La République des Ego

5bf959c10e4fadc0118b46ab« Le mépris des hommes est fréquent chez les politiques, mais confidentiel. Ce n’est pas seulement à l’époque de Stendhal que la société réelle contraint l’individualiste pur à l’hypocrisie dès qu’il veut agir. » Malraux, le Temps du mépris, 1935.

Quitte à infliger un démenti à Malraux, je m’inscrirais volontiers en faux contre cet avis qui témoigne sans doute de la pratique politique de l’entre-deux-guerres, où l’on ménageait la chèvre et le chou et où un Léom Blum, esthète auteur d’études sur « Stendhal et le beylisme », feignait d’être un homme du peuple, mais qui est absolument inadéquat à l’analyse de la politique contemporaine. Le mépris désormais s’étale, il est le cœur du réacteur politique — au sens général de la vie dans la cité comme au sens restreint des rapports avec les gouvernants.

La façon dont Castaner, Macron et leurs comparses journalistes évoquent les « gilets jaunes » serait ahurissante, si elle n’était pas typique d’une relation nouvelle (dans son expression) entre gouvernants et gouvernés.
D’un côté, comme je l’ai raconté récemment ici-même au mois d’avril, une petite caste d’oligarques sans talent particulier, mais dotés d’un pouvoir exorbitant, pense être là de droit divin — et bien plus qu’à l’époque où des rois et des princes occupaient le sommet de la hiérarchie. La morgue de ces gens-là n’a rien à voir, au fond, avec l’orgueil aristocratique. Unus inter pares, disait l’homme « bien né » — un parmi ses égaux. Ils avaient un orgueil de classe, fondé sur un lignage, une histoire et des siècles de domination. Quelques individus ont aujourd’hui une vanité de caste, fondée sur la dilatation de l’ego.

Ça a commencé probablement au XVIIIe siècle, quand l’individualisme bourgeois généralisé a peu à peu remplacé les talents supposés ou réels des nobles. « Moi. Moi seul », dit Rousseau.
Quand Retz ou La Rochefoucauld écrivaient leurs Mémoires, c’était pour raconter la Fronde. Quand le duc de Saint-Simon écrivait les siens, c’était pour évoquer Louis XIV. Jean-Jacques a rédigé les Confessions pour narrer des histoires sordides de fessées reçues, de rubans volés et de peignes cassés. Le niveau montait déjà. Pas étonnant que le « citoyen de Genève » soit l’idole des pédagos.
« Moi. Moi seul. » Et encore, c’est l’auteur du Contrat social qui parle. Mais quand Bouvard et Pécuchet se saisissent du pouvoir… Quand le dernier minable, sous prétexte qu’il a le droit de vote, croit qu’il a autant de valeur qu’un homme de talent… Et quand les sous-doués élus par ce minable, dont la caractéristique commune est qu’ils ne sont en général bons à rien d’autre, pensent que toute contestation de l’autorité qu’on leur a déléguée est une offense à leur minuscule personne…
Moins le droit qu’ils ont à gouverner est fondé, plus ils ressentent la moindre offense. Bientôt, un mot de trop vous enverra en prison. Ayn Rand (dans le Nouveau fascisme, 1965) a parfaitement analysé ce qu’a d’inédit la forme moderne de gouvernement : le fascisme découle désormais non d’une idéologie pré-établie, mais de l’ignorance (programmée et entretenue) de la population et de l’inertie qui en découle.

Le Roi-Soleil se prenait pour Alexandre le Grand, dont il avait appris les exploits, enfant, dans son Quinte-Curce favori. Du coup, il a commandé une suite magistrale de tapisseries sur l’empereur macédonien. Quand Le Brun, pour offrir un modèle aux tapissiers du Roy, peint la bataille d’Arbelles (331 av.JC) en 1669, il place Louis en posture de conquérant grec au centre du tableau, juste au dessous de l’aigle de la victoire, pendant qu’un Darius hollandais s’apprête à fuir, sur la droite. Cuirasse dorée pour un roi-soleil, ça va de soi.Charles_Le_Brun_Bataille_d'ArbellesMais quand le Point installe le président de la République au sommet d’un Olympe de son invention…emmanuel-macron-president-jupiterien-par-gael-tchakaloffQuand Courrier international le représente en premier de lignée humaine, dans une parodie michelangelesque dont on se demande si elle joue sur la dérision ou l’adulation…1390 Dis-moi comment on te représente, je te dirai ce que tu vaux. A un certain niveau de flagornerie, la courtisanerie ne dit plus rien sur le souverain, mais beaucoup sur le lèche-cultisme.

