Les eurobéats, première

Dans un mois donc, les européennes. Et soudain, soudainement conscients que l’euroscepticisme gagne du terrain, et que dans l’Europe entière les « nonistes », comme les appellent les béni-oui-oui de l’Europe, gagnent chaque jour du terrain, les européanistes convaincus (cet adjectif ne devrait-il pas s’écrire en deux mots ?) donnent de la voix.
Et comme leur vision de la démocratie s’arrête à leur nombril de libéraux fous, ils empêchent aussi les autres de parler.
Pierre Marcelle est l’un des journalistes « historiques » de Libé. Il vient du PCI — péché de jeunesse — qui enfanta une bonne partie de ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche du PS (qui est tellement à droite qu’il laisse pas mal de place, effectivement, à sa gauche — il en laisse même au FN, qui est partout chez lui depuis qu’il a compris que le credo anti-libéral était bien reçu chez les oubliés de la croissance, les chômeurs de Sarkozy et de Hollande, les petites gens et les cadres moyens en déshérence). Il est à Libé depuis que Libé existe, ou à peu près. Il y a tenu d’abord une chronique journalière — puis hebdomadaire. Je sens qu’elle va devenir mensuelle — voire annuelle.
Marcelle a donc rédigé une chronique « ordinaire », en réaction aux beuglements offensés des européanistes béats — y compris ceux de son propre journal, auxquels il a dit leurs quatre vérités.
Prétexte commode, que j’ai déjà dénoncé dans Bonnet d’Âne : on s’attache à la forme (l’injure, ou l’apostrophe supposée telle) pour mieux répudier le fond. On censure un journaliste pour mieux réorienter un journal (ici, Libé, seconde Pravda du régime après le Monde) dans le sens des intérêts de ses maîtres.
Bakchich, qui est un site souvent bien informé et intelligent, a analysé ce renvoi aux oubliettes de Pierre Marcelle — et publié in extenso l’article en cause du journaliste. Je ne vois pas nécessaire de commenter plus avant, pour le moment : à eux la parole.

Jean-Paul Brighelli

Pour info :

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/25/chez-liberation-la-censure-de-marcelle-continue-63287

et

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/11/chez-libe-la-censure-de-marcelle-fait-un-tabac-63256

La direction de Libération en crise a interdit hier la publication de la chronique hebdomadaire de Pierre Marcelle, «No Smoking».

À la demande de la direction de la rédaction, Marcelle avait d’abord renoncé à évoquer, dans sa chronique du 4 avril dernier, les problèmes où Libération se débat depuis des mois. Puis, une semaine plus tard, sa chronique du 11 avril a été purement et simplement supprimée – après qu’il avait refusé de l’amputer d’un post-scriptum où il répondait à un mail envoyé à l’ensemble des salariés du quotidien par leur nouveau PDG. Et ce 25 avril, de nouveau : le journal paraît sans « No Smoking ».
Marcelle réagissait là aux textes de deux collaborateurs de Libération : Bernard Guetta et Alain Duhamel, dont les chroniques sont respectivement publiées le mercredi et le jeudi. Au second, il reprochait notamment d’avoir, dans sa chronique du 17 avril – consacrée aux prochaines élections européennes -, amalgamé dans un même opprobre, et selon un procédé devenu tristement banal, la cheffe du Front national et le coprésident du Parti de gauche, en pronostiquant : «Le Pen aboiera, Mélenchon éructera».
Plus généralement, Marcelle déplorait que, neuf ans après l’ahurissant battage médiatique qui avait précédé le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, les propagandistes du «oui» n’aient rien perdu de leur «morgue» de l’époque.
Ce que découvrant, Fabrice Rousselot, directeur (démissionnaire) de la rédaction de Libération, a jugé que certains des termes de cette chronique étaient «insultants» pour les intéressés : «Je ne peux pas les laisser passer», a-t-il signifié à Marcelle.
Les archives de Libération témoignent cependant de ce que des échanges assez vifs ont déjà opposé, dans les pages du journal, certains de ses chroniqueurs. Dans une tribune datée du 20 mars 2012, un certain… Alain Duhamel traitait ainsi Daniel Schneidermann – qui avait osé l’égratigner dans une chronique parue la veille – de «Tartuffe» : il lui reprochait, entre autres amabilités, d’user d’ «insinuations» et d’ «amalgames», et de préférer «l’aversion à la réflexion». D’évidence : la direction de Libération, qui s’était donc empressée de publier cette «réponse» d’Alain Duhamel, n’avait pas considéré que les mots qu’il employait étaient «insultants » pour Schneidermann.
Mais force est de constater qu’aujourd’hui, Marcelle, curieusement, ne bénéficie pas des mêmes égards – puisqu’après qu’il a refusé hier d’«amender» son propos, sa chronique – que nous publions ci-dessous – a été censurée.
Pour la deuxième fois, en trois semaines : cela commence à faire beaucoup – et tant, même, que l’on comprendrait mal que la rédaction de Libération reste encore sans réagir…

