La revanche de Magua : l’annulation de Kanata

Rappelez-vous le Dernier des Mohicans. Magua, le chef huron, ne marche pas à l’affectif. Il arrache et mange à moitié le cœur du colonel Munro, fait griller vif le jeune Major Duncan Heyward, traîne en esclavage la larmoyante (on le serait à moins) Alice Munro et tue finalement Uncas, le fils unique de Chingachgook — le « dernier des Mohicans ». Parce que le fils adoptif de Chingachgook, Nathaniel Bumppo, dit « Œil de faucon », dit « Bas de cuir », dit « la Longue carabine » (Fenimore Cooper m’a assuré dans une conversation privée au dessus d’une table tournante que non, ce n’était pas une métaphore cochonne), est un Blanc comme vous et moi, et d’ailleurs il est mort sans descendance — lire la Prairie, qui clôt le cycle Natty Bumppo.

Bon. Magua meurt à son tour. Mais ses héritiers sont toujours là, prêts à arracher des cœurs de Blancs. Par exemple celui de Robert Lepage, illustrissime metteur en scène canadien — donc une cible de premier choix.

Robert Lepage est blanc. Un enculé de Blanc, s’il faut en croire l’actualité récente du Québec. Le genre qui est capable de faire chanter (dans un spectacle qui devait s’intituler SLAV, pour le Festival de jazz de Montréal) du blues à une Blanche ! Le genre qui est capable de faire jouer un rôle d’Indien par un acteur qui n’est pas 100% « native » — et tant pis s’ils ont tous été exterminés, tant pis s’il n’y a pas assez d’acteurs indiens de qualité pour monopoliser les rôles de Kanata (titre originel d’un spectacle donc annulé), que devait jouer le Théâtre du Soleil en décembre à Paris et plus tard au Québec — et qui est remis sine die, les producteurs canadiens ayant retiré leurs billes, sous pression de l’extrême gauche « racialiste », dit le Figaro — raciste, dit Mathieu Bock-Côté, et il a bien raison.
C’est d’autant plus drôle que Robert Lepage, dit notre sociologue mal pensant (deux mots en combinaison oxymorique, ces temps-ci — tant les sociologues font de leur mieux pour penser « bien », quitte à tordre le cou aux évidences) « renversait le regard historique traditionnellement posé sur le Canada, en privilégiant celui des Amérindiens par rapport aux Blancs. Lepage reconduisait, avec un génie dramaturgique indéniable, une lecture culpabilisante de l’histoire occidentale. »
Mais voilà : quand on accepte le jeu pervers de la culpabilité, on trouve toujours plus culpabilisant que soi. « Un groupuscule prétendant représenter une communauté « minoritaire » a surgi pour accuser la pièce de se rendre coupable d’appropriation culturelle, c’est-à-dire d’une forme de pillage symbolique propre à la domination néocoloniale que subiraient les populations « racisées » ». Nakuset, directrice exécutive du Native Women’s Shelter de Montreal, s’est déclarée « très heureuse » de cette annulation. Pauvre conne.

Je suggère que désormais toute organisation, tout groupuscule, tout individu utilisant ce mot, « racisé », soit systématiquement poursuivi pour racisme. C’est la moindre des choses, au moment où le mot « race » a disparu de la Constitution, non ? Et Mathieu Bock-Côté de conclure : « Les militants anti-SLAV ont soutenu qu’il était absolument illégitime qu’une Blanche puisse reprendre des chants composés par et pour des Noirs. Cet argumentaire prônant un principe d’étanchéité ethnique et réhabilitant la race comme catégorie politique est typique de l’extrême-gauche racialiste qui entend légitimer par là un authentique racisme anti-Bancs. »

En 1975 je suis allé voir jouer les Iks, une pièce adaptée d’un livre, Un peuple de fauves (1972), de l’anthropologue anglais Colin Turnbull (anglais ! Même pas noir !), mise en scène par Peter Brook (un Britannique lui aussi ! Même pas immigré !) au théâtre des Bouffes-du-Nord — un théâtre à l’italienne promis à la destruction, sauvé in extremis par Brook, qui longtemps affectionna ce lieu lépreux et magique.
Résumons, pour ceux qui n’y étaient pas : les Iks constituaient une tribu de chasseurs-cueilleurs dans une zone du Kenya que les Anglais avaient décidé de sanctuariser en parc naturel. Exeunt donc les primitifs, chassés par les écolos de l’époque. On les recase dans un autre coin du Kenya, en leur distribuant des sacs de semences afin qu’ils se sédentarisent et deviennent cultivateurs. Bref, on leur demande de réaliser en un an la révolution néolithique, qui nous a pris globalement un certain temps. Ils ont mangé ou vendu les grains de maïs, ont bu le résultat, sont tombés dans la mendicité larvaire et le désespoir lent — dix ans plus tard, il n’en restait plus un seul.
Fable sur les bonnes intentions, adaptée par Jean-Claude Carrière (qui n’est pas ik, ni africain), jouée par la troupe de Brook au complet — un Américain, Andrea Katsulas, un Japonais, Katsuhiro Oida, Un Malien (Malick Bakayoko — même pas Kenyan !), des Français (Maurice Bénichou — un Pied-Noir, un ancien « colon » !) et Anglais (Bruce Myers) de souche, et une Allemande noire (si — Miriam Goldschmidt). Un panorama mondial qui faisait de la pièce un magnifique plaidoyer pour l’humanité.
Ariane Mnouchkine, qui n’en revient toujours pas, a essayé de sauver le spectacle de Robert Lepage. En argumentant : « Ce sera toujours un acteur qui va jouer Hamlet ; et il n’a pas besoin d’être Danois. Je dirais qu’il vaut mieux qu’il ne le soit pas. Parce que le théâtre a besoin de distance, de transformation, de cette quête, de ce chemin de l’imagination. » Combien d’acteurs blancs ont joué Othello, avant et après Laurence Olivier ou Orson Welles, qui n’étaient pas noirs, quel culot, mais qui étaient sublimes ? Et alors ? « Intimidation inimaginable dans un pays démocratique », a déploré la directrice de la troupe du Soleil.
Mais peut-être ne sommes-nous plus en démocratie — en tout cas, nous n’y serons plus si nous laissons ces apprentis-nazis imposer leurs diktats. Combien de fois faudra-t-il expliquer que la terreur, aujourd’hui, n’est pas à droite ?

