22 février 1635

imagesLe 22 février 1635, Richelieu signait les décrets d’installation de l’Académie française. Cela faisait un an que le grammairien Conrart, qui avait réuni autour de lui, depuis une dizaine d’années, quelques bons esprits pour réformer et fixer la langue, finalisait les statuts de l’honorable assemblée. La gravure ci-dessus représente le cardinal-ministre en soleil, et chacun des rayons porte le nom d’un Académicien. C’est dire les rapports étroits qu’entretiennent la langue et le pouvoir.

On sait que l’une des tâches dévolues aux « Immortels » fut la confection d’un Dictionnaire (paru enfin en 1694), que Richelet puis Furetière devancèrent. Mais l’essentiel fut surtout de fixer la langue.
Le travail avait commencé au XVIe siècle, et Malherbe, au tournant du siècle, avait déjà largement déblayé. L’Académie d’un côté, Vaugelas de l’autre, se donnèrent pour mission de « purifier » la langue — pleine de provincialismes désuets, orthographiée au gré de la fantaisie des scripteurs et des éditeurs, et grammaticalement hirsute.
Je ne vais pas faire l’historique de l’Académie, que l’on trouve partout. Je voudrais simplement insister sur ce désir de purification et de régulation de l’usage — du « bon usage ».

Ce bon usage est aujourd’hui singulièrement sacrifié en classe sur l’autel de « l’expression ». Or, il est consubstantiel au projet de Richelieu, qui est de doter la France d’un pouvoir absolutiste, et de corseter la langue du Roy de principes tout aussi absolus. Accepter les dérives, c’est renoncer à l’autorité. C’est, pour l’Etat, accepter que la langue soit contaminée par des forces centrifuges. C’est, au niveau de l’individu, promouvoir le charabia et le gloubi-boulga — en réservant le « bon usage » à une oligarchie qui s’appuiera sur la langue pour conserver le pouvoir. Sur quoi croyez-vous que s’appuient les jurys des grands concours pour sélectionner celui-ci et refuser celui-là ? La langue est la base de toute culture, et de toute connivence de classe.

Ce que l’Ecole de la IIIe République avait voulu faire, en instituant l’école obligatoire et en autorisant les instituteurs à donner des coups de règles — le mot a une polysémie intéressante — sur les doigts, c’était créer un corps national unique parlant une même langue, et donner à chacun la possibilité de comprendre ce qui se disait, et de se faire entendre.
Ce qui se fait depuis une bonne trentaine d’années revient à dissoudre ce lien en miroir entre l’Etat et l’individu. En mutilant la langue, on anéantit la nation.

On se souvient de la formule si intelligente de Barthes : « La langue est fasciste ». On oublie volontiers la suite de la démonstration : « Le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, mais obliger à dire ».
Et la langue est un ensemble d’obligations — parfois même absurdes. Ne plus les enseigner, c’est réserver leur maîtrise à quelques individus qui contribueront à se parler et à se coopter — au détriment de tous les autres, ceux à qui on ne demande que savoir obéir et pédaler sur leur vélo Deliveroo. Les pédagogues qui ont renoncé à enseigner les règles de fer de la langue française ont livré tout crus leurs élèves à la convoitise des esclavagistes modernes.
Et c’est pour ça que je les hais.

Des parents aimants reprennent leurs enfants, dès le plus jeune âge : on ne dit pas / on dit. Des parents aimants leur parlent dans une syntaxe correcte — pas en langage Tarzan. Et lorsque les parents ne maîtrisent pas le français, c’est à l’école de faire deux fois plus d’efforts pour enseigner à leurs enfants les règles et le bon usage. Les instituteurs qui ne le font pas sont des criminels — ou des complices de l’oligarchie. Qu’ils se proclament « de gauche » est à se taper le cul par terre. Ils sont les fourriers de l’école à deux vitesses, et les fournisseurs d’Uber.
Des sites pédagogistes s’insurgent contre les (rares) consignes que donne aujourd’hui Blanquer pour l’apprentissage du Lire / Ecrire. « Liberté ! » clament ces ânes. La liberté naît de la maîtrise des règles — pas de leur corruption. Un vrai ministre attentif à la langue devrait révoquer tous ceux qui n’enseignent pas « la langue de Molière » — puisqu’on appelle ainsi le français, comme l’anglais est « la langue de Shakespeare » et l’espagnol celle de Cervantès. Or, loin d’enseigner Molière, on se propose aujourd’hui de la « traduire » en volapük contemporain. Un prof de ma région a été nommé IPR parce qu’il avait eu l’heureuse idée de « traduire » Marivaux en langage banlieue, et de passer la Princesse de Clèves à la moulinette Facebook — avec une « fin heureuse ». Promu, alors qu’il aurait dû être pendu !

