Riposte à Meirieu !

9782746747579Le dernier opus de Philippe Meirieu, dont j’ai rendu compte par ailleurs, valait le coup que j’y revinsse. Bien sûr, il mérite tout le mal que j’ai déjà pu en dire. Mais en fait, il en mérite davantage.
D’autant qu’être insulté par Brighelli fait partie de ses attentes esthétiques. Non seulement parce que je suis sa Némésis, qu’il convoque avec gourmandise (« « On attend impatiemment que le polémiste Jean-Paul Brighelli, passé du Point à Valeurs actuelles, toujours en avance d’une insulte sur ses petits camarades, publie, après la Fabrique du crétin, un pamphlet au vitriol sur la Fabrique des ravis de la crèche »), mais surtout parce que la position de persécuté lui sied.
Ne pas y voir une quelconque trace de masochisme personnel. Meirieu est un pervers polymorphe qui prend des poses de grand persécuté. Cela lui permet de s’identifier avec Rousseau, le grand ancêtre — une attitude dont j’avais retracé l’origine dans l’un des très rares articles que m’a jadis demandé le Monde. On voudra bien m’excuser de me citer :

« Puis vint Rousseau, un protestant genevois, foncièrement hostile à la notion de progrès, qui théorisa la bonté intrinsèque de l’homme, perverti par la civilisation. À rebours de tous ceux, Voltaire en tête, qui pensaient, contre la religion, que la civilisation est un progrès en soi, et qu’il valait mieux vivre au XVIIIe qu’au(x) siècle(s) précédent(s). La religion, si présente — et sous sa forme calviniste — chez le plus célèbre Genevois, s’accordait merveilleusement avec ces billevesées. « Bon sauvage » cessait d’être un oxymore, et devenait un pléonasme.(…)
« Emile, l’élève de Rousseau, n’en recevait pas moins une éducation religieuse sévère, teintée de protestantisme genevois. Rien d’étonnant à ce qu’il ait séduit des gens — Philippe Meirieu par exemple — qui venaient des Jeunesses Ouvrières chrétiennes, et des ministres (Jospin) qui étaient des trotskystes protestants, ou des socialistes protestants (Rocard) — ou l’inverse.
« Rousseau voit donc l’enfant comme un être bon par principe, tant qu’on ne le gâche pas. Tout part de ce postulat, qui n’a d’autre évidence que d’aller à l’encontre du principe classique selon lequel le petit homme est un être de chaos, d’instincts et d’appétits (« Cet âge est sans pitié », dit La Fontaine) auxquels l’éducation justement donne forme en les bornant sévèrement. Deux idées de l’homme, deux pédagogies.(…)
« Nos « pédagos » modernes sont lecteurs de Rousseau. Ils ont importé au XXe siècle des concepts du XVIIIe. »

L’article faisait pendant à un article de Meirieu — c’est cela, la démocratie selon le Monde, équilibrer la vérité avec le mensonge, et les faits avec l’idéologie (qui est, selon Hannah Arendt que Meirieu n’arrête pas de citer, dans la Riposte, « ce qui n’a aucun point de contact avec le réel »). Mais le cher Philippe, qui l’a lu, n’en a pas tiré d’enseignement — c’est normal, c’est lui qui enseigne aux autres.
Du coup, le voici qui en remet une couche dans la victimitude, comme dirait Ségolène :

« Depuis que Rousseau a ouvert la voie, le pédagogue est fasciné par la figure du persécuté. Jean-Jacques, il est vrai, avait quelques raisons de se considérer et de se comporter comme tel : banni, expulsé, pourchassé, caillassé, accablé de sarcasmes et d’attaques, courant de refuge précaire en asile éphémère, l’auteur du Contrat social et de l’Emile ne trouvera guère qu’un fugace repos quelques mois avant sa mort à Ermenonville. »

Je dois compter parmi les caillasseurs de pédagogues — moi qui suis la tendresse même, la qualité première du pédagogue, selon Saint Philippe :

« Comme Gepetto, le pédagogue essuie parfois une larme : c’est un sentimental et c’est là à la fois sa fragilité et sa force. Sa fragilité car, tout comme Rousseau face à l’humour ravageur d’un Voltaire, il apparaît vulnérable, quand ce n’est pas pleurnicheur. Sa force, car il suscite l’empathie de tous ceux et de toutes celles qui ont, un jour, eu un enfant dans les bras… avant de l’avoir très vite sur les bras. »

C’est beau — c’est une synthèse étrange de Sacha Guitry et d’Yves Duteil. Ecrasons une larme.hqdefault

Juché sur son piédestal rousseauiste, exhibant ses stigmates et ses cicatrices, Meirieu dès lors peut attaquer de face. Il a la sympathie du lecteur, surtout si le lecteur est au SGEN :

« On aimerait aussi que Jacques Julliard ou Natacha Polony, qui se sont fait une spécialité de dénoncer les errances du pédagogisme, s’attaquent enfin à cette « pédagogie horticole » de l’épanouissement spontané de l’enfant — dernier avatar de l’individualisme lénifiant qui s’étale dans toute la littérature du développement personnel… »

Et de flinguer les émules de Montessori (il crucifie Céline Alvarez et il a bien raison) et tous les « hyper-pédagogues » qui l’ont dépassé sur sa droite, enfants adultérins de Freinet, A.S. Neill, l’admirable Janusz Korczack, et tous les gourous des « écoles alternatives ». Steiner, Decroly, Montessori, Hattemer, toutes mises dans le même sac des pédagogies centrées sur la construction personnelle, où les petits princes sont faits petits rois, sont donc des repères d’hyperpédagos. J’en connais à qui ça va faire plaisir !
D’autant que notre pédagogue en chef fait du choix scolaire un symptôme de classe : « On se doutait bien que les parents qui mettaient leurs enfants dans une « école alternative » étaient plutôt socialement favorisés et de bon niveau culturel (…) Ainsi, à regarder les choses de près, on s’aperçoit que le discours hyperpédago est profondément lié à ce qu’on pourrait nommer le courant éducatif familialiste. »
Et c’est là que la référence à Rousseau prend tout son sens.

Meirieu et moi ne nous aimons pas. Mais il ne me viendrait jamais à l’idée de le prendre pour un imbécile, ni pour un inculte. Il sait très bien ce qu’il fait, et ce qu’il dit. Et ses références font sens.

L’Emile, si vanté par tant de pédagogues imbéciles (pas Meirieu, comprenons-nous bien) qui croient que Rousseau est partisan du laisser-faire et de la bride flottant sur le cou de l’élève (que l’on n’élève plus mais que l’on regarderait s’élever) est en fait le pendant du Contrat social. Et du Contrat social est sortie la Terreur.
Le laxisme prôné par tant de pédagos est aux antipodes de la Pensée Meirieu. Ce n’est pas pour rien que notre ayatollah de la pédagogie note le « caractère très ambigu des pratiques de groupe non régulées… » : il est pour une régulation de chaque instant, une réflexion permanente sur la pratique (ce qu’un marxiste appellerait une auto-critique permanente), aux antipodes du laisser-faire enseigné dans les ESPE aujourd’hui et magnifié par tant de (dé)formateurs et d’inspecteurs ravis du « papotis » qui dans les classes, selon eux, témoignent de la belle créativité des élèves. Meirieu, revenu dans les années 2000 devant des élèves, a constaté la difficulté de se faire entendre — et ça ne l’amuse pas du tout.
La pédagogie selon lui consiste à codifier toute pratique, à l’exécuter comme on exécute une partition ou un condamné, et à en tirer une expérience qui enrichira la pratique du lendemain. Issu de courants libertaires, il est l’anti-anar par excellence. D’ailleurs, un protestant, ça ne plaisante guère. Son horreur évidente de l’élitisme (républicain ou autre) vient de son goût pour les manœuvres militaires où chacun avance du même pas de l’oie. Le pédagogisme, loin d’être permissif, est un carcan rigoureux.
Le droit à la parole, inscrit dans la loi Jospin à l’époque où Meirieu conseillait de près le ministre, n’est pas du tout ce que vous pensez. Elle est liberté au sens rousseauiste du terme, c’est-à-dire répression de la licence. On se rappelle la haine que Rousseau éprouvait envers les libertins, je me demande parfois si celle que Cher Philippe éprouve pour moi ne vient pas de ce qu’il a flairé de libertinage en moi. « La spontanéité, dit-il, n’est, le plus souvent, que la reproduction à l’économie des clichés les plus éculés. » Une sentence que je contresignerais volontiers.

Mais alors, si Meirieu le pédagogue n’est pas responsable de la gabegie actuelle, saluée malgré tout par les épigones de Saint Philippe, d’où vient-elle ? Et la réponse fuse — une réponse qui ne plaira ni à l’actuel ministre, ni à Gérard Collomb, qui autrefois offrit Lyon à Meirieu, qui y dirigeait l’IUFM, avant de l’en chasser lors des élections de 2012 — avec des procédés de truand, dois-je dire. « On ne rappellera jamais assez, explique notre didacticien en chef, que l’enfant-tyran n’est pas un produit de Mai 68, encore moins de l’Education nouvelle et des « pédagogies actives », mais bien celui du capitalisme pulsionnel promu par le néo-libéralisme triomphant. »
Et c’est là que l’analyse demande un peu de subtilité.

Ce que Meirieu refuse de voir — et je le comprends, parce qu’il n’y survivrait pas — c’est que les crétins qu’il a recrutés, mis en place, installés aux commandes du système (et qui après lui avoir léché les bottes ne doivent même plus savoir qu’il existe) n’ont aucunement la capacité de mettre en place l’enseignement rigoureux et coercitif dont il rêvait — tout comme les suivants de Montessori, Freinet, Neill et autres très grands pédagogues ne leur arrivèrent jamais à la cheville, tant leur réussite dépendait de l’identification quasi freudienne de l’enfant à son enseignant. La nature suivant la pente au lieu de la remonter, ils ont fait du laxisme leur modus operandi, et c’est la combinaison de ce laxisme (libertaire, pour le coup) et des enjeux libéraux (transformer le citoyen en consommateur ravi) qui a fabriqué l’enfant-roi, celui qui crache à la gueule de ses parents et de ses profs, qui n’apporte pas une feuille ni un stylo en classe, pense que le rap est la forme la plus achevée de la poésie (et combien de pédagogues médiocres l’ont conforté dans cette croyance !), arrive en cours avec une attitude strictement consumériste et s’insurge si l’on insinue qu’il pourrait envisager peut-être de se mettre au travail…c3a9cole-de-merde Alors bien sûr que ce n’est pas avec des neuro-sciences et du numérique généralisé que nous remonterons la pente, et je partage entièrement sur ce point l’extrême méfiance de Meirieu envers ces gadgets qui au mieux enfoncent des portes ouvertes et au pire programment un transhumanisme entre Orwell et Zamiatine. Notre primat des Gaules tente de se placer au-dessus des partis et lance : « Entre les pédagogues jacobins de l’école unique et les pédagogues girondins des écoles alternatives, je refuse de choisir. »
Mais il va bien falloir choisir ! Parce que les enfants décérébrés par les disciples de Meirieu, quand ils en ont marre de jouer avec des objets frappés d’obsolescence dans leur conception même, ou de se crétiniser devant Cyril Hanouna, privés de transcendance, choisissent la voie des armes. Nous n’avons encore rien vu, dans ce domaine. Demain, les chiens.

