Une photo de Noir est-elle un Noir ?

Il fut un temps où Roland Barthes estimait que Elle était un inestimable fournisseur de mythologies modernes. C’en est bien fini : le Monde peut aujourd’hui revendiquer cette distinction.
Le 25 septembre dernier, le « quotidien de référence » de la boboïtude et du politiquement correct se demandait doctement, sous la plume de son rédacteur en chef, Michel Guerrin, « Un Blanc peut-il photographier un Noir ? » Le prétexte de cette question fondamentale était l’exposition, à la Fondation Cartier-Bresson, des images de l’Américain Gregory Halpern — par ailleurs d’un vrai intérêt plastique. Intitulée Let the Sun Beheaded Be (traduit en « Soleil cou coupé » par référence au recueil homonyme d’Aimé Césaire paru en 1948 — qui s’appropriait un vers d’Apollinaire, et il avait bien raison, la poésie n’a pas de couleur de peau), elle dévoile les images fixées par le photographe à la Guadeloupe. Libé, l’autre quotidien de référence de la bien-pensance, voit dans ces images une vision « nimbée d’une ambiguïté souvent aux confins du malaise, solidement ancrée, par-delà les clichés ensoleillés, dans l’histoire complexe et douloureuse du territoire ultramarin marqué par plusieurs siècles de colonisation ». Diable !
Le chroniqueur du Monde, dans le plus pur style crypto-catho, s’interroge gravement : « Un artiste blanc peut-il encore photographier des Noirs ? Ou une autre communauté que la sienne ? » Et il justifie sa problématique aberrante : « En contact avec le réel, la photographie est au cœur du débat, pour le moins crispé, sur l’appropriation culturelle. »
Des Blancs qui photographient des Noirs, il y en a depuis lurette. On sent bien que les deux journaux de la boboïtude triomphante pensent aux cartes postales de beautés bronzées et dénudées dont le prétexte ethnologique permettait, dans les années 1900-1930, d’outrepasser les normes étroites de la décence et de faire les beaux jours de l’exposition coloniale de1931 à la Porte Dorée. Par exemple cette très belle « Bédouine tunisienne » photographiée vers 1910 par Rudolf Lehnert — transposition de l’orientalisme qui sévissait déjà depuis un siècle et montrait volontiers des beautés dénudées, y compris nombre de Blanches vendues comme esclaves :Capture d’écran 2020-10-08 à 17.31.49

Dans l’exposition de la Fondation, ces cartels explicitent les images. Le Noir tenant une Blanche dans ses bras, dans l’eau,cc15ffc_903917621-unnamed

n’est pas en train de la secourir (ou de la noyer), il « pratique un massage par flottaison ». Et il est bien précisé qu’aucune de ces photos n’a été extorquée — nombre de modèles ont d’ailleurs posé. Sait-on jamais…

Que des Noirs s’imaginent que des Blancs qui les photographient leur volent quelque chose (leur âme, peut-être bien) est déjà stupéfiant et témoigne d’un recul culturel abyssal. Les diverses négresses nues de Rembrandt, Manet ou Marie-Guillemine Benoist — des Blancs colonialistes certainement — ne seraient plus politiquement correctes, d’ailleurs le tableau de Benoist a changé de nom lorsqu’il a été exposé à Orsay, il est devenu Portrait de Madeleine. Interdire de fixer des images de corps noirs sous prétexte que l’image serait « colonialiste » témoigne d’une bêtise saisissante.
Pourquoi ? Parce que c’est croire que la représentation est l’objet représenté. Ah oui ? « Ceci n’est pas une pipe » — eh non, on ne peut pas la fumer. C’est l’image, rien qu’une image. Pour parodier Spinoza, l’image d’un chien ne mord pas. Ou comme disait Godard, « le plus con des cinéastes suisses pro-chinois » (dixit je ne sais plus quel situationniste), « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image ». Et il avait raison, le bougre…
L’image d’un Noir n’est pas un Noir. C’est une image. C’est le regard du spectateur qui restitue à l’image le poids du réel primitif. Par manque de culture. « Ciel, un Noir ! » dit le béotien — quelle que soit sa couleur — en voyant l’image d’un Noir.
Admettons un instant qu’il y ait un soupçon de vérité dans cette perception du crétin ordinaire. Admettons même qu’il y ait chez certains photographes la volonté de heurter les représentations figées que le spectateur se fait de la réalité. Ruth Bernhard, en 1962, photographie ainsi l’étreinte de deux femmes nues, l’une blanche et l’autre noire — en pleine ségrégation, et à une époque où les lesbiennes s’affichaient fort peu. Cela s’intitule Two Forms.ruth-bernhard-two-forms