Europe : on n’est pas là pour se faire engueuler

Dans un mois, jour pour jour, donc, les élections européennes, et, faute de mieux en matière d’argumentaire, chez les maîtres-penseurs, c’est reparti comme en 2005 : à boulets roses et au canon de marine, le retour des «ouiistes» d’alors, les mêmes exactement, sans vergogne et assez impavides pour n’avoir jamais seulement envisagé de changer un tout petit peu d’avis, ne serait-ce que dans l’expression de leurs certitudes…
Entendons-nous  : que mes voisins de chronique, respectivement en charge de Diplomatiques et de Politiques, réactualisent leur morgue avec leurs convictions, rien à dire. Nul ne répugne, dans ces pages, à s’afficher péremptoire. Parlant ici d’un point de vue européiste, j’ai, moi aussi, eu désir d’une Constitution qui n’aurait pas abdiqué tous pouvoirs aux marchés, se serait préoccupée de social et de fédéralisme, aurait construit les moyens de son émancipation et porté haut les principes démocratiques dont mensongèrement elle se réclamait. Pourtant, neuf ans après certaine campagne pour le oui à ce «traité établissant une Constitution pour l’Europe» mais qu’un référendum sanctionna en 2005 d’un non sans appel, six ans après ses cyniques réécriture et ratification constitutionnelle en «traité de Lisbonne», et deux années après que la promesse de campagne présidentielle hollandaise de le renégocier eut été ­jetée aux orties, on aurait apprécié qu’un bilan en fût tiré, et sa propagande à tout le moins reconsidérée. Au lieu de quoi, rien que l’arrogante et lancinante répétition, dans le même dogme, des mêmes injures et des mêmes oukases.
Bernard Guetta, avec sa chronique du 16 avril titrée «Coupable Occident, forcément coupable», ouvrait le bal à propos d’Ukraine et de Rwanda en enfermant ses adversaires mal identifiés dans une double caricature. Selon lui, faire doucement remarquer que la politique postcoloniale de la France, en Afrique et dans le mitan des années 90, n’avait pas l’innocence immaculée de l’agneau pascal, c’était prétendre que «la gauche et la droite françaises […] auraient, autrement dit, (sic – c’est nous qui soulignons, ndlr), voulu l’assassinat à la machette de 800 000 personnes». En vertu d’un raisonnement semblablement binaire, constater que l’illisible diplomatie de l’UE encouragea un partenariat économique avec Kiev, fournissant ainsi à l’expansionnisme poutinien un prétexte à réagir, c’était, selon Guetta, prêter à ladite UE le désir réfléchi, voire prémédité, de «s’en prendre aux Russes». Ainsi, Mélenchon serait-il identifié comme pro-russe, donc «poutinien», aussi sûrement que Le Pen en Syrie pro-el-Assad. Contre celui-ci et celle-là, il ne s’agit que de marteler encore et toujours, envers et contre tout, que l’UE est par essence libre-échangiste vertueuse autant que les Etats-Unis, et son bilan admirable. Mais, à la question posée en préalable par le chroniqueur : «Pourquoi tant de gens qui ne sont pas analphabètes, tant de Français qui ne sont, a priori, pas ­demeurés, ont-ils pu dire ou penser tant d’inepties ?» il ne serait pas répondu
Dès le lendemain, Alain Duhamel ferait à son compère écho dans sa chronique intitulée ce jeudi 17 avril «Qui va ­défendre l’Europe ?». Préjugeant les comportements de chaque parti face à une institution qui, si elle a, certes, du mal à exister, le doit d’abord et surtout à elle-même, l’auteur lui prédit d’abord «le supplice du pilori», de quoi évidemment «Marine Le Pen pavoisera, Jean-Luc Mélenchon s’enfiévrera». Toujours, dans la balance rhétorique de Duhamel, l’obsession de ces deux-là unis, au mépris de toute réalité programmatique, comme un couple (tel celui, symétrique, qu’il forme en l’occurrence avec Guetta)…
Et pour qu’il soit bien entendu que cette union de «populistes» et «démagogues» est de nature diabolique, le lexique autant que la syntaxe sera plus bas appelé à la rescousse : où «le message de l’UMP sera totalement cacophonique», où «les cris des souverainistes écraseront les propos trop sages et trop lisses des pro-européens», où «le PS sera muet», «les écologistes défendront l’Europe comme des adolescents brouillons» et «les centristes […] prêcheront stoïquement dans le vide», quid des deux Fronts, national et de gauche, également innommés parce qu’également innommables, et, partant, personnalisés à l’extrême (si j’ose dire) via leurs deux leaders ? La sentence est assénée comme un trait de hache : «Marine Le Pen aboiera, Jean-Luc Mélenchon éructera.» Vous ne vous attendiez pas à ce que ceux-là s’expriment autrement que comme des animaux, non ?
A la chute de Guetta, «l’Occident est impuissant», et à celle de Duhamel, «l’Europe a disparu de notre paysage». L’un ni l’autre n’a rien appris, mais il faut d’ores et déjà supposer que, de cela aussi, les «nonistes» avec les abstentionnistes du 25 mai devront faire repentance.
Pierre MARCELLE