Interdire les portables en classe est un gadget pédagogique. Restaurer un grand service public d’éducation est une urgence — et là, franchement, je ne compte pas sur des Marcheurs hantés de mondialisation pour réaliser cet objectif. L’opposition entre école jacobine et école girondine est évidente — évidente aussi la tendance centrifuge qui, via l’autonomie et les projets d’établissement, via la marchandisation et la ludification de savoirs remplacés par des « compétences », démantèle toute ambition collective.
C’est étrange : on ne cesse de me reprocher mon élitisme, et je crois fermement qu’il y a dans ma pédagogie parfois brutale plus de tendresse réelle, d’altruisme et de sens de la collectivité que dans toutes les pleurnicheries compatissantes et narcissiques des pédagogues. On peut trouver le sergent Hartmann caricatural, mais il travaille à former une unité, un groupe, afin de donner à chacun des membres de ce groupe des chances réelles de survie. La pédagogie des enfants de Meirieu, sous prétexte de respecter la personnalité de chacun, fabrique des victimes. Il faut dire que, entraînés comme ils sont à pleurnicher, les pédagogues sauront les plaindre — avant de les oublier.

Jean-Paul Brighelli

Connaissez-vous vraiment Vincent Cespedes ?

cespedes-vincent-300x200Vincent Cespedes ne m’avait pas tout à fait échappé. C’est l’un de ces anciens profs qui ont très vite déserté le front et qui se croient habilités à donner de loin des conseils avisés aux enseignants restés en première ligne. Des conseils frappés au sceau du pédagogisme le plus béat : Pauvre Chéri, qui en tant que prof de Philo n’a connu que des élèves de Terminale sans jamais avoir eu à se frotter aux damnés de la terre qui végètent au Collège (ce collège dont 150 000 élèves sortent chaque année, rien dans les mains, rien dans la tête, grâce à une pédagogie appropriée expérimentée depuis la fin des années 1960 et sanctuarisée par la Réforme Jospin), Pauvre Chéri donc donne moult conseils aux enseignants en exercice (du latin exercitium, l’armée…). Et même se permettait-il même de « tacler les profs », comme dit VousNousIls.
Par exemple laisser les élèves bavarder tout à leur aise — ce qui m’évoque invinciblement le « papotis » préconisé par des Inspecteurs de Lettres, jamais en retard d’une aberration moderne : « Il faut des professeurs « désobéissants », des professeurs qui ne se réfugient pas derrière les règlements intérieurs et les programmes. Des professeurs qui, par exemple, comprennent que le bavardage est quelque chose de magnifique ; la soif de connaissances passe par le bavardage. Plutôt que de lutter contre ce « problème » pendant la moitié du cours, il faut utiliser cette envie de s’exprimer. »

Parce que Vincent C*** est un Moderne — c’est écrit en toutes lettres dans l’Express, autant dire la Bible, les journalistes, ces spécialistes du Tout Venant et du grand N’importe Quoi, ayant remplacé désormais les Prophètes : « Défenseur de l’intelligence connective », dit Aliocha Wald-Lasowski. Ça doit vouloir dire quelque chose — mais quoi ? De surcroît, paraît-il, il est beau : qu’aurait dit la journaliste si elle avait croisé Socrate, le plus laid de tous les Grecs ? Au même moment, dans les mêmes Tables de la loi médiatique, Christian Makarian (c’est l’été, on n’embauche plus, dans les rédactions, que des stagiaires à l’orthographe incertaine et très bas de plafond) pose la question qui tue (qui tue 850 000 enseignants) : « Voudrait-on que les intellos soient à jamais des prolos lettrés, sur le modèle des profs barbus de nos chères hypokhâgnes ? »

Pauvre cloche !

Cespedes, comme François Bégaudeau, l’inénarrable auteur d’Entre les murs dont j’avais fait ici-même une recension malheureusement objective, tonne du haut de sa compétence médiatique (toujours « tonner contre », conseille Flaubert dans le Dictionnaire des Idées reçues, que devraient plus souvent relire tous ces hilotes). Il « rêve d’une révolution de l’enseignement ». C’est la raison sans doute pour laquelle il l’a quitté.

Mais ça, c’était hier.

Au milieu de l’été, V***C***, qui n’arrête pas de penser même quand il fait chaud, a commis une coda à son essai de 2006, Mélangeons-nous. Enquête sur l’alchimie humaine. Surfant sur l’actualité de l’Aquarius, qui dérivait en Méditerranée, il a proposé dans l’Obs d’accueillir à bras ouverts ces nouveaux Juifs errants (qui justement ne sont pas juifs, et le plus souvent, les vomissent). « Fraterniser : accueillir l’étranger démuni comme un patriote. Donner corps à la fraternité, c’est inverser le «migrant-shaming» (la disqualification et la stigmatisation des migrants) en «migrant-sharing», en entraide et en partages avec ces derniers. » C’est beau, ça sonne franglais, ce doit être vrai.

VC, qui n’est pas du tout une créature germanopratine et voyage volontiers dans la France périphérique, dresse de notre pays un constat effrayant : « La France est vide, n’en déplaise au malthusiens. Vous prendrez la route ou le train cet été? Vous le constaterez donc par vous-même. Des horizons sans village, des collines d’herbes et d’arbres tristes, des champs qui attendent, à perte de vue, et des plaines qui se traînent sans oiseaux ni enfants. » Et de conclure : « En 2060, grâce à notre révolution fraternelle, grâce aux migrants et à leurs descendants, nous pourrions être 200 millions. »

Ça me rappelle la « France de 100 millions de Français » du regretté Michel Debré… Mais l’ancien ministre appelait à une politique nataliste. Cespedes souhaite importer la natalité de l’étranger. Il a dû lire Boumédiène, quand il était jeune — Boumédiène qui expliquait que les Arabes gagneraient la guerre avec le ventre de leurs femmes…

La France est vide ? Vous devriez faire un peu de géographie au lieu de vous pencher sur le monde informatisé de demain. Vous sauriez qu’un paysage, quel qu’il soit, porte la trace de l’intervention humaine — c’est même sa définition première. Que ces coteaux qui semblent déserts à votre regard de Parisien pressé ont été fignolés au cours des siècles par des générations de paysans qui ont conservé un cyprès sur la crête de la colline, pour marquer l’emplacement d’une ancienne sépulture ou d’une chapelle oubliée… Ces collines, d’ailleurs, ils les ont modelées de façon à en faire le paysage le plus érotique au monde. Ils ont conservé un chêne au milieu d’un champ pour que les troupeaux s’y abritent de la chaleur… Ils ont sculpté les coteaux en espaliers, patiemment, pierre après pierre dans les murets, les bancaus, les restanques, où ils ont planté patiemment des ceps de vigne pour produire du Cahors ou du Saint-Chinian… Loin d’être vide, le paysage français porte les innombrables traces du travail de générations innombrables — à qui ces paysages appartiennent. 200 millions de Français demain, qui interdiraient la fête de Saint Cyprien ici ou du vin nouveau là… Qui construiraient des minarets sur les ruines d’une civilisation trop accueillante…

D’ailleurs, c’est comme si c’était fait. Il y a deux jours, je suis allé de bon matin me baigner au Frioul — ces îles en face de Marseille dont j’évoquais l’année dernière les magnifiques espaces ouverts à une pédagogie du IIIème millénaire. Le matin, on y est seul…

Pas longtemps. La superstition y avait débarqué en masse à huit heures du matinIMG_20180811_111759 et se baignait dans le simple appareil d’un quasi burkini IMG_20180811_105502

Ma foi, j’ai fini par partir — tout en me récitant ce passage que j’affectionne particulièrement de l’un des plus grands romans arabes, les 1001 nuits :
« Elle a un derrière énorme et fastueux, qui l’oblige à se rasseoir quand elle se lève, et me met le zeb, quand j’y pense, toujours debout » (traduction Mardrus). Les voiles n’ont de bon que le moment où on les ôte…jupe-voile-retro-2016-benbassaEt je me suis demandé ce qu’aurait fait Vincent Cespedes à ma place, dans cette crique envahie de superstitions.

Ah oui, mais il n’habite pas Marseille, lui. Il doit vivre, à l’en croire, dans cette France vide où il se dispose à accueillir fraternellement les prochains barbares.

Jean-Paul Brighelli

On achève bien les profs de Français…

Female-Profile-Silhouette-3Blanquer peut bien dire ou bien faire : le vrai pouvoir, au quotidien, est toujours entre les mains des pédagos. Pour les stagiaires, ce sont les tuteurs et les didacticiens de l’ESPE. Pour le prof de base, c’est l’Inspection qui joue ce rôle de gardien du temple meirieutique. Forcément : ils ont été recrutés, ils sont indéboulonnables, les ministres passent, pensent-ils, la Vérité pédagogique reste.
Ce qui suit est le récit autographe d’une Inspection réalisée il y a peu chez une collègue de Lettres, Cécile B (ne cherchez pas, c’est un pseudo, j’ai préféré camoufler sa vraie identité à l’inquisition des pédagogues), dans une classe de Cinquième d’une REP difficile en banlieue parisienne (pléonasme !). Elle pensait avoir réussi son année : elle avait tout faux. Et le papotis alors, cet enfant adultérin du papotage et du clapotis, recommandé l’année dernière par des Inspecteurs du rectorat de Versailles ? Elle n’a pas pensé au papotis — qui dans une telle classe se transforme immanquablement en chahut général, hurlements de singes et jets d’objets divers. Mais ces prêcheurs passent, une heure, puis s’en vont et vous abandonnent au milieu des décombres instaurés par leurs belles certitudes.
Je lui laisse la parole, tout en attestant que rien là-dedans n’est inventé ni bidonné. C’est le quotidien des Inspections — en Lettres tout au moins, l’une des disciplines les plus touchées par le grand vent de folie qui souffle depuis trente ans et qui a détruit tant d’enfants. Alors, la priorité à la langue française… Voilà ce qu’ils en font.
Un mot encore. Ces gens sont des croyants — ils arborent d’ailleurs l’éternel sourire des Mormons venus vous démarcher à domicile. À moins d’être éliminés l’un après l’autre, ou remplacés en masse par de vrais praticiens, ils ne lâcheront rien.