Impossible de mettre en scène les Iks aujourd’hui. Ni Othello, qui passe désormais pour une pièce raciste — et anti-féministe, visons large. Quelques abrutis de première grandeur agiteraient sur Internet le spectre du néo-colonialisme. Non content d’avoir éradiqué les Iks, l’homme blanc prétendrait les représenter dans un casting qui ne serait pas intégralement africain ? Impensable, pour les nouveaux coupeurs de têtes, grandes consciences auto-proclamées et grands cons certifiés.

Alors, disons-le franchement à ces jeunes enfoirés : vous êtes des minables, méprisables, indéfendables, qui bâillonnez la liberté d’expression au nom de grands principes foulés aux pieds par la même occasion. Extrême-gauche ? Extrêmement cons, ça, c’est sûr. Fascistes. Racistes. Pourris. Communautarisme mon cul ! Je vous pisse à la raie. Je vous conchie, apôtres du politiquement correct. Vous êtes de la boue. La lie de l’humanité. Héritiers des Khmers rouges et des Gardes de la même couleur. Des impuissants qui s’en prennent aux créations des autres parce qu’ils sont bien incapables d’inventer quoi que ce soit. Minables. Déjà morts à vingt ans.
Que des Québécois s’enrégimentent sous les couleurs du puritanisme intellectuel des facs américaines est une défaite de première grandeur pour la culture de la Belle Province — et pour nous. Et que des médias relaient les agissements criminels d’une bande de psychopathes en quête de notoriété me donne envie de vomir. Internet est le prochain tribunal de l’Inquisition, relais de toutes les rumeurs d’Orléans, bouche à feu de tous les va-de-la-gueule, où l’on peut assassiner un homme ou une création en dix secondes et quelques clics — et sous couvert d’anonymat, de surcroît.
Alors, je vous le dis, crétins décervelés : vous êtes la Bêtise incarnée, la Bête de l’Apocalypse, le troupeau aveugle du XXIe siècle. Le degré zéro de la pensée.
Et moi, je signe.

Jean-Paul Brighelli

L’Homme surnuméraire, de Patrice Jean (Editions rue Fromentin)

l-homme-surnumeraire-1138619816_L« Dom Juan fut la première œuvre que l’on me confia, après que Jérôme Beaussant m’eut exposé savamment les raisons de « l’abrogation de quatre passages moralement contestables ». Au fond, il y avait peu de réécriture, puisque la fin tragique du héros disait assez la vilénie de son libertinage. « En soi, m’expliqua Beaussant, le libertin n’est pas un sale type, mais ce qu’il y a de plus répréhensible dans son attitude, c’est son horrible machisme, sa revendication satisfaite de mentir aux femmes. Non, ça, on ne peut pas le laisser passer. J’ai donc réduit à l’extrême tout ce qui rend Dom Juan sinon sympathique, du moins ce qui pourrait, dans ses tirades, exalter un naïf lecteur. Et j’ai supprimé entièrement la scène où il séduit Charlotte, la femme de Pierrot : aujourd’hui, le racisme social de Molière est archaïque, on ne peut plus mettre en scène des paysans parlant le patois pour se moquer d’eux. C’est vraiment abject. »
« Je résumai donc une grande partie de l’acte II, en éradiquant le patois et le mépris social. Vider un auteur de son génie pour remplacer sa verve par de plats dialogues était à ma portée. »

Clément, l’un des héros tragiquement médiocres du roman de Patrice Jean, se retrouve chargé de la mise au point d’une collection intitulée « Littérature humaniste », classiques mis au goût du politiquement correct. Beaussant coupe, et Clément intercale dans les coupes des éléments permettant de suivre l’intrigue sans succomber aux tentations délétères d’une littérature en liberté. « Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu printanier, guilleret et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. »
J’ai adoré ce livre retors (résumons-le sans rien dire : Patrice Jean exploite jusqu’au bout les délices suspectes de la mise en abyme, et jusqu’à la lie l’enivrement de héros dérisoires — jusqu’à une femme de ménage vierge et frappée de sainteté, comme la bonne de Théorème, si vous vous rappelez le film de Pasolini jadis grand prix de l’office catholique, en pleine assomption après avoir été bibliquement connue par l’ange — Terence Stamp — venu visiter Sodome.