Qui ne voit que lâcher du lest sur la langue, c’est lâcher du lest sur le sens ? Que mépriser ou mutiler le français, c’est ouvrir la voie à d’autres langues autrement impérieuses — l’arabe coranique, par exemple…
Bien sûr, d’immenses écrivains ont violé la langue et lui ont fait de très beaux enfants. Mais pour ce faire, encore faut-il connaître à fond ce que l’on va transgresser : pour être Picasso, il faut avoir dompté l’académisme, pas gribouiller n’importe quoi avec des croyons de couleur. Hugo a magnifiquement expliqué cela dans sa « Réponse à un acte d’accusation », qui est à la fois une déclaration de guerre et une déclaration d’amour à la langue classique. Alors, Hugo, je veux bien. Aya Nakamura, dont d’aucuns aujourd’hui font une ambassadrice de la langue française, non.
Le mépris affleure chez les démagogues, bien certains d’être à l’abri sous leurs connaissances classiques pour continuer à se partager le pouvoir et laisser les crétins — ainsi parlent-ils, ces gueux — bafouiller en paix.

Nous devons, nous parents, nous enseignants, exiger un apprentissage rigoureux des règles. Parce que ceux qui persisteront à les ignorer finiront par se les prendre dans le cul.

Jean-Paul Brighelli

Emmerdantes, emmerdeuses et emmerderesses : de la dérivation lexicale en français

Eliane_Viennot_à_la_Wikiconvention_Francophone,_août_2016Deux professeurs de Lettres de mon lycée…

(Ne comptez pas sur moi pour écrire « professeures », je ne travaille ni pour le Monde, ni pour Libé, ces deux Pravda modernes de la bien-pensance. Je me contente d’écrire en français.)

Reprenons.
Deux professeurs de Lettres de mon lycée ont organisé un magnifique colloque à usage interne sur le thème Normes et Langues. Vendredi 15 devait s’exprimer Eliane Viennot, universitaire clermontoise et grande prêtresse du féminisme lexical, dans une conférence intitulée « S’exprimer sans sexisme ». L’avant-propos de la plaquette de présentation était alléchant : « Objet de réflexion, de travail scientifique et de polémique depuis une quarantaine d’années, la « féminisation » de la langue française a récemment connu un changement d’approche. Il apparaît désormais que la fameuse question des « noms de métiers, fonctions, titres et dignités » n’était que la partie émergée de l’iceberg, mais aussi que la domination du masculin sur le féminin dans les discours et la syntaxe est pour l’essentiel un phénomène construit. La conférence s’attachera à montrer les domaines où la langue a été masculinisée, et les différentes ressources qu’il convient de mobiliser pour nous exprimer sans sexisme, dans le double respect de la langue et des valeurs dont nos sociétés se réclament aujourd’hui. »

Qu’une linguiste parle de « domination » du masculin sur le féminin, comme si le mâle écrasait toujours la femelle sous son poids, est consternant. Le masculin en français, les trois-quarts du temps, est un neutre — et peu de mâles accepteraient, s’ils s’en souciaient, d’être ainsi réifiés. Les mots n’ont pas de sexe — ou alors, tout va de travers, puisqu’on dit « le » vagin » (ou « le » con) et « la » verge (ou « la » bite)… Le masculin n’est pas le mâle. Une caractéristique grammaticale n’a jamais été une carte d’identité génétique.

Tout comme il faut dissocier ce qui, dans le mot « homme », renvoie au latin « homo », l’être humain, et ce qui évoque le « vir » latin. Dans la Déclaration des Droits de l’homme, c’était l’être humain. Pour ne pas l’avoir compris, Olympe de Gouges, qui a cru malin d’écrire la Déclaration des Droits de la femme, a été guillotinée. C’était violent, pour une faute de traduction digne d’un gamin de six ans de l’époque, mais le tribunal révolutionnaire ne badinait pas avec le latin.
À noter que les badauds ont regardé avec curiosité son exécution, mais ont protesté lorsque l’aide du bourreau a cru intelligent de souffleter la tête décapitée d’Olympe. Ils ont exigé son arrestation immédiate. Le peuple sait ce qui est juste, et ce qui est abus, comme nous allons le voir.