Que ces gens-là — cette clique parisienne qui n’a jamais compris que la grande majorité des Français habite la France périphérique, et même qu’un Français sur deux vit dans une ville de moins de 10 000 habitants — n’autorisent aucune contestation est finalement logique. Vous crevez de faim, et les taxes sur l’essence, dans des régions (les trois-quarts de la France) où l’on n’a que sa voiture pour aller faire des courses ou travailler, vous tuent ? On vous traite de « beaufs » et de « ringards » (magnifique analyse de Jean-Pierre Le Goff dans le Figaro sur ce sujet), on vous impose une taxe « écologique » — une farce égale à celle de la « vignette pour les vieux » dans les années 1950 — et en réponse à votre colère, on invente un Haut Conseil pour le climat, qui permettra de caser quelques sous-éminences…

Peut-être la médiocrité au pouvoir se sait-elle médiocre, et s’offusque par peur de toute contestation… Mais je crois plutôt que ces gens-là se pensent providentiels. C’est peut-être la pierre de touche des minables : ils n’ont pas l’intellect assez développé pour se regarder en face et rire de leur pauvreté intellectuelle. Cyril Hanouna et Christophe Castaner se pensent certainement très futés. Dans un monde où le talent se mesure au nombre d’occurrences sur la Toile, c’est assez logique.
Que le mot utilisé pour désigner les oligarques soit « élites » donne une idée vertigineuse de la dégradation lexicale. Autrefois, « ennui » signifiait trouble profond, souffrance parfois. Aujourd’hui, c’est juste le sentiment du temps qui passe. Autrefois, « travail » signifiait torture — aujourd’hui, la torture, c’est l’absence de travail — mais suis-je bête, du travail, « je traverse la rue, je vous en trouve… »

L’inconvénient du mépris, c’est qu’il est, comme certains adhésifs, double-face. Le mépris qui tombe d’en haut rend méprisables ceux qui méprisent — et il n’est pas bon, dans une démocratie, d’en arriver à mépriser les gouvernants. On pouvait bien haïr De Gaulle, on ne le méprisait pas. Là encore, Mitterrand fut le point de bascule — quand le souverain malade n’eut plus que le mépris pour se soutenir face au peuple, et inventa Le Pen pour exister encore face à Chirac.

À terme, ceux qui occupent des fonctions méprisables seront balayés par le souffle même du mépris qu’ils auront instillé dans la population. Personne ne les pleurera. Personne ne s’en souviendra. Ils en sont déjà à jouer la carte policière face aux revendications de la misère. Il y a des jacqueries qui se sont éteintes d’elles-mêmes. Et puis il y en a qui ont fini dans des bains de sang.

Jean-Paul Brighelli

PS. Il n’y a pas qu’au sommet de l’Etat que l’hubris (l’hybris, me soufflent les puristes) le dispute à l’incompétence et au mépris. Carlos Ghosn, héros d’un manga au début des années 2000, a été comparé, comme le rapporte  le dernier numéro de Marianne, à un samouraï, un taïkun, un « Mister Fix-it » (un réparateur) et finalement à un Imperator. Comme le dit avec humour Hervé Nathan, « tout polytehcnicien qu’il est, Carlos Ghosn a dû zapper ses cours d’histoire grecque » — et latine : la roche tarpéienne est près du Capitole… Résultat, Renault pourrait passer sous tutelle japonaise.

Délivrez-nous du bien !

Capture d’écran 2018-09-16 à 15.17.55« Natacha Polony et Jean-Michel Quatrepoint pensent mal, me dit Jennifer. J’ai ouvert leur livre d’une main tremblante. Je l’ai refermé, 190 pages plus loin, au bord de l’asphyxie. Ah, bravo, les Editions de l’Observatoire ! Comment osez-vous donner la parole à des gens qui n’ont que haine et provocation à la bouche ? « Halte aux nouveaux inquisiteurs », disent-ils en sous-titre. Ma foi, achetez leur livre, pour vous donner le plaisir de le brûler.