Bien sûr, rien n’est totalement neuf sous le soleil. La réécriture en conformité avec les codes et la vertu contemporains (accorder au masculin devient une jouissance suspecte) a été exploitée jadis par James Finn Garner, qui reformula dans les années 1990 les contes de fées selon les diktats du politiquement correct.pcbs-cover-lrg Mais là, il s’agit de chefs d’œuvres de la philosophie (ôtons de la Généalogie de la morale toute référence désormais irrecevable à « la superbe brute blonde rôdant en quête de proie et de carnage ») et de la littérature.
Et qu’en pense l’institution ? « Les professeurs de collège et de lycée, toujours enclins à promouvoir les idées de progrès et d’idéal démocratique, recommandèrent à leurs élèves notre collection apurée. Quelques ronchons tentèrent de s’y opposer, mais la grande masse du corps professoral tenait plus aux droits de l’homme qu’à la littérature. »
Comme il les connaît bien ! C’est qu’il est prof de Lettres lui-même — et talentueux, ce qui par les temps qui courent commence à friser l’oxymore. Un homme qui pense aussi mal ne peut être fondamentalement mauvais. Eugénie Bastié, qui l’a interviewé fin septembre, lui a d’ailleurs sans grand mal arraché quelques horreurs (ou quelques évidences, selon que l’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur de la pensée conforme).

Quant à définir ce qui n’est plus dicible… « Les femmes, les Noirs et les musulmans, dis-je un soir à Lise, sont les nouvelles vaches sacrées ! Pas touche, ou alors en précisant qu’un salopard de couleur ne représente pas toute la communauté. Idem pour les femmes, ne les critiquons pas. Et d’ailleurs, toute définition de « la » femme renvoie à une essentialisation nauséabonde. »
Clément (et Patrice) « aiment afficher, devant leurs amis épouvantés, des idées qu’ils jugent « nauséabondes », de la même façon qu’autrefois, devant des bigots, les libertins s’amusaient à nier l’existence de Dieu. » À vrai dire, la liste des idées « nauséabondes » s’allonge chaque jour. Il en est du politiquement correct comme de la Vraie Foi : peu à peu tout l’offense. Et il est si facile de se voiler la face, plutôt que de gifler les inquisiteurs qui vous agressent.
Ce roman est une réponse à l’abjection. Quelque chose me dit que Patrice Jean est lui aussi un mécontemporain.

C’est le plus enthousiasmant avec les vrais bons romans : ils ouvrent des perspectives au-delà de ce qu’ils racontent, ils incitent à produire du texte au-delà de leurs phrases. À prolonger la fiction, ou à s’en servir pour ouvrir le réel, comme le couteau ouvre les huîtres.
L’Homme surnuméraire m’a ainsi donné envie de croiser Daniel Pennac et Patrice Jean — qu’ils veuillent bien l’un et l’autre m’en excuser…

– Ecoutez, Malaussène…
Oh comme j’ai horreur quand la reine Zabo commence ainsi ses phrases ! Vous pouvez être sûr qu’elle va vous aligner de l’insoutenable, de l’indicible, hautement corrosif, et vous voici prisonnier de votre lâcheté, de votre servilité — oui, oui, j’écoute…
– Voilà. J’ai eu une idée — une de plus ! Les Cent romans indispensables remis au goût du jour ! Cent bouquins à réécrire, Malaussène ! Vous avez du boulot pour les deux ans à venir — à raison de deux titres par semaine…
– Heu…
Je sais, c’est une répartie pitoyable. Mais l’idée encore enveloppée de la Reine Zabo ne m’emballait guère.
– Par exemple… Moby Dick — hein, c’est quelque chose, Moby Dick ! Mais cet acharnement à vouloir tuer une espèce en voie de disparition — et blanche, de surcroît ! Alors voilà : votre capitaine Achab, vous en ferez un Japonais, un tueur de baleines, et vous créerez un personnage bien contemporain, un journaliste intègre au service de GreenPeace — qui convertira le Jap à l’écologie profonde ! C’est beau, non ?
– Réécrire Moby Dick ? Vous n’y allez pas un peu fort ?
– Des modifications élémentaires ! Juste en surface ! La couleur de la peau, la nationalité, la langue, la culture et la philosophie de l’ouvrage, trois fois rien ! Un personnage à créer de toutes pièces — vous avez l’imagination qu’il faut !
– Vous… vous voulez commencer par Moby Dick ?
– Entre autres. Vous connaissez le métier, Malaussène, vous savez qu’il faut sortir des séries, pas des livres isolées. C’est comme en art, hein, Twelve are Better than One, comme disait ce pauvre Warhol ! Alors douze volumes pour… pour le mois prochain.
Je jetai un coup d’œil sur la liste qu’elle me tendait. Les Misérables. Moby Dick. Les Liaisons dangereuses. Madame Bovary
Madame Bovary… commençai-je.
– Hé bien quoi ? Ça vous botte, vous, cette bonne femme empêtrée dans un adultère…
– Deux, dis-je.
– Raison de plus ! De la culpabilité, un suicide — ça ne va pas, non ? Vous allez me remettre ça au goût du jour. D’abord, je la veux lesbienne, Bovary ! Quand les hommes sont insuffisants, c’est entre femmes que ça se règle ! Albertine à la place de Rodolphe ! Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette !
« Et l’autre, là — comment l’appelez-vous ?
– Léon…
– Un acteur de films pornos, je veux — et elle va l’épuiser ! Bovary et Rocco, comme on dit Judith et Holopherne ! À la fin, elle le castre ! Elle se balade dans Rouen avec la bite de Rocco dans la menotte ! Comme dans l’Empire des sens ! Oshima forever ! Et elle fait opérer ce pauvre Charles, qui n’a rien à faire de sa nouille précuite — un mari transgenre, ça, ça va payer ! Elle renoue avec Albertine — ce sera mieux si elle est un peu typée, hein, Albertine, j’ai Danièle Obono parmi mes lectrices —, et ils finissent en ménage à trois ! Et quand elle baisera avec sa chérie — vous voyez ça : noir / blanc, un coup dessus, un coup dessous, chantilly / caramel ! —, elles attacheront le mari sur un fauteuil — un peu de candaulisme ne peut pas gâter l’affaire !
– Mais…
– Non ! Pas de mais ! Jamais de mais ! Mais, connais pas ! Notre public, ce sont des femmes ! Ce sont les femmes qui lisent ! Pas les hommes ! Les hommes boivent de la bière en regardant le foot ! Vous croyez que ça les amuse, les femmes, le châtiment de l’adultère et toutes ces fadaises ?
– Et la gamine — Berthe ?
– Eh bien quoi ? C’est un bébé ensemble, Emma et Albertine, avec des paillettes achetées au Danemark — soyons moderne !
« Et déplacez légèrement l’action, la Normandie de l’intérieur, c’est moyen. À Deauville ! Bord de mer ! Air salin ! Vivifiant ! Les vagues, les embruns, le casino, les courses…
« Vous nous ferez ça très bien, Malaussène… »
– Mais… Les Liaisons… Il y a déjà une Wonder Woman, là-dedans…
– La Marquise de Merteuil ? Certes — mais Cécile ? Une gourde, Cécile ! Et c’est une scène de viol, non — Valmont la viole ou je ne m’y connais pas…
Je la regardai, en pensant avec horreur à l’homme qui avait peut-être un jour tenté l’escalade de cet Anapurna — sous la contrainte…
– En fait, Valmont, je vais vous dire : un pédé ! Un type qui a tant besoin de se prouver qu’il aime les femmes, c’est suspect, forcément ! Ce n’est pas avec Cécile qu’il couche — c’est avec Danceny ! Il se révèle ! Le coming out de Valmont ! Personne n’y a pensé. Heureusement que je suis là !
– Danceny, vous le voulez noir, lui aussi ?
– N’en rajoutez pas, Malaussène ! Et puis ça a déjà été fait par les Américains, dans Sexe Intentions ! Non, une fiotte bien de chez nous, et à la fin, quand ils se battent en duel — un symbole ou je ne m’y connais pas, voyez la fin de Spartacus, quand Kirk Douglas dit à Tony Curtis qu’il l’aime tout en lui enfonçant son glaive, ha ha ! — ils se roulent une pelle au moment où ils sont fer contre fer… Et Mme de Tourvel portera leur enfant — un peu de Gestation Pour Autrui ne peut gâcher la fête…

