l’école, vous remettriez la machine à flot. Les hurlements des singes — « des sous, des sous ! » — qui n’ont pas changé depuis des lustres, ne sont pas infondés : mais ils oublient de dire qu’en leur supprimant pitance et cubis de rosé (voir plus haut), c’est autant que l’on remettrait dans la machine.

Jean-Paul Brighelli

(1) Conseil Supérieur de l’Education : instance consultative de 98 membres — ça en fait, des litres de vinasse et de salive — représentant les personnels, les usagers et les partenaires de l’Etat dans l’action éducative. Les associations de parents d’élèves et d’étudiants, par exemple… La FCPE. L’UNEF. Ou le SGEN. Ou le SE-UNSA. Ou le SNUIpp. Ou… La liste des malfaisants est presque infinie. La consulter est un plaisir de gourmet cannibale.

« Atelier en non-mixité raciale »

J’ai connu des ministres moins réactifs. La nouvelle était tombée dimanche soir, et dès le lundi matin, Jean-Michel Blanquer gazouillait :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.23.03Une réaction suscitée par la tenue prochaine, les 18 et 19 décembre à Saint-Denis, d’un stage de formation syndicale organisé par le syndicat SUD-Education 93 sur le thème « Au croisement des oppressions Où en est-on de l’antiracisme à l’école ? »
Un beau thème qui se décline en :
« Qu’est-ce qu’un-e élève racisé-e ? »
et
« Les inégalités ethno-raciales à l’école »
et en un certain nombre d’ « ateliers » dont deux au moins portent cette mention sur la brochure d’appel publiée sur le site national du syndicat : « Atelier en non-mixité raciale ». L’un sur « Pratiques de classes : outils pour déconstruire les préjugés de race, de genre et de classe » — un sujet qui exige le huis-clos entre « racisées », qui se définissent, comme chacun sait, comme héritiers des anciens colonisés, ce qui exclut les Juifs, qui ne sont pas du tout, comme chacun sait, victimes de préjugés raciaux. Parlez-en à Ilan et Sarah Halimi. Ah, mais ils ont succombé à la juste vengeance d’anciens héritiers des colonisés — bien fait pour eux.
Il faut dire que les Ashkénazes sont blancs, ce qui fait d’eux les justes cibles de Houria Bouteldja, des Indigènes du PIR et des amis d’Edwy Plenel (quant aux Séfarades, qui appartiennent au même cadre ethnique que les musulmans du Maghreb et du Machrek, leur sort n’est pas clair…). D’ailleurs, Pierre Tevanian, qui est l’un des plus purs représentants de cet ethno-gauchisme compagnon de route des extrémismes les plus répugnants, animera un autre atelier sur « le racisme et les privilèges dans l’Education nationale ». C’est ce qu’on t’a appris à l’ENS, petit Pierre ? Gare au loup !

À propos, et les Asiatiques ? Pas « racisés », les Asiatiques ? Ah, mais j’oubliais : ils sont « riches », n’est-ce pas, ce qui permet à certains de s’en prendre à eux… Pas moins colonisés, pourtant, pas moins exploités… Mais ils ont le grand tort de ne pas se plaindre. « Résilience » doit être un mot chinois. « Travail » aussi.

L’autre atelier « réservé » de cette passionnante démonstration de connerie humaine traitera de la « vie professionnelle pour les enseignant.e.s racisé.e.s » — avec l’intervention d’une certaine Wiam Berhouma, « professeure » d’anglais dans un collège du 93.
En parallèle, les enseignant.e.s blanc.hes (voilà que ça me prend, moi aussi) se réuniront ailleurs pour « interroger [leurs] représentations et [leurs] postures dominantes ».
Non, je ne gloserai pas le mot posture. Mais je leur suggère d’interroger le racisme anti-blanc qui s’exprime en ce moment — sauf que d’après certains experts, c’est une notion qui ne peut exister. On est bien content. T’es blanc, t’es raciste, t’es pas blanc, t’es racisé. C’est bien pratique.

Tout y est, y compris l’écriture inclusive (c’est bien le moins, quand on tient une réunion qui exclut tout ce qui ‘est pas soi) et la finale « marseillaise » des noms de métiers féminisées de force — Bonjour, madame la professeureu… »

Ne nous en étonnons pas. A la fin du printemps dernier devait se tenir à Paris une fête quelque peu racialisée elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.15

qui se déclinait elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.42Après le communautarisme, on en revient à la ségrégation à l’américaine, période Sud profond. De jolis petits segments bien parallèle — ça aide au dialogue.
Je présume que les organisateurs trieront le bon grain de l’ivraie, et examineront les ongles des participants. C’est sur la couleur des lunules que les Sud-Africains période Apartheid distinguaient les « encore noirs » de ceux qui avaient, comme on disait élégamment, « passé la ligne »… Ou le test du crayon ? Mais qui se doutait que SUD, qui se prend pour un syndicat d’extrême-gauche, réservait des places aux émules de Pieter Willem Botha ?

