PQ

Codicille à la Note sur « Faut-il quitter Marseille » ?

Je viens de recevoir d’une amie, institutrice remplaçante à Marseille, le message suivant :

« Dis, je reviens sur la question que tu posais il y a quelques temps… Sans aller jusqu’à quitter Marseille, je crois que les Marseillais pourraient se révolter une fois de temps en temps. Vendredi, je suis allée travailler dans une école à côté du métro Bougainville. Je réceptionne le matériel apporté par les parents et, parmi le lot de fournitures habituelles, je vois des rouleaux de papier toilette… Du coup, je demande à l’ATSEM pourquoi c’est sur la liste des fournitures. En maternelle, il y a toujours des instits qui arrivent à faire des projets en arts visuels avec du PQ ou des clous rouillés. Je croyais naïvement que c’était ce genre de truc. Eh bien non, c’était bel et bien pour que les gamins puissent se torcher. La Mairie de Marseille fournit le papier toilette en quantité insuffisante. Si on me demandait, à moi, d’amener ça à l’école de mes gamines, je pense que je râlerais un peu. Faut pas déconner quand même. Je veux bien entendre que Marseille n’est pas une ville aussi riche que Bordeaux mais y a quand même bien quelques impôts locaux qui rentrent, non ? Y a pas que des fraudeurs dans cette ville, quand même. Je m’étonne une fois de plus, comme avec le bordel de l’organisation du périscolaire l’année dernière, que les gens ne bronchent pas. Ca me dépasse. »

Bougainville, c’est au bout de la ligne de métro — vers le début de la rue Saint-Antoine, à l’orée des Quartiers Nord. Allez, parions que les écoles du VIIIème arrondissement, entre Paradis, Prado et Pointe-Rouge, sont mieux achalandés en objets de première nécessité.
Rogner sur le PQ, voilà une économie louable. Je voulais saluer ici l’édile qui en a eu l’idée. Et le recommander à Emmanuel Macron. Au prix du double épaisseur (et je gagerais que le papier fourni est de qualité primitive, en papier pelure, le genre qui vous colle aux ongles, si je puis dire), demander aux parents des presque 7 millions d’élèves français de fournir le papier toilette ferait gagner à l’Etat des millions d’euros qui partent chaque année dans les égouts.
Déjà qu’on leur fait acheter d’impressionnantes quantités de matériels divers — six tubes de colle par exemple dès la rentrée ! Je ne sais pas ce qu’ils vont coller, en CP ? mais ça va coller. Des crayons, des feutres, des gommes — comme s’il en pleuvait. Les supermarchés ont des centaines de mètres linéaires de fournitures — rayons dévastés dès le 5 septembre.
Vous allez me dire, mais il y a la prime de rentrée… Oui : autant savoir qu’elle sert à acheter du PQ. Quand vous avez deux ou trois enfants scolarisés — là où les mères tentent de conquérir Marseille avec leurs ventres —, la quantité de papier à fournir est impressionnante.
Pendant ce temps, je parierais presque que les toilettes de Jean-Claude Gaudin sont largement équipées en papier de triple épaisseur, doux à l’anus délicat du maire. Allez, un bon geste, Jean-Claude : divertis un pourcentage de ton PQ personnel vers les écoles de la ville — sinon, bien que les Marseillais soient effectivement très patients, comme tous les Français d’ailleurs, ils risquent de t’emmerder.
Et de t’envoyer chier.

Jean-Paul Brighelli

PS. ET des écoles, on a a bien besoin. Parce que l’illettrisme gagne :

Faut-il quitter Marseille ?

Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs Séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.
Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas uns stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».
Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».
Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.
« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »
À bon entendeur…

Jean-Paul Brighelli

J’habite une ville formidable

Peut-être le fait d’habiter Marseille fausse-t-il ma vision de l’islam… Ou peut-être le fait de vivre dans une ville musulmane permet-il au contraire d’en voir de près le fonctionnement.

Peu importe. Pour une fois que l’on a aussi la fin de l’histoire…

Les faits remontent au 9 juillet dernier.
On est en plein ramadan, ce qui devrait apaiser les esprits. Mais la canicule aidant, ils s’échauffent.
La brigade VTT (bravo à eux, Marseille est une ville qui n’est pas toujours facile en vélo, faut dire qu’ils ne s’aventurent jamais loin du centre) opère un banal contrôle rue des Récollettes, au cœur de ce quartier presque exclusivement maghrébin (je dis presque parce que les Chinois s’y glissent peu à peu, comme ils ont fait il y a deux décennies à Belleville). Pour ceux qui connaissent un peu, c’est presque à l’angle de Belsunce et de la Canebière, tout près de la rue Thubaneau où fut chantée pour la première fois la Marseillaise et que fréquentèrent jadis tant de dames de petite vertu. Pour les autres, c’est là que se dresse la mosquée Al Qods et ça donne ça.
Contrôler, mais vous n’y pensez pas : un presque adolescent (il s’appelle Djamel Gherici, et il est élève de Terminale, sans doute fête-t-il le Bac à grandes rasades de limonade) harangue la foule et l’invite à « niquer les condés ». « « C’est ramadan, on est chez nous ici ! » croit-il bon d’ajouter, avant de faire un signe d’égorgement à l’aide du couteau qu’il porte », écrit le journaliste de la Provence, Denis Trossero. Bref, il en fait tellement que les pandores, pourtant portés par nature à l’apaisement, finissent par l’interpeller.
L’affaire était jugée hier. Je reprends l’article qui n’est pas encore en ligne.

« Quand le policier raconte la scène, c’est avec précision et sobriété à la fois. On y lit la désespérance ordinaire du fonctionnaire républicain qui tente de faire au jour le jour son travail, mais qui sait qu’il marche sur des œufs. L’explosion est au coin de la rue s’il n’y prend garde. « Je voudrais que vous ayez conscience de cette violence. C’était une poudrière, raconte le gardien de la paix. On a régulièrement des gens qui viennent nous titiller, nous mettre en porte à faux. Monsieur était comme un chauffeur de salle dans les émissions TV. Ce sont des éléments qui me font perdre la foi en mon métier républicain. On est obligé de baisser le froc. C’est hard ! Quand on rentre le soir à la maison, je me demande pourquoi je fais ce métier. » »
Le procureur, Agnès Rostoker, note que « l’on sent poindre chez ces policiers un légitime découragement sur notre territoire républicain. » Le prévenu soutient qu’il s’est contenté de pousser « des petits cris » (?) puis affirme « qu’il a été frappé par la police. Rien de tel dans le dossier. Le parquet a requis six mois de prison avec sursis assortis de l’obligation d’effectuer un travail d’intérêt général ». L’avocat de la défense a cru pouvoir plaider « un très grand affolement des policiers », qui voudraient faire porter par son client « tout le poids du djihad islamique ». Ben voyons.
Le tribunal a suivi peu ou prou les recommandations du proc, et Gherici a écopé finalement de cinq mois avec sursis assortis de 180 heures de TIG — et d’une amende de 500 euros à chacun des deux policiers. Ce n’est pas cher payé pour une menace de mort à un agent de la force publique, mais j’imagine que le code ne permet pas d’aller beaucoup plus loin.

Je voudrais revenir brièvement sur un passage du témoignage du policier. « Monsieur était comme un chauffeur de salle dans les émissions TV », a-t-il dit. J’ai eu l’occasion ici-même d’analyser une vidéo de Daech, pour bien cerner l’aspect hyper-réaliste et en même temps fantasmagorique des mises en scène de l’Etat islamique. Dans les têtes creuses de nos élèves — et s’agissant d’un crétin de Terminale, c’est bien ça —, dans les crânes de ces gamins auxquels l’Ecole n’a décidément rien appris, c’est comme un jeu vidéo, une télé-réalité à laquelle ils ambitionnent de participer — sauf que la réalité saigne davantage que l’hyper-réalité de la société du spectacle.
En légende de la photo accompagnant l’article dans la Provence aujourd’hui, on peut lire : « La présence policière agace, mais force doit rester à la République. » Oui-da ! Mais l’idée même que la police »agace » est en soi un scandale — sauf à supposer, et ici nous sommes au-delà de la supposition, que la ville est désormais, dans certains de ses quartiers au moins et dans le centre en particulier, régie par la charia.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pendant ce temps un plaisantin appose un bandeau rouge sur les yeux des statues marseillaises. Bonne idée — autant que David (il ne serait pas juif, celui-là ?) ne voie pas ce que devient cette ville.