À vos plumes, amis lecteurs ! Faites donc des propositions vertueuses en cette période de l’Avent. Bâtissez les scénarios rénovés de la bibliothèque que mérite notre monde. En commençant par la Bible et le Coran, qui ont une tendance fort répréhensible au carnage et au châtiment des homosexuels. De l’amour, de l’amour, de l’amour ! « De la passion, de l’infortune, de la vertu par dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien » (Liaisons, lettre CV). Croyez-moi, vous ne vous ennuierez guère à la lecture de l’Homme surnuméraire, où les infortunes des héros sont comme celles de Justine — lucides, cocasses et pimentées.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le roman ne se limite pas, loin de là, à médire du politiquement correct — il est bien plus profond, surtout quand il joue à être superficiel (pour mémoire, est superficiel aujourd’hui tout roman bien écrit). Mais je n’allais quand même pas tout vous dire.

Ecouter aux portes

À la Noël 1965, j’assistai à un grand repas familial, réunissant, de façon rituelle pour chaque 24 décembre, ma grand-mère paternelle et son jules, mes oncles et tantes, mes cousines bien-aimées, mes parents et moi — l’autre côté de la famille, du côté de ma mère, organisait les agapes du 25 décembre. Chacun chez soi…
J’avais 12 ans, et j’écoutai avec avidité les commentaires aigres-doux, puis assez vifs, et enfin emportés qui volaient au-dessus des plats. L’élection présidentielle venait juste de se tenir, et le 19 décembre, De Gaulle avait terrassé Mitterrand. Mon oncle, de sensibilité communiste, votait à gauche (le PC avait décidé de soutenir Mitterrand dès le départ), le jules susdit avait voté Lecanuet au premier tour, mes parents penchaient pour De Gaulle. De quoi alimenter, huit jours après le second tour, bien des rancœurs.
Ma formation politique a commencé ainsi, par des bribes attrapées au vol, des éclats de voix qu’il fallait décrypter — quitte à faire des contresens grossiers : je me rappelle m’être demandé pourquoi ils s’engueulaient ainsi, et quelle sombre affaire familiale alimentait les dissensions. Ainsi se construisait la conscience civique des enfants d’autrefois : nous étions tout yeux et tout oreilles (nous étions assez peu invités à parler à table), nous écoutions aux portes, nous glanions des mots interdits, vannes, gros mots et allusions, énigmes à déchiffrer sans cesse.
Et il en allait de même dans nos lectures. Personne n’avait encore eu l’idée d’exploiter à fond le marché spécifique des livres pour enfants et / ou adolescents, ou, idée suprêmement absurde, de réécrire en langage enfantin (ou supposé tel par les adultes de l’édition) les grands classiques de la littérature.
Mais aujourd’hui, on en est à réécrire le Club des cinq, en mettant au présent de narration ce qui était au passé simple (dont on n’étudie plus, à la rigueur, que la troisième personne) et en remplaçant les « nous » par des « on », qui font tellement plus « oral ». Et « saltimbanques » par « cirque de l’Etoile », afin de ne pas jeter de discrédit sur les « gens du voyage ». Comparez donc les deux résumés, ici (première version) et (site officiel de la série chez Hachette). Et la comparaison du graphisme des couvertures vaut aussi son pesant de cacahouètes idéologiques bien-pensantes.66943813_parton767-8143e
C’est en fait à une tentative (assez réussie, au vu des résultats) de dé-civilisation que l’on assiste. Couper les enfants du flot polémique, les couper aussi de tout ce qui dépasse, et de tous les mots « pas de leur âge ». Reste « areuh-areuh » et ses déclinaisons.