Nos militants syndicaux seront épaulés, en cette mi-décembre, par deux merveilleux représentants de l’esprit d’ouverture, de sentiment républicain et de laïcité triomphante, Marwan Muhammad, ancien directeur du CCIF, et Nacira Guéanif, « sociologue, anthropologue, et vice-présidente de l’Institut des cultures d’islam — si, ça existe, quoi que vous puissiez penser de l’association contemporaine de ces deux mots, « culture » et « islam ». La LICRA en pleure déjà — et pas de rire :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.37.25Quant à la journée du mardi, elle sera animée par une « formatrice à l’ESPE de Bonneuil », Lila Belkacem. Ils en ont de la chance, dans les ESPE…

Alors, puisque la période est à la délation, je vais moi aussi balancer mes porcs et mes truies.
Monsieur le Ministre, le tract d’invitation de cette sauterie anti-républicaine comporte un certain nombre de noms d’enseignants. Je réclame pour eux un conseil de discipline immédiat, avec une menace claire de radiation définitive. On ne peut pas à la fois s’exprimer dans un cadre « racialisé » et accueillir le lendemain des élèves dont certains risquent, même dans le 93, de ne pas avoir la bonne couleur ou la bonne religion. Et faire des distinctions basées sur la couleur de la peau, la religion, le sexe ou l’orientation sexuelle, cela tombe sous le coup de la loi, Monsieur le Ministre. Mais l’ancien prof de Droit que vous êtes le sait parfaitement.
Vous avez fort bien réagi — et vite, ce qui n’a pas toujours été le cas de vos prédécesseurs. Allez jusqu’au bout : SUD est un syndicat qui, comme tant d’autres, vit de subsides publics — pour près de la moitié de son budget, disent certains. Supprimez-les. A eux et à cette myriade d’associations pédagogistes et autres, qui prétendent réécrire l’Histoire de notre pays — une Histoire qui est, paraît-il, à déconstruire elle-même : un atelier se demandera « Comment enseigner une histoire décoloniale » en argumentant : « Face à l’imposition de programmes scolaires, quelles sont nos difficultés pour proposer une alternative d’histoire décoloniale ? » Je ne m’étonne guère que Laurence de Cock, qui dirige les destinées d’un groupuscule « historien » baptisé Aggiornamento, soutienne les positions de SUD — qui se ressemble s’assemble : « La liberté syndicale est sacrée, un gouvernement n’a pas à se prononcer sur le sujet », a-t-elle déclaré (dans le Figaro du 20 novembre). J’allais  le dire.
Cet atelier sera animé par « deux professeures d’histoire-géographie du 93 » — vite, leurs noms ! On a lynché Harry Weinstein pour bien moins que ça. Il s’en prenait à des starlettes, elles s’en prennent à la nation. Qu’en aurait-on fait en 93, de ces excités du 9-3 ?
C’est comme cette Compagnie Synergies Théâtre qui « proposera un atelier de pratique théâtrale autour des discriminations ». Ça m’étonnerait qu’elle ne soit pas subventionnée par Valérie Pécresse, au nom de l’Ile-de-France…

J’avoue que je suis un peu las de me battre contre les imbéciles. « Qu’est-ce que c’est que tout cela ? Vous êtes mille ! » s’écrie Cyrano au cinquième acte. Et à la fin de Vingt ans après : « C’est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses étriers pour mieux découvrir les immensités de la foule, c’est vrai, il y en a beaucoup. »
Tant pis. Retour à Cyrano. « N’importe — je me bats, je me bats, je me bats… »

Jean-Paul Brighelli

PS. La LICRA, et c’est heureux, a réagi aux implicites de ce stage : « Il n’existe pas d »élèves racisés’ en France […]. Encore moins d »enseignants racisés’. […] Il n’existe que des élèves. Il n’existe que des fonctionnaires. » Pour elle, précise encore l’Obs, ces termes correspondent à des « critères dignes d’une exposition coloniale ». Je sens que la justice, que SUD entend saisir pour diffamation, va avoir du boulot et du beau linge à inculper.

Florian Philippot, l’épine dans le pied du FN

Capture d’écran 2017-09-30 à 10.27.00Le Tireur d’épine, Musée du Capitole, Rome.

« Le départ de Florian Philippot nous a retiré une épine du pied », a dit Marine Le Pen, de retour au Conseil régional du Nord (dont Philippot est réellement originaire, lui). Bien. J’ai donc repris mon stylo de pèlerin et je suis parti interviewer l’épine…
Nous nous sommes retrouvés dans un bar du VIème arrondissement de Paris qui lui sert de QG depuis longtemps. À deux mètres de nous, une bande d’octogénaires absolument déchaînées fêtaient le veuvage de l’une d’entre elles — champagne pour tout le monde. C’est au milieu de ce vacarme joyeux que nous avons évoqué le passé — un peu — et surtout le futur.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.56

JPB. Alors, ce divorce ? Attendu ? Par consentement mutuel ? Aux torts partagés — ou comme autrefois, « pour faute » ?