« J’ai été inspectée en ce début juin, pour un rendez-vous de carrière, la mission centrale des Inspecteurs dans le cadre des PPCR (Parcours Professionnels, Carrières et Rémunérations), dans une REP difficile, avec des 5e qu’il m’aura fallu canaliser durant 10 mois, avec lesquels (pour les 2/3 d’entre eux) j’ai dû batailler pour obtenir un « bonjour », « au revoir », pour qu’ils aient une feuille et un stylo, pour qu’ils daignent prendre ledit stylo pour écrire sur ladite feuille, dont les copies, quand elles ne sont pas blanches, ressemblent à des gribouillis d’enfants de 7 ans (et encore) n’offrant ni majuscule, ni ponctuation, et dont les mots s’enchaînent sans cohérence.
L’inspecteur, grisonnant et jovial, me rassure dès son arrivée, et m’assure qu’il est là pour conseiller et aider les professeurs à s’améliorer, certainement pas pour « casser ».

J’ai choisi de faire cette heure de cours sur la distinction entre les propositions indépendantes et subordonnées.
Mon Power Point est au poil et les exercices progressifs. La veille, nous avions, à base d’observations, écrit l’introduction du cours et défini ce qu’était une proposition. Je démarre donc par quelques rappels en les faisant pratiquer au tableau. Ils ont retenu. Victoire.
Le cours se déroule dans un grand calme… ils ont fini, au fil de l’année par comprendre que travailler se faisait dans l’écoute. Ils participent, lèvent la main, vont au tableau, et apprennent à comprendre l’enjeu d’une proposition, et à les analyser avec rigueur. Ils ont compris. Et en plus, ils se comportent comme des élèves modèles, chose rare que je ne savoure que depuis un mois ou deux.
Durant les exercices en autonomie, je circule pour aider les élèves. L’inspecteur aussi. (???)
Je donne quelques applications à terminer pour le lendemain, qui me permettront de passer à des exercices plus complexes d’écriture.

L’entretien peut ensuite démarrer avec ce bonhomme enthousiaste, qui a bien meilleure mine que moi — je me fais la remarque intérieure que nous n’avons clairement pas passé la même année. Je suis éreintée, et je lui dis dans le couloir qui nous mène au bureau de l’entretien.
Cet entretien sera une véritable épreuve pour moi. Tout du long, j’oscillerai entre la stupéfaction, l’envie d’exploser de rire et de fondre en larmes en même temps de désespoir. Comment a-t-on pu en arriver là ?

« Commençons par parler de votre cours en lui-même »…
La première partie de mon cours sur le repérage des propositions, et la compréhension d’une « indépendante » était lourde et peu utile. Il aurait fallu attaquer directement par ces histoires de subordonnées, beaucoup plus intéressantes. D’ailleurs, les élèves se sont davantage éveillés à ce moment-là du cours. Et puis, avoir insisté pour qu’ils disent « PROPOSITION subordonnée » était superflu : tant qu’ils comprennent l’idée de subordination… le terme « proposition » ne correspond pas à une véritable catégorie grammaticale. Il aurait d’ailleurs été préférable d’attaquer le cours par l’analyse de subordonnées, afin qu’ils « ressentent » cette grande idée de subordination.
Il a vu dans le classeur d’élève que nous avions démarré ce cours écrit par une définition, ce qui ne lui semble pas terrible. Cela doit être passé de mode j’imagine. Il me paraît pourtant primordial de structurer l’esprit de mes élèves, pour lesquels tout est brouillon et émietté.
Il faut les mettre davantage en « activité de création » : aujourd’hui, ils n’ont fait que de l’application (évidemment, dans une classe lambda, d’un niveau correct, j’arrive à caler dans l’heure les derniers exercices d’écriture…).
Il revient sur son observation du classeur d’élève. J’ai trop de traces écrites dans mes cours. Les élèves devraient être davantage en situation d’écriture autonome. Ils doivent écrire eux-mêmes leur cours, ce qu’ils ont retenu de l’heure (je sais très bien ce que, globalement, mes élèves retiennent d’une heure de cours : les bouts de gomme lancés entre camarades, les insultes hurlées au moindre truc, le fait qu’il fut fort rigolo qu’un élève extérieur rentre intempestivement dans ma classe en faisant semblant de s’être trompé de salle, et que ça ait fait marrer tout le monde pendant 10min, le fait qu’Untel ait volé le stylo 4 couleurs de Bidule, frôlant le déclenchement d’une troisième guerre mondiale…).
Je lui explique que mes élèves n’écoutent pas franchement toujours mon cours, et qu’ils ne savent pas rédiger une phrase simple cohérente, avec une majuscule et un point, sans faire trois fautes par mot, et qu’il me paraît donc important que chacun reparte avec un cours structuré et cohérent.
Il esquive ces remarques et s’obstine : ils doivent être libres de leur écriture. D’ailleurs, il y a beaucoup trop de questions dans mes cours ! Répondre à une question, c’est contraignant. Ils ne sont pas libres de s’exprimer sur le texte.
En effet, j’avoue avoir eu l’audace d’apprendre à mes élèves à répondre correctement à une question… et même, à expliquer et justifier leurs réponses, en ESSAYANT de faire des phrases. Je me suis battue toute l’année pour cela.

Concernant ma gestion de classe : il apparaît évident que j’ai de l’autorité et que je les tiens d’une main de fer. Ils n’ont aucun espace de liberté, je les contrains beaucoup trop.
Parce que bon… « Vous avez insisté pour qu’ils collent leur exercice, mais c’est pas grave ! Qu’ils collent leur feuille ou pas ! Ils font ce qu’ils veulent, c’est pas important ! Ils sont libres ! » – « Oui, mais s’ils ne le font pas, la feuille finit en miettes au fond du sac, je fais comment pour corriger le lendemain ? » – « Ooooohhh… mais c’est rien… vous en redonnez une ! »
Je me bats tous les jours pour qu’ils sortent tous une feuille, la plupart n’ont jamais leurs affaires, ne savent même pas où ils ont noté le cours. Alors quand ils retrouvent leur cours par miracle, je suis bien heureuse que l’exercice soit collé. Concernant les photocopies, mon bisounours ne semble pas imaginer que nous nous faisons enguirlander régulièrement quand nous avons l’audace de réclamer des feuilles pour la photocopieuse. Quelle idée…
Je ne suis donc pas assez souple, ils sont trop sages en fait, je crois que c’est ce qu’il me reproche… Je lui explique qu’il est impossible de relâcher la moindre attention avec eux : « Ooooohhh mais si ! Ils avaient l’air mignon ! » Je lui explique que non, qu’ils se sont tenus car je les tiens en effet d’une main de fer, et que cela m’a pompé toute mon énergie cette année, et puis la Principale et lui étaient au fond de la classe, cela les a inévitablement impressionnés. « Mais non ! Ils avaient l’air très bien. Il faut lâcher du lest ». Je dois continuer à lui expliquer que si l’on relâche la moindre chose, cela devient le zoo dans la foulée et qu’il est impossible de faire cours… « Oui, mais il faut savoir lâcher du lest… reprendre la main ! Lâcher du lest… reprendre la main ! … »
Je crois halluciner. Je l’invite à revenir voir cette même classe, le jour où je les ai deux heures d’affilée, avec tous les élèves présents.
Il insiste gentiment sur le fait que mon autorité n’instaure pas un climat de confiance dans la classe : « Je n’ai pas vu vos élèves sourire. Vous, vous avez souri deux fois, mais eux n’ont pas souri, le cadre est trop rigide ». Or, la langue et la lecture doivent être un plaisir. Ce dernier point sera le gros de l’entretien. Attention à ne pas trop cadrer, à être plus souple… et à laisser aux élèves leurs libertés.
Je dois oublier encore nombre des tares qui m’ont été reprochées avec grand sourire et « bienveillance » par ce gentil monsieur venu d’une autre galaxie.

Je suis fatiguée de l’énergie déployée cette année à avoir essayé de tirer quelque chose de ces gamins perdus, sans aucune discipline, sans cadre, sans aucun respect pour rien ni personne, fatiguée d’avoir lutté toute l’année pour instaurer rigueur et respect… mais heureuse d’avoir passé les quelques derniers mois à vivre le fruit de ce dur labeur : faire cours à peu près correctement, avec des élèves qui participent, comprennent des points de langue rigoureux, et obéissent à leur professeur.
Deux heures avec Monsieur Bisounours auront suffi à anéantir mon sentiment de victoire. Je ne suis qu’une marâtre malveillante, avec qui il n’est pas amusant de faire cours. Echec mission. »

Cécile B. et Jean-Paul Brighelli

Génération « J’ai le droit »

t1Curieux titre qui s’éclaire très vite : cette génération, dit Barbara Lefebvre (enseignante d’histoire-géographie, exerçant depuis toujours en proche banlieue parisienne, et qui se fit connaître il y a quinze ans — quinze ans ! Et rien de fait !— en participant aux Territoires perdus de la République avec Georges Bensoussan, alias Emmanuel Brenner) — cette génération donc est celle du selfie, de l’élève au centre et d’un ego dilaté qui ne se conjugue au pluriel que sous la forme du communautarisme. La faute à Rousseau ! ai-je expliqué par ailleurs. « « Je » prend tout l’espace, écrase par son irréductible souveraineté un « Nous » qui aura servi au genre humain à faire société depuis des siècles, sinon des millénaires. » Ni société, ni nation. Le Je du « j’ai le droit » est le rêve des marchands qui pensent que la disparition des Etats-nations leur permettra de vendre plus de portables et de gadgets électroniques. C’est un Je d’autant plus certain de son importance qu’il est en fait à valeur nulle.
C’est aussi la génération de l’école sacrifiée aux idées létales des pédagos. Comme elle le dit avec force, « ils étaient dans nos classes, dans les années 1990 et 2000, les MErah, Fofana, Kouachi, Coulibaly et d’autres « déséquilibrés » venus à leur suite.»
« Déséquilibrés » est entre guillemets parce que Barbara Lefebvre n’adhère pas — mais alors, pas le moins du monde — au discours lénifiant qui voudrait que les auteurs d’attentats soient juste des détraqués. C’est l’islam en soi, dans la lecture qu’impose le wahhabisme, qui est détraqué — et « le hijab est le drapeau de l’islam radical. » Bref, c’est un livre où l’on ne fait pas de prisonniers.