Français de souche

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite». »
http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/02/07/97001-20140207FILWWW00200-finkielkraut-des-socialistes-saisissent-le-csa.php
Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :
«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»
http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/02/07/31003-20140207ARTFIG00274-alain-finkielkraut-une-partie-de-la-gauche-a-perdu-la-raison-et-la-memoire.php

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…
Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, la République et le cochon (Pierre Bimbaum, http://www.seuil.com/livre-9782021108651.htm), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.
Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).
Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.
Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision.
Tout cela pour dire… Pour dire que la débauche de politiquement correct, en dehors de ses velléités castratrices typiques d’un parti (le PS) qui manque essentiellement de cou… rage, engendrera fatalement, à terme, une réaction bien plus terrible que prévue. Ce qui est prévu de toute évidence, c’est la montée du FN, en prévision d’un 2017 où l’UMP, débordée sur sa droite, serait absente au second tour, et laisserait le PS étaler sa morgue face à une droite bleu-marine réduite à ses appuis traditionnels : stratégie imbécile, parce qu’il n’y aura pas, en faveur d’un président qui est actuellement tombé à 19% d’opinions favorables (mais il peut mieux faire…), de retournement comme on en a vu en faveur de Chirac en 2002. Non, ce que le politiquement correct attise, c’est la montée d’une droite extrême, qui s’exprimera dans la rue avant de s’exprimer par la violence — et qui s’exprimera dans les urnes aux municipales et plus encore aux européennes. Ce qui nous guette, c’est la venue d’un fascisme dur — parce que le PS est fini, fichu, foutu, à force de se caricaturer dans des initiatives qui sont autant de chiffons rouges, faute de drapeaux de la même couleur. Incapable d’affronter les réalités économiques, le gouvernement et ses affidés ont décidé de bouger essentiellement sur le plan « sociétal » — et ça ne leur porte pas bonheur. Les bobos parisiens qui nous gouvernent devraient de temps en temps redescendre dans le pays réel, et mesurer exactement l’exaspération : nous sommes à deux doigts de l’émeute, et ils perpétuent leurs délires. Ce n’est pas l’UMP qu’ils descendent (avec la politique libérale qu’ils mènent, qui a encore besoin de l’UMP ?), c’est le fascisme qu’ils alimentent. Parce qu’ils fonctionnent déjà comme des fascistes.

Jean-Paul Brighelli

Quenelles

Quenelles

Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.
Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.
Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick) :

http://www.huffingtonpost.fr/2013/12/31/quenelle-docteur-folamour-stanley-kubrick-inspire-salut-dieudonne_n_4523726.html

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

http://k00ls.overblog.com/2013/12/pour-ceux-qui-prétendent-que-la-quenelle-n-est-pas-un-geste-antisémite.html

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/07/non-monsieur-anelka-la-quenelle-n-est-pas-antisysteme-au-contraire_4343603_3232.html

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

http://www.ledauphine.com/savoie/2013/11/15/chambery-7-lyceens-font-la-quenelle-sur-la-photo-de-classe

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »
Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN


mais qui ne l’est pas, apparemment, aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.
Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.


Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?
Jean-Paul Brighelli

 

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :  » L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.

Oh, comme ils sont malins, au PS !

Il a suffi d’un rapport de plus (http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2013/12/12/01016-20131212ARTFIG00629-integration-un-rapport-choc.php) pour que la France s’enflamme. Autoriser le voile à l’école — quelques lignes dans un gros rapport qui cumule réflexions sociologiques élémentaires et provocations concertées —, en voilà une idée qu’elle est bonne ! Elle a permis à Jean-François Copé de se couvrir de ridicule une fois de plus en entonnant, la mine grave, la complainte lyrico-tragique de l’homme d’Etat malmené dans sa République à lui… Ce doit être dur, quand même, en ce moment, d’être à l’UMP et de rester lucide !
Les forums se sont enflammés — particulièrement les forums d’enseignants, où les islamistes font ces derniers temps un entrisme remarqué. Ledit rapport a immédiatement permis quelques petits pas de plus — les Msulmanes portent le voile comme elles portent un soutien-gorge, « c’est leur choix ». Ben voyons !