FPh. L’état-major du FN, aujourd’hui mégrétiste…

JPB. Mince alors ! Quelqu’un se souvient donc de Mégret ?

FPh. Certainement — à commencer par Philippe Olivier, le beau-frère de Marine, qui est revenu en force entre les deux tours, avec ses amis.
Mais je ne veux pas en faire une querelle de personnes.

JPB. Revenus — revenus quand ?

FPh. Ça a commencé pendant la campagne présidentielle, et ça s’est accéléré après le second tour.
Pendant le débat, j’étais resté dans les loges — il n’y avait que les deux candidats et les journalistes, sur le plateau. Et j’ai à peine croisé Marine quand elle est revenue. Je n’ai pas trouvé l’énergie pour aller jusqu’au siège du FN ensuite.
A posteriori, et je ne parle pas de Marine Le Pen quand je dis cela, je ne peux pas m’empêcher de penser que la défaite en arrangeait plus d’un — qui l’ont d’ailleurs sur-exagérée. Parce qu’enfin, 11 millions de voix malgré les déchaînements de médias tous acquis à Macron, c’était beau !
Il y a eu un moment d’attente — les flingues étaient sortis, essentiellement pointés vers moi…

JPB. Un « mexican stand-off »…1352240857771mexican-standoff-photo1

FPh. En quelque sorte. Puis ça a commencé à tirer — et ça n’a plus arrêté.

JPB. Revenons au présent. Votre club, les Patriotes, est à compter d’aujourd’hui un parti. Cette mutation ne légitime-t-elle pas, a posteriori, la mauvaise opinion des caciques du FN et l’accusation de faire bande à part avec vos « potes », comme dit Marine ?Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.18

FPh. C’est juridiquement un parti — mais c’est surtout un point de ralliement. Ralliement des Français qui ont la France à cœur. Un parti qui n’exclut pas que l’on soit aussi membre d’un autre parti, d’un syndicat, d’une association — de gauche ou de droite. Je n’ai depuis toujours — et comme Jean-Pierre Chevènement — qu’une seule ligne et une seule obsession : la France. Avez-vous écouté le discours de Macron à la Sorbonne l’autre jour ? Il a clairement dit qu’il pensait l’Europe contre le nationalisme, l’identitarisme, le protectionnisme, le « souverainisme de repli ». Les « passions tristes » de l’Europe !
Il y a quelque chose que je ne saurais enlever à l’actuel chef de l’Etat : l’intuition de ce qui lui est préjudiciable. L’intuition que c’est bien le patriotisme qui constitue pour lui la plus grande menace. Et que la solution est une Europe « refondée ». « L’Europe seule peut assurer une souveraineté réelle », a-t-il dit — ou quelque chose de ce genre. « Il y a une souveraineté européenne à construire, et il y a la nécessité de la construire », a-t-il ajouté. Et de proposer une force de défense européenne — ce qui est dangereux et désarmera logiquement l’armée française : mais nous le savions déjà, la polémique de cet été avec le général Pierre de Villiers était très parlante sur ce point.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.39Intégration de la défense dans l’Europe. Intégration économique aussi — et la façon dont en trois jours la France a cédé Alstom aux Allemands de Siemens et STX aux Italiens de Ficantieri est une reddition en rase campagne. Qu’en pensent les ouvriers des chantiers de l’Atlantique ? Un grand bravo à Bruno Le Maire !
Dans l’Europe que l’on nous concocte, et que les Français ont systématiquement rejetée, de votes en référendum, la France jouera le rôle du petit actionnaire minoritaire qui de temps en temps élève la voix pour faire croire qu’il est toujours vivant. On pourrait pourtant faire autrement et tellement mieux !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.08Je veux dire que Macron est absolument fidèle à ses promesses : voilà un politicien qui ne ment pas ! Il sert les intérêts supra-nationaux, allemands, européens et américains. Et rien d’autre. Il feint de contrarier les Polonais, mais ne demande pas d’amender la « directive détachement des travailleurs ».

JPB. Il ne réussit pas mal, pour l’instant, au niveau Education…

FPh. Mon père était directeur d’école, ma mère était institutrice. J’ai baigné là-dedans, j’y suis peut-être plus sensible qu’un autre. Et je reste méfiant à l’égard de Blanquer — après tout, il était déjà là, sous Chatel, et je ne crois pas que les enseignants aient gardé un souvenir enthousiaste de la politique de Chatel, de la RGPP en particulier, qui a abouti à la suppression de tant de postes… On souhaite ardemment l’inverse, mais les mesures annoncées aujourd’hui par Blanquer ne sont-elles pas surtout de l’agitation de surface ? De l’enfumage, au fond ? à terme, ce qui se profile derrière la politique d’autonomie déclarée des établissements, n’est-ce pas une privatisation concertée ? Bien sûr, Blanquer a un discours très supérieur à celui de Najat Vallaud Belkacem — et il a bénéficié de la moue de l’ex-ministre lors de la passation des pouvoirs : il est apparu d’un coup comme l’anti-Belkacem ! Mais au fond, il y a continuité et cohérence entre les politiques éducatives des dix dernières années.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.21Pour que Blanquer se démarque vraiment et fasse repartir l’Ecole de la République, il faudrait clairement condamner le pédagogisme, remettre le français et l’Histoire de France au centre et qu’il se désolidarise du processus de Lisbonne, qui a asservi l’école aux intérêts économiques, et instauré cette idéologie des « compétences » au détriment de la transmission des savoirs ; Mais cela, il ne le fera pas — parce qu’il est cohérent avec la politique globale du gouvernement.