Le premier roman un peu long que j’ai lu, c’était les Trois Mousquetaires. Rien que dans les deux premiers paragraphes du premier chapitre, combien de mots pouvaient échapper au petit garçon de sept ou huit ans que j’étais alors ? Essayons :

« Le premier lundi du mois d’avril 1626, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes le long de la grande rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse, et appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc-Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.
En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le cardinal qui faisait la guerre au roi et aux seigneurs ; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre aux seigneurs, au cardinal et au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais ; — souvent contre les seigneurs et les huguenots ; — quelquefois contre le roi ; — mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de ces habitudes prises, que ce susdit premier lundi du mois d’avril 1626, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc-Meunier. »

Que pouvais-je bien comprendre à Huguenots, endosser, mousquet, pertuisane, et hôtellerie sans doute ? Sans compter contenance, que j’ai dû prendre en un premier temps dans son sens quantitatif, appris à l’école… Et je ne parle pas des noms de lieux (Meung ou La Rochelle ne disaient rien probablement au petit Marseillais que j’étais, les cours d’Histoire à l’école n’en étaient pas encore au XVIIème siècle), des allusions littéraires, forcément obscures (l’auteur du Roman de la Rose — késaco ?) ou des connotations historiques — le Cardinal ? Quel cardinal ?
De quoi décourager un enfant d’aujourd’hui, surtout s’il a fait son entrée en littérature via un Club des Cinq à mobilité intellectuelle réduite.
Il faut le dire avec force aux imbéciles qui ont rédigé a minima les programmes de Français du collège : jamais un mot inconnu n’a découragé un lecteur, quel que soit son âge. Plus vieux, il cherche dans un dictionnaire. À huit ans, j’allais de l’avant, et le sens s’éclairait peu à peu, d’autant qu’un enfant orienté vers la lecture lit et relit. On se rappelle le petit Poulou racontant dans les Mots comment il avait « lu » Sans famille sans rien connaître du langage, vers cinq ans, et comment il savait lire à la fin du roman. Les mots entrent en nous par leur fréquentation, et certainement pas par leur non-usage.
Dans la Maison de Claudine, Colette s’amuse à se rappeler les contresens de la narratrice sur le mot « presbytère » :

« Le mot « presbytère » venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d’y faire des ravages.
« C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse… » avait dit quelqu’un.
Loin de moi l’idée de demander à l’un de mes parents : « Qu’est-ce que c’est, un presbytère ? » J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur. « Presbytère ! » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l’horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème : « Allez ! vous êtes tous des presbytères ! » criais-je à des bannis invisibles.
Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m’avisai que « presbytère » pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu’elle soit, ressemble passagèrement à l’idée que s’en font les grandes personnes…
– Maman ! regarde le joli petit presbytère que j’ai trouvé !
– Le joli petit… quoi ?
– Le joli petit presb…
Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre — « Je me demande si cette enfant a tout son bon sens… » — ce que je tenais tant à ignorer, et appeler « les choses par leur nom…
– Un presbytère, voyons, c’est la maison du curé.
– La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère ?
– Naturellement… Ferme ta bouche, respire par le nez… Naturellement, voyons…
J’essayai encore de réagir… Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu’il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé « presbytère » …
– Veux-tu prendre l’habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas ? À quoi penses-tu ?
– À rien, maman…
… Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu’à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d’une pie voleuse, je la baptisai « Presbytère », et je me fis curé sur le mur. »

Pour Colette non plus (elle publie la Maison de Claudine en 1922, quand elle a déjà presque cinquante ans), « le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » — la phrase énigmatique qui avait permis en 1907 à Rouletabille d’élucider le mystère de la chambre jaune. Le mot inconnu ne présente d’autre danger pour l’enfant que d’agrandir soudain démesurément le champ de ses hypothèses, et d’entrer dans le plein royaume de la langue. Les pédagogues qui pensent bercer son ennui en lui épargnant l’angoisse du non-savoir sont des faquins, des bélîtres, des marauds, des manants et des cornegidouilles — inutile de connaître exactement le sens de ces mots pour en deviner l’intention.
Parce qu’éliminer les mots peu fréquentés, c’est priver les déshérités des richesses de la langue. C’est leur dire « Ce n’est pas pour toi ». C’est le temps du mépris, et toute cette réforme du collège, comme antérieurement celle du lycée, ne manifeste globalement que du mépris pour ceux qu’elle prétend aider en leur maintenant la tête sous l’eau et l’esprit loin des mots.

(Intermède publicitaire. La page qui précède est extraite, en avant-première, d’un essai intitulé finalement C’est le français qu’on assassine, sortie fin août aux éditions Hugo et Cie.)

