JPB note Danièle O***

afp-1d906ef9070aceea7ae40a44195768e727c078b2J’ai fait un jour une émission de radio avec Philippe Vandel, ex-présentateur sur Canal + du Journal du hard. Il est officiellement prosopagnosique — si, si, ça existe : il ne parvient pas à reconnaître les visages. C’est un travers (gênant quand même dans son métier) qui est plus répandu que l’on ne croit. À la fin de notre entretien, comme il me demandait — cela faisait partie du rite de l’émission — quel souvenir amusant je pouvais lui raconter, j’ai expliqué avoir été un jour arrêté dans la rue par une fort jolie personne qui m’a félicité pour ma performance de la veille à la télévision. N’étant pas passé depuis un certain temps dans l’étrange lucarne, je me suis creusé la tête pour deviner avec qui elle pouvait bien me confondre. Je n’osais demander, quand tout à coup, un détail qui l’avait frappée m’a mis sur la voie : elle me confondait avec Roberto Malone, vedette italienne du X — passé effectivement la veille sur Canal… J’ai donc exprimé à la dame ma profonde reconnaissance, si je puis ainsi m’exprimer, à cette dame qui n’était physionomiste que de l’hémisphère sud — et nous avons repris chacun notre route…

Je suis moi-même atteint de ce mal mystérieux : j’ai le plus grand mal à identifier mes élèves. Cela me prend des mois, et souvent je suis incapable, dans un conseil de classe de fin d’année, d’identifier telle ou tel — sinon avec l’aide d’un trombinoscope soigneusement camouflé, parce qu’enfin, me suis-je fait expliquer maintes fois, cela ne se fait pas d’ignorer qui est qui. Et encore je n’ai jamais eu que trois classes, au maximum. Comment font les profs de Musique ou d’Arts plastiques, qui se coltinent en collège une bonne quinzaine de classes différentes minimum ?

J’ignore donc l couleur de peau de la petite Danièle O***. Un patronyme ne suffit pas, même s’il indique une prévalence. Oui, je suis prosopagnosique au point d’ignorer si un élève est noir ou blanc — ou ce que vous voulez. Et dans nombre de cas, je ne sais même pas, en corrigeant des copies, si c’est un garçon ou une fille : l’écriture donne des indications qui ne sont pas entièrement fiables.

Et vous savez quoi ? Je me contre-fiche de savoir si la petite Danièle O*** est d’origine africaine ou suédoise. La couleur de sa peau n’interfère pas sur les notes que je lui mets. J’ai un vague souvenir qu’un élève un jour m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de sales notes parce que je suis noir ! » Je l’ai observé attentivement, et oui, il était manifestement d’origine africaine. « Mais non, je vous saque juste parce que vous êtes nul. »
Et l’instant d’après, j’avais oublié son visage.

Je suis là pour apprécier les performances de mes élèves. La couleur de leur peau, leur origine, leur religion, leur milieu social, passent largement en dessous de ma ligne d’horizon. Il ne me viendrait pas plus à l’idée de surnoter quelqu’un parce qu’il arrive d’un quartier pauvre que de le sous-noter parce qu’il habite un arrondissement chic : la discrimination positive n’est pas le style de la maison. Je resterais assez ahuri si une imbécile quelconque revendiquait aujourd’hui l’héritage de ses ancêtres esclaves (et encore, comment sait-elle qu’elle était du groupe des opprimés, et pas des oppresseurs ?) ou contestait mon analyse de Voltaire au nom de je ne sais quel préjugé racial. Ceux qui mutilent les statues de Colbert ont le même QI déficient que cet émeutier qui, dans un célèbre poème de Hugo, vient d’incendier la bibliothèque — et qui ne sait pas lire : contrairement à ce que sous-entend alors « l’homme-siècle » (quel con !), l’ignorance n’est jamais la circonstance atténuante d’un comportement excessif. Je ne suis pas de ceux qui croient, comme Edwy Plenel, que le fait d’avoir été élevés dans un quartier misérable donne aux frères Kouachi une quelconque excuse dans la tuerie de 2015. Ni à eux, ni à qui que ce soit. Un salopard n’a pas d’excuse, qu’il s’appelle Koulibaly ou Traoré.

J’ai donc noté la petite Danièle O*** en fonction de ce qu’elle a produit : absence de raisonnement construit, recours à l’invective faute de vocabulaire, fautes de français, argument d’autorité sans justification de la compétence, ton de voix hésitant toujours entre le larmoyant — sans cause — et l’imprécation — sans raison. 2/20, tout au plus.
J’ai dans la même classe (virtuelle) une certaine Houria B***, qui prétend que les Blancs sont comme ci et les Juifs comme ça. Mêmes erreurs, mêmes préjugés, même évaluation. 2/20. Le prix du papier et de l’encre. Dans le conseil de classe national, mon collègue sociologue, Edwy P***, plaide pour l’une et pour l’autre, expliquant, ergotant, vitupérant. Ma foi, si j’avais à le noter lui aussi, il ne vaudrait pas plus cher.

Il y a… quelques années, faisant passer le Bac au lycée Turgot à Paris, j’ai mis une petite moyenne à une élève dont j’ignorais tout, et dont je ne me rappellerais pas plus le nom que le visage, si entre midi et deux, son père, un écrivain du nom de Pascal B***, ayant obtenu de l’administration (qui n’aurait jamais dû céder à sa demande, mais à Paris, ça se passe comme ça) mon numéro de portable, ne m’avait incendié en m’expliquant que sa fille était un pur joyau dont je n’avais pas apprécié le brillant. Ma foi, sur ce coup, elle était très moyenne, et même médiocre. 10/20, c’était bien payé. Soit le prof est souverain, dans un jury, soit il peut refuser de siéger et partir cueillir des pâquerettes.
Deux ans plus tard, rebelote au lycée Corot de Savigny-sur-Orge. Me voici face à un loulou dépenaillé, hirsute, mal réveillé, blouson de cuir et colifichets de motard, à qui je donne à expliquer une page des Provinciales — à 8h du matin, c’était tout de même assez vache. Il m’a regardé d’un air égaré, Pascal apparemment ne lui disait rien du tout. Mais il s’est vaillamment colleté à un texte fort difficile, je l’ai regardé en souriant suer sur son brouillon pendant sa demi-heure de préparation. Enfin, il se retrouva devant moi, lut le passage assez bien — c’était l’une de ces diatribes sauvages que Pascal adresse aux Jésuites — et à la fin, redressa la tête et me dit :
– Qu’est-ce qu’il leur met ! »
Je l’encourageai à poursuivre en ce sens, et il fit une explication quelque peu rock’n’roll, mais sans contresens, et avec des intuitions fines : le baston, c’était sa culture, comme on dit. Que cela se passât au XVIIe siècle ne le troublait en rien.
Tout au fil de la matinée, j’interrogeai quelques greluches de sa classe — même liste de textes —, jolies et bien peignées, qui me racontèrent sur Racine des banalités impardonnables. Je suis plutôt gentil, dans ces examens qui ne signifient plus grand-chose, je les notai toutes entre 8 et 10. Et c’était bien payé.
À 14h, une prof en furie m’interpella comme j’allais recommencer mes oraux. « Comment avez-vous pu sous-noter mes élèves, je me suis fait communiquer les bordereaux (ce que l’administration n’aurait jamais dû faire), et l’autre, là (elle aussi avait manifestement oublié son nom), 15 / 20 sur Pascal — alors qu’il n’a même pas assisté à mes cours ! »
Elle m’avait chauffé les oreilles. « Il n’est pas venu à vos cours ? C’est peut-être pour ça qu’il s’en est mieux sorti que vos petites chéries… »
Elle est partie outrée.

Je me fiche entièrement de l’apparence des gens, de leur appartenance à telle ou telle coterie, à telle communauté. Je me contrefous de leurs origines. Je note du point de vue de Sirius, avec autant d’objectivité que possible. Et si un sociologue tentait de me persuader que mon objectivité est nécessairement faussée par la couleur de ma peau, ma culture, mon histoire ou mes options politiques, je crois que je lui conseillerais d’aller se faire voir — chez les Grecs, qui pourtant ne méritent pas ça.