JPB. Alors, pour en revenir aux Patriotes…

FPh. Les Patriotes sont déjà plus de 3000 — à jour de cotisations j’entends, je ne parle pas juste de « clics » comme d’autres. Je vais entamer très prochainement un tour de France des initiatives locales, pour aller à la rencontre de celles et ceux qui espèrent un sursaut de la France — ceux qui travaillent, qui ne désespèrent pas encore, qui ne sont ni « fainéants » ni attentistes. La France, quoi !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.39

À ce moment deux jeunes gens, qui se présentèrent comme Guillaume et Paul — étudiants de la fac de Droit toute proche — sont venus s’immiscer dans notre conversation. Pour féliciter Philippot pour ses Patriotes ; le féliciter « bien qu’il ne soit plus au FN, et peut-être même parce qu’il n’était plus au FN ; parce qu’il répondait à leurs aspirations profondes — lutter contre l’oligarchie au pouvoir, que ce soit dans la finance ou dans les médias. Pace qu’il était du peuple et pour le peuple — et pas pour une nomenklatura repliée sur elle-même et auto-satisfaite. Philippot les a invités à le contacter via son compte Facebook — lui aussi utilise les nouvelles technologies de la communication.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.51

JPB. Que restera-t-il du FN dans un an ? Un nom ?

FPh. Je ne sais pas. Marine va consulter le parti sur la question, toujours pendante, du changement de nom…

JPB. Vous ne pouviez pas y penser avant ?

FPh. Oui certainement ! Dès 2012 — et même avant. Ce nom au fond c’est comme le sparadrap du capitaine Haddock : l’étiquette vous colle aux doigts, au détriment des idées. Et ces derniers mois devant des évolutions inquiétantes, je me suis mis à penser que la « refondation » annoncée par Marine Le Pen pourrait en fait cacher un retour aux sources — le FN refondant sa fondation, en 1972. Ce n’est pour moi pas un hasard si Jean-Marie Le Pen demande sa réintégration dans le parti qu’il a fondé à cette époque. Une façon d’effacer les dernières années — et de repartir de l’arrière.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.06.02

JPB. Vous disiez plus haut que Macron respecte en tous point ses promesses…

FPh. Oui — mais je voudrais revenir sur une question importante, qui est la tonalité de son discours — parce qu’il y a beaucoup à apprendre sur la société française de 2017. Macron pendant la campagne a joué franc jeu, mais dans un discours sans cesse positif. Il a compris que les Français en avaient assez des professeurs de désespoir. Il vend du rêve — et bien sûr les médias l’aident puissamment dans son entreprise.
C’est amusant, quand on écoute soigneusement : Macron et Mélenchon ont quasiment la même rhétorique enthousiasmante. Certes, Mélenchon est plus âgé, plus cultivé, plus rodé. Mais l’un et l’autre adorent les fresques historiques, et les grands développements manichéens. L’un et l’autre, ils sont le Bien !
Mais les Français sont en train de gratter derrière la com’ et ils voient un projet qui ne leur convient pas du tout. C’est significatif, d’ailleurs : avec des sondages d’opinion pourtant à peu près équivalents dans leurs pays respectifs, on arrive à nous présenter Macron comme adoré et Trump comme détesté…
Bien sûr, pas question de vendre du rêve. Mais je crois que le patriotisme doit parler positivement. Il doit parler du désir réel des Français.

JPB. Et avoir une tête d’affiche, non ?

FPh.. Les Français sortent d’une pleine année électorale. Ils en ont jusque là, des perspectives électorales et électoralistes ! Les européennes, les municipales, les présidentielles de 2022, tout ça, c’est loin. C’est abstrait. Ce n’est pas le désir présent.
Le désir présent, c’est de créer un souffle d’espoir, avec une plate-forme susceptible d’accueillir tous ceux qui ne reconnaissent pas la France dans le macronisme. De droite et de gauche — si tant est que cela signifie encore quelque chose. Oui, je crois qu’il y a dans ce « vieux pays », comme disait De Gaulle, un désir de France encore intact. Et c’est à ce désir que nous allons parler.