Allons plus loin.
En fait, cet abrutissement des gosses est à mettre en parallèle avec celui des adultes, via les médias.
Ce qui a disparu des journaux, depuis vingt ans, c’est l’opinion. La polémique. Le débat. Sous prétexte d’être « objectifs », les journaux se contentent de reproduire des dépêches. De citer des faits en suggérant que c’est au lecteur de se faire une opinion.
Eh bien, ce n’est pas ainsi que l’on se fait une opinion. Pas ainsi que l’on se forge une conscience sociale. Ce n’est pas l’objectivité qui permet la constitution d’une pensée autonome, c’est la polémique. Les mots échangés comme des balles. Le débat — ou, si vous préférez un terme plus philosophique, la dispute (et rien d’étonnant si ce mot qui renvoyait a priori au débat socratique a fini par désigner une engueulade maison : du frottement aigu des idées naît la lumière).
De même, la culture ne peut pas naître d’un vocabulaire raréfié par les bonnes intentions de pédagogues abscons. Elle naît d’incompréhensions successives, surmontées, d’interrogations nombreuses, résolues, elle naît de chocs sémantiques et culturels, elle naît de la fréquentation des cimes, pas d’un aplanissement des crêtes. La volonté, en politique, en université et dans l’édition, de n’exposer les enfants et les citoyens-à-jamais-enfants qu’à des concepts politiquement corrects génère à terme plus de racisme, de sexisme, d’homophobie ou des trois à la fois que les récits de nos enfances d’autrefois, où les belles-mères étaient des sorcières, où les nains s’appelaient des nains — pas des « personnes de petite taille » — et où les romanichels n’étaient pas encore des « gens du voyage ».
Que cet abrutissement soit un effet prémédité n’est pas une hypothèse paranoïaque : le mouvement est bien trop général pour ne pas avoir été pensé, et au plus haut niveau, par quelques-unes de ces élites auto-proclamées qui ont peu à peu confisqué le pouvoir depuis une quarantaine d’années. Oh, ceux-là donnent à leurs enfants des livres en version originale ! Et ils les tiennent au courant des démêlés politiques, cela leur permettra de réussir Sciences-Po Paris, puis l’ENA, ce sommet de la pensée française. Les vrais héritiers ont droit au langage tout entier, les autres — même les plus méritants, ceux parmi lesquels on allait pêcher, il y a encore quarante ans, de quoi renouveler un peu les cadres dirigeants, mais que désormais on amène au bord de l’eau en leur interdisant de boire — sont abonnés aux versions édulcorées qui leur permettront de postuler chez Carrefour ou Monoprix pendant que leurs homologues nés avec une cuillère en argent dans la bouche, alors même qu’ils sont parfois d’une bêtise crasse, sont propulsés dans le fauteuil chauffé par papa-maman.
Ça me fait vomir, quand j’y pense.

Jean-Paul Brighelli

Du racisme anti-blancs et autres merveilles politiquement correctes

Le 7 août 2010, j’ai eu le rare privilège de dîner, chez Maître Paul Lombard à Saint-Tropez, avec Charlotte Rampling : je me rappelle la date parce que l’actrice fut appelée au milieu de la soirée par une radio qui lui demandait son sentiment sur la mort de Bruno Cremer, qui venait de décéder le jour même, et avec qui elle avait joué l’un des plus beaux films de François Ozon, Sous le sable.
D’elle, je ne connaissais que ses films — depuis une brève apparition dans The Knack en 1964 jusqu’à ses rôles-cultes dans Portier de nuit, la Chair de l’orchidée, The Verdict, ou Angel Heart, et j’en passe. En attendant 45 Years pour lequel elle est nominée aux Oscars cette année…
Et justement, en parlant d’Oscars, Rampling a répondu à une polémique lancée par Spike Lee et quelques autres trublions en panne de buzz qui suggèrent de boycotter la cérémonie cette année parce que tous les nominés ont le culot d’être blancs. Et de demander un quota de Noirs, d’Hispaniques, de femmes, d’Indiens, de minorités visibles et invisibles. Will Smith vient de se joindre à la protestation, et en France, Omar Sy et Roschdy Zem trouvent ce boycott légitime. Et l’Académie du cinéma, qui gère les Oscars, vient de prendre des mesures pour que cesse le scandale — quotas, me voilà !
Rampling a dénoncé sur Europe 1 ce retour en force du politiquement correct. Elle a même parlé de « racisme anti-Blancs ».
Scandale et putréfaction ! « Le premier qui dit la vérité / Il doit être exécuté », chantait Guy Béart… Depuis, on la cloue au poteau de tortures…
Heu… Vraiment ? Ai-je le droit, moi qui ne suis pas indien, de parler de « poteau de tortures » ? Ne serait-ce pas insidieusement du racisme anti-minorités visibles ?

S’il y en a qui croient que j’exagère, qu’ils se documentent. Depuis quelques mois le politiquement correct accable les campus des facs américaines. « Pocahontas, Caitlyn Jenner and Pancho Villa are no-nos. Also off-limits are geisha girls and samurai warriors — even, some say, if the wearer is Japanese », écrit le New York Times. Comme le raconte Slate, « des mouvements véhéments ont été déclenchés autour de débats qui semblent surréalistes pour un observateur étranger: est-il nécessaire que les universités publient des règlements officiels recommandant aux jeunes de ne pas se déguiser en Indiens pour Halloween ? Se déguiser en Mexicain quand on est blanc est-il une forme d’appropriation culturelle raciste ? Les fêtes à thème Kanye West, avec des blancs qui font les rappeurs, sont elles racistes et insultantes ? Doivent-elles être interdites par l’administration universitaire ? » Et la très prestigieuse université Yale donne encore une fois le ton du crétinisme renforcé.

Et telle créature télévisuelle blanche — Kylie Jenner — qui s’est fait tresser des dreadlocks est accablée sur Tweeter de commentaires désobligeants. Elle n’a pas le droit ! C’est un signe distinctif NOIR !
Et ta connerie, si on lui mettait un signe distinctif, quel serait-il ?