Casanova Variations

Quand j’étais gosse, il y avait à Marseille-Centre une bonne vingtaine de cinémas, qui vers la fin des années 60 se sont, pour la plupart d’entre eux, réaménagés en multiplexes. Bref, à l’orée des années 70, on avait le choix, entre la Canebière et les rues adjacentes, sans compter quelques salles un peu plus lointaines, sur le port (le Festival) ou au pied de Notre-Dame-de-la-Garde (le Breteuil), à une bonne cinquantaine de films chaque semaine. Etonnez-vous qu’après ça j’aie été moyennement présent aux cours de géographie, en hypokhâgne et en khâgne, inopportunément placés le mercredi de 14 à 16, à l’heure où une grande rumeur de nouveaux films à voir de toute urgence arrivait jusqu’à moi — jusqu’à nous : parce que nous étions nombreux à préférer les salles obscures, propices aussi aux ébats maladroits et fougueux, à l’administration de pédagogies sages. Je ne veux pas refaire les 400 coups, Truffaut se suffisant à soi-même, mais qu’est-ce que j’ai pu rêver devant les photos agrafées à l’extérieur des salles, autour desquelles nous bâtissions tout un scénario qu’immanquablement le film détruisait, pour notre plus grand plaisir.
De toutes ces salles, de tous ces pièges, sur la Canebière, il n’en reste qu’une, les Variétés — rue Vincent Scotto, juste à côté de la caserne de pompiers, pour ceux qui connaissent. Il m’est arrivé d’entendre au milieu d’un film le hurlement des sirènes des camions partant à l’assaut d’un sinistre lointain.
Une seule. Pour le reste, les salles ont été reconverties en fast-foods, en fac de Droit, en supermarchés du dispensable et de l’indispensable, où viennent se fournir en biens de première nécessité les Algériens qui débarquent des navettes. Que cette ville soit parvenue à être, un an durant, capitale européenne de la culture fut sans doute le résultat d’un bluff monumental.

Aux Variétés donc j’ai vu hier après-midi les Casanova Variations (variations au sens des Variations Goldberg de Bach, thème repris en ruban ou en vis sans fin, voir la bande-annonce), un excellent film, quoi qu’en disent les cagots des Inrocks qui parlent de « mondopudding » indigeste — parce que le héros est italien, l’acteur américain, le réalisateur autrichien, et que c’est tourné à l’opéra de Lisbonne : ils ont oublié que l’actrice principale, la très belle Veronica Ferres, est allemande. Et alors ? Télérama et le Monde, au moins, ont essayé de voir plus loin que le générique (faut-il que j’aie aimé le film pour que j’en arrive à dire du bien de Télérama et du Monde !).
Comme le film passe en tout et pour tout dans une cinquantaine de salles en France, pendant que des merdes innommables occupent les complexes, courez-y avant qu’il ne disparaisse sous les coups de boutoir de Hunger Games et autres blockbusters pré-formatés.
Malkovich face à Malkovich à la recherche de Malkovich… Ou nous-mêmes face à nous-mêmes. Fascinant jeu de miroirs menteurs, d’interrogations en abyme, de carambolages temporels — suis-je ou ne suis-je pas celui qui a fait un enfant à ma propre fille, couché avec le chevalier d’Eon, et séduit mille e tre ragazze rien qu’en Espagne, et seulement 640 en Italie — mais où avais-je la tête : c’est de Don Giovanni qu’il s’agit, pur Castillan, et non de Casanova, Vénitien et cosmopolite — voir le très beau texte écrit par Sollers sur ces deux personnages que Michaël Sturminger, le metteur en scène des Variations au cinéma après les avoir mises en scène au théâtre, mélange au gré d’un opéra inséré dans le film, prétexte à des effets de distance réjouissants. D’ailleurs, c’est peut-être Malkovich lui-même qui a séduit plus de mille femmes, dit la rumeur.
Voici donc le héros vieillissant, bibliothécaire du château de Dux, en Bohème — dans ses derniers moments. Il avait 73 ans, Malkovich a mon âge (mon enthousiasme pour le film ne tient cependant pas à ce détail) et un tout petit peu plus de sex appeal. Le voici confronté à lui-même, baryton quadragénaire autrichien (Florian Boesch), crâne rasé comme lui, le voici surtout confronté aux femmes, à ce(tte) jeune androgyne qui sera peut-être le chevalier / ière d’Eon, puis surtout à cette Elisa mystérieuse qui fut sans doute sa maîtresse (comment se les rappeler toutes ?) et qui veut emporter avec elle le manuscrit des mémoires — publiés, comme on l’apprend au détour d’une image rapide, en 1826. Justement : j’ai la mémoire qui flanche, dit Malkovich — ou est-ce par pure politesse qu’il n’avoue pas qu’il a couché avec… Ici, la liste : c’est ainsi que l’opéra de Mozart se coule dans l’histoire, et que Malkovich (l’acteur) fait un malaise sur scène, au grand émoi des spectateurs, avant que Casanova ne meure tout à fait — peu nous importe, le film est fini, tous les miroirs sont épuisés, le public sort du théâtre São Carlos dans la nuit lisboète, et s’en va dîner, ou flirter, ou rêver, emportant avec lui ses doubles.
Oui, deux heures de pures délices. Un spectacle total, comme l’étaient les grandes comédies-ballets avant qu’on ne les découpe en théâtre / danse / opéra. Casanova Variations, c’est cela tout ensemble — un univers baroque, ou plutôt rococo.

Le film est sorti en France avant de sortir aux Etats-Unis. Il mérite tous les Oscars qu’ils ne lui décerneront probablement pas.

Jean-Paul Brighelli

Paris sur scène

Je viens de passer trois jours chargés à Paris, et j’en rendrai fidèlement compte aux affidés de ce blog, afin de leur faire partager quelques idées qui me sont venues au fil des boulevards. « J’aime flâner sur les grands boulevards », chantait Montand — et pour flâner, j’ai flâné. Piéton de Paris à jamais.
Je tente d’habituer mes élèves, quand je leur apprends les arcanes d’une explication littéraire, à repérer ce qu’il y a de significatif dans le texte — dans ce qui est écrit, mais aussi dans ce qui manque. Eh bien, j’ai pris Paris comme texte : effets de style et absences, j’ai tenté de tout noter.

Imaginons un ministre, installé à l’arrière de sa voiture de fonction, glissant tout en douceur à travers la capitale. Que voit-il ? Des gens bien habillés, affairés, faisant sagement la queue devant les musées, et même parfois dans les restaurants. Des gens comme lui, Occidentaux quand ils ne sont pas touristes. Money, money, money.
En trois jours, j’ai rencontré quatre femmes voilées. Quatre. Pas une de plus. Bon, j’avoue ne pas avoir hanté Barbès — mais le ministre non plus ne s’y rend pas. La Gare de Lyon, le Marais, le Quartier latin, l’axe Bastille-Etoile, Daumesnil, le Trocadéro, et même la Cartoucherie de Vincennes, tout cela est totalement dépourvu de ces petits pions noirs que la superstition avance si commodément dans les autres villes de France — je veux dire dans les villes réelles. Là où l’on ne mange pas toujours à sa faim, où l’on s’habille comme on peut, et où l’on ne ramasse pas les poubelles. Pas tous les jours au moins.
Parce qu’il n’y a pas à Paris de femmes voilées, ni de papier qui traîne. France non seulement propre, mais aseptisée. Des foules arborant les signes extérieurs de la réussite et du bonheur. Pas une souris, pas un rat, même la nuit. Rentré dimanche soir à Marseille, j’ai croisé une douzaine de mes rongeurs familiers entre la gare Saint-Charles et le port, butinant les ordures, disputant leur pitance aux goélands, dans des ruelles où un lampadaire sur deux est brisé, où les odeurs les plus suspectes montent des caniveaux, et où les carences du traitement des déchets — le fini-parti si cher à Force Ouvrière — offrent aux nuisibles de quoi se faire les dents.