Jean-Paul Brighelli

Photos © JPB

 

Jennifer Cagole écrit au ministre de l’Education

jean-michel_blanquer_sipaMonsieur le Ministre, cher monsieur Blanquer,

Pensez si j’ai applaudi à vos récentes déclarations ! On va réintroduire de la chronologie dans l’étude des textes, en Français, obliger les instits à enseigner le Lire / Ecrire / Calculer selon le programme du SLECC / GRIP (oui, je me tiens au courant de ce que le Primaire propose de mieux, n’en déplaise au SNES / SGEN / UNSA) dont vous devriez bien vite imposer les manuels, rétablir la primauté des grands textes sur le gloubi-boulga que constitue l’essentiel de l’oral des élèves, sans compter quelques bonnes idées sur la laïcité, qui nous éviteront, à l’avenir, d’entendre des énormités, en classe, sur les rapports garçons / filles, le fanatisme selon Voltaire ou la théorie de l’Evolution. En parallèle, j’ai bien compris que vous reformatez les programmes de Najat VB  : ainsi, les EPI sont vidés de leur fonction, puisqu’ils n’ont plus de référent précis, une bonne idée dont les Cahiers pédagogiques se désolent — à propos, avez-vous vraiment résolu, comme le bruit en a couru, de sucrer les subventions énormes de ces idéologues ?
Une grammaire intelligible où l’on renoncera au « prédicat » cher à Michel Lussault (qui serait, paraît-il, sur siège éjectable, oh oui !), une grammaire où l’on reviendrait à des concepts clairs — COD ou COI — parce que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et « structure la pensée »… « Le mot grammaire était presque devenu un mot tabou » — vous allez nous changer tout ça.
Vous avez expliqué tout cela sur LCP, et j’y ai vu une éclaircie dans l’océan de brumes où m’enfoncent l’ESPE et mon tuteur…
Oui, j’ai applaudi…
Et puis j’ai demandé leur avis aux divers formateurs dont ma titularisation dépend étroitement — ESPE et dépendances…
« Il faut suivre les programmes officiels décidés en 2016 », ont-ils dit. Les déclarations du ministre vont à l’encontre de la loi de refondation votée sous Peillon. Le ministre s’agite, mais rien de ce qu’il dit ne sera mis en place : la pédagogie est reine, le ministre est son valet, et nous sommes ses hérauts » — ou « héros », c’était à l’oral, l’ambiguïté était possible.
Tel que.

J’ai donc passé deux semaines en allers-retours entre les deux classes que l’on m’a (imprudemment) confiées et la formation à l’ESPE, même si, titulaire, comme tant d’autres, d’un Master 2, je ne saisis pas le besoin de passer en plus cette année un Master MEEF comme on voudrait m’y obliger. Le plus agréable, au fond, ce sont les élèves. Parce que les collègues sont inénarrables, et les parents ont trouvé moyen de se plaindre, dès la première semaine, parce que j’avais donné « le Corbeau et le Renard » à apprendre du mardi pour le jeudi — les gosses sont des éponges, mais on préfère les maintenir sèches.. Pour le reste, j’ai appris de bien belles choses dont j’ai pensé qu’elles vous amuseraient — moi, je rigole si peu que je pense très sérieusement poser ma démission avant même d’être (ou ne pas être) titularisée.
En sixième, l’objectif du trimestre est de leur enseigner qu’une phrase commence par une majuscule, et se termine par un point. Ah oui, et leur apprendre qu’ils n’ont pas, eux, à commencer leurs textes, à l’écrit, par une lettrine gigantesque, copiée sur ce que font les éditeurs sur leurs manuels. L’alinéa, ce sera en 5ème ou en 4ème — parce que la construction en paragraphes reste au programme de 3ème. Une chose à la fois — je ne m’étonne plus que le SNUIpp ait fermement condamné votre suggestion d’apprendre les autres opérations au CP, comme cela s’est fait durant une siècle ou deux. La division en CM1, ils y tiennent — sinon, ils devraient revoir leur enseignement et se remettre en cause, trop dure la vie…
Et à propos de grammaire… « Savoir par cœur « avoir » et « être » ne sert à rien — sinon, dit mon tuteur, ils commenceront leurs phrases par de longues litanies de « il a » et « il est ». Apprends-leur des verbes différents — mais au présent, hein, parce que sans avoir et être, ils risquent de ne pas savoir les conjuguer, et il ne faut pas les mettre en difficulté… »
J’ai fini par comprendre qu’apprendre quoi que ce soit à un élève c’est, pour ces gens-là, « risquer de le mettre en difficulté ». Et l’ignorant, dites-moi, il n’est pas en difficulté pour le reste de son existence ?

Ça n’a pas fait tressaillir d’un poil mes co-stagiaires, dont je me suis aperçu que la plupart pensaient que le mot « orthographe » était masculin (« Sur tel mot, me dit l’un d’entre eux, j’ai eu tous les orthographes possibles »). Ils doivent déjà l’avoir, eux, le Master MEEF.