Jean-Paul Brighelli

La double contrainte du professeur masqué

big-1309429a83Dans un article récent paru sur le FigaroVox, j’évoquais le double bind, la double contrainte chère à Gregory Bateson et à l’école de Palo-Alto. « La double contrainte, écrivais-je, est au cœur des processus tragiques : si Phèdre parle, elle meurt, et si elle ne parle pas, elle meurt. Ou, si l’on préfère un exemple moins dramatique, c’est ce qui arrive à ce légionnaire romain sommé, dans Astérix en Corse, de dire que la sœur du chef corse lui plaît (et alors on le tue) ou qu’elle ne lui plaît pas — et alors on le tue. »
On me pardonnera de me citer : j’ai pensé à cette double contrainte lorsqu’à l’occasion de la rituelle réunion de rentrée, le proviseur, bien dans son rôle de transmetteur des décisions officielles, nous a rappelé, à propos du port du masque, que c’était une décision ministérielle, et qu’en tant que fonctionnaires, nous étions sommés d’appliquer lesdites décisions.
Certes. C’est au nom de cette docilité de principe que les enseignants ont jadis appliqué comme un seul homme les programmes débiles édictés par l’équipe de branquignols pédagogistes grouillant autour de Vallaud-Belkacem — ah oui, mais elle était de gauche…

Peu importe. Le ministre, qui se dispense pourtant d’en porter un dans ses conférences de presse, veut qu’élèves et enseignants soient masqués. Même s’il n’a pas pensé à tout : par exemple, dans les devoirs surveillés qui durent souvent six heures dans nombre de disciplines, en classes préparatoires, il ne serait pas permis aux élèves de se restaurer ni de boire — ni à nous, ou alors en nous cachant. Ah bon ? Pas permis non plus aux élèves de déjeuner d’un repas apporté de la maison dans les salles de classe — ni ailleurs. La cafétéria est là pour ça — sauf qu’elle accueille 50 personnes en serrant. Evitez de distribuer des photocopies que vous auriez pu toucher. Dé-ma-té-ria-li-sez. Quant aux trombinoscopes que nous réalisons nous-mêmes en début d’année, pas question de s’y risquer, l’administration nous en fournira à partir des photos fournies par les élèves.
Mais ça ne servira à rien, puisque face à nous, nous aurons une marée de masques parfaitement anonymes. À quoi allons-nous identifier nos élèves ? À leur coiffure ? Aux boutons d’acné qui leur trouent éventuellement le front ? À moins qu’ils n’écrivent leur nom sur leur maque — mais il paraît que ça en diminue l’efficacité, qui n’est déjà pas garantie…

Ce sont des problèmes techniques qui vont se décanter — quand les profs, comme l’a souligné l’un d’entre eux, s’apercevront à l’usage qu’il est impossible de parler fort avec un masque plus de 10 minutes. Alors, pendant quatre heures…
Ainsi pensent les technocrates, qui ne viennent jamais sur le terrain.
Ce n’est pourtant pas faute de leur expliquer.

Mais là n’est pas le nœud de la question. Le vrai problème, c’est notre devoir d’enseignants.
Parce qu’au-dessus de la question anecdotique du masque, qui n’est porté, soyons sérieux, que pour faire plaisir au lobby des hypocondriaques et des médicastres qui nous gouvernent, il y a la question de l’enseignement.
Parce que mon devoir principal d’enseignant, c’est de transmettre, de la façon la plus efficace possible, le plus grand nombre d’informations de qualité à des élèves qui, après cinq mois de confinement exigés par le même lobby, sont dans un état proche de l’Ohio, comme chantait jadis Isabelle Adjani…
Voilà le hic : si les conditions dans lesquelles on prétend me faire enseigner vont à l’encontre de ce qu’il est nécessaire de faire pour bien enseigner, lequel de mes devoirs vais-je choisir ? Faire plaisir à l’administration ou former mes élèves ?
Parce que comme je l’ai expliqué déjà au mois de mai, les deux sont largement incompatibles. Le langage silencieux, celui grâce auquel nous faisons passer les informations et surtout celui par lequel nous voyons si elles passent, en miroir sur le visage des élèves, est aboli par le masque. Les zombies parlent aux zombies !

Alors, et je pose sérieusement la question à celles et ceux qui sont des partisans déclarés de la servitude volontaire — sous prétexte d’altruisme, l’un des plus sidérants mensonges qu’aie jamais produit l’égoïsme humain : préférez-vous des élèves instruits à fond, à l’ancienne si je puis dire, ou des ectoplasmes n’absorbant que la moitié, au mieux, de ce que nous distillerons ? Où est le vrai devoir de l’enseignant, monsieur Blanquer ?
Et ne me dites pas qu’il faut faire au mieux, etc. Nous avons fait « au mieux » pendant le confinement, et nous avons perdu, de l’aveu de tous les spécialistes — moins optimistes que vous — plus de 15% des élèves. Perdus-perdus, Petits poucets dévorés par Olivier Véran, et ses clones. Probablement irrécupérables. Merci beaucoup aux médecins qui ont poussé le gouvernement à décréter le confinement, ils sont responsables de l’abêtissement de millions d’élèves. En d’autres temps, on les aurait accusés de trahison envers la patrie, et on les aurait guillotinés. Ces temps-ci, 93 me titille.
C’est d’ailleurs la première fois que l’on donne autant de pouvoir à ces imbéciles. Ni pendant la grippe espagnole (des millions de morts), ni pendant la grippe de Hong-Kong ou la grippe asiatique (près de 100 000 morts à chaque fois), ni même pendant que le SIDA tuait tous ceux qu’il touchait — et il en a tué 40 millions, le Covid est un tout petit joueur. J’espère bien que c’est la dernière fois qu’on les prend au sérieux. Salopards, va ! Une génération quasi anéantie.

Reformulons la question. Dois-je me contenter de gérer l’existant — la perte de sens, l’incapacité à suivre, le défaut de culture — en expliquant aux élèves que je leur donne moins par ordre ministériel alors que je pourrais leur donner plus, ou dois-je faire fi des consignes (qui entre nous ne servent à rien, plus vite nous aurons acquis une immunité collective et mieux nous serons armés face aux prochaines vagues des années à venir) et faire de mon mieux pour transmettre ce que j’ai de savoir ?
Parce que les deux sont incompatibles.
Evidemment, j’ai choisi — je vais encore me faire mal voir de ma hiérarchie : mais j’œuvre pour le bien des élèves. Au détriment même de ma propre santé, ajouterais-je, si je voulais faire jouer la corde sensible. J’œuvre pour leur futur, pas pour mon présent, qui est derrière moi. Pour eux, et pas pour un ministre qui sera passé depuis jolie lurette quand ils seront encore empêtrés dans leur ignorance masquée.

Jean-Paul Brighelli

Le syndrome de Caligula

« Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux… »

Caligula fut bon pendant ses premières années. Puis Drusilla, sa sœur et son amante, mourut. Le deuil engloutit en lui tout ce qu’il y avait de bon, toute sa jeune confiance en l’avenir — et je défie qui que ce soit de juger son sentiment de solitude et de damnation, chacun réagit différemment face à la disparition de ceux qu’il a aimés. Utinam populus romanus unam cervicem haberet ! (Suétone, Vie de Caligula, XXX), disait-il : « Si Seulement le peuple romain n’avait qu’une tête » — afin de la couper d’un coup. Et comme il avait le pouvoir absolu, il est devenu absolument fou.

Louis-Ferdinand Destouches fut bon pendant ses premières années. Il avait bien du mérite. Engagé volontaire en 1912, blessé gravement en 1914, décoré mais pas plus content, « mutilo 75% », comme il disait, il part expérimenter le colonialisme français au Cameroun — et ça n’a rien de drôle, constate-t-il, les colons, entre deux anisettes, méprisent les pauv’ nèg’ qui tombent comme des mouches glossines. Médecin, il visite les usines Ford à Detroit : si horrifié qu’il finit par encenser l’exploitation de ces ouvriers « déchus de l’existence » — parce que tel est son tempérament, quand quelque chose le choque, il sur-réagit. Il éructe. Puis il est médecin à Bezons. Vous qui entrez à Bezons, en ces années 1920, abandonnez toute espérance. Et alors, Bébert meurt — c’est au chapitre XX de la quatrième partie du Voyage. Peu importe son nom véritable. Bébert est l’un de ces gosses mal nourris, chétifs, tuberculeux dès l’enfance, comme il y en a alors des dizaines de milliers en France, des gosses que la médecine ne peut sauver, à une époque où les antibiotiques n’existent pas. « Il se mit à perdre du poids chaque jour. Un peu de chair jaunie et mobile lui tenait encore au corps en tremblotant de haut en bas à chaque fois que son cœur battait. On aurait dit qu’il était partout son cœur sous sa peau tellement qu’il était devenu mince Bébert en plus d’un mois de maladie. Il m’adressait des sourires raisonnables quand je venais le voir. Il dépassa ainsi très aimablement les 39 et puis les 40 et demeura là pendant des jours et puis des semaines, pensif. (…) Une espèce de typhoïde maligne c’était, contre laquelle tout ce que je tentais venait buter, les bains, le sérum… le régime sec… les vaccins… Rien n’y faisait. J’avais beau me démener, tout était vain. Bébert passait, irrésistiblement emmené, souriant. Il se tenait tout en haut de sa fièvre comme en équilibre, moi en bas à cafouiller. » Et alors il meurt, Bébert. De typhoïde ou de misère, allez savoir.
Et pour ne pas oublier, Céline nommera son chat « Bébert ». Imaginez, dix fois, vingt fois par jour vous appelez votre chat, d’une voix caressante ou faussement sévère : « Bébert » !… Dix fois, vingt fois par jour remonte le souvenir du pauvre môme dévoré par la fièvre, avec des yeux immenses. « Il se mit à perdre du poids… » Il ne pesait pas lourd quand on l’a enterré.
C’est ainsi que l’on devient un pessimiste radical, et que l’on en arrive à vomir tout le monde.
L’un des problèmes auxquels se heurtent les « céliniens », c’est la cohabitation de chefs d’œuvres romanesques et de pamphlets antisémites. Mais c’est la même chose, la même hargne – et d’ailleurs, la même écriture savamment hallucinée. Bien sûr, on lui reprochera toujours d’avoir écrit sur les Juifs des choses aussi délirantes — mais leur délire même devrait indiquer aux lecteurs qu’il ne s’agit pas réellement de Juifs : les enfants d’Israël sont des parangons d’humanité, ils prennent pour tout le monde. D’ailleurs, bien des Français ont envoyé des lettres de dénonciation et sont finalement passés entre les gouttes, à la Libération, alors que Céline soignait gratuitement, en ces temps d’avant la Sécurité sociale, les Juifs pauvres de son quartier. Les Nazis d’ailleurs ne s’y trompèrent pas, ils répugnaient à faire de la publicité à l’auteur de Mort à crédit, ils avaient bien saisi, eux qui pratiquaient l’antisémitisme de façon structurée et affreusement raisonnable, que son hystérie dépassait de très loin leurs visées. D’aileurs, il ne pouvait pas les voir, eux non plus. Il avait rencontré l’Homme, il l’avait pesé, et il l’avait trouvé léger (Daniel, 5, 27). Léger et puissamment immonde.
De cette découverte de l’aspect répugnant de l’Homme, Céline ne s’est jamais remis. Il a vécu dans la haine de l’humanité, il est devenu le misanthrope professionnel réfugié dans son pavillon de Meudon, avec Bébert et Lucette. Récemment décédée à 107 ans, Lucette, qui était une danseuse et recevait toutes sortes d’élèves, a entretenu durant soixante ans, avec amour, la mémoire de l’ogre mangeur d’humanité.