Comment tout cela a-t-il commencé ? « Depuis presque un demi-siècle une nomenklatura intellectuelle se sera érigée en mère-la-morale. » Ça, c’est le décor lointain. Puis la caméra se rapproche, et filme le lieu du désastre. « [À l’école] l’enfant fait l’expérience fondatrice du déplacement d’identité qui fonde toute société humaine : enfant de ses parents, il devient élève de sa classe (…) Le fait de devenir élève ne signifie pas l’effacement de son identité d’enfant, mais l’apprentissage d’une coexistence nécessaire pour s’instruire, pour apprendre à se détacher de lui-même et vivre dans cette société en miniature qu’est l’école. (…) C’est un effort auquel certains enseignants n’obligent plus l’enfant, car ce serait contraire à son libre développement. » La faute à Rousseau, vous dis-je ! Emile, Kevin et Mohammed sont désormais des sujets. Des roseaux pensants — surtout s’ils sont dépensants.
« La dévastation de l’école républicaine, continue Lefebvre, s’est construite sur un renoncement majeur : celui de l’héritage culturel via la langue française. En rendant impossible une véritable maîtrise de la langue française par tous les enfants, en la réduisant à une langue de communication purgée de toute nuance, de toute grammaire, de toute référence, en se gardant de leur imposer les codes culturels nécessaires pour entrer dans le monde, on est parvenu à déraciner déjà deux générations de Français, celle des années 1980 et celle des années 2000. »
« Le français et sa littérature d’une part, l’histoire, d’autre part, sont les mamelles de l’identité nationale. C’est pourquoi déraciner l’enseignement de ces deux disciplines était primordial pour les guérilleros du multicultiralisme postmoderne, du libéralisme mondialisé, de l’individu atomisé. » J’ai expliqué moi-même tout cela dans Voltaire ou le jihad et dans C’est le français qu’on assassine. Mais cela fait toujours plaisir de constater qu’il y a deux Cassandres qui hurlent dans le désert.
S’ensuivent deux chapitres fort documentés sur la façon dont la méthode Foucambert a supplanté la méthode syllabique, de façon à fabriquer des illettrés, et dont les idéologues d’Aggiornamento ont subverti les programmes d’Histoire, en en faisant « l’otage des identités et des mémoires qui clament leur « droit » dans une concurrence effrénée avec des revendications mémorielles. Rien d’étonnant si Macron se réfère volontiers à Patrick Boucheron, l’auteur de cette Histoire mondiale de la France qui prétend « organiser la résistance face au « roman national » » — pauvre cloche qui tinte au Collège de France.
Pourtant, de remarquables historiens de gauche (Pierre Nora, Marc Ferro, Jean-Pierre Vernant ou Pierre Vidal-Naquet, entre autres) se sont éloquemment élevés contre la mainmise de l’Etat sur le « devoir de mémoire ». Peine perdue — leurs voix ne portent pas face aux hurlements des idéologues qui se prétendent historiens, et qui confondent droit à l’Histoire et devoir de mémoire.

Résultat ? « Une jeunesse abandonnée, livrée à elle-même. La génération « j’ai le droit ». Tout cela procède de l’acculturation, de l’abandon intellectuel auquel l’institution scolaire les a voués en se mettant à leur niveau au lieu de les élever. »
Comme Carole Barjon l’année dernière, Barbara Lefebvre aime bien nommer un chat un chat, et un idéologue un crétin patenté. Et de dénoncer « les vigilants chiens de garde progressistes du Café pédagogique, du collectif Aggiornamento et de leurs affidés blogueurs sur Mediapart ou le Bondy Blog ». Ou Gregory Chambat, qui « consacre une partie de son site internet à la traque des fascistes qui dominent actuellement, selon lui, le débat d’idées sur l’école. »
À noter que l’on doit tout de même à Chambat une bibliographie presque complète de l’anti-pédagogisme qui permettra à chacun de savoir ce qui lui manque…

Prof d’Histoire-Géographie, elle ne révère ni Francis Fukuyama, ni Emmanuel Macron : « Après avoir essayé de nous faire croire en 1989 que l’histoire était finie, on rejoue maintenant la musique du progressisme : l’histoire est « en marche » ! » Sans doute fait-elle partie de ces « tristes esprits englués dans l’invective permanente », comme a dit Macron (dans Un personnage de roman, de Philippe Besson, Julliard, 2017). Ni Vallaud-Belkacem : « La réforme du collège qui a suivi la loi de refondation de l’école a été la gifle de trop. » Ni Blanquer, dont elle doute qu’il puisse réellement se / nous débarrasser des morpions pédagos incrustés dans le système — même si à petites touches le ministre tente actuellement de dégonfler « l’idéologie pédagogiste contre laquelle le ministère et ses corps constitués n’ont jamais osé lutter ». Ou de révoquer « ces collègues idéologues qui s’en prennent à la méritocratie républicaine, aux enseignements culturels les plus exigeants comme les langues anciennes ou la musique classique, à l’enseignement disciplinaire, à l’histoire-récit, à l’orthographe et à la grammaire qui seraient des outils de discrimination sociale. » « En réalité, précise-t-elle, ils aspirent, souvent au nom d’un anti-racisme dévoyé, à conserver tout ce qui peut maintenir les enfants des milieux populaires dans un entre-soi qui leur interdit d’assouvir cette « faim de découverte » dont parlait Camus. (…) Pendant ce temps, eux (et leurs enfants) possèdent ces codes et les surexploitent pour mieux en priver les élèves des milieux populaires qui ne sont rien d’autre que leur fonds de commerce politique. »
Croit-elle pour autant à quelque grand complot ? Il lui suffit de constater les faits, et l’idéologie qui les a engendrés. « On ne s’y prendrait pas mieux pour éviter qu’ils ne s’enracinent dans une identité française. On ne s’y prendrait pas mieux pour faire advenir la démocratie moutonnière dont rêvent à la fois les chantres du libéralisme et ceux du communautarisme. » C’est moins un complot qu’une collusion libéralo-libertaire, qui débouche à la fois sur le « grand marché » auquel on voudrait réduire la planète, et sur la « reproduction » (c’est pour le coup que Bourdieu, l’un des responsables du désastre, aurait raison) d’une oligarchie qui ne mérite pas grand-chose et qui a inventé, du coup, la méthode idéale pour s’auto-perpétuer : tuer dans l’œuf les aspirants à l’ascension sociale. « « L’égalité des chances » n’existe que pour les « enfants de » qui depuis cinquante ans se cooptent dans un entre-soi confortable (…) La gauche morale soixante-huitarde (…) a « joui sans entraves » des bienfaits de cet élitisme bourgeois qu’elle adore détester mais qu’elle incarne avec une morgue sans égale. »

Je ne résumerai pas davantage un ouvrage méthodique et foisonnant. Je voudrais juste finir sur l’immense éclat de rire (jaune, comme l’étoile du même nom) qui fut le mien au récit de la découverte, par ses collègues puis ses élèves, de la judaïté de Barbara Lefebvre — qu’elle évoque dans un chapitre passionnant sur les zones de non-droit dans lesquelles s’exercent la libre parole islamique et l’antisémitisme décontracté. Elle raconte comment elle avait rectifié quelques erreurs factuelles sur Israël et la Palestine de collègues admirablement armés d’œillères pro-palestiniennes (au point d’organiser pour leurs élèves un voyage en secteur palestinien — où ils eurent le plus grand mal, tant l’islam est peu sexiste, à faire admettre qu’ils amèneraient une classe mixte), à qui elle a avoué, pour justifier sa compétence, qu’elle s’y était rendue plusieurs fois. « Stupéfaite, comme si on venait de lui révéler un secret d’Etat, une collègue me répondit : « Mais tu t’appelles Lefebvre ! »»
Vous vous rappelez ? « Salomon est juif ? » C’était dans Rabbi Jacob, chef d’œuvre indépassable de la dérision et de l’auto-dérision. Et Barbara Lefebvre de commenter : « La profondeur de son inculture autant que son antisémitisme étaient tout entiers dans cette interjection. »
Cela m’a rappelé le dilemme que dut résoudre le régime de Vichy lorsqu’il s’efforça de dire qui était juif. Le nom ? Peuh. L’habit ? Il y avait beau temps que nombre de Juifs français ne s’habillaient plus comme leurs grands-parents du shtetl polono-ukrainien. La pratique ? Mais nombre de Juifs, en 1940, ne conservaient de la religion que la célébration de fêtes, exactement comme des français athées fêtent Noël. À la fin, on choisit de leur demander de se déclarer juifs — ce qui malheureusement marcha au-delà des rêves de Darquier de Pellepoix.

Barbara Lefebvre n’est pas très optimiste sur les chances de l’Ecole (et de la nation) de subvertir leur présente déconfiture. Ni moi. Trop d’intérêts se lient : pédagogues minables, donc accrochés comme des morpions aux postes que la malévolence socialiste leur a fait obtenir, libéraux pour qui seul le marché mondialisé compte réellement, et communautaristes de tous poils qui font leur marché dans des consciences ravagées d’inculture. Il faudrait un grand mouvement national, une « levée en masse » comme on disait en mars 1793. Possible ? Probable ? Prochain ? Croisons les doigts, lisons de bons livres et buvons frais en attendant la fin.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai interviewé Barbara Lefebvre un peu au-delà de son livre. À paraître dans la semaine sur le blog que m’a ouvert Valeurs actuelles.

Le Maître du double langage

J’aime bien Philippe Meirieu : c’est un instrument utile, une boussole qui n’indique jamais le nord. Utile mais pas forcément précieux, car il n’indique pas toujours le sud, ce qui le rendrait indispensable : il est le grand spécialiste de la pensée contournée, dissimulée, fausse dans son essence mais assez tartuffe dans son expression pour tomber, parfois, presque juste — mettons au nord-est.
Le Causeur du mois de mars (en vente dans tous les kiosques, courez l’acheter) sous un titre de couverture qui m’a alléché d’emblée (« Profs, ne lâchez rien ! ») a donc interviewé cet objet introuvable digne du catalogue de Carelman, qui conformément à sa nature a biaisé, protesté et travesti sa vérité de façon à paraître moins malséant qu’il n’est. Mais voilà : on ne trompe pas les vrais pédagogues.
Toutefois, comme il est parmi mes lecteurs des habitués qui ne sont pas enseignants et ne s’intéressent que de loin aux conditions historiques qui, de Meirieu à Vallaud-Belkacem en passant par Jospin, Fillon, Lang et Chatel, ont rendu possible le désastre, je me suis permis une explication de texte — à partir des affirmations les moins entachées de vergogne, une qualité dont notre Primat des Gaules (gardois d’origine, il est lyonnais d’adoption) se passe aisément.