Et au lycée — où la promesse de revenir à un enseignement chronologique m’avait fait tressaillir d’aise : à moi les Lagarde & Michard, les Textes & Contextes et autres collections des années 1980 (dont celle commise par votre ancien ministre, Xavier Darcos), quand on ne prenait pas encore les élèves pour des crétins…
Mais non : « En Seconde, c’est déjà beau s’ils vous ressortent, d’une séance à l’autre, ce que vous avez dit précédemment. Du coup, vous pouvez très bien leur refaire un texte déjà donné en contrôle, pour voir s’ils ont bien compris les questions et les thématiques vues en cours. »
Et « prohibition » — ce fut le mot — de toute question sur la lecture des textes étudiés : rien de plus subjectif, n’est-ce pas, et la lecture de l’élève a autant de légitimité que celle du maître. À la rigueur, demander « qu’avez-vous pensé ? » — mais pas la date de rédaction ou le sens du pronom de troisième personne. Le questionnaire de lecture « à l’ancienne » pénalise ceux qui ont lu le texte sans repérer les mêmes détails que vous, mais valorisera ceux qui n’ont lu qu’un bon résumé sur Internet. Commencer plutôt par des résumés successifs des chapitres, en misant sur le fait que ledit résumé donnera aux élèves qui n’ont rien lu l’idée d’aller y voir. Rousseau, vous dis-je. L’homme est bon, et le petit d’homme aussi. Fini, l’époque où La Fontaine, qui vous est cher, Monsieur le Ministre, constatait : « Cet âge est sans pitié ». Les nouveaux pédagogues ont lu l’Emile et n’en sont jamais revenus.

Alors, ne vous cassez pas la tête — vous n’êtes pas là pour faire de la littérature, mais de la garderie aménagée. Un tiers d’oral, un tiers d’écrit, et un tiers de grammaire — mais attention : la grammaire ne doit pas faire l’objet d’un cours spécifique, elle doit partir du texte — grammaire de texte pédago contre grammaire de phrase des grammairiens sérieux et du ministre réunis. Les élèves se doivent de réinventer les règles en les déduisant des fragments qu’ils ont sous les yeux — fastoche ! Après tout, Pascal est bien arrivé à retrouver tout seul à 10 ans les 12 premiers principes d’Euclide…
Et l’essentiel : changer d’activité toutes les dix minutes. Le zapping évite la surcharge cognitive — sur TF1 aussi, ils ne chargent pas trop…
Enfin, pour tenir compte de l’hétérogénéité des classes, faire de la « pédagogie différenciée », et travailler en îlots : cela ne consiste pas à faire des groupes de niveau, mais à concocter des sous-ensembles harmonieux où les meilleurs — les rats ! — auront à cœur de former leurs camarades plus déshérités, lesquels, pleins d’émulation cognitive, les rattraperont aisément. Même Rousseau n’y avait pas pensé.

Alors, Monsieur le ministre, vous conviendrez que l’on peut sérieusement se demander d’abord qui a le pouvoir, et ensuite si ça vaut bien la peine de s’incruster dans un système où les Grands Nuisibles se sont infiltrés à tous les échelons, et pourrissent la vie des profs et des élèves — et la mienne.

Jennifer Cagole.

PS. Je suis en train de remplir divers documents à renvoyer à la Fac — en particulier la « Convention CIF » (pour « Convention Individuelle de Formation »). J’ai cherché partout, dans tous les papiers récupérés — jusqu’à ce que je comprenne qu’Aix-Marseille Université a baptisé le document « Individual Training Contract ». C’était bien la peine que Brighelli écrive C’est le français qu’on assassine : il est mort depuis belle lurette.9782846287340

Modeste proposition concernant l’établissement d’un internat d’excellence aux îles du Frioul

Mon intérêt pour les internats d’excellence, créés sous l’ère Sarkozy, est ancien. J’ai ici même encensé celui de Sourdun. Ce fut même, à mon humble avis (allez, cessons de rire : mon avis n’est jamais humble, l’humilité est une hypocrisie post-chrétienne), la seule réussite des années Chatel, marquées par ailleurs par une réforme des lycées singulièrement obtuse. Bien entendu, Peillon, Vallaud-Belkacem et Jean-Paul Delahaye (à ne pas confondre avec le mathématicien : celui-ci, ex-patron de la DGESCO sous Peillon, est un nuisible de premier plan, qui a donc eu une magnifique carrière dans l’Education Nationale) se sont tous dressés contre ces internats, et ont eu à cœur de les démanteler.
L’arrivée de Jean-Michel Blanquer, qui présidait sous Chatel aux destinées de la DGESCO, le retour de Christophe Kerrero, qui fut l’un des maîtres d’œuvre de ces internats, sont donc des signes encourageants : peut-être, dans le « détricotage » (c’est le terme convenu, j’y reviendrai bientôt, parce que ça ne détricote pas bien vite) des années Najat, le nouveau ministre envisage-t-il de rétablir ces internats qui pour une somme relativement modique, quoi qu’en aient dit les crétins patentés des années 2012-2017, menaient à la réussite et à la culture des enfants perdus par le système.
Bonnet d’âne ambitionnant de donner des idées à tous ces politiques qui en manquent, j’ai donc décidé d’envoyer un envoyé spécial sur les îles du Frioul, au large de Marseille, pour étudier la faisabilité (le mot est immonde, je l’emploie juste pour m’auto-flageller) d’un internat d’excellence où l’on regrouperait les plus turbulents / méritants des petits Marseillais des quartiers nord, quartiers centraux et quartiers sud…
Le reportage qui suit est porté par un enthousiasme évident. Notre reporter, qui s’est également institué photographe, a vraiment pris à cœur le projet. Qu’il en soit ici solennellement remercié.