La France n’est pas en reste. Il y a un mois une polémique digne de la grandeur de notre pays a éclaté lors de la publication de la liste des nominés pour le Festival de la BD d’Angoulême. Comment ! Pas une femme dans cette sélection ! Ben non : à bientôt 76 ans, Claire Bretecher n’a pas cru bon de concourir, et Annie Goetzinger, pour laquelle j’ai une tendresse personnelle (ah, la Demoiselle de la Légion d’honneur, sur un scénario de Christin !), non plus — et Marjane Satrapi préfère le cinéma à la BD, en ce moment. Certes, il en est d’autres — mais j’ignore si cette année il y en avait une assez talentueuse dans l’actualité immédiate pour être sélectionnée. Et celles et ceux qui croient que l’absence de femmes dans une sélection est du machisme méritent de porter le même signe distinctif dont je parlais plus haut. Et inviter telle ou telle Japonaise auteur (et pas « auteure » !) de shojo (les mangas « pour filles ») aurait été plus désobligeant qu’honorable : on ne s’illustre jamais par le bas…
J’avoue que je suis sidéré. Si d’aventure une année le Festival d’Angoulême sélectionnait trente dessinatrices de grand talent, je ne m’en offusquerais pas. Si un acteur ou une actrice noir est parmi les meilleurs, il sera sélectionné pour les Oscars — c’est arrivé pas mal de fois depuis celui reçu par Hattie McDaniel en 1940 pour Autant en emporte le vent ! Si par hasard un parti dénichait trente femmes mieux douées que leurs politichiens habituels, je trouverais très bien qu’il les mette en avant. Mais pas qu’il exhibe quelques grosses incompétences dont la seule marque distinctive consiste à exiger qu’on les appelle « la » ministre, contre toutes les règles de la langue et de la fonction ! Ah, elles veulent être reconnues pour femmes, mais s’insurgent dès que l’on remarque qu’elles exhibent l’artillerie féminine pour décontenancer l’adversaire et attirer à elles les caméras ! On en revient à Françoise Giroud qui dans le Monde du 11 mars 1983 disait que la femme serait l’égale de l’homme le jour où à un poste important on nommerait une femme absolument incompétente ! Eh bien nous y sommes !

Je n’en peux plus de cette politique des quotas. Je n’en peux plus d’être obligé de « compenser le handicap social » en recrutant des élèves boursiers à la place d’élèves plus méritants qu’eux. J’ai passé mon enfance à jouer aux cowboys et aux Indiens — et je faisais toujours l’Indien, ce qui me permettait de me battre jusqu’au dernier et d’expirer en prenant des poses esthétiques, tué par les Tuniques bleues et les Visages pâles réunis — au fond, je n’ai pas changé. Et on me l’interdirait aujourd’hui ! J’adore le jazz, mais je me soucie fort peu de savoir si le pianiste est noir — souvenir inoubliable d’Erroll Garner au théâtre du Gymnase à Marseille dans les années 1960, interprétant Caravan — ou blanc — comme Paul Bley qui vient de mourir et dont presque personne n’a parlé. Tiens, j’écrirai la fin de cette chronique en réécoutant Ida Lupino !
En vérité je vous le dis : je n’ai jamais regardé la couleur d’un élève, je ne me soucie jamais, quand je corrige des copies, de savoir s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille, et si elle s’appelle Fatima ou Marianne (pour reprendre le titre de la dernière crotte sortie en direct du cul de la sociologie, via François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils). Et quand j’étudie la littérature, je ne pense pas prioritairement à connaître les habitudes sexuelles d’un auteur. Il faut être aussi nul qu’Edouard Louis pour penser que cela a une importance stylistique.
Une amie — apostolique et quasi romaine — a baptisé sa fille Myriam : la gosse a passé son enfance à se faire insulter dans son collège de banlieue parisienne par de jeunes imbéciles musulmans (et non, ce n’est pas forcément un pléonasme !) qui lui contestaient le droit de porter un prénom qui d’après eux leur appartenait : qu’ils aillent se faire empapaouter chez les Tralfamadoriens ! Cette assignation à résidence ethnique nous tuera, si ce n’est déjà fait.

Alors, je salue bien bas Charlotte Rampling, et toutes celles, tous ceux qui ruent dans les brancards du politiquement correct. Et je continuerai à ruer moi-même, jusqu’à ce qu’ils aient ma peau.

Jean-Paul Brighelli

Communautarismes

Je n’ai pas vu Exhibit B (faut-il dire l’exposition ? la pièce ? le montage ? les tableaux d’une exposition ?) du Sud-Africain Brett Bailey, qui après Avignon en 2013 se retrouve ces derniers jours au théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, puis au 104, à Paris. J’l’ai pas vu, j’l’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler — par le Canard enchaîné de ce mercredi et par Marianne tout fraîchement sorti(e) dans les kiosques.
De quoi s’agit-il ? De saynètes successives (le public se balade d’un tableau vivant à un autre) exposant les horreurs de la colonisation, qui n’a pas eu, c’est le moins que l’on puisse dire, que des effets positifs. « Chaque tableau rappelle une horreur, un crime colonial » : un esclave qui porte une muselière, sous le titre « l’Âge d’or néerlandais », ou un homme assis, un panier sur les genoux, plein de mains coupées, sous le titre « l’Offrande » — « les mains de villageois congolais qui ne récoltaient pas le caoutchouc assez vite » : lire sur le sujet le remarquable Albert Ier, roi des Belges de Jacques Willequet.
Bref, rien que du politiquement correct.
Eh bien, pas même, à en croire les ayatollahs de l’anti-racisme. Après Londres, où quelques abrutis se sont émus du spectacle de la Vénus hottentote comme en ses plus beaux jours d’exposition coloniale, c’est à Paris que des énergumènes ont forcé la porte du théâtre — au point que Jean-Luc Porquet, l’honorable correspondant du Canard, n’a pu entrer à Gérard-Philipe que sous escorte policière. « Zoo humain », disent les khmers noirs.
C’est que Brett Bailey est Blanc — quel culot, être blanc et parler des Noirs ! À ce titre, il faut récuser Montesquieu et son « esclavage des nègres » — déjà que de francs crétins parlent sur Wikipedia du « racisme » de Voltaire, qui pourtant dans Candide condamne sans réserve l’esclavage de son temps…
Faut-il rappeler que les grands westerns pro-indiens (Soldat bleu, ou Little Big Man, ou la Flèche brisée, ou les Cheyennes — on n’en finirait pas) ont tous été filmés par des réalisateurs blancs et d’extraction européenne — et pas par des Sioux ni des Apaches ? Que Nuit et brouillard n’a pas été monté par un Juif — n’en déplaise à Lanzmann, qui croit lui aussi avoir un monopole de la Shoah parce qu’il a popularisé le terme ? Ou que les Liaisons dangereuses, sans doute le plus grand texte féministe jamais publié, a été écrit par un homme, un vrai, équipé en conséquence ?
Comment ? Il avait des couilles et il parlait des femmes ? Horreur ! Horreur ! Horreur !