Chez Meirieu (il a coupé sa moustache il y a quelques années, comme un que je connais — nous sommes l’un à l’autre des Némésis impitoyables en miroir), c’est l’appropriation des mots qui est l’élément le plus remarquable. Prenez « pédagogie du chef d’œuvre », expression empruntée à la geste du compagnonnage : qui se douterait que cette expression hautement recommandale est revendiquée comme source des Travaux Personnels Encadrés, cette plaisanterie qui permet aux élèves, en recopiant la copie du copain qui a recopié Wikipédia, d’obtenir à coup sûr une excellente note qui gonflera leur moyenne, et dont notre augure affirme être le père ?
Ce n’est pas un point de détail : les TPE sont l’ultime manifestation de cette idéologie constructiviste (l’élève construit lui-même ses propres savoirs, comme Pascal a retrouvé par lui-même les douze premiers principes d’Euclide — mais voilà, tous les « apprenants » ne s’appellent pas Blaise) qui mit jadis, quand Jospin nous a pondu sa loi (juillet 1989), « l’élève au centre du système » et Meirieu en gloire à l’IUFM de Lyon, par la grâce du ministre qui n’avait rien à refuser à son inspirateur.
Le constructivisme, c’est ce rousseauisme de bazar qui jadis inspira Joseph Jacotot (1770-1840), ancêtre de tous les pédagos modernes, l’homme qui voulait des maîtres ignorants qui ne gâcheraient pas par leur savoir arbitraire l’excellence spirituelle d’Emile — pour les pédagos tous les élèves s’appellent Emile, même ceux qui se prénomment Kevin. L’ignorance du maître est émancipatrice — qui l’eût cru, Lustucru ? Et l’apprenant ne construit que sur nos ruines — alors que nous pensions prendre le nain qu’il est sur nos épaules de géants, selon la belle expression de Bernard de Chartres rapportée par Jean de Salisbury (voilà, je suis un maître à l’ancienne, je ne répugne pas à la transmission des savoirs, pouah !).
« J’ai toujours promu une pédagogie de l’excellence contre une pédagogie de l’élitisme, qui réserve l’excellence à quelques-uns », dit le prophète : ah oui, quand je pense à la liste des pédagogues qui se réclament de leur maître vénéré, de Frackowiak — encore un qui m’adore — à Zakartchouk (l’un des maîtres à penser des nouveaux programmes du collège), sûr que l’excellence parle, et parle haut ! Mais Meirieu a réponse à tout : « Vous ne pouvez pas empêcher quelqu’un de se réclamer de vous approximativement… » Prenez-vous ça dans les dents, imitateurs qui occupez depuis si longtemps la rue de Grenelle : sans doute les réformes que vous avez lancées en pensant rendre hommage au Maître le défrisent, au fond. L’excellence ! Quand je pense qu’il a essayé de me dégommer chaque fois que j’ai assigné à l’Ecole la tâche d’amener chacun au plus haut de ses capacités !
Mais voilà, sous Meirieu pointe la figure tutélaire de Bourdieu. Elisabeth Levy a beau jeu de rappeler à son interlocuteur qu’il a affirmé récemment que « les classes bilangues et les heures de latin profitent aux meilleurs élèves, souvent issus des milieux favorisés : les supprimer ou les réduire pour augmenter les heures d’accompagnement personnalisé, qui diminuent l’échec scolaire d’élèves souvent issus de familles défavorisées, est une mesure de justice sociale ». Meirieu nous refait le débat de 1791-93 entre Condorcet (chantre de l’école de l’excellence) et Le Peletier de Saint-Fargeau, que soutenait Robespierre et qui voulait écraser les mieux lotis au plan intellectuel pour donner aux moins aptes le temps de les rattraper, comme le raconte Franck Lepage dans un sketch hilarant sur les rapports de l’Ecole et du parapente. Meirieu, c’est la pensée jivaro revenue d’entre les morts — le genre d’égalitarisme dont raffolait la Révolution, qui étêtait volontiers, comme on sait. Meirieu, ancien des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes et qui ne les a jamais reniées, au point de se rendre régulièrement chez les parpaillots de Dieulefit pour y faire des conférences pleines d’onction pédagogique, a toujours plaidé pour la mise à niveau — au plus bas, si possible — de tous les élèves.
Je ne chercherai pas à savoir la part de complexe dans une telle attitude — je m’en fiche qu’il ait raté tel ou tel concours, ce ne sont que des étiquettes. Mais ce que je sais, c’est que dans un monde hautement concurrentiel, nier la compétition sous prétexte d’égaliser les conditions intellectuelles n’est pas d’une habileté confondante.
Mais Tartuffe plaide le blanc et le noir avec un culot d’enfer, il est le maître du double langage : « L’égalitarisme est condamnable quand il aboutit à un nivellement par le bas ». Comment faire pour égaliser par le haut ? « Le socle commun de connaissances, de compétences et de culture constitue un progrès… »
J’en connais qui frémissent en lisant ces lignes… Certains pour lesquels l’idéologie des « compétences » (décidée sous Lang, promulguée par Fillon, tant les ministres de droite comme de gauche sont inféodés aux lubies pédagos, dont le dernier avatar dirige aujourd’hui la DGESCO, comme le raconte Causeur dans un beau portrait de l’inénarrable Florence Robine) fut le dernier clou vissé sur le cercueil de l’école. Parce que les compétences (toujours « en cours d’acquisition », il ne faut désespérer ni Billancourt ni Saint-Denis) ne sont pas des savoirs, mais devraient être des pré-requis. Des capacités à maîtriser fin CP, et qui permettraient d’accéder aux savoirs complexes. Mais nous n’en sommes plus là : la division s’apprend en CM2, et 18% des élèves de Sixième ne savent pour ainsi dire pas déchiffrer. Du coup, on conseille depuis quelques années aux enseignants de ne pas faire lire les élèves à voix haute, « afin de ne pas les humilier ». Sûr que les 150 000 mômes de la génération Meirieu qui sortent du système scolaire chaque année fin Troisième auront appris à lire et à écrire par la magie du Saint-Esprit — même que c’est pour ça qu’on les embauche dans les abattoirs du Neubourg et d’ailleurs. Et qu’importe s’il y a quatre ans ce même Meirieu s’emportait contre « l’idéologie de la compétence » !
« Et je découvre aujourd’hui, à l’université, des étudiants dont le français est… assez catastrophique », avoue notre professeur es sciences de l’éducation. Responsabilité zéro : « Si l’école ne nourrit pas l’imaginaire des jeunes avec de beaux textes, il ne faut pas s’étonner que ceux-ci se nourrissent de la culture à bas prix que leur propose le marché ». Il a oublié que Rousseau déconseillait La Fontaine. Il a surtout oublié qu’il a conseillé, lui, d’apprendre à lire dans les modes d’emplois d’appareils ménagers — il l’a si bien conseillé qu’il feignait de s’en vouloir, en 1999, dans une interview au Figaro. Mais trop tard, trop tard pour que ses « disciples » redressent la barre et en reviennent à la méthode alpha-syllabique au lieu de se ruer sur l’idéo-visuelle de Foucambert et d’Eveline Charmeux — improprement appelée « méthode globale » alors qu’elle est juste a License to kill.
Dernier point — vous découvrirez le reste par vous-mêmes : la question de la notation. D’un côté il est « scandaleux » que l’on « mette 5/20 à une copie bâclée et qu’on en reste là » — mais par ailleurs, « les notes permettent toutes les manipulations » : « Je suis donc pour une évaluation par modules dans laquelle il faudrait acquérir tous les modules sans exception » — outre que c’est une invraisemblable usine à gaz, je sens que certains vont stationner longtemps en Sixième dans telle ou telle matière…
Allez, je cesse de m’esbaudir. Achetez Causeur — pas pour Meirieu, qui est un épiphénomène dont il ne restera rien dans dix ans, mais pour l’ensemble du dossier Ecole qui est très sérieux (voir la belle interview de l’ancien recteur Alain Morvan), pondéré et assez bien informé — même si le « lycée unique » est déjà là, mis en place par Chatel, que Vallaud-Belkacem a voulu rattraper par le bas — et elle y est arrivée, ça, c’est bô, et égalitariste !

Jean-Paul Brighelli

Antiraciste ta mère !

Ainsi donc, Valls s’émeut du racisme ambiant, et nous promet des cours d’antiracisme. Il a même débloqué pour cela 100 millions d’euros sur trois ans. Il y a des associations qui vont se gaver.
Baudrillard, avec l’humour qui le caractérisait, opéra jadis un rapprochement significatif entre SOS Baleines et SOS Racisme, l’un et l’autre ayant syntaxiquement (quand on la malmène, la langue se venge) la mission de sauver qui les baleines, qui le racisme.
Parce que l’antiracisme ne se décrète pas. Et il ne se prêche pas — on sait même à quel point le catéchisme anti-Shoah, répété trois ou quatre fois dans une scolarité, a eu des effets pervers dans certaines populations intellectuellement un peu fragiles. L’antiracisme ne peut naître que de l’apprentissage des Lumières. Mais les Lumières sont désormais optionnelles en classe de Cinquième. Et j’apprends incidemment, sous la plume des profs d’Histoire fidèles d’Aggiornamento et de Neoprofs réunis, qu’il serait bon de les remettre en perspective, voire de faire l’impasse sur ce mouvement, comme le suggèrent les nouveaux programmes : n’ont-elles pas alimenté les mythes républicains qui, de la Révolution à la IIIème République en passant par l’Empire et Toussaint Louverture, ont justifié la colonisation, hou les vilains…
Imaginons donc un enseignement — nous y sommes — qui ferait d’un côté dans l’antiracisme explicite, et de l’autre rayerait Diderot et Voltaire des programmes (on garde Rousseau pour les raisons pédagogiques/pédagogistes expliquées la semaine dernière). Que croyez-vous qu’il arrivera ? C’est notre civilisation qui crèvera.

À écouter le Camp du Bien parler d’antiracisme, il s’agit presque exclusivement de racisme anti-immigrés — Noirs ou Maghrébins. Blacks et Beurs. Bougnoules de tous les pays — curieusement, les Niakoués sont exclus du grand jeu.

(Précision à l’usage des imbéciles, qui heureusement ne hantent pas ce blog, mais s’y réfèrent parfois en déformant mes propos : j’use de ces termes dans le même esprit que Prévert lorsqu’il parle des Polacks et des Boumians dans son poème « Etranges étrangers »… Ou que l’inusable sergent Hartmann au début de Full Metal Jacket… Ou que Dutronc dans « l’Hymne à l’amour »— ça, c’est de la dérision ! — qui commence par de jolies litanies :
« Bougnoule, Niakoué, Raton, Youpin,
Crouillat, Gringo, Rasta, Ricain,
Polac, Yougo, Chinetoque, Pékin… »
Fin de la parenthèse spécial connards).