« Dès la première page, les auteur.e.s insinuent que « le bon bougre, celui qui n’a pas conscience qu’il perpétue les structures de domination, celui-là doit être d’urgence rééduqué » : que ne s’appliquent-ils à eux-mêmes cette évidence ! Voilà une journaliste encore jeune, soumise donc dans ce monde obstinément mâle à toutes les perversions de tous les Weinstein de la presse, qui ose critiquer les « hystéroféministes » ! Voilà un mâle blanc hétéro qui prend le contrepied des théories les plus modernes — et met de surcroît l’irrésistible mouvement vers le progrès et la parité entre tou.t.e.s sur le dos du néo-libéralisme !
« Et ces affreux avouent au passage qu’ils sont « assez peu motivés par l’idée de renoncer à partager le plaisir d’une côte de bœuf arrosée d’un vieux saint-émilion, ou de finir leur vie dans un monde où il faudra signer un document en trois exemplaires avant de se lancer quelques œillades ». Quel manque de sensibilité ! À l’ère de #MeToo, quand tant de femmes et d’hommes sont encore harcelé.e.s par tant de phallocrates blancs !
« Si encore Polony vivait avec un « racisé » ! Mais on la connaît, elle préfère les Basques bondissants. Si seulement elle avait offert à ses enfants Papa porte une robe, ce merveilleux livre conseillé par le SNUIPP, le syndicat des professeurs des écoles ! C’est Legasse qui serait chou en tutu !
« Ou si l’un et l’autre passaient en boucle Tomboy à leur progéniture, comme l’ont fait tant d’enseignant.e.s désireu.s.e.s.x. d’éviter les discours « genrés » !

« (Malédiction machiste ! Word refuse « genrés » et me le corrige systématiquement, dans mon dos, en « genres » ! Et pourtant, comme le racontent en détail nos deux mécréants de la modernité, les GAFAM veillent au grain et suppriment les œufs durs sur les émoticônes en forme de salade, afin d’épargner la susceptibilité des végétariens !)

« Reprenons de plus haut. Buvons la coupe jusqu’à l’hallali !… »

Tais-toi donc, punaise ! Arrête de pratiquer « cette écriture inclusive qui prétend, jusqu’au ridicule, marquer dans la langue écrite le refus de l’universalisme. »
Bon. Reprenons.
Les auteurs partent du constat — fréquent quand on appartient à la dissidence idéologique — du malaise que provoque, dans une réunion entre amis, toute infraction à la doxa. Le livre est d’ailleurs structuré, avec moult exemples saisissants, en thématiques paradoxales et provocantes — sur l’hystéro-féminisme contemporain, les diktats des « ligues de vertu », les partisans du 80 km/h, les proscripteurs de cigarettes au bec de Malraux ou de Prévert et de petites culottes sur les tableaux de Balthus, le véganisme bouffeur de bouchers, les islamistes hurlant à l’islamophobie, les maghrébines du PIR qui cultivent l’antisémitisme, les Noirs réclamant les indemnités de la traite — et les réclamant exclusivement aux Européens blancs. Et j’en passe.
Ce que pointent fort bien les deux compères si complices sur polony.tv, c’est le « retour du fanatisme religieux » : depuis que le communisme n’est plus une option, le besoin inhérent de transcendance est entré en conflit avec le dernier stade du désenchantement du monde. Les imbéciles veulent absolument croire à quelque chose qui les dépasse, Allah, John Money, Judith Butler ou Peter Singer. Et le système capitaliste, qui gère, lui, le hic et nunc, s’en accommode très bien : qu’ils délirent, pourvu qu’ils consomment. « L’heure n’est plus à la lutte des classes mais à la lutte des races » : on oublie ainsi qu’il y a toujours des classes, et de plus en plus de pauvres. « Le prisme dominant / dominé a remplacé les ouvriers par les minorités sexuelles ou raciales. L’ennemi est donc l’homme blanc, colonialiste, machiste. Et l’on pourrait ajouter hétérosexuel. »
Et ce n’est plus le patron. C’est bien pratique — pour le patron.