Ayrault a laissé porter, pendant quelques heures — comme on dit à la roulette. Puis il a démenti du bout des lèvres toute modification de la loi de 2004.
Cette focalisation sur le voile (dans un rapport qui contient des propositions bien autrement inquiétantes, comme la reconnaissance de l’héritage arabo-musulman de la France ou le délit de harcèlement racial — est-ce que ça marcherait dans les deux sens, à propos ? Est-ce que ce surveillant de collège — à Boulogne-Billancourt — qui avouait récemment sur Twitter qu’il sanctionnait préférentiellement les petits Blancs — les babtous, pour ceux qui ne savent pas — tomberait sous le coup de la loi ?) appartient, si je puis dire, à l’esthétique de la corrida : on agite un chiffon, et aussi sec les taureaux se déchaînent.
Une seule chose est évidente, dans la publicité faite à ce bout de papier destiné à rejoindre dans un tiroir bien d’autres bouts de papier : il s’en donne du mal, le PS, pour faire monter le FN ! Il sait bien qu’il a énervé tant de monde, dans ce pays, à force de politiques idiotes et de décisions imbéciles, que sa seule chance (croit-il) d’échapper à la raclée en 2017 est d’imposer un 2002 à l’envers, en éliminant l’UMP. Stratégie mitterrandienne poussée à sa limite : le Vieux avait réinventé le FN à partir de 2004, en suggérant fortement à la télévision d’Etat d’inviter Jean-Marie Le Pen à une émission de grande écoute (l’Heure de vérité du 16 octobre 1985 — http://www.ina.fr/video/CAB85106298). Il en avait besoin pour gagner en 1988.
Il s’agissait à l’époque d’inventer en France une structure tripartite. Ils ‘agit aujourd’hui d’éliminer la Droite classique (qui le mérite bien, à vrai dire, vu le niveau de ses grands leaders), en espérant que les Français encore un peu démocrates préfèreront voter quand même PS plutôt que de se lancer dans des aventures politiques incertaines.
Calcul quelque peu risqué : la Droite classique, à part peut-être un quarteron de centristes chrétiens, ne votera jamais PS, et une bonne partie de la vraie Gauche ne votera plus jamais PS. Combien d’ouvriers licenciés dans des plans d’urgence — l’urgence étant essentiellement de servir aux actionnaires des dividendes confortables —, combien de demi-cadres appartenant à des classes de plus en plus moyennes, ou d’enseignants même écœurés par des décisions absurdement idéologiques, combien de tous ces gens-là ne voteront plus pour le PS ? Et même, dans certains cas, se lanceront dans des aventures électorales inédites, rien que pour voir — et pour infliger une leçon à tous ces nantis de la politique qui plastronnent sur notre dos depuis des décennies, et agitent leurs petits bras d’impuissants en clamant haut et fort « l’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! » ?
Je ne m’alarme donc pas outre mesure du « rapport » qui préconise que l’on ne parle plus désormais d’intégration, mais de différences, de juxtaposition, de puzzle culturel, de politique à la suédoise (ça leur a rapporté quoi, à ces scandinaves dont les banlieues brûlent, de juxtaposer Vikings et gens du Sud ? Il y a bien eu un art arabo-normand — mais en Sicile, et au XIIIème siècle). Non : mais je m’inquiète de cette tentation du parti au pouvoir de jouer au billard indirect, de viser apparemment une bille pour en envoyer une autre dans le trou. Tout ce qui, aujourd’hui, renforce le FN le renforce en effet, au détriment de tous les autres. Quant à l’idée que la France ne laissera pas les bleus Marine prendre le pouvoir, c’est une plaisanterie, ou une billevesée : la conjuration des imbéciles a de beaux jours devant elle.

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Le Comité Laïcité République, qui est à la laïcité ce que la Vulgate est à la Bible, s’est fendu d’un communiqué (http://www.laicite-republique.org/integration-promouvoir-le-modele.html) qui dit l’essentiel et le reste. De même Catherine Kintzler (http://www.mezetulle.net/article-que-devient-l-unite-antilaique-du-parti-socialiste-121597634.html), qui pour une fois est sortie du ton modéré qui est ordinairement le sien : le PS ne passera plus par elle non plus…