Volonté de choquer l’Amérique bien-pensante, certainement. Mais au final, une magnifique combinaison de formes, qui renvoie à d’autres images de la photographe qui intitule « Sand » un corps de femme allongée, allant au delà de l’anecdote : avant d’être un Blanc ou un Noir, ou une pipe, une image est une combinaison de formes et de couleurs en un certain ordre assemblées, et c’est tout. De même les fabuleuses photos des Noubas réalisées par Leni Riefenstahl en 1974. Ah mais c’était une ex-nazi, bla-bla-bla… Justement : la Beauté, que Riefenstahl avait exaltée dans les 10 premières minutes des Dieux du stade, est partout — et pas seulement chez les belles brutes blondes. Elle est dans une certaine combinaison de lignes et de proportions. Qu’importait à la photographe que les Noubas fussent noirs ?
On en revient toujours au même problème culturel. Ce n’est pas l’image qui est problématique, c’est le regard de l’hilote qui se pose sur elle. Ce n’est pas la jeune fille en crop top qui est provocante, c’est le regard lascif du mâle mal éduqué qui se pose sur elle — comme une limace glisse sur une fleur. Ce n’est pas le Noir qui est capturé par le photographe blanc, c’est le Noir (ou le Blanc) qui croit qu’il n’y a entre Noirs et Blancs que des rapports de domination. Peut-être est-ce là son fantasme…

Il en est d’ailleurs de même avec les photos de corps nus, quel que soit leur sexe : il faut être extraordinairement barbare et mal éduqué pour y voir un prétexte à surexciter sa libido — ou la preuve du machisme ambiant.
Le pouvoir du mâle ne s’exprime pas sur la photo qu’il fait. Il s’exprime bien davantage dans l’écart de salaire persistant entre hommes et femmes, dans l’assignation à domicile et à vocation matrimoniale qui va de soi dans certaines cultures, dans les sifflets qui accompagnent les mini-jupes et les pantalons dans nombre de rues de ce pays, voire dans les agressions que subissent des femmes simplement parce qu’elles sont habillées… en femmes.

Jean-Paul Brighelli

Je voudrais être noir !

1-DSNBQ6ChMkhLjY27ekuebgPeut-être vous rappelez-vous :

« Hey hey hey, Monsieur Wilson Pickett
Hey hey hey, toi Monsieur James Brown
S’il vous plaît dites-moi comment vous faites
Monsieur Charles, Monsieur King, Monsieur Brown
Moi je fais de mon mieux pour chanter comme vous
Mais je ne peux pas grand-chose, je ne peux rien du tout
Je crois que c’est la couleur, la couleur de ma peau
Qui n’va pas
Et c’est pourquoi je voudrais
Je voudrais être noir… »

Le malheureux Nino Ferrer chantait cela en 1966, désespérant d’avoir un jour la voix de Ray Charles — dont il avait assuré la première partie au festival d’Antibes. Et l’année suivante, Claude Nougaro constatait :

« Armstrong, tu te fends la poire
On voit toutes tes dents
Moi, je broie plutôt du noir
Du noir en dedans
Chante pour moi, louis, oh oui
Chante, chante, chante, ça tient chaud
J’ai froid, oh moi
Qui suis blanc de peau… »