Je fus bon pendant des décennies, m’efforçant d’instruire les élèves que l’on me confiait, espérant amener chacun au plus haut de ses capacités, fabriquant des ouvrages scolaires pour accroître leur culture — des livres destinés autrefois aux élèves de Seconde et Première, et acquis aujourd’hui par les aspirants au CAPES et à l’agrégation, non, le niveau ne baisse pas ! Oui, j’ai fait de mon mieux, je peux le dire à l’heure où je frôle la retraite.
Et j’ai vu l’institution à laquelle j’appartenais se saborder sciemment. J’ai vu mes collègues, mes chers collègues, approuver des deux mains — ou simplement par leur silence — les directives absurdes qui tombaient du ciel grenellien, et relayées par les gredins qui sévissaient dans les IUFM, les ESPE, ou je ne sais plus quoi.
Alors j’ai écrit la Fabrique du crétin, pour essayer de réveiller les consciences. Que n’avais-je pas fait là ! Depuis quinze ans, des crétins diplômés en crétinisme me tombent dessus, de peur que je gâche leurs rentes de situation. Ils me tueraient, s’ils osaient. Comme on a tué Cassandre.

Pourtant, mon constat de faillite est partagé par bien des gens, mais une chape de silence est tombée sur la catastrophe. Les syndicats se battent aujourd’hui pour savoir s’il faut ou non porter un masque, et continuer à ne pas aller en classe. Ils luttent, disent-ils, pour obtenir une augmentation symbolique du point d’indice — alors que je réclame depuis des années 50% d’augmentation pour les débutants, et un alignement de nos salaires sur ceux de nos collègues allemands, autant que l’Europe serve à quelque chose. Trop exigeant ! Trop irréaliste ! Ils font la grève des notes, quand je proposais au contraire de noter le Bac en valeur réelle, pour que les parents sachent au moins l’état dans lequel étaient leurs enfants. Cette année, cerise sur le gâteau, non seulement ils n’ont pas dit la vérité des prix, mais ils ont falsifié les bulletins. 95% de reçus, des mentions Très bien comme s’il en pleuvait. Merveilleuse efficacité du Système.
Et ils me vomissent.
Ah oui ? Depuis quinze ans, chers collègues, vous faites le gros dos devant des réformes plus létales les unes que les autres. Vous prétendez vomir l’évaluation des « compétences », tarte à la crème qui vise à dissimuler la baisse générale du niveau, mais vous cochez sagement les petites cases. En voie d’acquisition ! En voiture ! Vous contestez les programmes ineptes de Vallaud-Belkacem, mais vous les appliquez. Vous méprisez, dites-vous, les pédagogues qui ont envahi les centres de formation, mais vous vous pliez à leurs diktats, injonctions ou lubies. « Oui, not’ bon maître ! » Ne rien faire qui pourrait vous valoir un retard dans votre avancement ! Ne rien faire qui pourrait entraîner une modification désavantageuse de votre emploi du temps ! Ne rien faire qui impliquerait qu’il y a des profs meilleurs que d’autres — ce que nous savons tous, mais il est de bon ton de prétendre que nous sommes tous égaux, tous collègues. Utinam magistri unam cervicem haberent !

La rentrée qui s’annonce sera probablement, quel que soit aujourd’hui l’optimisme de façade du ministère, aussi catastrophique que le dernier trimestre de l’année achevée. Pas de cours ! Pas d’élèves ! Pas de risques ! Pas d’obligation de service ! Précautions ! Trouillomètre à zéro ! Le niveau est nul, descendons-le encore ! Des centaines de milliers d’enfants ont très mal digéré ces cinq mois sans classe. Quelle importance ? De toute façon ils travailleront pour Uber, ou dans les abattoirs du néo-libéralisme…

Mes chers collègues, chaque jour vous assassinerez ainsi des milliers de « Bébert » — tous ceux qui appartiennent à ces couches populaires que vous dites défendre mais pour lesquelles vous ne faites rien. L’ascenseur social a toujours été un fantasme, mais il y avait l’escalier. No more ! Désormais, quand on est né dans la rue, on y reste, et le système scolaire ne peut plus rien pour vous. Et quand bien même vous seriez enfant des classes intermédiaires, vous serez invinciblement entraîné vers le bas, toujours plus bas.
Oh, je sais bien que nombre de mes collègues et nombre de mes amis font de leur mieux, se battent dans leur coin, en douce, et tentent de faire passer encore des bribes de savoir. Mais leur combat, comme le mien, est un combat d’arrière-garde. Le gros des bataillons, tous ces maîtres formés par des pédagogues convaincus de leur pertinence parce qu’ils se sont co-recrutés sur la foi de leur médiocrité et de leur malfaisance, et de leur infinie capacité à lécher les panards de leurs maîtres, se contente de gérer les présents, sans trop oser leur demander de faire silence ou même d’apporter un stylo. Ils admettent les remarques sexistes, racistes, anti-laïques — au nom de la liberté d’expression prônée par la réforme Jospin, et que ces mômes décérébrés contestent dès qu’elle n’est pas leur liberté de proférer des énormités. La tolérance, il y a une maison pour ça, et c’est l’Ecole.

Le Covid est la cerise sur le gâteau. Sous prétexte sanitaire, les profs vont se suicider, en se laissant entraîner à enseigner à distance. À terme, on les supprimera, et on supprimera les établissements, du Secondaire et du Supérieur, parce que des robots feront très bien ce travail à leur place — ou des boîtes privées comme il en existe déjà. Un écran, un enseignant — et des millions d’élèves. Et ceux qui paieront la note la plus salée seront encore une fois les étudiants les plus pauvres, ceux qui avaient le plus besoin d’un référent humain face à eux. Ah oui, mais moi j’ai une bonne excuse pour ne pas être là. Encore bravo.

Dans trois mois, je m’en vais. Je laisse derrière moi un système éducatif exsangue, mais qui semble convenir à la plupart des profs. Et vous voudriez que je ne sois pas en colère ? Vous avez cassé l’Ecole — celle même qui vous a formés. Vous pensez à vos minuscules avantages, à votre petite santé, et à inscrire vos enfants dans les bons établissements. Vous assassinez dix, vingt, cent Bébert chaque jour, grâce à des méthodes pédagogiques adéquates. Et pour le reste…

Jean-Paul Brighelli

PS. Je sais bien qu’en dehors de ceux qui me haïssent déjà, les autres rangeront cette chronique dans la catégorie « coups de gueule ». Ils auront tort. Je suis désespéré. Et je ne porte pas de masque, parce que ma sécurité ne m’importe guère. Quant à la vôtre, « Utinam… » — vous connaissez la suite. Pour un peu, je me souhaiterais malade, et vraiment contagieux — et vous emporter tous au banquet d’Odin.