À Paris, Darwin n’aurait rien appris. Les bobos parlent aux bobos. Au théâtre vendredi soir, Cartoucherie de Vincennes, il n’y avait autour de moi que deux sortes d’individus : des vieux de mon âge, habitués du lieu, qui y venaient sans doute quand ils avaient les cheveux longs et qu’Ariane Mnouchkine y réinventait le théâtre de tréteaux, ou qui suivaient les cours de Deleuze à la fac de Vincennes, toute proche, avant qu’Alice Saunier-Seïté ne décide de la raser au bulldozer pour effacer les dernières traces de 68 ; et des jeunes, venus en classe entière avec leurs distingués enseignants, classes de Seconde, Première et Hypokhâgne, à vue d’œil, jeunes gens et jeunes filles beaux comme les Eloïs de H.G. Wells dans la Machine à explorer le temps.
Rentré à Marseille, j’ai retrouvé les Morlocks, la France colorée, basanée, diverse, bruyante, mal élevée. Le lendemain, j’étais à Lyon : en dix minutes à la Part-Dieu, vous croisez la même France dépenaillée ; en dix minutes les doigts vous manquent pour compter les tchadors. Trois heures plus tard, j’étais vers Clermont-Ferrand : à la sortie du supermarché, c’étaient des Turques qui importaient tranquillement leurs habitudes vestimentaires et leur babil coloré.
Mais voilà : les ministres ne se rendent pas à Marseille, ni dans le centre commercial ou la gare de Lyon-Part-Dieu, ni dans les grandes surfaces de province. Ils ignorent tout de la France réelle, celle qui va voter contre eux, ou peut-être même ne pas voter, et demander des comptes dans la rue.
Dans les 1001 nuits, le calife Haroun-Al-Rashid se déguise souvent pur aller prendre, nuitamment, le pouls de Bagdad. Mais c’est une fiction, et ça se passe au IXème siècle. Dans la réalité du XXIème, le ministre glisse sur les boulevards bien éclairés dans sa jolie limousine aux vitres teintées, et il pense, innocemment, que la France va bien — grâce à lui peut-être.

Il a fallu que j’aille jusqu’à la Porte dorée pour trouver une trace, enfin, de la réalité — ou d’un jugement sur la réalité. Je vous l’offre :

Jean-Paul Brighelli

About a Trojan horse

Le 22 octobre dernier le Monde, sous la plume de Benoît Floc’h, sortait enfin un article de fond sur les problèmes que pose la multiplication des voiles à l’université. Pour un journal qui est l’organe officiel du gouvernement et la lecture favorite des bobos frileux réfugiés en deçà du périphérique, aussi loin que possible de la France réelle, c’était un bel effort. Et loin de moi l’idée de jeter la pierre à son auteur, qui est un gentil garçon et a bien voulu ne pas déformer ce que je lui ai dit sur le sujet — grâces lui en soient rendues.
Mais la parution récente d’un autre article ce qui se passe dans les universités britanniques m’a donné un avant-goût de ce qui nous attend, sauf réaction légale et rapide (mais peu probable, grâce à Jean-Louis Bianco qui ne décèle aucun problème) ou réaction spontanée et violente (qui malheureusement se dessine, et pourrait même se draper dans la légalité, selon le parti que les atermoiements du PS et autres idiots utiles amèneront prochainement au pouvoir).
Qu’apprend-on sous la plume de Pragna Patel, l’un des leaders de Southall Black Sisters, la principale organisation luttant aujourd’hui en Grande-Bretagne contre les fondamentalismes religieux ? Eh bien par exemple que les Universités britanniques sont désormais libres d’instaurer une ségrégation dans l’espace entre hommes et femmes, dans les amphis par exemple, afin de ne pas choquer les habitudes de conférenciers extérieurs. Ou que les avocats et les notaires sont incités à la « chariafication » de la loi en tenant compte des superstitions des uns et des autres dans l’établissement, entre autres, des testaments : sûr que les droits des femmes seront mieux respectés ainsi ! C’est sans doute ce que les descendants d’Adam Smith appellent le libéralisme.
Pragna Patel souligne avec force l’opposition de son organisation au multi-culturalisme qui s’appuie sur l’anti-racisme béat de la Gauche — en particulier, je ne saurais trop vous recommander Laurie Penny, une journaliste du Guardian, qui est à l’Angleterre ce que le Monde (hors Benoît Floc’h) est à la France : le gardien de la bien-pensance de gauche. Tout ce qui combat pour les droits des femmes est frappé par elle du sceau (ignominieux, paraît-il) d’« islamophobie ».

Quitte à me répéter…
Il n’y avait aucun voile dans le Marseille de mon enfance — dans ces années 1960 pourtant riches ici en immigrées nord-africaines. J’habitais à deux pas de Frais-Vallon et du Petit-Séminaire, deux hauts lieux du HLM d’urgence construit pour abriter les travailleurs`maghrébins appelés par le Bâtiment des Trente Glorieuses. Et longtemps il n’y en a pas eu — ni ici, ni ailleurs : je me suis baladé à Alger en 1970, quand Boumediene était au pouvoir et les bateaux russes dans le port (désormais remplacés par des bateaux chinois, mais c’est une autre histoire) sans voir de voiles — de manifestations extérieures de fanatisme et d’intolérance.
C’est l’affaire de Creil (1989 — ô Révolution, ça, c’est de la coïncidence ! Qu’est-ce que Robespierre aurait fait de ces suppôts de la foi ?) qui a amené la question du voile au premier plan de l’actualité. Coïncidences, disais-je : l’année suivante les islamistes du FIS entraient dans le champ politique algérien. S’ensuivront dix années d’un conflit particulièrement sanglant, où certains de mes élèves, à Corbeil, me lançaient avec des airs de bravaches « Moi, j’suis au GIA, m’sieur ! », qui s’est résolu par un partage des ressources du pays entre les militaires et les islamistes « présentables » (oxymore !), partage qui n’a pas peu contribué à faire de l’Algérie le pays le plus malade du Maghreb. En témoigne la noria de bateaux amenant à Marseille des Algériens venant s’approvisionner en denrées essentielles.
Mais c’est ici désormais que le combat s’est déplacé. Et les filles que l’on peut soumettre aux fantasmes vestimentaires des salafistes jouent un rôle éminent. Un voile, on s’en fiche. Deux, trois, ça passe. Mais la mode fait tache d’encre, les tchadors volant au gré du mistral sont autant de reproches pour celles qui résistent encore, et l’attitude parfois agressive des garçons, qui s’en prennent volontiers à tout ce qui n’est pas « protégé » par cet habit de nuit, contribue à propager les ténèbres.
Je vais encore me faire traiter d’islamophobe. Mais en vérité je vous le dis, amis musulmans qui parfois êtes aussi mes élèves, si l’on ne réagit pas très vite, d’autres se chargeront de réagir. Et dans une ville où une kalachnikov coûte moins de 300 euros, qui sait jusqu’où cela peut aller ?
Et c’est bien là qu’ils veulent nous amener — à la guerre civile.