La règle majoritaire des démocraties tocquevilliennes ne pouvait longtemps satisfaire tous ceux qu’elle laissait dans l’ombre. Dorénavant, nous sommes entrés dans l’ère du « minoritarisme » — un hochet pour classes moyennes prolétarisées —, où des « communautés », LGBT, musulmans, juifs, féministes, crient pour exister. C’est bien commode : la République est noyée sous le flot des revendications particulières. Pendant ce temps, les affaires continuent.

BalanceTonPorc, qui tourne « à la curée contre la figure fantasmée du mâle dominateur » (les auteurs sont trop bien élevés pour supposer que ces viragos rêvent, au fond, à ce sur-mâle, dirait Jarry, qu’elles feignent de répudier), c’est encore Blanche Gardin, notent les auteurs, qui en parle le mieux (regardez les sourires crispés et les dénégations accablées des militantes pures et dures — toutes vierges) : « Il est impensable de rire de ce nouveau sacré ».
À noter que les féministes militantes sont statistiquement lesbiennes à 37% : « Déléguer la réflexion sur les rapports hommes-femmes essentiellement à des lesbiennes, c’est un peu comme confier la critique gastronomique à des anorexiques ou à des vegans, cela détermine légèrement le propos. » (le jeu, dans ce livre, est d’essayer de déterminer ce qui a été écrit plutôt par Polony, ou plutôt par Quatrepoint — ici, c’est assez manifeste…).
Les analyses détaillées de l’affaire Sauvage, de son exploitation et de sa déclinaison en produits dérivés sont d’une précision clinique. Comment, vous n’avez pas votre mug « Sauvage » ? Cessez en tout cas de vous parfumer chez Guerlain, l’héritier dit sur les « nègres » des choses affreuses-affreuses-affreuses.

« Cette idée du meilleur, ou plutôt du Bien, vous a comme des relents de lendemains qui chantent et d’empire qui doit durer mille ans ». Point Godwin ? Les féministes dans ce qu’elles ont de plus caricatural, les LGBT dans ce qu’ils ont de plus équivoque, les wahhabites dans ce qu’ils ont de plus extrémiste, tous ces gens sont des suppôts, à distance, des deux moustachus les plus célèbres du XXe siècle. Et ils ne paraissent pas s’en rendre compte. « 1984 est déjà là, grâce à Twitter ». La « police de la pensée », qui s’est invitée depuis deux décennies sur les campus américains, est entrée en France. L’Université d’été du féminisme organisée ce week-end par Schiappa a fait grincer des dents : inviter Raphaël Enthoven ou Elisabeth Lévy, quel scandale !
C’est à la hauteur de Pierre Rosanvallon refusant de rencontrer Finkielkraut tant que celui-ci n’aura pas changé d’avis. Ce qu’il y a de bien avec la Pensée Unique, c’est qu’elle ne se camoufle pas.

Au tout début de mon western préféré, la Horde sauvage, une petite ville est soumise au militantisme de la South Texas Temperance Union, qui prône le régime sec. Grâce au ciel et au scénario mal-pensant de Sam Peckinpah, ces imbéciles tempérants, pris au milieu d’une attaque de banque, se font tous transpercer de balles de calibres divers : ainsi finissent les gens vertueux, qui comme le disent très bien Polony et Quatrepoint, sont des anti-humanistes. À force de faire dans l’anti-spécisme, ils parviennent peu à peu à déshumaniser l’humanité — parce que rien de grand, jamais, n’est sorti du conformisme et de l’absence de désir que prônent tous ces crétins dangereux.