Eliane Viennot n’est pas venue, alors que je me faisais une joie naïve d’y assister, afin de rentrer en moi-même et me flageller de mes mauvaises opinions antérieures… J’en pleure encore. Elle aurait eu un accident de voiture. Elle n’en est pas morte. « Caramba, encorrre raté ! » aurait dit Hergé.

Cela dit, qu’en est-il des règles de dérivation lexicale en français ?

Avant tout, partons d’un consensus. Le maître de la langue, c’est l’usage — et pas forcément « l’usage de la plus saine partie de la Cour », comme disait Vaugelas, étant entendu que les oligarques à présent parlent une langue absconse. Non, simplement l’usage majoritaire du peuple — c’est la règle observée par l’Académie française. Vous pouvez toujours oser un néologisme, il sera repris ou ne sera pas repris. On a tenté d’imposer « la » Covid en partant de l’idée que le « d » de Covid signifie disease, et que le mot se traduit par maladie, qui est féminin — mais il n’y a pas de masculin ou de féminin en anglais pour les non-animés, à l’exception des bateaux… C’est un neutre, et le neutre, en français, c’est le masculin — voir ci-dessus. Et une très large majorité de gens disent « le » Covid : l’usage a toujours raison.
J’irai plus loin : l’usage peut légiférer contre la règle. « Après que » requiert l’indicatif. Mais l’usage (fautif) impose peu à peu le subjonctif, par contamination avec « avant que ». Vous n’y pouvez rien — comme l’horrible « se rappeler de » (alors que le verbe est transitif), contaminé par « se souvenir de ». En français, le –i- devant –gn- ne se prononce pas lorsqu’il marque la mouillure du –gn- : voir « oignon », ou « champagne » qui s’écrivait jadis « champaigne » (comme Philippe de). Ou « montagne » et non plus « montaigne » (comme Michel de). Oui, mais l’usage a entériné « poignard », prononcé poaniard. Vous n’y pouvez rien.

« La langue est fasciste », disait Barthes pour évoquer les règles de fer de la syntaxe et de la morphologie. Bien plus, elle est arbitraire. Les grands écrivains seuls jouent au-delà des règles — mais c’est dans le cadre de la fonction poétique. La fonction normative, elle, ne rigole pas.
Alors, auteur / autrice, comme spectateur / spectatrice, pourquoi pas ? Après tout, auctrix existe en latin. Nous verrons bien ce qu’en fait l’usage — l’usage, et pas des chiennes de garde déchaînées. Mais pas « auteure » sous prétexte que le e muet final serait féminisant. Ah oui, comme dans « homme ». D’autant que pour bien le faire sentir, à l’oral, vous voici forcées, mesdames, d’adopter l’accent marseillais. « Je suis auteure, peuchère… »
Professeur / professeuse, comme masseur / masseuse, acceptons. Pourquoi pas professeuresse, comme doctoresse ? C’est long, c’est hideux et imprononçable, mais c’est une dérivation rigoureuse. Mais certainement pas professeure.
« Professeuse » est donc une dérivation correcte. Mais alors que le « fesseur » ne s’entend plus depuis lurette dans « professeur », on entend malencontreusement « fesseuse » dans « professeuse » — comme on entend « vaine » dans « écrivaine ». Et les petits malins oseront sans faute la question : une professeuse est-elle une fesseuse pro — comme certaines Maîtresses de l’univers SM ?
D’autant que la langue va toujours vers le plus économique. « Professeur » devient « prof » — qui est masculin ou féminin, le caractère familier du mot, presque sentimental, joue contre la rigidité de la fonction.
Parce que les mots qui évoquent une fonction (de « président » à « ministre ») ne sont théoriquement pas féminisables. Si l’usage accepte « présidente « (jadis uniquement femme de président, voir les Liaisons dangereuses et la « présidente » de Tourvel), allons-y. Mais appelleriez-vous votre avocate « maîtresse » — à la barre ? Pourtant, les viragos modernes insistent : « Je suis maîtresse de conférence ». Ça ne passera pas, le ridicule tue les barbarismes et les pédantes en jupons. Un homme peut-il être « sage-femme » ? Certainement — et il faut être timbrée, ou « chauffeuse routière », pour tenter d’imposer « sage-homme ».