Oui, lorsqu’on dit « antiracisme », chez les Khmers pédagos, comme disait jadis Laurent Lafforgue, on sous-entend le racisme dont sont victimes aujourd’hui les Musulmans (on garde parfois l’option « Juifs », mais pas toujours, et rarement pour souligner que le Grand Mufti de Jérusalem applaudissait la politique hitlérienne, et qu’il a fait des émules parmi ses coreligionnaires). Rien sur le racisme anti-Blancs des Beurs et des Blacks, rien sur le racisme entre Noirs et Arabes (que développe très bien un article signé Balla Fofana édité sur l’un des blogs de Libé). Voire le racisme inter-Africains : depuis quinze ans, les Noirs musulmans massacrent les Noirs chrétiens ou animistes avec une constance admirable, de l’Ethiopie au Nigeria en passant par le Soudan ou le Kenya. Quant au racisme à l’œuvre entre Tutsis et Hutus (la « radio des collines » exhortaient à se débarrasser des cafards, un mot qui sonne un peu comme « cafre », le terme par lequel les suprématistes sud-africains désignaient les Noirs, au temps de l’apartheid), on le noie dans la responsabilité supposée de l’armée française. Pourtant les tueries inter-ethniques africaines ne sont pas forcément le résultat du colonialisme — et peut-être parfois celui de la décolonisation. Voir en Casamance.
C’est si vrai, au quotidien, que les 100 000 Comoriens installés à Marseille se gardent bien de se mêler de trop près aux 250 000 Musulmans d’origine maghrébine de la ville. Chacun chez soi, et les mosquées seront bien gardées. Dieu est amour. Et s’il est de bon ton pour un jeune Beur de sortir avec une Céfran hâtivement qualifiée de Gauloise (« tiens, fume ! »), il tolère mal que sa sœur en fasse autant avec un Souchien, comme ils disent élégamment : que le mot existe en dit long sur la tolérance des uns et des autres.
Spécifions pour ceux qui ne connaissent de la « cité phocéenne » que le Stade vélodrome et les sous-performances de l’OM : le « Marseillais de souche » est un composé de tous les peuples de Méditerranée, il a en lui de l’Italien, de l’Espagnol, du Catalan, de l’Arabe forcément (ceux du XVIIIème siècle), sans compter des apports de sang radicalement exogène et parfois même parisien. Quant au Beur de service, il ignore la plupart du temps, les programmes d’Histoire étant ce qu’ils sont, qu’il a très peu de sang arabe (si tant est que cela signifie quelque chose) et beaucoup de sang turc, les Ottomans ayant contrôlé l’Afrique du Nord des siècles durant. Sans compter les Berbères, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Espagnols et tutti quanti.
Mais si la Beurette susdite sort avec un kahlouche, alors là, pas de quartier ! Touche pas à ma sœur, tu vas la salir. Et toi, tu vas me faire le plaisir de porter un voile, désormais, sinon on va croire que ma sœur est une salope.
Le problème, c’est l’incroyable ignorance de tous ces pauvres gens. L’Education nationale ayant renoncé à la fois à prendre le taureau par les cornes et à transmettre des savoirs cohérents depuis bientôt trois décennies, et Vallaud-Bekacem ayant décidé d’en rajouter une coche avec les Nouveaux Programmes de son Nouveau Collège, je prédis des frictions nouvelles, d’autres cimetières profanées, des églises, des synagogues et des mosquées incendiées, quelques meurtres aussi, l’art de la kalachnikov faisant chaque jour des progrès. Pas tout à fait la Troisième guerre mondiale, mais quelque chose qui ressemblera assez à une guerre civile.
Que suggérer ? Des infusions de Montesquieu et de Voltaire, du Traité de la Tolérance à Mahomet, mais aussi des pages de Condillac ou de Condorcet, des dialogues de Diderot, des mathématiques selon d’Alembert (bon, pas tout de suite, le fameux théorème n’est pas du niveau collège, mais réorganisons l’étude des maths de façon à arriver à d’Alembert — et au-delà), du libertinage selon Laclos et Sade, qui a écrit des choses percutantes « contre l’Etre suprême », et quelques preuves sur la non-existence de Dieu au gré du curé Meslier ou de d’Holbach… Allez, bon prince et dans un grand mouvement de respect pour l’autonomie professorale, je laisserai les plus pédagos insérer un peu de Rousseau dans cette anthologie de l’anti-bêtise — pour faire la tare.
Il se trouve que des anthologies existent — celles sur lesquelles travaillaient encore les élèves au début des années 1980, avant que la grande déferlante de crétinisme appliquée n’emporte tout sur son passage, et ne laisse, face à face, que des communautés effarés de bêtise et de haine.

Jean-Paul Brighelli

Pour la peau d’un prof

Mardi matin, la presse entière bruit de la rumeur de la rentrée. Sur BFM.TV, sourires heureux ou légèrement anxieux de bambins sur le chemin de l’école — et, en dessous, en tout petit, dans le flot des nouvelles tombées sur les téléscripteurs, l’annonce du suicide d’un prof de technologie (STI2D, comme on dit dans le jargon de l’Education Nationale) qui a préféré en finir plutôt que de participer encore une fois de plus, une année de plus, à cette grande mascarade qu’est devenue l’Ecole de la République. Il n’y aura pas de pré-rentrée pour lui.
Avant de mettre fin à ses jours, Pierre Jacque s’est fendu d’une longue lettre à ses camarades du SNES, expliquant les raisons pédagogiques de son geste. Et je préfère ne pas penser à l’angoisse des collègues qui ont reçu ce mail et se sont précipités — trop tard : je les salue, tout SNES qu’ils soient, parce qu’ils ont exemplairement réagi en mettant en ligne ce courrier désespéré et désespérant.
Le voici — je le commenterai plus bas.

« Le 1 septembre 2013

De Pierre JACQUE
Enseignant d’électronique

Objet : Evolution du métier d’enseignant.

A ma famille, à mes proches
et à tous ceux que mon témoignage intéressera.

« Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée scolaire 2013. En effet le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience.

« Pour éclairer ma décision je vous décris succinctement mon parcours personnel. Je suis devenu ingénieur en électronique en 1982 à l’âge de 24 ans. Ma formation initiale et surtout mon parcours professionnel m’ont amené à exercer dans la double compétence « hard » et « soft ». Le métier prenant et difficile m’a toujours convenu tant que j’avais le sentiment de faire œuvre utile et d’être légitime dans mon travail. Passé la quarantaine la sollicitation de plus en plus pressente d’évoluer vers des tâches d’encadrement et le sort réservé à mes ainés dans mon entreprise m’ont incité à changé d’activité. En 1999 j’ai passé le concours du capet externe de génie électrique et j’ai enseigné en section SSI et STI électronique. Le choc pour moi fut brutal de constater la baisse de niveau des sections techniques en 18 ans passé dans l’industrie notamment pour la spécialité agent technique (niveau BTS ou DUT suivant les cas). Même si le niveau enseigné était bien bas de mon point de vue, ma compétence était au service des élèves et je me sentais à ma place. Une difficulté était quand même le référentiel applicable (le programme) datant des années 80, ambitieux pour l’époque et en total décalage avec le niveau réel des élèves des années 2000. Une réforme semblait souhaitable pour officialiser des objectifs réalistes et orientés en fonction des besoins du marché du travail.

« Puis vint la réforme de 2010 mise en place par Luc Chatel et applicable à la rentrée 2011. Pour le coup, le terme réforme est faible pour décrire tous les changements mis en place dans une précipitation totale. L’enseignement des métiers est réduit à peu de choses dans le référentiel de 4 spécialités seulement qui constitue des « teintures » sur un tronc commun généraliste d’une section unique appelée STI2D qui rentre bizarrement en concurrence avec la section SSI. L’électronique disparait purement et simplement. En lieu et place il apparait la spécialité « Systèmes Informatiques et Numériques ». Cela ne me pose pas de problème personnel, je maitrise bien le domaine et je l’enseigne même plus volontiers que les classiques problèmes de courant de diode ou de montages amplificateurs. Je me pose quand même la question de la compétitivité de notre pays dans le domaine industriel avec un pareil abandon de compétence. La mise en place de la réforme est faite à la hussarde dans un état d’affolement que l’inspection a du mal à dissimuler. Entre temps le gouvernement a changé sans que les objectifs soient infléchis le moins du monde ou qu’un moratoire soit décidé, ne serait-ce qu’à cause du coût astronomique de cette réforme. En effet il aura fallu réorganiser l’implantation de tous les ateliers de tous les lycées techniques de France, abattre des cloisons, en remonter d’autres à coté, refaire tous les faux plafonds, les peintures et renouveler les mobiliers. Ceci est fait à l’échelle du pays sans que la réforme ait été testée préalablement dans une académie pilote. Début 2011, l’inspection nous convoque en séminaire pour nous expliquer le sens et les modalités de la réforme ; il apparait la volonté de supprimer toute activité de type cours ce qui est la radicalisation d’une tendance déjà bien marquée. On nous assène en insistant bien que l’élève est acteur de son propre savoir, qu’il en est le moteur. Pour les spécialités, donc la mienne SIN entre autre, cela signifie qu’une partie conséquente de l’activité sera de type projet. A l’époque les chiffres restent vagues, il est question de 50% du temps au moins. La nature des projets, la façon de les conduire, la façon de les évaluer ne sont pas évoquées et les questions que posent les enseignants à ce sujet restent sans réponses, nous serons mis au courant après la rentrée de septembre. En attendant l’inspection nous fait entièrement confiance pour continuer comme d’habitude. Je fais remarquer qu’il ne faudra pas tarder car nous préparons les élèves au bac en deux ans et que la connaissance des modalités d’examens est incontournable rapidement après la rentrée pour un travail efficace, c’est-à-dire sans perte de temps. Lors de la réunion suivante, après la rentrée 2011, l’inspecteur répond un peu agacé à la même question « que notre travail c’est d’enseigner et que l’évaluation verra après » (sic). En attendant le travail devant élève est commencé et moi et mes collègues travaillons à l’estime. Le manque de matériel se fait cruellement sentir dans mon lycée, les travaux nécessaires ne seront faits qu’à l’été 2012. Lors d’une réunion aux alentours de février il nous est demandé pour la prochaine réunion d’exposer l’état d’avancement de la réforme et si possible les projets envisagés ou mieux déjà mis en œuvre. A ce moment je viens juste de recevoir un premier lot de matériel et je ne dispose du logiciel correspondant que depuis novembre. La pression amicale mais réelle pour commencer les projets va aller augmentant.
« J’ai un groupe de 16 élèves et un autre de 15 dans une salle qui est déjà trop étroite pour recevoir proprement 14 élèves en travaux pratiques et avec un matériel réduit qui ne me permets qu’un choix très restreint de sujets. La phase passée en projet sera cauchemardesque pour l’enseignant et la fraction d’élèves sérieux. Le dernier mois de cette année de première sera passé en activités plus classiques. A la rentrée 2012 les élèves sont maintenant en terminale, j’ai les tables de travail prévues dans une salle provisoire de 80 m2 au lieu des 140 m2 prévus. Il est difficile de bouger, le travail en travaux pratiques reste possible et je couvre ainsi la partie communication réseau de référentiel au moyen d’un logiciel de simulation. Je ne dispose pas du matériel support. On me bricole une salle de 150 m2 à partir de deux salles de cours séparées par un couloir et j’attaque les projets dans ces conditions. Le couloir sera abattu aux vacances de février.
« Pendant ce temps nous avons appris que la note du bac porterait uniquement sur le projet final est que la note serait constituée de deux parties égales, une attribuée par un jury en fin d’année suite à une soutenance orale avec support informatique, l’autre attribuée par l’enseignant de l’année au vu du travail fourni par les élèves. Les critères d’évaluation portent principalement sur la gestion de projet et la démarche de développement durable. Il est explicitement exclu de juger les élèves sur les performances et la réussite du projet. Ceci appelle deux remarques. La première est que les critères sont inadaptés, les élèves sont incapables de concevoir et même de gérer un projet par eux-mêmes. De plus la démarche de développement durable est une plaisanterie en spécialité SIN où l’obsolescence programmée est la règle. Comment note-t-on alors les élèves ? A l’estime, en fonction de critères autres, l’inspection le sait mais ne veut surtout pas que la chose soit dite. Du coup cette note relève « du grand n’importe quoi » et ne respecte aucune règle d’équité. Elle est attribuée par un enseignant seul qui connait ces élèves depuis au moins un an et compte coefficient 6 ce qui écrase les autres matières. Cela viole l’esprit du baccalauréat dans les grandes largeurs.
« Je considère que ceci est une infamie et je me refuse à recommencer. L’ensemble du corps inspectoral est criminel ou lâche ou les deux d’avoir laissé faire une chose pareille. Cette mécanique est conçue dans une idée de concurrence entre les enseignants mais aussi entre les établissements pour créer une dynamique de très bonnes notes à l’examen y compris et surtout si elles n’ont aucun sens. Vous avez l’explication des excellents résultats du cru 2013 du baccalauréat au moins pour la filière technologique. Cela fait plus d’un an que je me plains à mon syndicat de cet état de fait. Pas un seul compte-rendu ni localement sur Marseille ni à un plus haut niveau n’en fait mention. Je suis tout seul à avoir des problèmes de conscience. Ou alors le syndicat est activement complice de l’état de fait, le responsable local me dis : « mais non Pierre tu n’es pas tout seul ». En attendant je ne vois aucune réaction et ce chez aucun syndicat. Que penser ? Soit nous sommes muselés, soit je suis le dernier idiot dans son coin.
« De toute façon je n’accepte pas cette situation. Je pense au niveau toujours plus problématique des élèves, autrefois on savait parler et écrire un français très convenable après 5 ans d’étude primaire. Aujourd’hui les élèves bachelier maitrisent mal la langue, ne savent plus estimer des chiffres après 12 ans d’études. Cherchez l’erreur. La réponse de l’institution est : « oui mais les élèves savent faire d’autres choses ». Je suis bien placé dans ma spécialité pour savoir que cela n’est pas vrai ! Les élèves ne maitrisent rien ou presque des techniques numériques d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils savent faire est jouer et surfer sur internet. Cela ne fait pas un compétence professionnelle. Les médias nous rabattent les oreilles sur la perte de compétitivité du pays en laissant entendre que le coût du travail est trop élevé. Cette présentation pèche par une omission grave. La réalité est que le travail en France est trop cher pour ce que les travailleurs sont capables de faire véritablement. Et là la responsabilité de l’éducation nationale est écrasante. Qui osera le dire ? J’essaye mais je me sens bien petit. J’essaye de créer un maximum d’émoi sur la question. J’aurais pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves (2), cela aurait eu plus d’allure mais je ne suis pas assez vertueux pour cela. Quand vous lirez ce texte je serai déjà mort.