Jean-Paul Brighelli

capture_decran_2018-09-14_a_12.50.44PS. Tant qu’à faire de me coltiner la prose polonienne, j’ai acheté le dernier numéro de Marianne, puisque ladite dirige à présent ce magazine qui brillait si fort quand Renaud Dély en assurait la coordination. De très bons articles — sur le duel Macron-Orban, ces deux extrémismes qui prétendent régenter l’Europe ; sur l’opposition entre « populistes » et « populicides » — c’est Onfray qui s’y est collé avec le talent qu’on lui connaît ; sur les contrats que prétend passer la mairie de Marseille avec de grosses entreprises de BTP pour rénover les écoles, dans le dos des PME phocéennes, dont les dessous de table sont certainement moins juteux ; sur « le grand soir des tocards » (Ferrand / Rugy)… Alors Jack Dion ou Alain Léauthier, toujours bons — mais Eric Conan me manque encore. Legasse a enfin consenti à descendre dans la rue pour vanter des jolis bordeaux à moins de 7 euros la bouteille… Et le magazine s’est débarrassé des insupportables étalages de snobisme parisien qui amenaient le lecteur de province à penser que décidément, Marianne n’avait rien compris à la fracture périphérique…
Il n’y a guère que les pages Culture qui laissent à désirer : je ne suis pas sûr que Un peuple et son roi, le film à venir de Pierre Schoeller, dont j’ai tout récemment vu la bande-annonce, mérite les 4 pages qui lui sont consacrées (Que la fête commence en disait davantage en trois minutes, à la fin du film) — pour ne rien dire de la critique enthousiaste des Idéaux d’Aurélie Filipetti, ou du panégyrique des sitcoms à la française… Avec plus de 500 romans sortis depuis fin août, il n’y a vraiment rien d’autre à dire ?
Et en ces temps de rentrée, l’Ecole est le grand absent des pages d’un magazine qui a sainement viré de cap, cherche l’intelligence, la trouve, la laisse glisser, la reprend — jusqu’à la prochaine fois.

Cachez ce sein de CRS que je ne saurais voir

Comme le souligne Frédéric Ploquin sur l’un des blogs de Marianne, le roi Salmane d’Arabie Saoudite, non content de pousser l’administration centrale (c’est une décision du préfet, pas de la municipalité) à privatiser « sa » plage, a protesté, par la voix de l’un de ses sbires, contre la présence d’une femme parmi la demi-compagnie de CRS (la n°3) chargée de sa sécurité. « À l’extrême limite, elle pouvait bien continuer à surveiller la villa si elle le souhaitait, mais devait s’éloigner de la plage à l’heure du bain », précise le journaliste.
Ladite CRS a très mal pris cette discrimination. Elle a tort. Les femmes sont des créatures inférieures pour le wahhabisme. Elle n’a qu’à surveiller la villa vêtue d’une burqa, come toutes les honnêtes femmes. Roulure, va !
C’est du moins ce que je me suis dit dans un premier temps. Puis une seconde demande m’a fait réinterpréter cet oukase. En effet, le monarque a également exigé que les hommes en maillot de bain (CRS itou, puisque toute autre présence a été interdite par le représentant local de l’Etat, qui doit être content d’avoir passé l’ENA, ou équivalent, pour édicter de telles règles) soient eux aussi privés de plage. Ils surveilleront en tenue. Ça doit être agréable, un gilet pare-balles, par 40° au soleil. Le roi a décidé de les faire suer.
Le souverain aurait-il un complexe ? La comparaison avec des flics sur-équipés en puissance de feu serait-elle à son désavantage ? Et l’exclusion demandée de la madame CRS ne correspondrait-elle pas à une hantise : confronter une femme occidentale à l’exiguité du maillot de bain (synecdoque ou métonymie, le contenant pour le contenu, Bonnetdane est un site pédagogique) du potentat, elle qui, en Françaikse normalement délurée, a dû en voir des vertes et des très mûres ?
Réfléchissons du coup un instant sur ce mot, « potentat ». Cela vient d’un verbe bas-latin potere, forme populaire de posse, pouvoir. Bien avant son arrivée, Salmane a fait la preuve de son pouvoir. Une fois-là, il cherche encore à l’exercer en répudiant la présence de telle ou telle personne. Les gens — cela arrive dans le milieu professionnel, mais aussi sur la route, où je me suis toujours défié, sexuellement parlant, des amateurs de 4×4 vrombissants — qui exhibent à tous propos leur pouvoir n’auraient-ils pas un problème de puissance ? Ou d’impuissance ?
Plus on collectionne les symboles de pouvoir — grosses voitures, grosses maisons (la villa du roi Salmane est en fait un palais, ne jouons pas sur les mots), ou armes à feu (ah, quelle superbe preuve de virilité de la part de Walter Palmer que d’avoir abattu presque à bout portant un lion apprivoisé !), plus on manifeste je ne sais quel sentiment d’impuissance.