Jean-Paul Brighelli

Marseille, Capitale européenne du Sport

Marseille veut donc être nommée Capitale européenne du sport en 2017, et n’a plus aujourd’hui qu’un adversaire dans la course à la désignation, Sofia. Comme depuis 2001 toutes les villes désignées ont été choisies en Europe de l’Ouest, le sort de la « capitale phocéenne », comme disent les journalistes, est suspendu au choix de 2016, annoncé le 5 novembre prochain — Prague ou Palerme. Si c’est Prague, conclut le Figaro, ce pourrait bien être Marseille l’année suivante.
Bonne idée. La désignation de Marseille comme Capitale européenne de la Culture avait quelque peu étonné — ici-même. Nous ne croulons pas sous les théâtres (quatre ou cinq en exploitation plus ou moins régulière, et le plus grand, la Criée, est en désamiantage depuis des mois, on ne l’avait laissé ouvert que pour bien figurer sur le tableau). Ce ne sont pas non plus les galeries d’art (quelques-unes) ni les cinémas (quatre ou cinq au total, les autres sont en périphérie) qui ont permis à la ville d’être élue : quand j’étais gosse, il y avait jusqu’à vingt salles sur la seule Canebière : il en reste une, le reste étant devenu entreprises de gros / demi-gros en direction du Maghreb. Marseille est la seule ville de France à n’avoir pas réhabilité son centre, et à voir sa bourgeoisie s’exiler sur de lointains villages — Cassis, par exemple.
Bref, la Capitale européenne de la Culture a surtout brillé par ses constructions opportunistes, réalisées avec l’argent de l’Europe.
Mais pour le Sport, c’est autre chose. Je ne peux qu’approuver.
Le Marseillais de base pratique de nombreux sports, sur une base quotidienne. Le tir, bien sûr — même si l’épreuve de flingage à la cible mouvante à 5 mètres à la kalachnikov n’est pas encore homologuée par les instances olympiques. La course aussi — surtout quand un individu patibulaire mais presque, comme disait Coluche, vous poursuit avec un rasoir à la main. La boxe enfin — une amie s’est fait agresser par deux individus qui lui ont proposé de leur faire une gâterie à 4 heures de l’après-midi en plein centre sous prétexte qu’elle portait un short — par 30° en fin d’été — et pas de voile. Ils l’ont bousculée, elle en a frappé un pour se dégager, ils l’ont rouée de coups (forcément hein, elle était peut-être impure), avec l’aide d’un passant qui lui a expliqué qu’elle avait insulté leur culture, et sous l’œil intéressé de trois flics locaux attablés à une terrasse toute proche : sollicités, ils ont expliqué qu’ils n’étaient pas là pour ça — ni pour rien d’ailleurs, le viol du code et des jeunes filles en fleur étant ici un sport local. La même aventure m’est arrivée il y a quelques jours, dans la queue d’un supermarché (nous manquons d’équipements, à Marseille, nous pratiquons donc le sport dans des endroits incongrus) où un autre patibulaire m’a proposé gentiment de m’arranger le nez d’un coup de tête — on est serviable, dans le Midi. Et l’année dernière, l’un de mes élèves de Maths Sup, gentil garçon qui venait d’une ville périphérique moins sportive, s’est fait braquer à dix heures du soir par deux individus de même farine, armés d’un couteau, en plein centre ville, à deux pas du commissariat central de Noailles, où ils devaient achever leur belote, et a dû les escorter chez lui afin qu’ils le délestent de son ordinateur, de son portable, et de ce qu’il avait d’argent liquide — 15 euros. Il a déménagé, du coup, et il est rentré chez lui — petit joueur ! Encore un qui n’avait pas intégré le Citius Altius Fortius Mortibus local. Il aurait au moins pu coller sa photo de lendemain d’agression sur le site ouvert tout exprès pour la candidature de la ville, où les vrais Marseillais survivants sont invités à déposer leurs témoignages sportifs..
Le Marseillais réel s’entraîne, afin d’être prêt. Jour et nuit des coureurs arpentent la Corniche, et déboulent au sprint sur le Vieux-Port. Ah, c’est beau, cette jeunesse aux muscles tendus, au visage ruisselant, les poings serrés sur le trousseau de clefs, arme opportuniste et efficace en cas d’agression.


Nous sommes si sollicités par les jeunes sportifs des Quartiers Nord que nous venons d’élire dans ce coin Stéphane Ravier (1),  l’un des deux sénateurs FN — avec des voix de droite et de gauche, nous ne sommes pas à parti pris, ici. D’ailleurs, la seule à avoir sauvé les meubles de la Gauche (d’extrême justesse) est Samia Ghali — les trois autres sénateurs PS se sont fait battre par des dissidents emmenés par Jean-Noël Guerini, exclu rue de Solferino mais plébiscité ici. La prochaine fois, les instances du PS réfléchiront à deux fois avant de s’en prendre à un parrain. On a le respect de la famille et des traditions, ici. Enfin, dans l’aventure, Patrick Menucci a disparu — il s’entraîne sans doute pour les prochaines épreuves, catégorie troisième mi-temps.
Alors oui, la Ville de Jean-Claude Gaudin mérite amplement d’être élue Capitale du Sport. «Nous avons privilégié la culture au cours des dernières années pour la préparation de l’année capitale européenne de la culture. Si nous sommes choisi capitale européenne du sport, la priorité sera donnée à la rénovation de nos stades, piscines et gymnases», commente Jean-Claude Gondard, directeur général des services de la mairie — et vrai maire de la ville. «Ce sont 200 millions d’euros qui y seront consacrés sur le milliard d’investissements prévus pour les six prochaines années». Et Jean-Claude Gaudin d’ajouter : «Ce serait bien que l’État aide la deuxième ville de France, car non seulement on nous réduit nos dotations mais on nous oblige à mettre en place ces nouveaux rythmes scolaires qui vont nous couter une fortune ! »
Comme je l’ai expliqué récemment sur France 3 Provence, il faut à Marseille 3500 animateurs pour se plier aux fantaisies gouvernementales sur les rythmes scolaires, et début septembre, il n’y en avait que 350 : c’est qu’il est difficile, ici, de trouver des jeunes qui aient à la fois un BAFA et un casier judiciaire vierge. Bah, on en fera des volontaires encadrants pour les festivités sportives.

Jean-Paul Brighelli

(1) Auquel on doit un trait d’esprit sélectionné (mais non retenu, c’est bien dommage) par le Club de l’humour politique. Interrogé l’année dernière sur l’avenir politique à Marseille de Bernard Tapie, Ravier a déclaré : « Le seul Tapie qui a de l’avenir ici, c’est le tapis de prière. »

Viva Saddam

Je suis en train de relire la trilogie Fabio Montale, de Jean-Claude Izzo (Total Kheops, Chourmo et Solea, Folio 2006, en un seul volume, indispensable).

Les romans ont été écrits entre 1995 et 1998, et témoignent d’une époque où l’islamisme regardait plus vers l’Algérie que vers l’Occident. Même si Khaled Kelkal s’était déjà pas mal défoulé (c’est curieux : presque personne semble se rappeler la vague d’attentats de l’été 1995, dans le RER B, la place de l’Etoile, dans un TGV, un square parisien, et devant une école juive de Villeurbanne — dans le dernier neurone d’un terroriste islamiste, il y a toujours une école juive).

Izzo, grand démocrate, homme de gauche qui aurait dégueulé son Lagavulin sur les pieds de Hollande, a fait de Marseille le personnage principal de ses romans. Fabio Montale, son enquêteur ivrogne, tabagique (Izzo est mort un peu prématurément d’un cancer en 2000, à 54 ans) et sainement désespéré, a beau être la voix qui parle et qui écrit, c’est le décor qui compte. Marseille, les Goudes où réside Montale dans l’un de ces « cabanons » si typiquement marseillais, y compris dans son absence d’autorisation de construire, le Vieux-Port autour duquel il tourne inlassablement comme un écureuil solaire, le Panier de son enfance, avec ses fouilles archéologiques inabouties et sa Vieille Charité (et même une certaine maison avec une « terrasse à l’italienne », tout en haut, qui permet de siroter le pastis en regardant le soleil mourir dans la mer nourricière — ceux qui m’aiment et que j’aime me comprendront).
Avec ses Quartiers Nord, et ses Arabes oubliés des hommes (j’allais dire : oubliés de Dieu et des hommes, mais voilà : justement, Dieu a bien voulu penser à eux, et c’est bien là que le bât blesse).
Dans Chourmo, en particulier, Izzo confronte Montale à la montée de l’islamisme dans ces banlieues déshérités. Mais, signe des temps, l’arsenal que les néo-barbus rassemblent dans le roman est destiné à l’Algérie — c’était l’époque où le GIA et le FIS se disputaient le magot que se sont annexé les militaires au pouvoir depuis Boumédienne, et n’avaient pas encore eu l’idée d’exporter leur instinct de mort sur le vieux continent.
Les choses en seraient peut-être restées là, à quelques Kelkal près, si Bush n’avait pas eu l’idée lumineuse, après le 11 septembre, de traquer l’islamisme moyen-oriental là où il prospérait — en Afghanistan. Et, encore mieux, de s’annexer les champs pétrolifères irakiens en déboulonnant Saddam Hussein. La destruction du World Trade Center a été la divine surprise des va-t-en-guerre, tout comme le Hamas est l’indispensable complément de Benyamin Netanyahu, et vice versa. Comment les extrémistes survivraient-ils si leur adversaire soudain devenait raisonnable ?