Enseigner masqué

1468154959004L’Education nationale est contrôlée depuis si longtemps par les pédagos que malgré mes demandes réitérées, je n’ai jamais eu le loisir de former des enseignants. « Non, pas vous, Monsieur Brighelli, vous êtes… trop… » Mais si je l’avais fait, j’aurais commencé par expliquer que l’enseignement est prioritairement un art de la scène, et que l’on demande à un prof d’être avant tout un acteur. Un bon acteur. Et un acteur joue avec la voix, certes, mais aussi avec les mimiques, les gestes, tout le non-verbal si essentiel pour enrober et faire passer le message…
Imaginez-vous Hamlet ou Ruy Blas, Iphigénie ou Dorine, arriver masqués sur scène comme s’ils entraient dans un bloc opératoire ? Lorenzaccio à la rigueur, avec un masque vénitien, même si ça se passe à Florence. Mais la beauté du masque de carnaval tient justement à ce qu’il laisse à la bouche le libre exercice de ses sortilèges.

Il y a quelques années, en prononçant le vers fameux « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent », l’actrice qui interprétait Phèdre au Théâtre de la Criée, à Marseille, choisit de se déshabiller totalement. Sidération puis fou rire nerveux du public : elle avait un très joli ticket de métro en guise de buisson pubien qui en aucun cas n’avait l’air antique, ni classique — ni quoi que ce soit en accord avec les vers suivants. Comme elle a gardé cette tenue minimaliste jusqu’au bout de la pièce, on n’a plus vu que ça — un gâchis…
J’imagine la même scène selon les codes nouveaux. « Que ces vains ornements… » — et l’actrice ôte tout, sauf le masque FFP2… Et le vers suivant devient : « Quelle im’ortune main, en formant ‘ous ces nœuds… » — étant entendu que le masque commence par gommer les occlusives, qu’il s’agisse des bilabiales, p et b, des dentales d et t, ou des vélaires k et g ?

Faire cours avec un bâillon sur le visage ? J’ai essayé, pour voir : ça étouffe la voix, j’ai l’air d’un autonomiste corse empêtré dans sa cagoule, d’un outlaw de western bafouillant dans un foulard trop serré : « La …ourse ou …a …ie… ». Eclat de rire général, et le bandit consterné repart penaud. Alors, en classe, que donnerait, sous l’une de ces protections faciales dont on veut nous affubler, « le Corbeau et le renard » ? « Maî’e or’eau sur un ar’re erché / …enait ans son ec un fromage… » Là aussi, fou rire garanti. Quelqu’un a-t-il envie de porter son ticket de métro en travers du visage ?

Enseigner est un art suprême de la communication — pire encore que le métier de comédien. Ce dernier se soucie d’être entendu, de faire effet sur le spectateur, mais sa fonction pédagogique, depuis qu’Euripide et Sophocle sont morts, s’est singulièrement minimisée. Emouvoir est déjà bien ; faire entrer dans le ciboulot est une autre paire de manches. Il y faut le corps tout entier, les modulations les plus exquises, l’habileté la plus consommée. Il y faut les ressources d’une expérience, parce que comme un vrai comédien, c’est en soi que l’on va chercher l’émotion qui se transmettra aux élèves. Essayez de faire pleurer des gosses en leur lisant « la Petite marchande d’allumettes » sous le masque… Les gonflements du textile, quand on prononce assez fort pour être entendu par une classe entière dans une salle de 63m2 et 315m3, rajoutent un aspect comique intéressant, entre expansion du tissu — expiration — et contraction soudaine — inspiration. Quant à la discipline… « …evin, ais-oi » — vous allez voir si Kevin la boucle après ça.

Et je passe sur la façon dont l’élastique coupe le visage, cisaille l’oreille, sans que vous puisiez modifier quoi que ce soit pendant deux heures au moins — la durée banale d’un cours en prépas… Quant à la mouillure progressive du tissu, gardons-la pour la bonne bouche.

Enseigner est un art de la scène, et un cours est aussi fatigant qu’une représentation. Alors imaginez, vous qui n’exercez pas ce métier, ce que c’est que se produire sur scène cinq ou six heures par jour… quel acteur le supporterait ? Même la troupe de Peter Brook, quand elle jouait le Mahabharata dans la carrière de Boulbon, au festival d’Avignon en 1985, avait droit à des pauses, des remplacements, des jours off. Un prof, c’est un Mahabharata par jour, quatre ou cinq fois par semaine. Qui le supporterait, sans un entraînement conséquent ? C’est un art tout physique et tout mental « en même temps ». Alors, avec un accessoire en travers de la bouche, qui gêne la prononciation, et empêche de jouer avec le visage, cet artefact essentiel du dialogue…

Est-il encore permis de critiquer un décret destiné à rassurer les parents de gosses qui statistiquement ne risquent rien, ou les profs hypocondriaques ? Le masque est une mutilation, une entrave non à la liberté d’expression — nous n’en sommes plus là — mais à l’expression tout entière. À moins que l’on ne nous invite dorénavant à mimer nos cours, ou à tout écrire au tableau. Spectacle ravissant que ces enseignants tournant sans cesse le dos à leurs élèves. Enseigner est un art de séduction, pas de reddition ni de fuite.

Jean-Paul Brighelli

PS. Ajoutons pour être complet que l’obligation imposée par certains magasins (la FNAC par exemple) d’entrer chez eux masqué me décourage à tout jamais d’aller chez eux claquer mes sous.

Ethiopie : l’école des confins

Un ami cher, et qui me supporte depuis une bonne cinquantaine d’années, a la curieuse manie de faire collection de sites improbables et désolés. Sud algérien ou tunisien, Mauritanie, Egypte, Namibie, depuis une quinzaine d’années il ne s’est pas privé de déserts. Rétrospectivement, nos balades sur le GR10 ou le GR20, pour sportives qu’elles fussent, doivent lui paraître bien conventionnelles.
Il part le plus souvent avec un groupe de copains, souvent toubibs comme lui — et par les bons soins d’une agence sise dans les Pyrénées, la Balaguere — qu’il recommande à Bonnet d’âne et à ses lecteurs. Un minimum de confort (mais du confort quand même : il m’a un jour fait saliver au récit d’un pommard ou d’un château-laffitte, je ne sais plus, opportunément sorti des sacoches d’un dromadaire pour accompagner l’agneau au charbon de bois quelque part au sud de Tataouine), de longues marches toujours stoppées à la limite inférieure du harassement, des paysages brûlés et des autochtones à l’unisson. Et des images plein les yeux — et, accessoirement, plein le Nikon.

En février dernier, via Francfort et Addis-Abeba, sur ces Ethiopan Airlines dont les Boeing s’écrasent de temps en temps sans qu’il en aille de leur faute, il est parvenu au nord-Ethiopie, Lalibela d’abord, ce sanctuaire millénaire connu pour ses églises enfouies dans la rocheCapture d’écran 2019-04-28 à 11.27.29Puis plus au nord encore, vers le Tigré (qui faillit faire sécession à la fin des années 1970, quand le régime de Mengistu massacrait allègrement des milliers d’écoliers) et ses hautes solitudes. Même si dans un pays de plus de 100 millions d’habitants, on n’est jamais trop seul : les routes sont pleines, m’a-t-il dit, de gens qui marchent, sur des dizaines de kilomètres, pur vaquer à leurs affaires — ou pour aller en classe.
Et c’est là que je voulais en venir. Quelque part au milieu de nulle part, non loin de la frontière de l’Erythrée, le petit groupe est tombé sur un village où avait été construite une école, et où officiait une toute jeune institutrice : l’Ethiopie, qui n’est pas un pays aussi civilisé que le nôtre, ignore la notion de « professeur des écoles » et la bénédiction des ESPE ; les enseignants, « engineers of mind », disent-ilsCapture d’écran 2019-04-28 à 11.34.16se contentent de transmettre à leurs élèves (les ignorants ! Ils ne disent pas « apprenants » !) des savoirs aussi savants que possible, qu’ils font répéter inlassablement. Parce que, comme il est écrit sur les murs de la classe,Capture d’écran 2019-04-28 à 11.35.03

C’est cette façon de les transmettre qui m’a intéressé. Ils ne sont pas civilisés comme nous, ils n’inondent pas les « apprenants » de tablettes et d’écrans portables, ils osent même le par-cœur et le psittacisme, bête noire des pédagos bien de chez nous.
Et ils dessinent les leçons sur les murs. Par exemple le système sanguinCapture d’écran 2019-04-28 à 11.30.52Ou les trompes de FallopeCapture d’écran 2019-04-28 à 11.29.12un ventre en coupe de future parturienteCapture d’écran 2019-04-28 à 11.29.28le mécanisme de la visionCapture d’écran 2019-04-28 à 11.31.48ou les valves cardiaques :Capture d’écran 2019-04-28 à 11.33.31

Ou, tout aussi bien, la géographie. Autant apprendre que l’on est une nation entourée d’autres nations — qui ne sont pas nécessairement amies, ni laïques comme l’est l’Ethiopie.Capture d’écran 2019-04-28 à 11.33.56Et qui pourraient bien venir un jour expliquer aux chrétiens du Tigré de quel bois se chauffe la charia.