Ce qui me ramène au voile islamique (ou islamiste, puisque l’Islam ne l’a jamais rendu obligatoire, et que celles qui le portent obéissent à d’obscurs diktats non religieux). Ces femmes grillagées, enveloppées, abolies en quelque sorte, et gardées dans les harems par des eunuques, manifestent avant tout la trouille bleue de leurs « grands frères » : être confrontés à la puissance de séduction des Occidentaux ; être concurrencés par des roumis. Et si au fond toute cette puissance de feu de l’Etat islamique n’était que le symptôme d’un effrayant complexe d’infériorité ?
Non, il ne faut pas tout ramener au sexuel. C’est très mal. Le projet de l’Etat islamique est avant tout d’assujettir l’Occident…
N’empêche. Cette manie de couper… des têtes me paraît quasi freudienne. Sans compter que cela se fait toujours, le « sourire kabyle » avec sexe tranché et inséré entre les dents. On ne s’attaque au fond qu’à ce que l’on craint.
Et je suis bien sûr que parmi les alertes contributeurs de ce blog, aucun n’aurait l’idée saugrenu de trancher dans le vif l’aimable Salmane — sauf à faire collection de petits radis roses.

Jean-Paul Brighelli

Le marché du bonheur

« Le bonheur est une idée neuve en Europe », dit Saint-Just début mars 1794. Idée révolutionnaire, qui méritait un développement. Mais l’ange de la révolution n’a plus eu le loisir d’expliquer son point de vue. Quatre mois plus tard, une conjuration d’extrémistes corrompus et de républicains tiédasses l’allongeait sous la bascule à Charlot. Fin provisoire du bonheur en Europe. Les Romantiques, qui naquirent tous entre 1798 et 1812, n’ont guère entretenu la flamme. Ils auraient plutôt une certaine complaisance à la mélancolie…

(Accélération du film. Deux siècles de capitalisme et deux guerres mondiales plus tard, sans compter quelques crises économiques majeures — dont la dernière…)

Dans le dernier numéro de Marianne, cette semaine, article fascinant et bien écrit de Julie Rambal sur « le Marketing du burn-out » — beaucoup de mots anglais en un seul titre, mais c’est exprès, le bonheur est une idée (enfin, un produit plutôt) qui nous arrive d’outre-Atlantique. Ils s’y connaissent, là-bas, en bonheur, disent-ils…
On y apprend qu’il existe un marché du bonheur — non seulement en termes d’édition (des dizaines d’ouvrages sur le Bonheur pratique, qui se vendent par centaines de milliers) mais en produits dérivés : bracelet à faire passer d’un poignet à l’autre à chaque fois que vous râlez, jus de fenouil / concombre / céleri / cresson (les Grecs pensaient déjà que la salade amollissait, si vous voyez ce que je veux dire : chez tous ces spécialistes, il y a quelque part l’idée de déviriliser, désexualiser, le bonheur est à ce prix, et les pilules magiques ont pour commun effet de saper le désir, dont chacun sait qu’il est source d’insatisfactions — parle pour toi, hé, minable !), cahiers de coloriages pour adultes, tapis de relaxation, cours de chakras pour savoir quels points du crâne tapoter pour s’apaiser (si !), et cours de philosophie positive (mais pas celui d’Auguste Comte).
Côté livres, de Comment être heureux et le rester (Sonja Lyubomirsky) à la Force de l’optimisme (Martin Seligman) en passant par l’Attali de l’année (Devenir soi), il y en a pour tous les goûts. Et pour ceux qui répugnent à tenir un livre-papier, vous avez même des blogs consacrés à l’Objectif Bonheur, même que vous retrouvez la tenancière dudit blog sur la Vie chaque semaine, heureux veinards ! Vous vous abreuverez de pensée crypto-catho en vous abreuvant de Coca — parce que Coca-Cola a lui aussi lancé son Observatoire du bonheur. Serait-ce au fond une entreprise mercantile ? Ciel ! Quel soupçon !