Simone de Beauvoir, qui avait plus d’intelligence et de génie dans son petit doigt que toutes ces vocifératrices réunies, écrit qu’elle est nommée professeur à Marseille, et qu’elle est écrivain. Vous pensez vraiment faire mieux ?

Je déconseille d’ailleurs fermement aux candidats à des concours sérieux de se lancer dans des fantaisies morphologiques à haut risque. Il y a des examinateurs qui ne plaisantent pas avec la correction de la langue, et qu’un « auteure » dissuaderait de pousser plus avant l’examen de la copie.

Ce n’est pas sur la langue que les femmes ont des territoires à conquérir. C’est dans le champ culturel, dans le champ économique, dans le champ politique. Pas en imposant une politique de quotas : peu m’importe d’avoir un gouvernement exclusivement féminin, pourvu qu’il soit composé de clones d’Elisabeth Ière ou de Christine de Suède. Ou exclusivement masculin, pourvu qu’il ressuscite Richelieu et Clemenceau.

La critique porte aujourd’hui sur les manuels scolaires de Lettres, où trop peu de femmes, etc. Au point que j’ai recensé pour mes étudiants dans un POwerPoint d’anthologie les femmes qui se sont illustrées en art ou en littérature. Alors certes, Marguerite d’Angoulême, l’autrice de l’Heptaméron, mais pas forcément Marguerite de Navarre, la première épouse d’Henri IV, et accessoirement la chérie d’Eliane Viennot (pour devenir professeur d’université, choisissez un champ peu labouré, c’est plus sûr). Madame de La Fayette ou madame de Sévigné, madame Guyon à la rigueur (déjà je vous sens hésitants : « Qui ça ? »), mais pas Louise du Néant. L’ineffable Emilie du Châtelet, mais pas madame de Genlis, écrivaillonne (fabriquons des néologismes féminins !) bien-pensante. Sand ou peut-être Rachilde, oui — mais Desbordes-Valmore ? Colette ou Yourcenar certainement, mais pas Christine Angot. Pourquoi pas Virginie Despentes, pendant que vous y êtes ?

Pendant ce temps, des centaines de noms d’écrivains, Dead white males, vous viennent à l’esprit. Il en est de même en art. Artemisia Gentileschi, bien sûr, dont les Judith portent la castration à l’incandescence. Mais Rosa Bonheur ? De beaux tableaux de bœufs et de chevaux, célébrés parce que Bonheur était lesbienne ? Allons donc !
Je n’ai aucune difficulté à trouver du génie à Virginia Woolf. Mais pas à Judith Butler. La possession d’une paire d’ovaires ne contribue en rien au talent, qui n’a pas de sexe. Pas plus qu’une paire de testicules. On voit çà et là des « festivals de films de femmes » où sont présentés des rogatons irregardables. Si on faisait la même chose pour des films d’hommes, quel brouhaha — sauf que l’on aurait l’embarras du choix parmi les chefs d’œuvre.
Et ne croyez pas que je méprise les réalisatrices (le féminin s’est imposé sans complexe). J’aime beaucoup Leni Riefenstahl (ah mince, elle pensait mal…) ou Kathryn Bigelow. Mais avouez, Chantal Ackerman ou Marguerite Duras cinéaste, c’est de la daube. Même avec Delphine Seyrig.
Allez, travaillez, prenez de la peine, créez au lieu de convoquer des conférences oiseuses sur le sexe des diptères que l’on sodomise. Peut-être en sortira-t-il quelque chose.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le titre vient, bien sûr, d’une ineffable chanson de Brassens, Misogynie à part, inspirée d’une formule cinglante de Paul Valéry. Mince, encore deux dead white males ! La prochaine fois, pour faire plaisir à Eliane, je citerai Aya Nakamura, sublime ambassadrice de la langue française.

PPS. Le mot « con » (organe féminin) avait enfanté une forme augmentée, « connasse » — con de larges aptitudes. Quand le mot se métaphorisa, vers 1810, on inventa « conne » qui est une sorte de sur-féminisation de ce qu’il y avait de plus féminin — mais qui était régi, si je puis dire, par un masculin. Le mot s’est rapidement imposé, vu sa nécessité. Comme quoi de temps en temps l’usage ne rechigne pas à la féminisation. Alors, ne perdez pas courages, mesdames…

Dira ? Dira pas ?

Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien : l’une des premières phrases complètes que j’ai prononcées dans ma vie, ce fut « Le veau d’or est toujours debout » — c’est dans le Faust de Gounod, allez savoir pour quelle raison et par quel canal ces mots m’avaient frappé l’entendement.
Sauf que je ne parvenais pas à dire « toujours », et que j’allais répétant « le veau d’or est tout debout » — malgré les efforts de mes parents pour me faire articuler distinctement les deux syllabes de « toujours »… Tous les géniteurs ont connu des cas similaires, un mot sur lequel l’enfant butte, qu’il ne parvient pas à articuler dans son entier.
François Hollande a longtemps eu un problème du même genre avec le mot « islamisme » — ou l’un quelconque de ses dérivés. Depuis deux ans, ou presque, que les guignols sanglants qui se réclament de l’Etat islamique mettent la France à feu et à sang, et massacrent ailleurs dans le monde par dizaines de milliers des gens qui ne leur ont rien fait, il butte sur cet « islamique », qui renvoie sans doute pour lui à « Islam », donc « Musulmans », donc « électorat sensible », selon le plan élaboré pour lui par Terra Nova, le cercle de réflexion de la Gauche de droite.
Ou plutôt le « think tank », parce que chez ces gens-là, Monsieur, on n’parle pas français, on cause globish. Lire la suite

Lard et la manière

P’tit Larousse et P’tit Robert font la part belle, cette année, aux mots de la cuisine : déplorable effet de mode, écho d’émissions culinaires typiques d’une époque où le téléspectateur moyen s’extasie devant des plats dont il ne peut plus se payer les matières premières — Barthes expliquait déjà cela à l’époque des fiches de cuisine de Elle .
Mais en dehors du vocabulaire professionnel de la cuisine, il y a bien un vocabulaire spécifique de la gastronomie, ou plutôt un usage gastronomique du vocabulaire. Ecoutez plutôt : Lire la suite

Du révisionnisme en matière de traduction — et ce qui en découle

Les éditions Hachette, depuis une dizaine d’années, retraduisent la série d’Enid Blyton, le Club des Cinq. Non dans un souci de rajeunissement — toute traduction témoigne des modes de son temps, par exemple l’utilisation du « vous » de politesse dans des situations où le français contemporain dirait « tu », le « you » anglais laissant toujours une marge d’interprétation. Non : il s’agit de simplifier la lecture, afin que des gamin(e)s déstructuré(e)s entrent plus facilement dans le récit. En éliminant, par exemple, le passé simple, remplacé uniformément par le présent de narration. En supprimant le « nous » au profit d’un « on » plus immédiatement conforme aux distorsions de l’oral. En « vulgarisant » l’expression — tout en adoptant une pensée politiquement correcte qui élimine parfois des éléments-clés des intrigues — les enfants battus, par exemple, ou la suspicion sur les Gitans, l’un des grands topoi du roman d’aventures enfantines. Lire la suite