L’invasion de l’Irak fut en tout cas une idée grandiose, dont nous constatons chaque jour la résultante mirifique. À chaque massacre perpétré par les fous de Dieu (pléonasme probablement : un dieu unique, sans une autre divinité pour l’équilibrer, ne peut être qu’un dictateur sanglant — autre pléonasme. Si on avait compté les années après Aphrodite ou Eros et non après Jésus-Christ ou l’Hégire, on n’en serait pas là, comme disait à peu près Prévert), nous devrions remercier le petit George, cet illuminé du renouveau charismatique américain, un Born again Christian devant lequel s’inclinent bien bas les chrétiens irakiens avant de se prendre une balle dans la nuque, tirée par les partisans du califat mondial.
Et je ne suis pas le seul à le dire.
Flash back autobiographique. En mars 2003, quand les GIs sont partis pendre Saddam, je me suis durablement brouillé avec une amie chère, enthousiaste de l’Irak — elle tentait à l’époque de faire connaître à Paris des peintres abstraits irakiens non dépourvus de talent, et qui doivent à l’heure qu’il est avoir été transformés en cendres et lumière, elle est depuis devenue spécialiste de l’art nouveau à Bagdad, nous ne nous sommes jamais réconciliés, peut-être s’est-elle convertie. « Ça va dégénérer », disais-je. « Mais pas du tout, les Irakiens sont des gens merveilleux et pacifiques, une fois Saddam déboulonné, tout ira pour le mieux dans la démocratie retrouvée ». J’aurais préféré que l’Histoire lui donne raison. Mais cinq ou six cent mille morts plus tard, les chiites prêts à en découdre, les fous de Dieu à deux doigts de conquérir Bagdad (c’est étrange, on parle enfin des massacres opérés dans le nord-est du pays, et on ne dit rien du fait qu’ils sont apparemment à une vingtaine de kilomètres de Bagdad, face à une armée irakienne qui se dissout dès qu’ils soufflent dessus : la prise de la ville par le Califat mondial régénéré fera regretter aux Bagdadis Houlagou Khan et les Mongols de 1258, ou Tamerlan en 1410), je sais que j’avais raison de préférer Saddam à ce qu’il est advenu, et qui était si évident que je ne me décerne aucune palme de voyance extra-lucide.
Comme en Libye, où grâce à BHL, nous avons assassiné un dictateur ivre afin de libérer les pulsions des tribus, qui aujourd’hui s’entretuent allègrement, au point que tous les Occidentaux donneurs de leçons plient bagage. Nous ne sommes pas intervenus en Syrie, par miracle. Mais ce n’est plus nécessaire. Quand l’incendie est allumé, n’importe quelle brise alimente les braises.
C’est une histoire de virus. Les fous de Dieu prospéraient gentiment, confinés dans des déserts hostiles par les monarchies pétrolières qui n’avaient aucune envie de voir des illuminés leur expliquer que leur mode de vie n’était pas tout à fait hallal. Nous les avons titillés, nous les avons exportés, nous leur avons donné une crédibilité. En Occident, il s’est trouvé assez de collabos pour les plaindre, plaider en faveur de leur liberté d’expression et de leur droit inaliénable à voiler les femmes (c’est comme les Juifs dont je parlais plus haut, qui finissent toujours par redevenir des cibles : dans l’autre bout du neurone unique des terroristes, il y a toujours une femme à voiler ou à lapider — au choix, et c’est pareil). Bref, le virus s’est répandu. Et toute proposition anti-virale passe pour du racisme. Bravo.
D’autant que les « valeurs » occidentales, face à cette bêtise sanguinaire érigée en principe moral, sont quelque peu inefficaces. « Consommation » est un mot dérisoire face à « Allahu akbar ». Le libéralisme mondialisé a cru que Coca-Cola serait un rempart suffisant : ma foi, ils en boivent, mais ça ne les empêche pas de vous couper la tête après.
Que dirait Izzo de cette islamisation qui rampait il y a vingt ans, tout en bandant ses petits muscles, et qui déferle aujourd’hui, à l’assaut du pays des mécréants que nous sommes ? Défendrait-il encore une jeunesse perdue qui balance entre gangstérisme et fondamentalisme — et comme il le montre lui-même dans Chourmo, un gangster peut trouver aux Baumettes, la prison marseillaise, l’occasion de reconvertir son énergie au service des salafistes de tous poils — à commencer par les poils de la barbe ? Ils y sont incarcérés illettrés, grâce à l’ingénieux système des ZEP, qui les laisse dans l’état même où ils y sont entrés ; ils en sortent en sachant lire le Coran. Rien de mieux qu’un analphabète pour devenir analphacon. Encore que je doute parfois de cette capacité à lire le Coran. Il suffit de le répéter en boucle — en français, on dit « ânonner », et ce n’est pas pour rien.

C’est bien plus qu’un conflit de civilisations : c’est un conflit de valeurs. Si nous n’aménageons pas sérieusement le libéralisme, si nous ne leur apprenons pas à lire Montaigne dans le texte, à manger du filet mignon en croûte arrosé de saint-joseph ou de saint-émilion, nous sommes perdus.
Et nous n’aurons même plus de Lagavulin pour nous consoler.

Jean-Paul Brighelli

80 000 000 de slams

C’est entendu, j’aime Rimbaud et Mallarmé, Du Bellay, Desnos et quelques autres. Ou si vous préférez, j’ai sur la poésie les idées de tout le monde. Et a priori, je ne crois pas que le rap soit de la musique, ni le slam de la poésie.
Bref, je suis un peu limité, comme garçon.
J’aime assez penser du mal de moi : c’est vous dire si j’ai eu du plaisir mardi 5 novembre à la Villa Méditerranée, à Marseille, tout au long de 80 000 000 de vues, opéra-slam auquel j’avais été convié et où je me suis rendu en traînant les pieds, triple buse que je suis.
Opéra, oui — ou cantate à une voix et quelques échos, ou tragédie grecque revisitée au Caire et à Marseille — un objet théâtral équivoque et passionnant.

L’anecdote en tient en deux phrases. Janvier 2011, la jeune Asmaa Mahfouz poste sur le Net une vidéo (1) incitant les Egyptiens à s’élever contre l’oppression (c’était à la même époque que « Dégage ! » est devenu un appel universel, où seul était modifié le récipiendaire du message : « Moubarak, dégage ! » « Ben Ali, dégage ! » « Sarkozy, dégage ! » — même si le dernier n’a rien à voir avec les deux premiers, chaque pays a les dictateurs qu’il mérite…). Asmaa appelle donc ses concitoyens (et plus particulièrement ses concitoyennes — et la dimension féministe, au meilleur sens du terme, du message premier et de l’opéra dernier est essentielle) à se rassembler sur cette fameuse place Tahrir où, au passage, quelques journalistes occidentales et pas mal de femmes égyptiennes se sont fait violer par la soldatesque — et par ceux des révolutionnaires qui avaient des aspirations à pratiquer un autre type de dictature (2).
Puis elle reçoit le Prix Sakharov et disparaît du réseau — elle n’a réapparu sur FaceBook que très récemment, après des appels longtemps sans réponse des concepteurs du spectacle.
Elle fut, au sens le plus profond du terme, une héroïne de la révolution — mais une héroïne moderne qui aspirait peu à finir comme Olympe de Gouges ou Manon Roland. Nathalie Négro ne s’y est pas trompée : « La place des femmes dans l’opéra du 19e siècle a toujours été confinée à des fins tragiques. Je voulais au contraire leur redonner une place d’héroïne forte et indépendante d’un référent masculin. » L’héroïne donc ne meurt pas, et la tragédie — j’allais dire qu’elle se terminait bien : nous verrons que c’est plus ambigu que cela.