Pierre Jacque
enseignant du lycée Antonin Artaud
à Marseille »

Pour bien comprendre ce qui a pu désespérer un prof consciencieux, aimé de tous (plusieurs tweets envoyés par certains de ses anciens élèves en témoignent), j’ai demandé à « Zorglub », un fidèle de Bonnetdane, et ex-prof du technique recyclé depuis deux ans en prof de maths, ce qui s’est passé dans cette profession. Je recopie tel quel son témoignage.

« Ce qui se passe en STI2D est une honte absolue, on y enseigne du vent (ce qui peut être utile pour faire tourner les éoliennes).
Les profs de STI étaient autrefois fortement spécialisés (génie civil, productique, construction, électrotechnique, électronique, physique appliquée, etc.). Chacun avec une licence et maîtrise très spécifique et des CAPET ou agreg différents.
« Ils sont désormais omniscients et enseignent (voui, mais sous forme de projet …) tout ce qui est en rapport avec le monde technique sans distinction.
« Comme si ça se pouvait !
« Un peu pareil qu’un prof d’anglais qui devrait enseigner l’espagnol (ben quoi c’est aussi une langue étrangère non ?).
« Les élèves de ces filières n’étaient en général pas d’un niveau éblouissant (euphémisme) en enseignement général, mais finissaient par acquérir quelques savoir faire techniques et un vague bagage technologique.
« Aujourd’hui on ne leur « apprend » plus rien et il passent deux ans à « découvrir en autonomie et sur des projets pluridisciplinaires en groupe » les hypothétiques relations entre écologie et industrie à travers les projets de développement durable (de lapin), l’analyse du cycle de vie, les cartes mentales de conscientisation de l’impact environnemental et autre fariboles.
« Plus de cours, puisqu’ils « s’autoforment » à partir de documents ressources académiques ou du web au fur à mesure du besoin, chacun à son rythme, relativement à ses centres d’intérêt et en suivant les nécessités rencontrées dans son projet !
« Les plus fous des pédagogistes associés aux plus intégristes des alter-mondialistes ont pris le pouvoir sur cette branche de l’enseignement.
« Besoin que je détaille les résultats ?
« C’est tellement violent que lors du bac il a été interdit aux profs de mettre des notes dans l’épreuve phare …
« Ils étaient seulement autorisés à transmettre un document avec des cases cochées à l’IPR qui a transcrit « ça » en notes (genre 13 ou 14 de moy académique qui reste encore secrète chez-nous) sans que les profs puissent savoir comment !
« De l’avis général, répondre vaguement à 15 % ou 20 % des question était largement suffisant pour obtenir la moyenne.
« Moi non plus je n’aurais pas supporté cette mascarade.
« Dans mon ancien bahut ce sont les collègues les plus nuls techniquement qui ont pris les choses en main, les autres ayant refusé de se les salir à couper la branche sur laquelle ils étaient assis.
« Bien entendu ils seront promus au grand choix et les autres voient disparaître avec dépit la filière STI qui fut celle de la réussite des gosses modestement intelligents, modestement ambitieux, issus de milieux modestes financièrement et culturellement à qui on donnait une vraie chance d’avoir un boulot de technicien après le BTS qui faisait normalement suite.
« Perso j’y étais très attaché et fier de voir des gosses finir par s’en sortir alors que tout les prédisposait à l’échec.
« Après STI2D, les élèves, qui sont lucides sur leurs aptitudes, ne demandent même plus à entrer en BTS et rentrent en fac de psycho, LEA ou autres conneries puisqu’ils savent bien qu’ils ne peuvent pas espérer rattraper le niveau … bac pro (en aucun cas pour la pratique mais guère plus sur les aspects techniques et technologiques) !
« C’est aussi un désastre économique qui s’annonce.
« La majorité des élèves de bac pro ont de réelles compétences pratiques mais rares sont ceux qui peuvent espérer acquérir en BTS des compétences théoriques suffisantes pour devenir réellement techniciens supérieurs et non pas seulement ouvrier qualifiés.
« Je me demande ouske les patrons vont les trouver dans quelques années, peut-être dans les « petites » écoles d’ingé ???
« Cette réforme est une honte et un désastre, pour les mômes, pour les collègues et pour le pays.
« Je survis pour avoir su fuir à temps ! »

Ultimes précisions.
Cette réforme est intervenue pour faire des économies — et pour ce faire, elle s’est appuyée (idéologie Chatel) sur les lubies des plus dégénérés des pédagogistes (idéologie Meirieu / Dubet). Ou, si l’on préfère, le démantèlement de l’Ecole de la République s’appuie à la fois sur les concordances européennes (nous étions les seuls en Europe à avoir une voie technologique, les autres pays ont une voie générale et une voie professionnelle — grâce à l’intégration des systèmes d’enseignement européen voulue par la convention de Lisbonne en 2002, nous rentrons dans le rang), la volonté libérale de destruction de toutes les institutions d’Etat, et les folies libertaires de tous ceux qui ont cru — sincèrement parfois — que l’élève construit lui-même ses propres savoirs — ce que Pierre Jacque souligne sauvagement.

Un récent rapport de la Cour des Comptes (mais de qui je me mêle !) préconise d’en finir avec l’aspect « disciplinaire » de l’Education, et de rendre tous les enseignants multi-spécialistes. Et pourquoi ne pas exiger qu’ils soient aussi doués d’ubiquité ?

Quant au fait que dans STI2D, les « 2D » signifient « développement durable », je ne le commenterai même pas. C’est comme si tout était dit : vous ajoutez « développement durable » à n’importe quel paquet de merde, et vous en avez fait un produit commercialisable. Mille merci à Sylvie Brunel qui a inventé le terme !
Le ministère se refuse depuis des années à publier des statistiques réelles sur les dépressions en milieu enseignant. Tous ceux qui se sont penchés sur la question savent que cette profession qui est, paraît-il, peuplée de feignasses trop payées et surchargées de vacances paie aux lubies des technocrates déments et des pédagogues fous un tribut monstrueux. Un sondage tout récent nous apprend que les Français sont de moins en moins satisfaits de leur école (3). Eh bien, qu’ils le sachent : les profs non plus n’en sont pas heureux — ils n’y sont pas heureux, et même, parfois, ils en meurent.

Jean-Paul Brighelli

(1) La lettre a été publiée sur le site du SNES-Marseille : http://www.aix.snes.edu/IMG/pdf/hommage_a_pierre_jacque.pdf
(2) Allusion au geste tout aussi désespéré de Lise Bonnafous, qui s’est immolée par le feu dans la cour de son établissement à Béziers en octobre 2011 : http://www.liberation.fr/societe/01012366684-a-beziers-un-lycee-toujours-a-vif
(3) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/09/02/97001-20130902FILWWW00319-la-qualite-de-l-ecole-deplait-aux-francais.php

Le bonheur tout de suite

Causeur, en la personne d’Elisabeth Lévy, a reçu ce courrier qui m’était visiblement adressé. Je le publie sans commentaires, il se suffit à lui-même. Le signataire m’est inconnu : tout ce qu’il dit de lui, c’est qu’il est parent d’élève, convaincu des bienfaits du pédagogisme, la doctrine qui régit l’Ecole depuis plus de trois décennies et dont il résume en quelques paragraphes les objectifs et les méthodes, et qu’il n’apprécie ni le destinataire de sa missive, ni ce qu’il appelle « l’école de papa » : quiconque voudrait voir dans cette appellation méprisante un symptôme freudien n’aurait peut-être pas tort.

De Pierre Abraxas, parent d’élève, à Jean-Paul Brighelli, aux bons soins d’Elisabeth Lévy.