Sans compter que ces primitifs, qui n’ont pu bénéficier des conseils du couple Foucambert / Charmeux et de la sublimité de la méthode idéo-visuelle, rebaptisée « semi-gobale » dans les ESPE où on l’enseigne, apprennent à lire selon une technique alpha-syllabique, de A comme Abstinence à C comme Condom — si !Capture d’écran 2019-04-28 à 11.31.24

Les murs de la classe — terre battue, pupitres en bois creusé par les années et les coudes qui s’y sont usés —sont ainsi décorés des éléments-clés du programme. Et éventuellement d’un rappel imagé de la cellule de baseCapture d’écran 2019-04-28 à 11.33.09(Bien sûr, je déplore tout comme vous, chers lecteurs, que ces ignorants en soient restés à la famille traditionnelle, sans s’ouvrir davantage aux beautés des couples de même sexe gérant un enfant né sous PMA / GPA).

Evidemment, c’est très loin, ce sont des sauvages, ils ignorent les bienfaits de la civilisation avancée, l’enseignement de l’ignorance, la fabrique du crétin, les IUFM et les ESPE, les séminaires « racisés » de SUD-Education, et autres belles trouvailles de la civilisation perfectionnée.
Je me demande parfois si nous n’avons pas des soucis de riches — scolaires et autres. Les Ethiopiens, à force de marcher, ne font pas de mauvaise graisse, et leurs écoles, dans le plus grand dénuement, grâce à la bonne volonté de maîtres inflexibles et bien plus mal payés que les nôtres, font avancer un pays tout entier.

Jean-Paul Brighelli

Jennifer Cagole n’est pas dans les clous !

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Sous l’image du dragon, Jennifer Cagole devait raconter comment le Système l’empêche de devenir prof — ou plutôt, se livre à un chantage répugnant : ferme ta gueule, sacrifie tes élèves, chie où on te dit, et tu seras prof.

Surtout, ne dis rien.

Le Système en est là : terroriser les stagiaires, après les avoir recrutés en les terrorisant. Jadis, les concours célébraient le Savoir. Désormais, ils sanctifient la Bêtise. L’ESPE, les tuteurs, toute la formation, juste de la chierie. De la honte.

Ce n’est pas dur d’être prof. Il faut des connaissances et du talent. Eux, ils n’ont ni l’un ni l’autre. Ils se sont cooptés les uns les autres. Ils ont susurré à des ministres encore plus nuls qu’eux qu’il fallait créer des postes de didactichiens des disciplines — pas de spécialistes des disciplines, non ! Des didacticiens. Des didactichiants. Apprendre à apprendre à apprendre à se mordre la queue.
Marre ! Je vous hais ! Vous avez détruit l’école — sacrifié vingt millions d’élèves, depuis trente ans, vingt millions d’élèves devenus dyslexiques, chômeurs ou djihadistes — ou les trois à la fois.

Darcos avait effacé les IUFM. Le Système a inventé les ESPE pour continuer à vendre du vent.
Je vous hais. Vous ne m’aurez pas. Je me battrai jusqu’au bout. Qu’un élève de Sixième connaisse le passé simple me semble bien plus utile que votre existence de rats.

Mort aux rats !

Allez crever. Bourrez-vous la gueule de séquences, de séances et autres billevesées pédagogiques — que je vous la fasse sauter ! Moi, je fais cours.

Ah ! oui, j’ai un compte à régler ! Vous m’avez pourri la vie ! Pourri l’école ! Pourri la France ! Vous êtes des reliquats de merdes accrochés à mes godasses. Des pourritures. De la chiasse.
Si un prof honorable se pointe, si par hasard il a échappé à vos concours falsifiés, vous l’explosez en vol.
L’ignorance, c’est la force. Vous avez inversé le monde. L’enseignement de l’ignorance. L’école marche sur a tête. Et vous en êtes satisfaits, salopards !

McNamara au moins savait que la guerre du Viet-Nam était perdue — et il y envoyait des hommes. Vous, vous faites semblant de croire que vous pouvez gagner — et vous avez gagné ! Le Système scolaire tout entier dépend de vos désirs de larves. Vous êtes insupportables. Votre monde, c’est l’immonde. Vous occupez tous les postes que l’incapacité des ministres vous ont laissés en nue propriété. Et personne pour vous demander des comptes ?

Allez crever.

Jennifer Cagole ne reviendra plus — elle est trop occupée à passer sous vos fourches caudines, salopes !

Jean-Paul Brighelli

 

Jennifer Cagole n’est pas dans les clous !

Capture d’écran 2017-09-24 à 10.38.18La grammaire, c’est mal : d’ailleurs, les programmes l’ont soigneusement étalée sur les quatre ans de collège. Désormais, c’est en Cinquième qu’on est censé repérer les verbes de la phrase (qu’est-ce qu’ils ont fichu exactement en Primaire ?). Et en Quatrième on se « propose de commencer par l’étude d’un élément essentiel de la phrase : le verbe ». Sic ! Afin de « comprendre la cohérence textuelle et l’énonciation ». Re-sic ! Je mets les liens sinon personne ne me croira. Reprendre sans cesse la même chose — c’est ça sans doute, la « progression spiralaire » dont se gargarisent les programmes Najat — toujours valides en cette rentrée 2017. Personnellement, quand je tourne « en spirale » autour d’un rond-point, c’est que je suis perdue, — et que je vais m’écraser bientôt.
Faire de la grammaire pour elle-même — la « grammaire de phrase », opposée à la « grammaire de texte » qui a la faveur des pédagos et des crétins diplômés — c’est l’horreur.
Et en Sixième, me demanderez-vous ? Eh bien mon tuteur m’a recommandé de commencer par l’étude… du verbe. « Toujours lui ! Lui partout ! » comme disait Hugo. Au commencement était le verbe, et à l’arrivée aussi. Pour le groupe nominal, on verra plus tard. Donc, dans la phrase « le chien a mordu l’inspecteur », ce qui compte, c’est « a mordu »… T’as rien compris, Jenny ! D’abord, « Mordre » est un verbe du troisième groupe, c’est pour plus tard, beaucoup plus tard. Et le passé composé suppose que l’on maîtrise « avoir » ou « être » selon les cas. Mais ils ne sont pas supposés maîtriser les auxiliaires, en Sixième.
Seul le verbe importe, parce que si vous changez de verbe, vous changez la phrase. Ah bon. « Le petit garçon est méchant » / « Le petit garçon est une fille ». Toujours le même verbe, donc toujours le même sens, si l’on part du principe surréaliste qu’ils savent tous que « est » est le verbe être. Et que « il a » ne s’écrit pas « il la », ni « ilà », ni « il l’a », ni « i la » — variante « y la ». Toutes trouvailles de mon premier paquet de copies.
Ben voilà, t’as tout compris Jenni ! Quel jet d’ail que tu t’es pas pris !

Pourtant… Je me souviens d’avoir vu — je devais avoir dix ans — un excellent documentaire intitulé justement Etre et avoir où un instituteur émérite, Georges Lopez (JPB, qui lit sur mon épaule, me souffle qu’il a participé à un débat avec lui, et que c’est vraiment un enseignant remarquable) apprend les fondamentaux de la grammaire et de la langue à sa classe unique, de la Maternelle au CM2, quelque part dans le Massif Central. Mais ça, c’était avant : le film remonte à 2001, a été couvert de prix et de distinctions, mais désormais, c’est le Mal. Dans les Bouches-du-Rhône, « être et avoir », c’est plus tard. Beaucoup plus tard. Aux calendes phocéennes. Surtout au passé simple, ce temps bourgeois. Pourquoi pas à l’imparfait du subjonctif, alors, ce mode lepéniste ?
Que pour moitié au moins mes élèves sachent conjuguer correctement les auxiliaires (parce qu’enfin, il y a encore des instits qui font leur boulot), ce n’est pas le problème, ce n’est pas le programme. C’est ce que pense mon tuteur, qui tient absolument à être dans les clous de l’IPR de secteur, qui fait des siennes depuis des années — même que certains profs s’en sont émus. En 2013 déjà, un stagiaire notait, au sortir d’une réunion pédagogique : « La chargée de mission du rectorat (elle a pris du galon, depuis quatre ans, en reconnaissance de ses compétences) s’est empressée de nous expliquer qu’il ne s’agissait en aucun cas de la leçon de grammaire telle qu’elle se faisait en des temps anciens. Non, c’est une leçon qui repose sur l’observation et la manipulation. En effet, avec « Et si on était des grammairiens » — la dénomination officielle de cette fabuleuse méthode —, les élèves sont acteurs de leur apprentissage. Ils nomment eux mêmes les différents composants de la phrase. L’exemple nous a été donné pour la reconnaissance des verbes conjugués, les mots subordonnants avaient été nommés par les élèves: « machin », « truc », « bidule »… Cette dénomination commune étant adoptée, il est nécessaire pour le professeur de conserver la même dénomination jusqu’à la fin de l’année. De plus, avec cette méthode, dans la mesure où les élèves manipulent la langue, il n’est pas nécessaire qu’ils apprennent par cœur : « cela ne sert à rien et d’ailleurs cela n’a jamais fonctionné ». »
Ben voyons.
Et c’est de cette pédagogue au-dessus de tout soupçon, comme disait jadis Elio Petri à propos d’un flic criminel, que dépend, in fine, ma titularisation…

Ma foi, depuis 2013 (vous vous souvenez ? Le ministre, c’était Peillon et l’école était en pleine « refondation »), rien n’a changé. À quoi ça sert que Blanquer, il se décarcasse ?