C’est de ce petit événement, insérée dans la grande Histoire, que Nathalie Négro est partie, avec Eli Commins (pour les textes et la mise en scène) et Alexandros Markeas (pour la musique). La jeune Asmaa (interprétée avec talent et conviction par la soprano Gaëlle Mechaly), affronte sa grand-mère (Véronique Bauer, mezzo) et un soldat de passage (Paul-Alexandre Dubois, baryton, chargé d’incarner toutes les figures de la masculinité aliénante). Elle chante fort bien, cette jeune fille (3) — et les trois musiciens qui l’accompagnent (Nathalie Négro au piano, Rémi Durupt aux percussions et Marine Rodallec au violoncelle — les sons qu’elle tire de son instrument sont splendidement invraisemblables) dialoguent avec sa voix, plus qu’ils ne l’accompagnent, avec délicatesse.
Sept slameuses constituent le chœur — au sens de la tragédie grecque plus qu’au sens musical du terme : sept jeunes filles de Thèbes, auraient dit Eschyle ou Sophocle : remplacez la cité grecque par la cité égyptienne (ou marseillaise, ou ce que vous voulez), et vous serez au cœur du dispositif. Sept voix fort diverses, chacune avec sa personnalité propre, mais incorporées au spectacle de façon à ce que chacune chante au nom de toutes — et de nous tous. L’unité dans la diversité.
Elles appartiennent toutes à cette fameuse « diversité » qu’il est convenu de célébrer quand elle réalise de si belles choses — sauf une. Camille Case (4) est blonde à n’en plus finir, du haut de son mètre quatre vingts, et elle est un nom fort connu du slam — comme quoi il n’y a pas, en poésie, de fatalité ethnique…
Je dis slam parce que telle est l’étiquette qu’on lui colle, même si ce que j’ai pu entendre d’elle, là comme ailleurs, n’est jamais que poésie pure, vaguement psalmodiée comme devaient l’être la poésie orphique ou celle des troubadours, l’essence même de la poésie. Elle n’a d’ailleurs pour ainsi dire pas à rajouter quoi que ce soit à sa voix, si purement éolienne que c’est presque une offense au son que d’écouter le sens de ce qu’elle feint d’improviser — Ronsard aussi improvisait devant la Cour des poèmes soigneusement tressés dans la solitude. Et si Rimbaud avait vécu aujourd’hui, quel genre de poésie aurait-il commis, à votre avis ?
Ce qu’elle fait est si beau que j’en suis venu à me demander si le slam n’est pas une limite imposée, une réduction acceptée mais douloureuse. Elle a coordonné, pour le spectacle, les tentatives de ses jeunes consœurs en poésie, mais elle s’en distingue avec la plus radicale des techniques — en ne s’en souciant pas. Elle pourrait être actrice de théâtre à temps plein, metteur en scène sans douleur (sinon la sienne, mais c’est une autre histoire) — ou institutrice, le métier auquel elle s’est longtemps consacrée, dans l’Essonne des cités déshérités et des petits Turcs. Mais ce serait dommage qu’elle ne consente pas — toujours pas — à donner leur essor à tous ses beaux talents.
C’est elle qui se charge, vers la fin, dans l’un des plus longs lamo-entos du chœur, de nous rappeler que les révolutions s’achèvent en quenouille, et que la violence des Frères musulmans a remplacé au Caire celle de Moubarak — but that’s another story.
Le décor est fabriqué en direct, maquette installée au premier rang d’orchestre, sur laquelle des édifices de papier sont déplacés en temps réel par les mains des slameuses et, par l’intermédiaire d’un quelconque rétro-projecteur, constituent le décor de la toile de fond, structures métamorphiques qui peuvent être les rues du Caire, la place dévastée par les manifestations et leur répression, espace mental. Ces décors éphémères m’ont rappelé Etienne-Louis Boullée (5), et tous les architectes de l’instantané, ceux qui construisent des monuments destinés à disparaître et à redevenir espace (6).

Le tout était représenté à la Villa Méditerranée, cet édifice construit tout contre le MUCEM, et que les Marseillais appellent « la Casquette » à cause de sa forme… originale. La salle de spectacle, tout au bout d’un escalier en vis sans fin (ou presque) est donc sous les eaux : dommage que les parois ne soient pas en verre — mais bon, vu ce qui flotte dans le port, faut-il s’en désoler vraiment ? Le public était fort chic, élites auto-proclamées de la cité phocéenne (dont ma pomme…), et bobos de tout poil, voués à applaudir — mais qui pour une fois le firent avec raison, et rappelèrent sept ou huit fois les protagonistes du spectacle, visiblement ravis. Et pourquoi ne l’auraient-ils pas été ? Ils avaient produit une œuvre — il n’y en a pas tant que ça —, et m’avaient, pour deux heures, réconcilié avec cette poésie engagée que par ailleurs je vomis.
Et je sais gré à Camille Case de préférer Proust à Aragon — mais cela aussi est une autre histoire.

Jean-Paul Brighelli

(1) Visible sur http://blogs.mediapart.fr/blog/minor-swing/110211/pour-saluer-le-courage-dune-jeune-cairote-asmaa-mahfouz
(2) http://www.youtube.com/watch?v=VZmdhwd3axw
et http://www.itele.fr/monde/video/le-temoignage-bouleversant-de-caroline-sinz-violee-place-tahrir-50729

(3) Enfin, pas si jeune — elle a 43 ans, mais ça ne se voit guère — et elle a longtemps chanté du baroque sous la direction de William Christie. Une vraie professionnelle. Mais après avoir vu Margot Fonteyn danser Roméo et Juliette au même âge, je sais que la scène confère l’éternelle jeunesse bien mieux que Loréal. Camille Case, dont je parle plus loin, n’a pas l’air plus âgée que les autres slameuses — et pourtant…

(4) Quelques mots sur Camille Case sur http://www.universlam-editions.com/portraits/camille-case/. Et quelques-unes de ses performances sur http://www.youtube.com/watch?v=CY8UC5XfPeU ou http://www.youtube.com/watch?v=bo7-oJzQ1Vc. Franchement, j’adore.

(5) Voir son projet de cénotaphe pour Newton (http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/2_92.htm), ou voir et revoir le Ventre de l’architecte, de Peter Greenaway. Ou aller au Ventre de l’architecte, l’hôtel-restaurant ouvert tout en haut de la Cité radieuse de Le Corbusier, à… Marseille. Tout se tient. Très bon, et très spectaculaire.

(6) Salut à Thomas Hostache, autre amoureux des architectures éphémères, avec qui je partage tant de choses…

Pour la peau d’un prof

Mardi matin, la presse entière bruit de la rumeur de la rentrée. Sur BFM.TV, sourires heureux ou légèrement anxieux de bambins sur le chemin de l’école — et, en dessous, en tout petit, dans le flot des nouvelles tombées sur les téléscripteurs, l’annonce du suicide d’un prof de technologie (STI2D, comme on dit dans le jargon de l’Education Nationale) qui a préféré en finir plutôt que de participer encore une fois de plus, une année de plus, à cette grande mascarade qu’est devenue l’Ecole de la République. Il n’y aura pas de pré-rentrée pour lui.
Avant de mettre fin à ses jours, Pierre Jacque s’est fendu d’une longue lettre à ses camarades du SNES, expliquant les raisons pédagogiques de son geste. Et je préfère ne pas penser à l’angoisse des collègues qui ont reçu ce mail et se sont précipités — trop tard : je les salue, tout SNES qu’ils soient, parce qu’ils ont exemplairement réagi en mettant en ligne ce courrier désespéré et désespérant.
Le voici — je le commenterai plus bas.