Mais c’est que je n’ai aucune intention d’être moins ronchon, moins grognon, moins patachon ! Ni moins agressif ! J’ai envie de m’insurger, de distribuer des claques, de flatter le cul des juments — ou des pouliches, c’est plus mon rayon —, d’exploser les islamistes en vol (et si possible pas le contraire), de mettre une tête au carré aux ministres de la Chose Publique et de la rue de Grenelle réunies, et d’être assez malheureux pour avoir l’inspiration : parce que de la même façon que les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les écrivains heureux n’en font pas.
Souvenir ancien d’une discussion surprise entre quelques élèves de BTS, il y a des années — en 2001 pour être exact. Elles avaient vu, la veille, Amélie Poulain, cette purge dont je ne suis jamais arrivé, en plusieurs tentatives, à dépasser le premier quart d’heure. « C’est bien ? » demandai-je innocemment en me glissant dans la conversation. Et l’une de ces jeunes pouffiasses, plus fine qu’il n’y paraissait, de me lancer : « C’est un film sur le bonheur, vous ne pouvez pas comprendre… »
Eh bien non, je l’avoue. Ma ligne de force, c’est Kierkegaard et le Traité du désespoir, ou Cioran et les Syllogismes de l’amertume et autres gaudrioles revigorantes. Et Ultima necat, le Journal de Philippe Muray, qui vient de sortir. Si le suicide est la face sombre de la lucidité, le désespoir en est la face éclairée.
Sans compter que la lucidité (« la blessure la plus proche du soleil », disait Char) donne de l’humour. Le bonheur, non. Le Camp du Bien est d’un sérieux inexpugnable. C’est sans doute ce qui lui permet de voter Hollande sans rire.

C’est l’histoire du scaphandrier qui, au fond de l’eau, reçoit du navire de surface le message suivant : « Remonte vite, on coule… »
C’est la blague qui me soutient depuis trente ans. Le plus drôle, c’est que je n’ai pour ainsi dire jamais rencontré un élève que ça fasse rire. Ils sont encore dans l’utopie du bien-être.

Je ne suis pas du genre à me bourrer d’anxiolytiques — +18,2%, nous apprend l’article de Marianne, depuis les attentats de janvier dernier. Ma foi, au lieu de se gaver de béquilles chimiques, ils feraient mieux d’apprendre à tirer — ce que fait, paraît-il, la France qui ne se résigne pas. Le bonheur (ou plutôt, l’obsession du bonheur, ce qui n’est pas tout à fait la même chose) est un truc de bobos. Aux tarifs que pratiquent les gourous de la positive attitude, sûr que les prolos ne peuvent pas s’offrir la béatitude tous les jours. Ils ont d’ailleurs autre chose à faire — chercher du boulot, par exemple. La déprime que soignent les apprentis-sorciers de l’arnaque est une affaire de gavés. Un souci d’oisifs. Les pauvres en sont encore au hashisch — de plus en plus, paraît-il.
D’autant que le désir, qui génère le manque et donc la débauche, débouche régulièrement sur la douce satiété (ah, ce saint-émilion quel bonheur…) et même sur l’au-delà de l’extase — le septième ciel, par exemple. Alors certes, je salue très bas Epicure et Sénèque, qui conseillent de renoncer au désir pour ne pas être malheureux. Mais tant qu’à vivre jusqu’à en mourir, autant le faire sur le mode passionnel, on s’ennuie moins qu’avec du jus de fenouil.
Dernier point. La mélancolie est la grande affaire des gens de lettres. Sans mélancolie, pas d’écriture — pas de lecture non plus. Mais bon, peut-être les déprimés que cerne l’article de l’hebdomadaire ne lisent-ils pas non plus. Sinon, ils apporteraient leur pierre au Précis de décomposition ou au Bréviaire des vaincus. Ou ils passeraient sur Bonnet d’Âne.