Jean-Paul Brighelli

Postulons pour commencer qu’il n’est pas inutile de dépayser des adolescents peut-être trop influencés par leur milieu — une bonne douzaine d’arrondissements marseillais sur quinze. L’idée de bâtir des ghettos scolaires dans des ghettos urbains ne pouvait germer que dans la tête de fonctionnaires utopistes, qui ont tous pris soin d’inscrire leurs propres enfants loin de ces Zones d’Exclusion Programmée, comme les appelait jadis un polémiste célèbre.
En même temps, les éloigner vraiment de leurs repères n’est pas une bonne idée. La nostalgie engendre la mélancolie, qui genuit le dégoût, le désœuvrement, le laisser-aller, la violence, et autres désagréments pédagogiques.
L’intérêt de l’humble plan que je propose au public est d’isoler les heureux bénéficiaires de leur milieu d’origine, tout en les maintenant à portée de vue de Notre-Dame-de-la-Garde,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.12.51 repère perpétuel de tous les Marseillais, quelles que soient leurs confessions.
Le Frioul est à portée de vue de Marseille — pas trop loin pour ne pas engendrer de désespérance, pas trop près pour ne pas susciter la tentation d’y retourner à la nage.

Comme à Sourdun, modèle de tous les internats d’excellence, il est très facile, au Frioul, de remodeler des bâtiments jadis occupés par l’armée.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.01.20 Bien sûr, quelques légers travaux de ravalement sont nécessairesCapture d’écran 2017-08-06 à 16.01.51 — mais les murs au moins sont bons.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.02.27 Et les autorités militaires qui occupent encore un admirable bâtiment, en forme de proue de navire,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.04.21 qui fait face à la cité phocéenne auront à cœur de prêter gracieusement leurs murs à l’Education nationale, qui y logera la direction du futur internat. Le directeur y jouira en sus d’une crique privée, l’une des très rares plages sableuses de ce caillou perdu, dernière insurrection du choc alpin. Une bonne occasion d’apprendre la géologie.
Dès que le succès — programmé — de cette nouvelle institution sera déclaré, une foule de demandes pourront être satisfaites par une extension des locaux. Il suffira pour cela de rajouter quelques couvertures aux installations des sommets.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.15.45
Rien de ce qui est nécessaire à la vie d’un collège ne manque, si on y regarde bien. L’hôpital Caroline (auquel la duchesse de Bourbon-Siciles a donné son prénom lors de la construction au XIXème siècle) a déjà en partie été restauré par une association, depuis 1978.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.02.48 Il fournira une infirmerie et un dispensaire de premier plan, construits en hauteur pour permettre au mistral de chasser les mauvaises pensées. Deux bâtiments aujourd’hui inoccupés sont aisément transformables en gymnase.Capture d’écran 2017-08-06 à 15.59.55 On y développera une pratique exigeante et saine de l’Education physique, avec des enseignants certes attentifs aux capacités de chaque élève, mais qui leur apprendront à se transcender
Des terrains de sport polyvalents (tennis, basket, handball) sont déjà en place.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.00.25 Les falaises qui entourent le futur internat offrent d’intéressantes voies pour apprendre les subtilités de la varappe.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.00.55 Et des écuries sont déjà disponibles,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.03.44 pour l’installation de quelques chevaux. Leur entretien quotidien sera éminemment formateur — sans compter que le crottin ainsi récupéré fournira un fumier susceptible d’améliorer, à terme, le rendement du jardin potager déjà installé.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.01.09C’est d’ailleurs à partir du sport que devrait se dessiner le projet éducatif de cet internat. Les pistes caillouteuses offrent d’admirables chemins de jogging, ombragés de palmiersCapture d’écran 2017-08-06 à 16.00.13 ou d’oliviers doucement inclinés dans le sens de la brise.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.07.16 Les criques, nombreuses et secrètes, permettent tous les exercices aquatiques.Capture d’écran 2017-08-12 à 11.48.56 L’île offre déjà une base nautique au pied du futur gymnase,Capture d’écran 2017-08-12 à 12.03.40 et toutes les activités de plein air — et le mot « air » ne doit pas être pris à la légère, dans un site sur lequel le mistral souffle même par temps calme. De quoi aérer les esprits chagrins.