J’ai bien tenté de faire cours selon les bonnes intentions du ministre. Que n’avais-je pas fait ! Mon tuteur est venu assister à une « séance » (« cours », c’est ringard, ça pue la blouse grise), et il s’est fendu d’une longue diatribe de deux pages, écrite dans un français approximatif (j’ai utilisé le mot « symbolise » « sans m’assurer que les élèves en maîtrise — sic — le sens ») et pleine d’agressions gratuites (il me reproche par exemple de ne pas avoir lu le texte étudié moi-même, ce que j’avais fait dans la première heure de cours, mais évidemment, il n’avait pas le temps de venir deux heures, donc il a pensé qu’en son absence, il ne s’était rien passé) et d’erreurs manifestes : ainsi, il n’a pas vu que j’avais écrit au tableau ce qu’il me reproche de ne pas avoir écrit. Par exemple un « ô » vocatif — que mes élèves ont d’ailleurs correctement réemployé à l’écrit pour la plupart, mais va faire comprendre à un observateur passé en coup de vent qu’un cours se prolonge parfois à la maison, en ré-appropriation de ce qui a été fait en classe… Ah oui — « aucune présentation de la progression annuelle » — du coup, il exige que je passe mon week-end à prévoir la totalité des « séquences » sur un an : que je pense tenir compte des acquis successifs, des manques, des redites nécessaires, et de mes erreurs, ça n’existe pas pour lui : il faut décrire le parcours et s’y tenir aveuglément.

C’est ça, la pédagogie ? Ce ne serait pas plutôt de l’idéologie, au sens que Hannah Arendt donne au mot – « est idéologie ce qui n’a aucun point de contact avec la réalité » ?
Ce qui me choque le plus, c’est cette haine de la grammaire. À moins qu’ils ne tiennent compte, à l’ESPE, du niveau des stagiaires, formés eux-mêmes dans leur enfance et leur adolescence sans cours réels de grammaire, puisqu’à vingt-cinq ans (en moyenne), ils appartiennent tous à cette génération Jospin qui a construit ses savoirs toute seule… Mais moi, le constructivisme, ce n’est pas ma tasse de thé. Je cherche juste à apprendre quelque chose à mes loupiots — sans les lasser, et en tenant compte des disparités de niveaux. C’est mal, je le sais…
Si ça continue comme ça, si je persiste à vouloir transmettre des savoirs, je sens bien que je ne serai pas prof à la fin de l’année. Virée, la Cagole ! Déjà on me conseille de feinter, de ruser, de faire semblant de marcher dans leurs clous — et en attendant, je saborde les deux classes qui m’ont été confiées ? Ça se passe assez bien, j’ai le contact, ils travaillent volontiers — mais pas selon les diktats de l’Institution et de ses sbires. Blanquer, au secours, ils sont devenus fous !

Jennifer Cagole

Les aventures pédagogiques de Jennifer Cagole, II

diapo-st-charles-4Après la grand-messe inaugurale vinrent les messes basses — je ferai tout aussi bien de renoncer au passé simple, dont l’usage est désormais prohibé par les pédagogues qui ont fait réécrire le Club des Cinq au présent de narration, ou au passé composé, qui fait plus « peuple ». Donc, reprenons :
Après la grand-messe inaugurale sont venues les messes basses — encore que cette inversion du sujet soit un peu tirée par les cheveux, puisqu’elle suppose un accord du participe avec un mot qui n’est pas encore apparu. Donc, reprenons :
Après la grand-messe, les messes basses…
Hmm… La métaphore est-elle bien compréhensible ? Désormais, évitons les métaphores — surtout celles qui, comme ci-dessus, puent la culture bourgeoise. Sans parler du fait qu’elle fait directement référence au christianisme, et que cela laisse sur la touche (ça, c’est une bonne métaphore populaire ! Le peuple, on ne s’en foot pas, quand on est pédagogue !) nombre de nos concitoyens, ceux qui ont obtenu du maire de Marseille la suppression de la grande crèche installée chaque hiver dans l’ancienne Bourse, au bas de la Canebière, parce qu’elle choquait leurs convictions religieuses.
Donc, reprenons :
Après la réunion de rentrée, c’est le début de la formation proprement dite. Les six IPR de Lettres étaient alignés derrière la table, au bas de l’amphi, accompagnés du responsable ESPE de tous les formateurs. Ça promet, côté organigramme. Ledit responsable nous a expliqué qu’il allait falloir, cette année, conforter les savoirs savants en littérature et en grammaire, acquérir des savoirs didactiques et pédagogiques généraux et disciplinaires, connaître le système éducatif et apprendre le sens de l’EQUIPE, et enfin « conduire une réflexion sur le métier et la mise en œuvre didactique et pédagogique des savoirs savants littéraires et linguistiques. Ôtez « pédagogie », « didactique » et autres mots en –ique de son discours, il reste peu de chose. Quoi qu’il en soit, ma formation a commencé et j’ai fait des progrès : j’ai appris que plus un discours est creux, plus il s’emplit de mots ronflants. Comme disait Valéry : « Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »
À vrai dire, tout cela est centré sur le Master MEEF — titulaire d’un M2 de Lettres, je n’existe pas dans leur discours. Je subodore que qui que ce soit qui n’est pas passé sous leurs fourches caudines n’existe pas pour eux.
« En cas de difficulté, l’ESPE vous enverra un bulletin d’alerte qu’il ne faudra pas négliger, afin que les formateurs viennent dans votre classe. » Chouette mégateuf en perspective !
Mais avant tout, il nous faut lire et relire les préambules des programmes, qui sont l’esprit des programmes. C’est là que l’on apprend, par exemple, que « le langage oral, qui conditionne également l’ensemble des apprentissages, continue à faire l’objet d’une attention constante et d’un travail spécifique » : je connais quelqu’un qui sort cette semaine un livre intitulé C’est le français qu’on assassine, où il explique que cette attention à l’oral est en train de tuer (intentionnellement, dit-il) le français, qui est fondamentalement, même à l‘oral, une langue écrite, à qui cela ne fera guère plaisir.
Bien sûr, « il faudra tenir compte que nombre de nos futurs élèves, surtout en PACA, sont issus de milieux défavorisés et souvent allophones. D’où le prédominance de l’oral (ça me rappelle un vieux bouquin de Fruttero et Lucentini intitulé la Prédominance du crétin — même que c’est là que Brighelli a jadis trouvé ce terme de « crétin »). Ah bon ? Moi, j’aurais cru qu’un étranger progresserait plus vite si on le frottait de La Fontaine, Hugo et Verlaine que de « nike ta mère la putin de ça rasse ». J’en apprendrai tous les jours, à l’ESPE.
En même temps, parce qu’ils ne sont pas à une contradiction près, ils nous serinent qu’il faut les faire lire, sinon ils ne seront jamais professeurs de Lettres. Certes, mais… ils préfèrent peut-être se faire pianiste dans un bordel ? Si on m’avait appris la musique…
Puis nous sommes entrés dans le dur : l’enseignement de la grammaire au collège. Parce que c’est en grammaire que les nouveaux programmes ont imposé les changements les plus importants — « nous avons essuyé les plâtres l’année dernière, cette année nous allons consolider. Ils ne savent pas, apparemment, que Blanquer a remplacé Vallaud-Belkacem. Le temps pour eux s’est arrêté en mai dernier, et court sur son erre.
Une Inspectrice Pédagogique Régionale dont j’ai déjà oublié le nom (j’ai tort, c’est d’elle que pourrait bien dépendre ma titularisation en juin prochain) nous a alors longuement sermonnés sur les exigences du programmes de Français en Sixième. « Lire les programmes stabilo en main », surligner toutes les recommandations », — et projection immédiate d’un PowerPoint sur lequel étaient listés les grands principes : programmes de cycles, programmes resserrés (ah ça, on ne se noiera pas dans les détails !), programmes spiralaires (Word souligne le terme en rouge, c’est un joli mot nouveau pour expliquer que l’année prochaine on reviendra sur ce qui aura été dit cette année, sûr que les gosses vont trouver ça stimulant), des « programmes qui préconisent une approche explicite et réflexive de la langue » : voir ce que je disais plus haut sur la façon de remplir un discours creux. « Les élèves, dit-elle, revoient plusieurs fois les mêmes notions dans des situations différentes, avec un léger décalage à chaque fois ». C’est beau, c’est même Boléro (de Ravel).
Ce qui compte, ce sont les démarches — pas les contenus. Bref, le verre, pas le liquide. On se sent déjà mieux.
Et là…
« La grammaire nouvelle insiste sur les régularités, et uniquement les régularités ». Que la langue française soit truffée d’exceptions, et que des foules de grammairiens, depuis Port-Royal, se soient échinés à rendre compte des subtilités de la langue, rien à battre. « Les programmes ne visent pas l’exhaustivité ». Ça me rappelle le français appris aux premiers temps des colonies : « Oui, pat’on », « oui, pat’onne ». Et ça suffit. Ces gens de gauche sont stupéfiants.
« Pour la première fois, ces programmes vous donnent la liste des notions à travailler et vous indiquent les démarches pour y arriver ». Najat nous tient toujours la main. Nous sommes des assistés — des « cadres » bien encadrés.