Jack Dion dans Marianne tire de cette affaire la conclusion qui s’impose : « Seuls les Noirs peuvent parler aux Noirs ; seuls les gays peuvent parler aux gays ; seuls les Corses peuvent parler des Corses… »
(Parenthèse : Colomba est écrit par un pinzuttu, Astérix en Corse aussi, et ce sont deux sommets de l’insularité. Quoi qu’en disent parfois des autonomistes plus cons que nature…)
« … C’est la négation de l’approche universaliste qui veut que les êtres humains, nonobstant leurs différences, soient égaux entre eux. C’est le comble de l’enfermement communautariste à l’anglo-saxonne où l’on est défini non par ce que l’on est mais par ses origines, qu’elles soient ethniques, raciales ou religieuses. »

« Communauté » : j’ai tendance à hurler chaque fois qu’un présentateur de journal télévisé — chaque jour, en fait — use de ce mot pour désigner les Juifs, les Musulmans ou les Zoulous. D’autant qu’à chaque fois, c’est de Français qu’il s’agit. On peut très bien avoir des racines et s’en moquer : j’attends avec une certaine impatience qu’il y ait un humour musulman aussi torride que l’humour juif — mais les Israélites, comme on disait autrefois, ont quelques longueurs d’avance —, parce que ce sera la preuve par neuf qu’il n’y aura plus de « communauté » musulmane, mais des Français à option musulmane, tout comme d’autres ont choisi l’option libre-penseur. Ce qui n’est pas tout à fait pareil.
J’avais il y a deux ans une élève maghrébine et lesbienne : à quelle communauté appartenait-elle ? Les femmes ? Les gouines ? Les Musulmans ? Ma foi, à aucune — elle était française, et ses goûts la regardaient. La Révolution a aboli les ghettos, mais il se trouve à nouveau des crétins pour les reconstruire, et s’y enfermer.
Allez, pour la route, une blague que la « communauté » africaine ou maghrébine pourrait revendiquer — quand ils en seront à avoir de l’humour.

Un type était au Paradis, et depuis si longtemps qu’il commençait à s’y ennuyer ferme. Au Paradis, on chante des cantiques, ad majorem dei gloriam — mais le « Dio vi salvi Regina » à tout bout d’éternité, ça gonfle rapidement. Il va donc voir Saint Pierre, lui explique que bon, rien de personnel, mais enfin, comment c’est, en bas — en Enfer ? « Pas de problème, dit le saint, je peux te faire une permission d’une semaine. » « C’est vrai, je peux ? » « Mais oui ! »
Notre homme s’engage donc dans une descente sans fin, arrive devant le portail bien connu au-dessus duquel Dante a écrit « Voi ch’entrate, lasciate ogni speranza », il frappe d’un index timide…
… Et la porte s’ouvre, et il est happé par les mains avides d’une quinzaine de houris admirablement roulées, qui une semaine durant, une semaine dupont, se vautrent avec lui dans un océan de délices.
Au bout de huit jours, il remonte — et c’est long. « Alleluhia forever » — là, cette fois, il n’en peut plus. Il retourne voir Saint Pierre : « Ecoutez… Ce n’est pas que je m’ennuie… mais est-ce que je peux résilier le bail ? » « Pas de problème : signe ici », dit le divin portier.
Il signe, et descend l’escalier, cette fois, à toute allure. Il frappe à la porte de l’Enfer — qui s’ouvre, et il est happé par des diables qui le jettent dans l’huile bouillante et la poix fondue et le harcèlent de leurs fourches…
Alors il se récrie, le malheureux. Il récrimine. Si bien qu’une ombre gigantesque apparaît, et que Satan en personne s’enquiert : « Eh bien, qu’as-tu à protester ? » « Mais… Je suis venu il y a tout juste huit jours, et ce n’étaient que caresses et voluptés… » « Eh bien, dit le Diable en ricanant, maintenant, tu sais la différence entre un touriste et un immigré. »

Mais ai-je bien le droit de raconter cette blague, moi qui ne suis plus immigré depuis déjà trois générations ?

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Liliam Thuram (le footballeur guadeloupéen à lunettes, ex-membre du Haut Conseil à l’Intégration auquel participait mon ami Alain Seksig, et qui dirige actuellement une Fondation Education contre le racisme, et Agnès Tricoire, de la Ligue des Droits de l’homme, se sont exprimés très favorablement sur Exhibit B. Cela leur a valu une volée de bois vert d’un certain Claude Ribbe, auteur, réalisateur, agrégé de philosophie et pauvre cloche, qui lance à Thuram : « Moi, je suis agrégé, lui, il est footballeur » qui est ‘argument le plus nul que l’on puisse formuler. Mais bon, il écrit dans Mediapart