Monsieur,
J’ai hésité avant de prendre la plume, sachant parfaitement que mon courrier finira dans votre poubelle, tant l’esprit partisan qui vous anime dès que vous parlez d’Ecole vous interdit de laisser une place à une pensée moins réactionnaire que la vôtre — une pensée réellement progressiste, qui tienne compte du vécu des enfants (ou plutôt des apprenants), de leur légitime droit à s’exprimer et à être heureux tout de suite, dans une école enfin réconciliée avec les vraies valeurs du vivre-ensemble, loin de l’élitisme stérilisant que vous revendiquez — loin de cette école à papa que la nostalgie d’hier vous fait croire bonne pour aujourd’hui ou demain.
Vous n’avez raison que sur un point : l’école actuelle n’est pas à la hauteur des ambitions que nous devons légitimement avoir pour nos enfants, ni des défis que pose une société si diversement colorée — contre le manichéisme noir et blanc que vous défendez. Par trop d’aspects elle est encore exagérément sélective, autoritaire, et socialement discriminante. Le collège unique, — la seule création durable de l’ère Giscard d’Estaing — n’est pas encore assez unique, et son principe devrait inspirer les lycées de demain. La mesure des savoirs académiques n’a pas encore laissé toute sa place à l’évaluation des savoir-être et des compétences transversales. Et les enseignants renâclent encore trop souvent à laisser la parole aux enfants, de quelque manière qu’elle s’exprime, alors que leur ambition devrait être d’encourager la perturbation, expression libre de la créativité enfantine.
Mais le gouvernement, habilement guidé par les vraies organisations d’avant-garde, la FCPE, le SE-UNSA et le SGEN (1), et la Ligue de l’Enseignement, qui tiennent la main de Vincent Peillon et ont pré-orienté sa « grande consultation » sur l’avenir de l’Ecole, commence à remettre l’Ecole sur la voie du progrès — l’inverse de la réaction dont vous vous faites, monsieur, vous et ces « républicains » qui oublient si facilement d’être démocrates, l’infatigable propagandiste.

L’horreur pédagogique commence parfois dès la Maternelle et le CP — mon fils a subi dans ces classes une professeure des écoles selon votre cœur (mais pas selon le mien !) qui s’était permis de remplacer le manuel utilisé par son prédécesseur, Ribambelle, par un opuscule signé GRIP Editions — le b-a-ba dans toute son horreur (2). Pierre Frackowiak, qui fut si longtemps inspecteur du Primaire dans le Nord, et a observé ces dernières années les progrès de la réaction, a bien raison de stigmatiser les méthodes syllabiques et d’y voir la source du désarroi présent des enseignants (3), face à des élèves dressés comme des petits chiens, auxquels toute expression autonome est refusée — le tout au nom des principes réactionnaires qui régissent l’apprentissage de l’orthographe, ce concept bourgeois, et de la grammaire, ce carcan fasciste imposé à la langue. Il évoque avec raison la « souffrance » de ces enseignants, et celle des élèves, surtout les plus démunis (le fait que j’habite le Marais, et non les Quartiers Nord de Marseille, ne m’empêche pas d’avoir une vraie conscience sociale…), appartenant souvent à des communautés étrangères, et sommés par des « instituteurs » réactionnaires d’apprendre la langue et la culture bourgeoises, alors qu’il y a bien plus de créativité (une créativité de gauche, si vous le permettez) dans la désarticulation du langage opérée par les rappeurs des cités, comme le soulignait jadis Jack Lang (qui aurait dû être nommé ministre à vie de l’Education) que dans toute l’œuvre de Racine. Plutôt que d’enseigner de façon frontale et verticale des règles artificielles et surannées (n’était-ce pas Saussure qui parlait de l’arbitraire de la langue ?), il convient, comme le font en vérité les professeurs des écoles formés dans les IUFM, ces temples de la vraie pédagogie inventés jadis par l’admirable Philippe Meirieu, aujourd’hui phare de la pensée écologique lyonnaise, il convient, disais-je, que l’enseignant consente à être enseigné par ses élèves, qu’il se mette à l’écoute de leurs désirs, de leur poésie innée. De leur violence aussi : être frappé sur la joue droite doit inciter à tendre l’oreille gauche.

Au lieu de rentrer à la maison pour se plonger dans des devoirs (interdits par la loi depuis 1956 !) et des leçons ineptes (comme le remarquait Rousseau, quel besoin ont-ils d’apprendre l’hypocrisie dans « le Corbeau et le Renard », ou l’injustice dans « le Loup et l’Agneau » ?), ils devraient être libres de leurs désirs : à leur âge, passer des heures entières assis à écouter le ronronnement d’un enseignant autoritaire ne peut être une finalité. Après tout, il y a des correcteurs orthographiques pour régler le problème de l’orthographe, et des calculettes — dans n’importe quel portable, les enfants devraient tout jeunes être autorisés à en garder un sur eux en permanence, ne serait-ce que pour garder le lien avec leur famille — pour faire les multiplications à leur place. Il y a un autoritarisme invraisemblable à leur infliger des souffrances quotidiennes pour leur faire avaler que 8×7=57. Jean-Claude Hazan, qui dirige la FCPE, la seule fédération de parents réellement progressiste — et je m’honore d’en faire partie — demande d’ailleurs la suppression des devoirs, des notes et des redoublements (4) — ces trois piliers du fascisme enseignant. Les enfants doivent être libres d’apprendre à leur gré et à leur rythme, ou de ne pas apprendre si tel est leur bon plaisir, nous devons cesser de les stigmatiser par de mauvaises notes (à la rigueur, conservons les bonnes) et de faire peser sur leur tête la lame de la guillotine du « passage » en classe supérieure (vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’il y a d’affreusement réactionnaire dans ce mot de « classe » et cette ambition imposée d’en changer). Nous avons aboli la peine de mort en 1981. Nous devons abolir les redoublements, et toutes les formes de stress à l’école, en 2012. Le bonheur, c’est tout de suite.

Mais les ESPE — Ecoles Supérieurs du Professorat et de l’Education — que met aujourd’hui en place Vincent Peillon remédieront, je l’espère tout comme Patrick Demougin (5), aux débauches de cette pensée réactionnaire dont vous vous faites, monsieur, l’écho complaisant. Les petits écoliers français sont parmi les plus stressés d’Europe, comme le soulignait jadis Peter Gumbel (6), l’homme qui a su flairer en vous le sergent Hartmann — l’adjudant-formateur de Full Metal Jacket — qui sommeillait sous les oripeaux du prof, et comme le rappelle encore aujourd’hui une pédagogue italienne, Antonella Verdiani, qui prône (7) les « pédagogies du bonheur », si constructives, contre la violence de l’accord nom-adjectif et du carré de l’hypoténuse — qu’avons-nous à en faire, je vous le demande, du carré de cette hypoténuse — que nous devrions écrire ipoténuse, pour simplifier des règles qui n’ont été instituées, comme le rappelait jadis André Chervel (8), que pour asseoir la puissance d’une classe sociale — la bourgeoisie — dont nous savons combien elle brime cette imagination dont nous espérions jadis qu’elle serait au pouvoir. Il est temps que Mai 68, 45 ans plus tard, s’impose.
Qui sont au fond ces enseignants réactionnaires qui persistent à ignorer les progrès de la didactique ? Souvent formés dans les classes préparatoires, temples de l’élitisme, du conservatisme et de la culture unique, alors qu’il est tant de cultures plurielles, dans le respect des communautés qui font de la France d’aujourd’hui une mosaïque d’opinions contrastées — et je milite pour la reconnaissance de la pensée hirsute, seule douée de créativité, contre la monotonie de la pensée unique de l’institution scolaire —, ces classes prépas qu’il faudra bien se résoudre à dissoudre dans la diversité si réjouissante des universités vraiment libres (celles qui ne sont pas aux mains des sorbonnards et autres piliers d’un establishment culturel que je méprise), ces enseignants, dis-je, perpétuent le système qui les a formés, au lieu de se mettre à l’écoute des jeunes, qui ont bien le droit de s’exprimer, conformément à la loi Jospin de 1989 (ma phrase est un peu longue, mais je suis journaliste au Nouvel Observateur, je ne suis pas tenu au « beau » style !). Il y a plus d’idées en puissance dans le joyeux bordel d’une classe animée que dans le ronron stérilisant que vous appelez de vos vœux. Ce que vous appelez « violence » n’est, le plus souvent, que réaction à une violence antérieure, celle exercée par des enseignants rigoristes qui s’obstinent à imposer un silence stérilisant à des jeunes à la gestuelle exubérante et créatrice, qui ont compris — et c’est des classes les plus populaires que vient souvent cette initiative, tant les « héritiers », comme disait Bourdieu, sont constipés dans leurs comportements stéréotypés d’enfants sages — que du chaos naît la pensée nouvelle, et que tout ordre n’est jamais que préface à l’Ordre nouveau.
Résumons-nous : que cent fleurs s’épanouissent, que les devoirs, les notes, les redoublements, l’orientation précoce — que stigmatise aujourd’hui Bernard Desclaux (9)l’un de ces COPSY, Conseillers d’Orientation Psychologues, qui font tant pour le bonheur des élèves en refusant de les orienter vers des voies élitistes et stressantes —, les contraintes en un mot, cessent enfin. Que les programmes soient réécrits dans le sens de la créativité — 1+1= 69, comme aurait dit Serge Gainsbourg — et non dans le sens de la reproduction. Vous sentez bien, n’est-ce pas, ce qu’a d’épouvantablement conventionnel ce mot de reproduction ? Un lycéen qui apostrophe sa prof en lui lançant : « Je t’enc*** » met à bas le système tout entier — qui se venge en lui infligeant des sanctions aussi vaines qu’imméritées. Ah, l’autoritarisme a encore de beaux jours !
Je ne vous salue pas.

Pierre Abraxas

 

PS. Cette missive vient de paraître, sous une forme à peine abrégée, dans la revue Causeur de ce mois.

(1) Ces deux syndicats viennent de publier un communiqué commun appelant de leurs vœux une « école de demain » moins réactionnaire que la vôtre — saluons cette initiative : http://www.cfdt.fr/rewrite/article/42525/actualites/cinq-propositions-pour-une-ecole-plus-juste-et-plus-efficace.htm?idRubrique=7105

(2)http://www.instruire.fr/Grip_1/PAGE_DebatEcritureLecture/YiQAAFA01hpxZVNqamRVc2dGAgA

(3) http://www.educavox.fr/actualite/debats/article/la-refondation-et-la-souffrance#.UGVz3wIqrmo.twitter

(4) FCPE / Hazan : suppression des notes, des devoirs et des redoublements :
http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20120927.AFP0276/la-fcpe-veut-arreter-les-notes-avant-le-lycee-les-devoirs-et-le-redoublement.html

(5)http://www.vousnousils.fr/2012/09/25/ecoles-superieurs-professorat-nouveau-depart-formation-enseignants-patrick-demougin-cdiufm-534220

(6) Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Grasset, 2010.

(7)http://www.terrafemina.com/vie-privee/famille/articles/17472-lecole-autrement–les-pedagogies-du-bonheur-expliquees-par-antonella-verdiani.html

(8) André Chervel, l’Orthographe, Maspéro, 1969.

(9) http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2012/08/24/pourquoi-faut-il-supprimer-les-procedures-dorientation/