Retour au PowerPoint et au Bulletin Officiel de 2015-2016. Blanquer, au secours ! Je vais devenir folle !
Je suis la seule à prendre des notes — faudra faire attention, à l’avenir, sinon Jennifer sera vite grillée, et moi crucifiée par la même occasion.
Les mots à rallonge se précipitent dans sa bouche. « Complexification », « approfondissement », « connaissances solides » — et « ensemble » : ça tient de l’incantation et du chant scout.
Qu’est-ce qu’une progression ? « Ce n’est pas un empilement de leçons de grammaire ». Mince alors, j’ai appris l’italien, l’anglais, l’allemand, et le coréen en empilant des connaissances ! J’ai tout faux, j’ai l’illusion de parler ces langues, mais en fait j’ai juste « empilé ». Honte à moi ! Mea culpa ! Mea maxima culpa !
Stendhal dessinait des pistolets en marge de ses lettres d’amour — probables symboles de décharges et d’instinct suicidaire. Moi, sur mes feuilles de note, j’ai dessiné ça :Capture d’écran 2017-09-02 à 22.11.00(comme Brighelli adore l’art pompier, je lui rajoute la source de mon inspirationave-maria-movie-poster-1984-1020744876 — mince, elle a beaucoup plus de nichons que moi !)
« Bref, a-t-elle conclu, il ne faut pas faire en classe ce que je suis en train de faire avec vous » : pas d’activités magistrales, pas de « verticalisme » (celui-là non plus, Word ne l’aime pas). « Evitez la mémorisation de règles, évitez les étiquettes grammaticales, évitez les batteries d’exercices que proposent les manuels ».
ET de glisser soudain sur la déploration entonnée par les conservateurs sur le COD antéposé et ses p*** de conséquences. « En Sixième, il ne faut pas parler de COD mais de complément de verbe. On leur reparlera du COD en Cinquième. Il ne faut pas confondre programme et progression : avec ce nouveau programme, l’interchangeabilité des notions permet l’appropriation de savoirs. »
Je vais conserver toutes ces notes au propre, et proposer en premier exercice à mes loupiots de barrer tous les mots de plus de trois syllabes. On y verra plus clair ! Et pourtant, c’est la même qui dit que « l’inflation terminologique doit être évitée » — ah oui, mais elle parle du couple fatal COD-COI, pas de son propre jargon.
En résumé, la grammaire doit se résumer au schéma suivant :
Groupe sujet -> groupe complément de verbe -> groupe complément de phrase.

Parce que « la notion de groupe est essentielle — comme en société, quoi ! » — je crois être revenue aux heureux temps des maths modernes et de la théorie des ensembles ! « Il ne faut pas concevoir la phrase comme une suite de mots, mais comme une suite de groupes. Bâtir une grammaire, et non enseigner « la » grammaire ».
Et la voici — je jure que je ne galèje pas — qui sort des legos © de son sac, tout en remarquant : « Les legos © utilisent les quatre mêmes couleurs que les stylos » : serait-ce un complot ?
Et de bâtir sous nos yeux extasiés de symboles de groupes sujets (rouges !), de groupes verbe (en bleu !) et de compléments de phrase — en jaune.
Je veux bien. Le musicien entend les notes. OK. Mais avec « il ne les entendait pas », comment fait-on ?
Alors là, elle s’est surpassée. « Comme on ne peut pas dire qu’il y a un COD, puisque l’usage de la notion est interdit, il faut ruser. Il faut dire que « les » est un pronom collant — un pronom amoureux, comme l’a nommé devant moi un professeur de cette Académie ».
Je crois que j’ai décroché à partir de ce moment-là.

Jennifer Cagole

Molière était-il Charlie ?

Rappelez-vous :

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure[, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.]
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…

(Dom Juan, Acte III, scène 2).

C’est une scène à la fois centrale et emblématique, et à ce titre, je crois que je l’ai évoquée chaque année depuis quarante ans que je fais ce métier. En expliquant à chaque fois ce que signifiait en 1665 ce mot de « jurer » — jurer le nom de Dieu, blasphémer.
Avec des succès divers, et que je ne peux imputer ni à mon incompétence (qui est globalement restée la même, en tout cas en ce qui concerne l’enseignement de la littérature) ni à une difficulté particulière du texte, qui n’a pas varié. Ni même à l’évolution du savoir des élèves, quoi que l’on ait fait pour le réduire à ce « socle commun » qui ressemble à de la culture comme mon dos ressemble à la lune.
En fait, tout a tenu à chaque fois à la culture acquise des élèves (celle qui ne s’enseigne pas, celle avec laquelle ils arrivent à l’école, par opposition à la culture apprise).

En Normandie, à la fin des années 1970, personne ne comprenait vraiment cette obstination du pauvre à refuser un louis d’or (une somme invraisemblablement élevée, expliquais-je, et un objet — une pièce d’or — qu’un pauvre avait vraisemblablement aucune occasion de voir dans sa vie, sinon de loin). À Versailles, au début des années 1980, le blasphème était ressenti, mais d’assez loin : les cathos même intégristes ne s’offusquent guère d’un juron bien senti, et cela fait des lustres que « nom de Dieu ! » n’est plus un péché mortel. Lorsque je leur expliquais que passée la première représentation Molière (et surtout, abusivement, sa veuve) coupa quasiment toute cette scène, ils haussèrent les épaules : leur foi, lorsqu’elle subsistait autrement que comme grimace versaillaise, ne s’arrêtait pas à de semblables peccadilles. Qu’Armande ait fait réécrire toute la pièce en vers par Thomas Corneille ; que ce fût cette version sans intérêt que l’on ait jouée jusqu’au milieu du XIXème siècle ; que des coupes frileuses (voir par exemple ce que j’ai mis ci-dessus entre crochets, dont la suppression vide la scène de tout son sens) subsistassent dans toutes les éditions jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale — Saint Pétain, priez pour nous ! —, tout cela leur paraissait quelque peu caricatural : c’étaient des chrétiens modernes.
Puis j’enseignai douze ou treize ans dans les banlieues déshéritées de la couronne parisienne — aux Ulis, à Montgeron, à Corbeil. À des classes qui rassemblaient divers partisans déclarés du GIA et du FIS (c’étaient pendant les années de plomb de l’Algérie), en tout cas une majorité de Musulmans — que j’ai retrouvés ensuite à Montpellier (au lycée Mermoz plus qu’au lycée Joffre, selon une ségrégation habile) et bien sûr à Marseille.
Et là, je peux le dire, « jurer » au sens de « blasphémer » n’était pas pris à la légère. La scène condamnait Dom Juan — et Molière — aux yeux de ces jeunes imbéciles.

Quand des dessinateurs ou des intellectuels défendent le droit au blasphème, ils ne parlent pas de la même chose que les apprentis djihadistes qui les tuent parce qu’ils ont blasphémé. Je pourrais proférer — et cela m’est fréquemment arrivé en classe, pour tester les élèves — des imprécations monstrueuses qui ne me paraissent pas telles puisque pour moi, ce sont juste des suites de mots sans autre signification que celle du dictionnaire — « bordel à cul de vierge enceinte » ou « Mahomet poil au vier », comme on dit à Marseille. Regards outrés des unes et des autres — stupéfaction de ma part devant des réactions qui me paraissent hors de saison.
Je préfère ne pas imaginer la réaction des futurs petits Syriens balancés dans les classes françaises à qui on va expliquer Molière…
C’en est d’ailleurs touchant, de constater combien des populations encore enfouies dans le fanatisme comprennent les intentions de Molière mieux que nos modernes incroyants « de souche », pour parler comme les épigones du FN. Et leur réaction, en retour, me permet à moi de saisir à plein l’audace de Molière, balançant à des spectateurs effarés cette incongruité majeure — et risquant tout simplement sa peau : il y eut dès 1665 bien des bonnes âmes pour réclamer pour lui le bûcher — et ce n’était pas une métaphore, Louis XIV venait de faire brûler Claude Le Petit, un jeune poète (après étranglement, quand même) pour quelques vers licencieux.