« Le 1 septembre 2013

De Pierre JACQUE
Enseignant d’électronique

Objet : Evolution du métier d’enseignant.

A ma famille, à mes proches
et à tous ceux que mon témoignage intéressera.

« Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée scolaire 2013. En effet le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience.

« Pour éclairer ma décision je vous décris succinctement mon parcours personnel. Je suis devenu ingénieur en électronique en 1982 à l’âge de 24 ans. Ma formation initiale et surtout mon parcours professionnel m’ont amené à exercer dans la double compétence « hard » et « soft ». Le métier prenant et difficile m’a toujours convenu tant que j’avais le sentiment de faire œuvre utile et d’être légitime dans mon travail. Passé la quarantaine la sollicitation de plus en plus pressente d’évoluer vers des tâches d’encadrement et le sort réservé à mes ainés dans mon entreprise m’ont incité à changé d’activité. En 1999 j’ai passé le concours du capet externe de génie électrique et j’ai enseigné en section SSI et STI électronique. Le choc pour moi fut brutal de constater la baisse de niveau des sections techniques en 18 ans passé dans l’industrie notamment pour la spécialité agent technique (niveau BTS ou DUT suivant les cas). Même si le niveau enseigné était bien bas de mon point de vue, ma compétence était au service des élèves et je me sentais à ma place. Une difficulté était quand même le référentiel applicable (le programme) datant des années 80, ambitieux pour l’époque et en total décalage avec le niveau réel des élèves des années 2000. Une réforme semblait souhaitable pour officialiser des objectifs réalistes et orientés en fonction des besoins du marché du travail.

« Puis vint la réforme de 2010 mise en place par Luc Chatel et applicable à la rentrée 2011. Pour le coup, le terme réforme est faible pour décrire tous les changements mis en place dans une précipitation totale. L’enseignement des métiers est réduit à peu de choses dans le référentiel de 4 spécialités seulement qui constitue des « teintures » sur un tronc commun généraliste d’une section unique appelée STI2D qui rentre bizarrement en concurrence avec la section SSI. L’électronique disparait purement et simplement. En lieu et place il apparait la spécialité « Systèmes Informatiques et Numériques ». Cela ne me pose pas de problème personnel, je maitrise bien le domaine et je l’enseigne même plus volontiers que les classiques problèmes de courant de diode ou de montages amplificateurs. Je me pose quand même la question de la compétitivité de notre pays dans le domaine industriel avec un pareil abandon de compétence. La mise en place de la réforme est faite à la hussarde dans un état d’affolement que l’inspection a du mal à dissimuler. Entre temps le gouvernement a changé sans que les objectifs soient infléchis le moins du monde ou qu’un moratoire soit décidé, ne serait-ce qu’à cause du coût astronomique de cette réforme. En effet il aura fallu réorganiser l’implantation de tous les ateliers de tous les lycées techniques de France, abattre des cloisons, en remonter d’autres à coté, refaire tous les faux plafonds, les peintures et renouveler les mobiliers. Ceci est fait à l’échelle du pays sans que la réforme ait été testée préalablement dans une académie pilote. Début 2011, l’inspection nous convoque en séminaire pour nous expliquer le sens et les modalités de la réforme ; il apparait la volonté de supprimer toute activité de type cours ce qui est la radicalisation d’une tendance déjà bien marquée. On nous assène en insistant bien que l’élève est acteur de son propre savoir, qu’il en est le moteur. Pour les spécialités, donc la mienne SIN entre autre, cela signifie qu’une partie conséquente de l’activité sera de type projet. A l’époque les chiffres restent vagues, il est question de 50% du temps au moins. La nature des projets, la façon de les conduire, la façon de les évaluer ne sont pas évoquées et les questions que posent les enseignants à ce sujet restent sans réponses, nous serons mis au courant après la rentrée de septembre. En attendant l’inspection nous fait entièrement confiance pour continuer comme d’habitude. Je fais remarquer qu’il ne faudra pas tarder car nous préparons les élèves au bac en deux ans et que la connaissance des modalités d’examens est incontournable rapidement après la rentrée pour un travail efficace, c’est-à-dire sans perte de temps. Lors de la réunion suivante, après la rentrée 2011, l’inspecteur répond un peu agacé à la même question « que notre travail c’est d’enseigner et que l’évaluation verra après » (sic). En attendant le travail devant élève est commencé et moi et mes collègues travaillons à l’estime. Le manque de matériel se fait cruellement sentir dans mon lycée, les travaux nécessaires ne seront faits qu’à l’été 2012. Lors d’une réunion aux alentours de février il nous est demandé pour la prochaine réunion d’exposer l’état d’avancement de la réforme et si possible les projets envisagés ou mieux déjà mis en œuvre. A ce moment je viens juste de recevoir un premier lot de matériel et je ne dispose du logiciel correspondant que depuis novembre. La pression amicale mais réelle pour commencer les projets va aller augmentant.
« J’ai un groupe de 16 élèves et un autre de 15 dans une salle qui est déjà trop étroite pour recevoir proprement 14 élèves en travaux pratiques et avec un matériel réduit qui ne me permets qu’un choix très restreint de sujets. La phase passée en projet sera cauchemardesque pour l’enseignant et la fraction d’élèves sérieux. Le dernier mois de cette année de première sera passé en activités plus classiques. A la rentrée 2012 les élèves sont maintenant en terminale, j’ai les tables de travail prévues dans une salle provisoire de 80 m2 au lieu des 140 m2 prévus. Il est difficile de bouger, le travail en travaux pratiques reste possible et je couvre ainsi la partie communication réseau de référentiel au moyen d’un logiciel de simulation. Je ne dispose pas du matériel support. On me bricole une salle de 150 m2 à partir de deux salles de cours séparées par un couloir et j’attaque les projets dans ces conditions. Le couloir sera abattu aux vacances de février.
« Pendant ce temps nous avons appris que la note du bac porterait uniquement sur le projet final est que la note serait constituée de deux parties égales, une attribuée par un jury en fin d’année suite à une soutenance orale avec support informatique, l’autre attribuée par l’enseignant de l’année au vu du travail fourni par les élèves. Les critères d’évaluation portent principalement sur la gestion de projet et la démarche de développement durable. Il est explicitement exclu de juger les élèves sur les performances et la réussite du projet. Ceci appelle deux remarques. La première est que les critères sont inadaptés, les élèves sont incapables de concevoir et même de gérer un projet par eux-mêmes. De plus la démarche de développement durable est une plaisanterie en spécialité SIN où l’obsolescence programmée est la règle. Comment note-t-on alors les élèves ? A l’estime, en fonction de critères autres, l’inspection le sait mais ne veut surtout pas que la chose soit dite. Du coup cette note relève « du grand n’importe quoi » et ne respecte aucune règle d’équité. Elle est attribuée par un enseignant seul qui connait ces élèves depuis au moins un an et compte coefficient 6 ce qui écrase les autres matières. Cela viole l’esprit du baccalauréat dans les grandes largeurs.
« Je considère que ceci est une infamie et je me refuse à recommencer. L’ensemble du corps inspectoral est criminel ou lâche ou les deux d’avoir laissé faire une chose pareille. Cette mécanique est conçue dans une idée de concurrence entre les enseignants mais aussi entre les établissements pour créer une dynamique de très bonnes notes à l’examen y compris et surtout si elles n’ont aucun sens. Vous avez l’explication des excellents résultats du cru 2013 du baccalauréat au moins pour la filière technologique. Cela fait plus d’un an que je me plains à mon syndicat de cet état de fait. Pas un seul compte-rendu ni localement sur Marseille ni à un plus haut niveau n’en fait mention. Je suis tout seul à avoir des problèmes de conscience. Ou alors le syndicat est activement complice de l’état de fait, le responsable local me dis : « mais non Pierre tu n’es pas tout seul ». En attendant je ne vois aucune réaction et ce chez aucun syndicat. Que penser ? Soit nous sommes muselés, soit je suis le dernier idiot dans son coin.
« De toute façon je n’accepte pas cette situation. Je pense au niveau toujours plus problématique des élèves, autrefois on savait parler et écrire un français très convenable après 5 ans d’étude primaire. Aujourd’hui les élèves bachelier maitrisent mal la langue, ne savent plus estimer des chiffres après 12 ans d’études. Cherchez l’erreur. La réponse de l’institution est : « oui mais les élèves savent faire d’autres choses ». Je suis bien placé dans ma spécialité pour savoir que cela n’est pas vrai ! Les élèves ne maitrisent rien ou presque des techniques numériques d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils savent faire est jouer et surfer sur internet. Cela ne fait pas un compétence professionnelle. Les médias nous rabattent les oreilles sur la perte de compétitivité du pays en laissant entendre que le coût du travail est trop élevé. Cette présentation pèche par une omission grave. La réalité est que le travail en France est trop cher pour ce que les travailleurs sont capables de faire véritablement. Et là la responsabilité de l’éducation nationale est écrasante. Qui osera le dire ? J’essaye mais je me sens bien petit. J’essaye de créer un maximum d’émoi sur la question. J’aurais pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves (2), cela aurait eu plus d’allure mais je ne suis pas assez vertueux pour cela. Quand vous lirez ce texte je serai déjà mort.