Jean-Paul Brighelli

Deux ou trois choses que je sais de Finkielkraut

Le voici donc élu à l’Académie française — et ce ne fut pas sans mal, malgré le très beau score réussi au premier tour de vote (face à une concurrence qui, il est vrai, était un peu misérable). Une conjuration de cagots socialisants avait lancé une cabale comme seule une institution née au XVIIème siècle en a le secret : tout ce que la Gauche a d’amis et d’obligés s’était juré d’empêcher l’auteur de la Défaite de la pensée d’entrer sous la Coupole, comme on dit. La pensée unidimensionnelle et politiquement correcte (synonymes…) avait fait de Finkielkraut l’homme à abattre (« on n’abdique pas l’honneur d’être une cible », disait un garçon que j’aime beaucoup), depuis qu’avec l’Identité malheureuse (2013) un certain quotidien du soir — que l’on appelait jadis le « quotidien de référence », du temps de Beuve-Méry — game over !) l’a estampillé comme le clone de Renaud Camus, dont il revendique certes l’amitié sans pour autant entonner avec lui l’appel à la Marine.
Je ne me lancerai pas dans le panégyrique d’un homme dont les écrits parlent pour lui depuis quatre décennies — depuis le Nouveau désordre amoureux (1977) que je lisais de la main gauche tout en tenant les extraordinaires Fragments d’un discours amoureux de Barthes de la droite. C’était alors une époque de géants de la pensée littéraire — et Finkielkraut est avant tout un littéraire (c’est d’ailleurs l’agrégation de Lettres qu’il a réussie, et non celle de philosophie, comme le croient les lecteurs pressés, et rien de moins philosophe, au fond, qu’un littéraire) : voyez Ralentir mots-valises (1979) ou le Petit fictionnaire illustré (1981), qui donneront l’un et l’autre du grain à moudre aux artisans du Dictionnaire, lisez le Mécontemporain (1992), splendide étude sur Péguy, cet autre hussard noir de la République (je suis à peu près sûr que c’est ainsi que Finkielkraut s’imagine), feuilletez Un cœur intelligent (2009), où il donne toute sa mesure de lecteur — et un vrai bon lecteur devient automatiquement un admirable passeur, nous ne faisons rien d’autre en classe.
La classe, parlons-en. Finkielkraut défend bec et ongles, depuis toujours, l’Ecole de la République : voir Enseigner les Lettres aujourd’hui (2003), Entretiens sur la laïcité (2006) ou la Querelle de l’école (2009). J’en parle d’autant plus à l’aise que je crois bien qu’il ne me cite pas une fois : nous ne jouons pas dans la même cour, ni sur le même ton.
Et puis j’aime le sang, moi.
Reste son singulier regard sur le monde actuel. De la Défaite de la pensée (1987) à l’Identité malheureuse, en passant par Nous autres, modernes (2005), il a eu à cœur de pourfendre cette pensée unique qui par définition n’est pas une pensée du tout : celui qui pense pour de bon est toujours « ondoyant et divers », comme disait Montaigne.
C’est là que ses contempteurs ont cru trouver un angle d’attaque. L’absence de conformisme, depuis quelques années, est devenue impardonnable. Et le conformisme réside essentiellement dans les mots — pas dans la pensée, parce que justement il ne pense pas. Utilisez « race », « culture », « civilisation » ou « identité », et vous voilà identifié comme semi-nazi ou post-sarkozyste — les deux termes se valant dans le cerveau étroit des chroniqueurs du Monde (http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/10/23/alain-finkielkraut-une-deroute-francaise_3501717_3260.html).
Ce qui permet à Aude Ancelin, qui pourtant devrait lécher les pieds d’un homme qui lui a permis d’exister médiatiquement (il a bien voulu consentir à ce qu’elle serve de trait d’union, dans la Conversation — 2010 — entre lui et Alain Badiou, qui est à la philosophie ce que les trains blindés étaient à Trotsky), de glaner un point Godwin dès la première phrase de l’article immonde, suintant de jalousie basse et de conformisme visqueux, qu’elle consacre à Finkielkraut ce vendredi dans Marianne. Elle croit bon d’y opposer la pensée réactionnaire (forcément réactionnaire) du nouvel Académicien à celle de ce phare de la pensée qu’est Pierre Nora, qui à l’insu de son plein gré joue de plus en plus les idiots utiles du pan-islamisme.

C’est à peu près aussi intelligent que lorsqu’Askolovitch reproche aux amateurs de camembert au lait cru d’être pétainistes.
Je me réjouis donc que l’Académie ait salué en Finkielkraut un vrai héraut de la langue française : cette délectation à articuler les mots lui confère sa marque de fabrique sonore, sur France-Q et ailleurs. Et ma foi, les défenseurs et illustrateur de la langue française se font rares, ces temps-ci : c’est toujours par les mots qu’une civilisation s’effondre.

Jean-Paul Brighelli