Cette scène met en lumière, à mon sens, le problème majeur qui hante aujourd’hui l’actualité.
Par « respect » pour les superstitions de tel ou telle, dois-je cesser de parler de Molière, ¬ comme certains collègues ne parlent plus de Corneille sous prétexte que l’on tue des Maures dans le Cid, ce qui contriste certains de leurs élèves ? Mais alors, jusqu’où déplacer le curseur ? Ne plus faire lire Montesquieu ou Voltaire, parce qu’ils utilisent le mot « nègre » ? Ne plus parler de toute cette littérature où des messieurs très bien évoquent les « objets » de leurs amours ? Dès que l’on prend en compte les revendications du politiquement correct et les critères du Camp du Bien, on ne s’en sort pas. On s’assoit sur la culture. On la nie. On l’éradique.
Reste la seconde hypothèse. Je suis en France, je suis un prof français, je suis spécialiste de littérature française, et c’est aux élèves, tous les élèves, de venir dans mon champ culturel. Parce que je suis la culture dominante, et que mon boulot, c’est justement de leur apprendre — à tous — les règles d’une société gréco-latino-judéo-chrétienne et largement agnostique. Et que je n’ai pas à « respecter » les superstitions des uns et des autres dans le contexte étroit d’un enseignement laïque — ni, à vrai dire, si j’avais un quelconque pouvoir, dans le contexte plus large d’une rue elle aussi laïque. Oui, c’est aux élèves de laisser leurs croyances à la porte du lycée comme les filles y laissent leurs voiles, c’est à eux d’apprendre, comme le dit très bien Isabelle Adjani dans la Journée de la jupe, flingue au point, que Molière s’appelait Poquelin, et que ce n’est pas tout à fait un hasard si à la fin de la scène Dom Juan donne quand même son louis au Pauvre — « pour l’amour de l’humanité » et non pour l’amour de Dieu : dans quel monde vivons-nous pour qu’une transgression du XVIIème siècle qui se résolvait en acte d’humanité soit encore vécue, au XXIème, comme un blasphème susceptible d’excuser des actes de barbarie ?
Et si cela continue à choquer les élèves, ma foi, tant pis ou tant mieux. L’enseignement ne se nourrit pas d’eau tiède.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je travaille en ce moment sur le Voyage au bout de la nuit. Parce que Céline est un formidable écrivain, que Philippe Muray a écrit sur lui des pages saisissantes (par exemple ici), et que le ministre (Frédéric Mitterrand) qui crut bon de déprogrammer les manifestations qui devaient célébrer le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Destouches est un bélître — comme aurait dit Molière. Et pour leur faire comprendre que malgré Bagatelles, Céline était peut-être moins antisémite que Zola.
À ce propos, très belle BD sur le Céline d’Un château l’autre — la fuite à Baden-Baden et Berlin dans les décombres de la Collaboration. Ça s’intitule la Cavale du docteur Destouches, c’est scénarisé par le comédien Christophe Malavoy, et dessiné par Paul et Gaétan Brizzi. Un très beau graphisme, et une utilisation intelligente des imprécations céliniennes. Chez Futuropolis.

Rousseau et le selfie

En 1968, René Etiemble, grand mandarin s’il en fut, prof de Lettres d’un immense talent et d’un ego surmultiplié, entra dans son amphithéâtre sorbonnard pour faire cours. Ses étudiants, d’abord à mi-voix, puis en crescendo magistral, le chahutèrent gentiment en scandant « Moi-Je / Je-Moi » — ad libitum.
On s’en moquait à l’époque. Nous en sommes pourtant aujourd’hui à un moment curieux de l’Histoire où nos contemporains, surtout s’ils sont dépourvus du moindre talent, s’aiment à la folie et immortalisent dès que possible leur image. Ils cueillent l’instant au bout de leurs portables. Et ils le partagent aussitôt sur les ré »seaux sociaux, persuadés que l’image de leur plaisir intéressera forcément la planète entière.
Analyse d’une subversion.

On croit ordinairement que le selfie a été inventé à l’orée des années 2000, quand les téléphones portables se sont dotés d’un fonction Photo susceptible d’immortaliser nos beuveries, nos insubmersibles amitiés éphémères, et nos rencontres avec des hommes remarquables — Marc Lévy, Anna Gavalda, François Hollande ou Nadine Morano. L’industrie, jamais en retard dans la fabrication d’instruments dispensables, a même inventé une canne d’adaptation, afin de prendre du champ et d’éviter d’avoir, sur le cliché, le nez en patate qui caractérise la plupart de ces gros plans si gracieux.
Erreur trop commune. Le selfie a été inventé par Rousseau dans les années 1760, quand il a commencé la rédaction des Confessions. Ecoutez plutôt :
« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature. Et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent… »
Et cetera.
S’ensuivent plusieurs centaines de pages qui sont autant de variations sur l’ego-portrait — ainsi les Québécois, qui parlent français, eux, ont-ils baptisé ce que les Français, qui parlent la langue de l’occupant, appellent selfie.
Moi. Moi que j’aime. Moi lisant avec mon père les livres de ma mère. Moi allongé sur les genoux de Mlle Lambercier, le cul à l’air, rougi d’une fessée experte, et l’érection indubitable (je soupçonne Rousseau d’avoir fréquenté, comme il dit, tous les galetas des sixièmes étages et toutes les putes de Paris sans retrouver exactement la sensation première de cette raclée fondatrice qui fut sa madeleine à lui). Moi cassant des peignes ou cueillant des cerises. Moi, penaud, membres `ballants, assis sur le lit où la petite Zulietta pensait me posséder et ne trouva qu’un jeune homme déconfit par son téton borgne. Moi vilipendant tout ce que Paris, donc l’Europe, comptait de belles intelligences… Moi, moi encore, moi partout.
Bien sûr, de Rembrandt à Van Gogh, il y a eu avant et après le philosophe de Genève quelques sublimes spécialistes de l’auto-portrait. Mais la peinture suppose un travail, une réinterprétation — elle fait œuvre. Le selfie, c’est le culte hédoniste de l’instant présent.

Le mépris de la culture, qui ouvre aujourd’hui la voie à tous les jihads de substitution, a commencé là, avec Rousseau. Comme commencé avec le lui le grand soupçon porté sur les livres. L’horreur des Fables de La Fontaine. La certitude que le jeune Emile était né bon, et qu’une sinistre conspiration de maîtres lucides et de précepteurs éclairés, désireux de remodeler son Moi d’enfant sauvage, s’échinait à briser sa spontanéité sublime, et sa capacité à construire seul ses propres savoirs.
Disons-le tout net : Emile, comme tous les jeunes vauriens, est né barbare. « Cet âge est sans pitié », dit justement La Fontaine. L’exécration de Rousseau pour le fabuliste est l’une des clés de cette dissolution de la culture dont nos pédagogues modernes ont fait l’alpha et l’oméga de leurs « sciences de l’éducation ».
Barbares, oui. Ne parlant ni le grec, ni le latin — ni le français. Le barbare balbutie tant qu’il n’est pas passé par l’étape du b-a-ba. La lente acquisition des mots et de la grammaire. La civilisation, c’est d’abord une syntaxe. Au commencement est le Verbe, dit Jean : avant le Verbe, et sans les mots, c’est le chaos.
Et si on en reste au chaos dans les cervelles fraîches, n’importe quel idéologue, n’importe quel croyant s’offrira à le mettre en ordre.

Selfie, disais-je. Le narcissisme, dont on constate chaque jour les ravages, n’est pas une culture — il en est même la réfutation. Le repliement sur soi, l’égocentrisme érigé en pensée (et dans le libéralisme moderne, simultanément, en dépense) sont l’inverse d’une culture, qui suppose, par définition, les autres. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui — le lion est fait de mouton assimilé », dit Valéry. Sans autrui, pas de langage ; sans passé, pas de pensée. Retour à l’âge de pierre.
Au Panthéon, les tombes de Voltaire et de Rousseau se font logiquement face : ils sont inconciliables après la ort, comme ils le furent de leur vivant. À l’un les Lumières, l’intelligence sceptique (pléonasme !), et l’infini combat contre l’Infâme — superstition, intolérance, fanatisme, autant d’entrée du Dictionnaire philosophique. À l’autre la tentation de la nuit.

Les enfants de Rousseau tiennent à bout de bras le smartphone avec lequel ils gravent dans la cellule de l’appareil — parfait substitut des neurones qui leur manquent — leur bêtise à front de taureau, et le néant de leur conscience. Ils sont obstinément consommateurs, trouvant sans doute que c’est un mot qui commence bien. Contents d’eux mêmes. Avides de respect — et le respect, qui est mise en avant de soi, n’est pas la politesse, qui est considération de l’autre. Arrogants par excès de crétinisme : le crétin, qui ignore tout, et ne le sait même pas, croit être la mesure de toute chose. Ils accumulent les signes extérieurs du Moi, persuadés qu’avoir, c’est être.
Rappelez-vous Pinocchio : il leur pousse des oreilles d’ânes, le braiement leur tient lieu de parole. Ou l’éructation. Ou la prière en boucle. Un dieu guerrier et sanguinaire n’a aucun mal à les prendre en charge, et à leur faire croire qu’ils n’ont pas besoin de livres, ni de pensée, ni de mesure. C’est dans le vide que s’installent les plus mortelles certitudes.

Jean-Paul Brighelli