Pierre Jacque
enseignant du lycée Antonin Artaud
à Marseille »

Pour bien comprendre ce qui a pu désespérer un prof consciencieux, aimé de tous (plusieurs tweets envoyés par certains de ses anciens élèves en témoignent), j’ai demandé à « Zorglub », un fidèle de Bonnetdane, et ex-prof du technique recyclé depuis deux ans en prof de maths, ce qui s’est passé dans cette profession. Je recopie tel quel son témoignage.

« Ce qui se passe en STI2D est une honte absolue, on y enseigne du vent (ce qui peut être utile pour faire tourner les éoliennes).
Les profs de STI étaient autrefois fortement spécialisés (génie civil, productique, construction, électrotechnique, électronique, physique appliquée, etc.). Chacun avec une licence et maîtrise très spécifique et des CAPET ou agreg différents.
« Ils sont désormais omniscients et enseignent (voui, mais sous forme de projet …) tout ce qui est en rapport avec le monde technique sans distinction.
« Comme si ça se pouvait !
« Un peu pareil qu’un prof d’anglais qui devrait enseigner l’espagnol (ben quoi c’est aussi une langue étrangère non ?).
« Les élèves de ces filières n’étaient en général pas d’un niveau éblouissant (euphémisme) en enseignement général, mais finissaient par acquérir quelques savoir faire techniques et un vague bagage technologique.
« Aujourd’hui on ne leur « apprend » plus rien et il passent deux ans à « découvrir en autonomie et sur des projets pluridisciplinaires en groupe » les hypothétiques relations entre écologie et industrie à travers les projets de développement durable (de lapin), l’analyse du cycle de vie, les cartes mentales de conscientisation de l’impact environnemental et autre fariboles.
« Plus de cours, puisqu’ils « s’autoforment » à partir de documents ressources académiques ou du web au fur à mesure du besoin, chacun à son rythme, relativement à ses centres d’intérêt et en suivant les nécessités rencontrées dans son projet !
« Les plus fous des pédagogistes associés aux plus intégristes des alter-mondialistes ont pris le pouvoir sur cette branche de l’enseignement.
« Besoin que je détaille les résultats ?
« C’est tellement violent que lors du bac il a été interdit aux profs de mettre des notes dans l’épreuve phare …
« Ils étaient seulement autorisés à transmettre un document avec des cases cochées à l’IPR qui a transcrit « ça » en notes (genre 13 ou 14 de moy académique qui reste encore secrète chez-nous) sans que les profs puissent savoir comment !
« De l’avis général, répondre vaguement à 15 % ou 20 % des question était largement suffisant pour obtenir la moyenne.
« Moi non plus je n’aurais pas supporté cette mascarade.
« Dans mon ancien bahut ce sont les collègues les plus nuls techniquement qui ont pris les choses en main, les autres ayant refusé de se les salir à couper la branche sur laquelle ils étaient assis.
« Bien entendu ils seront promus au grand choix et les autres voient disparaître avec dépit la filière STI qui fut celle de la réussite des gosses modestement intelligents, modestement ambitieux, issus de milieux modestes financièrement et culturellement à qui on donnait une vraie chance d’avoir un boulot de technicien après le BTS qui faisait normalement suite.
« Perso j’y étais très attaché et fier de voir des gosses finir par s’en sortir alors que tout les prédisposait à l’échec.
« Après STI2D, les élèves, qui sont lucides sur leurs aptitudes, ne demandent même plus à entrer en BTS et rentrent en fac de psycho, LEA ou autres conneries puisqu’ils savent bien qu’ils ne peuvent pas espérer rattraper le niveau … bac pro (en aucun cas pour la pratique mais guère plus sur les aspects techniques et technologiques) !
« C’est aussi un désastre économique qui s’annonce.
« La majorité des élèves de bac pro ont de réelles compétences pratiques mais rares sont ceux qui peuvent espérer acquérir en BTS des compétences théoriques suffisantes pour devenir réellement techniciens supérieurs et non pas seulement ouvrier qualifiés.
« Je me demande ouske les patrons vont les trouver dans quelques années, peut-être dans les « petites » écoles d’ingé ???
« Cette réforme est une honte et un désastre, pour les mômes, pour les collègues et pour le pays.
« Je survis pour avoir su fuir à temps ! »

Ultimes précisions.
Cette réforme est intervenue pour faire des économies — et pour ce faire, elle s’est appuyée (idéologie Chatel) sur les lubies des plus dégénérés des pédagogistes (idéologie Meirieu / Dubet). Ou, si l’on préfère, le démantèlement de l’Ecole de la République s’appuie à la fois sur les concordances européennes (nous étions les seuls en Europe à avoir une voie technologique, les autres pays ont une voie générale et une voie professionnelle — grâce à l’intégration des systèmes d’enseignement européen voulue par la convention de Lisbonne en 2002, nous rentrons dans le rang), la volonté libérale de destruction de toutes les institutions d’Etat, et les folies libertaires de tous ceux qui ont cru — sincèrement parfois — que l’élève construit lui-même ses propres savoirs — ce que Pierre Jacque souligne sauvagement.

Un récent rapport de la Cour des Comptes (mais de qui je me mêle !) préconise d’en finir avec l’aspect « disciplinaire » de l’Education, et de rendre tous les enseignants multi-spécialistes. Et pourquoi ne pas exiger qu’ils soient aussi doués d’ubiquité ?

Quant au fait que dans STI2D, les « 2D » signifient « développement durable », je ne le commenterai même pas. C’est comme si tout était dit : vous ajoutez « développement durable » à n’importe quel paquet de merde, et vous en avez fait un produit commercialisable. Mille merci à Sylvie Brunel qui a inventé le terme !
Le ministère se refuse depuis des années à publier des statistiques réelles sur les dépressions en milieu enseignant. Tous ceux qui se sont penchés sur la question savent que cette profession qui est, paraît-il, peuplée de feignasses trop payées et surchargées de vacances paie aux lubies des technocrates déments et des pédagogues fous un tribut monstrueux. Un sondage tout récent nous apprend que les Français sont de moins en moins satisfaits de leur école (3). Eh bien, qu’ils le sachent : les profs non plus n’en sont pas heureux — ils n’y sont pas heureux, et même, parfois, ils en meurent.

Jean-Paul Brighelli

(1) La lettre a été publiée sur le site du SNES-Marseille : http://www.aix.snes.edu/IMG/pdf/hommage_a_pierre_jacque.pdf
(2) Allusion au geste tout aussi désespéré de Lise Bonnafous, qui s’est immolée par le feu dans la cour de son établissement à Béziers en octobre 2011 : http://www.liberation.fr/societe/01012366684-a-beziers-un-lycee-toujours-a-vif
(3) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/09/02/97001-20130902FILWWW00319-la-qualite-de-l-ecole-deplait-aux-francais.php