On pourra même y développer enfin de vrais Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, tant qu’on ne les a pas abolis. Ainsi, les enseignants de SVT, accouplés aux profs de Lettres, enseigneront aux élèves le cycle de reproduction de l’agave, omniprésente sur RatonneauCapture d’écran 2017-08-06 à 16.02.37 — une plante qui a jadis fort impressionné Michelet : « Avez-vous vu l’agave, écrit l’historien dans la Sorcière, ce dur et sauvage africain, pointu, amer, déchirant, qui, pour feuilles, a d’énormes dards ? Il aime et meurt tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé dans la rude créature, avec le bruit d’un coup de feu, part, s’élance dans le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n’a pas moins de trente pieds, hérissé de tristes fleurs. »
Sic. Ces mêmes naturalistes, associés cette fois aux profs de Chimie, apprendront à leurs disciples la transformation de l’agave en tequila — réservée bien sûr aux pédagogues.
Passons sur le fait que la présence perpétuelle d’oiseaux tout à fait amicauxCapture d’écran 2017-08-06 à 16.10.17 Capture d’écran 2017-08-06 à 16.09.45(les îles du Frioul, parc national, abritent de nombreuses espèces qui y nidifient) permet de sérieuses observations ornithologies — ce qui débouchera cette fois sur une interdisciplinarité avec les enseignants de musique, qui des cris discordants des gabians (le nom local des goélands) tireront de quoi initier les élèves à Olivier Messiaen et à Charlie Parker.
La musique, à laquelle Jean-Michel Blanquer tient si fort qu’il a proposé d’organiser la rentrée « en musique », sera omniprésente dans cet établissement hors normes. On y apprendra le classique, en s’inspirant des meilleurs modèles, le rock et le bon goût, et l’improvisation. De quoi donner aux filles des inspirations sur leur future carrière
L’Histoire, toujours prévoyante, a même pensé il y a bientôt cinq siècles, à installer un lieu de retraite pour calmer les esprits agités,Capture d’écran 2017-08-06 à 15.59.28 et, plus proche,  un oratoire isoléCapture d’écran 2017-08-06 à 15.58.34 pour les heures de colle, si des enseignants veulent perpétuer cette pratique discutable.
L’un des buts de cette institution est d’instaurer un esprit de corps et une capacité à « vivre ensemble » qui feront l’admiration des inspecteurs en visite — lesquels seront accueillis avec déférence par les enseignants, mais sans lèche-cultisme aucun : l’internat du Frioul sera le lieu par excellence de la libre-pensée et de la libre parole.
Ajoutons que la laïcité sera tout à fait respectée — enfin ! Les seuls bâtiments religieux de l’île sont des temples antiques, aussi bien au cœur du dispensaire Carolinehopital-caroline-ile-frioul-marseille-696x464 que dans la riante cité où seront logés les enseignantsCapture d’écran 2017-08-06 à 16.07.47 — installés à demeure dans ce lieu idyllique :Capture d’écran 2017-08-06 à 16.04.04 je parierais volontiers que les demandes, dès l’ouverture de cet internat, dépasseront, et de loin, l’offre. Il va de soi que seuls pourront y être recrutés des pédagogues sachant nager, courir avec les élèves le matin, faire de la voile ou de la planche, s’accommoder d’une vie rude et saine — et assumer les légers risques inhérents à toute vie de groupe… Pas de quoi en être affectés, même si des dépressions nerveuses sont toujours possibles.
Ce projet, qui paraîtra trop ambitieux aux petits esprits, régénérera des adolescents et adolescentes aujourd’hui engoncé(e)s dans des superstitions familiales et des rituels dangereux. Il leur apprendra les valeurs de la camaraderie et de l’entraide, fortifiera des physiques déprimés par les habitudes citadines, et bien entendu leur inculquera une culture étendue, par la répétition systématique des consignes et des bons principes.

Au pire, la contemplation morose du grand large leur donnera une propension bien littéraire à la mélancolie — « Fuir, là-bas, fuir », dit Mallarmé ; et Rimbaud : « Elle est retrouvée, l’éternité… » Il y a des jours où le paysage ressemble à ce tableau peint par le protagoniste de la Vie mode d’emploi, où  terre,  mer et  ciel se confondent, dans l’horizon du Planier, ultima Thulé de Marseille :Capture d’écran 2017-08-06 à 16.06.46Jean-Paul Brighelli me paraît tout à fait l’homme de la situation, pour diriger ce futur havre d’excellence. Il connaît les îles comme sa poche, et quarante ans d’enseignement dans des collèges puis des lycées de zones défavorisées lui ont forgé une mentalité de chef de bande. Il saura accueillir les élèves avec fermeté et sympathie. Enfin, ces dernières années en classes préparatoires aux grandes écoles lui ont confirmé que l’ambition seule donne de l’ambition — pas l’ambition un peu répugnante des institutionnels de l’Education, mais celle des vrais pédagogues, qui ont de l’ambition pour les autres bien plus que pour eux-mêmes.

P.C.C. Jonathan Tfiws