La langue de la République est le français

Dimanche 10 avril, j’étais à Evreux à parler de laïcité au premier Salon du livre d’Histoire.
C’était un retour vers des territoires que je n’avais pas arpentés depuis 35 ans — quand j’étais « turbo-prof », enseignant au collège du Neubourg, à 25 kilomètres de là, et que chaque jour je faisais Paris / Evreux. De bons souvenirs. J’étais jeune — et contrairement à ce que disait Nizan, je ne laisserai personne dire que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie.
Face à moi, Jean Rouaud, dont je n’ai pas lu grand-chose, à ma grande honte, depuis son prix Goncourt de 1990, les Champs d’honneur (probablement l’un des meilleurs romans sur 14-18, avec le 14 d’Echenoz), dont Grasset vient de réunir en volume (Tout souvenir n’est pas perdu) ses chroniques de l’Humanité. Et Malik Bezouh, qui a publié chez Plon fin 2015 France-Islam, le choc des préjugés.
C’est de cet intéressant garçon que je voudrais parler.
Il a rappelé comment il a été séduit, plus jeune, par le discours des Frères musulmans — c’est dire qu’il revient de très loin. Et comment Bossuet l’a ramené à la France.
Bossuet entre autres. Et de citer Pierre le Vénérable ou Elie Fréron (qu’il préfère à Voltaire, qui avait une dent acérée contre lui) ou Pierre Bayle, dont le Dictionnaire est effectivement l’une des étapes indispensables vers les Lumières et l’Encyclopédie : Bayle le parpaillot converti au catholicisme, par prudence ou par conviction, puis revenu au protestantisme et exilé à Genève puis aux Pays-Bas comme tant de huguenots, y tient un discours apparemment mesuré, mais dans les notes, puis dans les notes des notes (chaque fois dans un corps plus petit), il assène quelques vérités que le régime de Louis XIV était loin de pouvoir entendre — misant sur la paresse des censeurs qui vont rarement voir ce qui est écrit en petits caractères.
Et de raconter comment la littérature française — cet état maximal de la langue, puisque le « bon usage », c’est, dit Vaugelas, « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — l’a ramené à l’Histoire de France et à la culture française. Et lui a fait comprendre que, comme il dit, l’Islam est malade, et devrait très vite procéder à un aggiornamento — que j’ai proposé par ailleurs.
J’ai aimé cette idée : nous habitons notre langue, et notre langue, c’est notre culture — pas la langue bredouillée du rap, pas les pleurnicheries d’Edouard Louis, mais la langue flamboyante de Bossuet, de Voltaire (et de Rousseau aussi, quoi que je pense de l’homme), de Balzac et de Stendhal, de Hugo, Zola, Maupassant — tant d’autres !
Et c’est cette langue-là que nous devrions faire apprendre en classe — pas celle des œuvres écrites spécifiquement pour la jeunesse, comme le conseillent les nouveaux programmes de Mme Vallaud-Belkacem.
Je suis en train d’écrire un hymne à cette langue — ma langue, mon territoire, ma culture, mon pays. Et je constate que l’action néfaste des pédagos et de tous ceux qui s’en inspirent n’a visé au fond qu’à instaurer un doute quant à l’universalité de la langue française, comme disait Rivarol. Tout comme ils ont instillé un doute quant à l’Histoire de France (voir les arguties de Laurence de Cock et autres obsédés de l’esprit indigène — le comble ces jours-ci étant le torchon publié par Houria Bouteldja, les Blancs, les Juifs et nous, j’en ferai très prochainement quelque chose) et imposé une Histoire de la culpabilité et du sanglot de l’homme blanc.

La diminution drastique des horaires de français, la réduction de l’enseignement de la grammaire (c’est-à-dire du « bien parler ») au profit de « compétences » langagières qui appartiennent davantage au brouillamini qu’au bon usage, l’incitation à « s’exprimer » quand il faudrait se taire pour apprendre, à valoriser toute expression, aussi fautive soit-elle, à accepter dans les dictées (5 points sur 700 au Brevet — et il y en a une qui prétend défendre l’exercice !) les aberrations linguistiques les plus aberrantes, tout a été mis en place pour descendre la langue, par haine de la francité et valorisation des « indigènes ». C’est un raisonnement raciste : pourquoi l’indigène n’aurait-il pas le droit d’apprendre la langue qu’ont apprise Senghor, Hampâté Bâ, Césaire ou Ben Jelloun, sinon parce qu’on le méprise foncièrement ?
On comprend mieux du coup comment l’Islam rigoriste, qui exige de connaître l’arabe classique, a développé ses arguments. Face à une langue française en lambeaux, l’Islam wahhabite impose une langue rigoriste, donnée comme divine.
Je ne connais d’autres dieux que Du Bellay, qui chantait la Défense et illustration de la langue française, ou le « divin Ronsard » (comme disait Flaminio de Birague), et quelques autres depuis — dont Bossuet : dans le final magnifique du Alatriste d’Agustín Díaz Yanes (2006), où Perez Reverte a scénarisé la mort de son héros (1) alors que dans les romans de la série il n’en est pas encore là, j’entends à chaque fois que je revois le film chanter la voix de l’Aigle de Meaux dans l’Oraison funèbre du Prince de Condé : « Restait cette redoutable infanterie de l’armée espagnole… » La langue de Bossuet, autant que la valeur de « Monsieur le Prince », a vaincu les redoutables tercios — et seule la langue, dans ce qu’elle a de plus sublime, peut vaincre l’obscurantisme, le drapeau noir du fanatisme et toutes les abdications programmées par les pédagogies complices de la nuit.

Jean-Paul Brighelli

(1) Merci à AN pour m’avoir fait toucher du doigt combien les aventures d’Alatriste étaient emblématiques, chez Perez Reverte, de son ressenti des avancées islamiques depuis la guerre de Bosnie où il était reporter.