Ah, ces Blancs qui prétendaient chanter comme des Noirs ! Depuis Gershwin qui faisait du jazz comme Duke Ellington, depuis Elvis Presley, qui se déhanchait comme James Brown (« Read my hips ! »), nombre d’artistes blancs avaient fini par arracher à la musique noire tous ses champs spécifiques. A chaque fois d’ailleurs les Noirs inventaient un nouveau style, dont les Blancs, sales colonialistes de l’intérieur, maîtrisaient bientôt les codes. Lire sur le sujet le livre de Jean-Louis Comolli et Philippe Carles (deux Blancs, au passage) intitulé Free Jazz Black Power. Ça date de 1971, quand les révolutionnaires blancs que nous étions s’apercevaient, effarés, qu’en écoutant Chet Baker ou Paul Bley, ils s’appropriaient une musique noire. Fatalitas !

Mais on peut aller plus loin dans le fantasme. Jessica Krug l’a fait.

Pendant des années, cette Blanche de culture juive née à Kansas City a prétendu qu’elle était Noire — oh, pas tout à fait, juste ce qu’il faut pour bénéficier de l’affirmative action et des subsides du Schomburg Center for Research in Black Culture. Puis, un mensonge en entraînant un autre, elle a pondu un livre, Fugitive Modernities, où elle évoque avec lyrisme « ses ancêtres, inconnus, innommés, qui ont souffert toute leur vie pour un futur auquel ils ne pouvaient croire… » C’est beau. Ça émeut. Ça lui a valu un poste de professeur d’Histoire des Noirs américains à la prestigieuse université George Washington. Et en juin, sous l’identité latino de Jessica Bombalera, elle tenait une conférence à Harlem sur les brutalités policières. Black Lives Matter — et ça peut rapporter gros.

Jessica Krug a fini par reconnaître il y a quelques jours qu’elle n’avait en elle pas une goutte de sang noir. C’est pile ce que faisait l’apartheid sud-africain, qui mesurait la dose de sang « kaffir », comme ils disaient élégamment à Pretoria, pour savoir dans quel collège électoral vous inscrire — guettant le moment fatal où l’individu passerait la ligne et serait majoritairement Blanc. Les deux racismes se regardent et s’épaulent.
Krug n’est d’ailleurs pas la première. En 2015 Rachel Dolezal, une activiste notoire du NAACP, National Association for the Advancement of Colored People, une Fondation qui n’oublie pas de très bien payer ses dirigeants, dont elle faisait partie, a reconnu pareillement être Blanche de la tête aux pieds. Ce sont ses parents qui l’ont dénoncée, fatigués de la voir se prétendre noire. Cette arnaqueuse de la race est retombée sur ses pieds en prétendant être le premier « trans-black case » : on ne naît pas Noir, on le devient.

Quand Boris Vian s’amusait en 1946 à inventer un psychopathe noir mais blanc de peau (dans J’irai cracher sur vos tombes), c’était un jeu, une parodie des romans noirs qu’il traduisait par ailleurs, et une façon astucieuse d’éditer un bouquin érotique sous prétexte de combat anti-racial. Quand John Howard Griffin, entre 1959 et 1960, se déguisait en Noir, c’était pour faire connaître à ses contemporains Blancs ce qu’était l’existence d’un Noir dans l’Amérique ségrégationniste. Nous avons fait le tour, désormais des Blancs se prétendent Noirs — et en encaissent les dividendes.
Mais ce n’est pas parce que le racisme s’inverse qu’il disparaît. Se vouloir Noir, se croire Blanc, c’est persister dans l’essentialisation de la personne, réduite à son épiderme. Et n’en déplaise à Danièle Obono, ce qui compte, c’est l’intellect qu’il y a sous la peau — et c’est en quoi la plaisanterie de Valeurs Actuelles à son égard était non seulement de mauvais goût, mais intrinsèquement nulle. Oui, mais à privilégier l’intellect, qui prendrait encore Danièle Obono au sérieux ?

Jean-Paul Brighelli

JPB note Danièle O***

afp-1d906ef9070aceea7ae40a44195768e727c078b2J’ai fait un jour une émission de radio avec Philippe Vandel, ex-présentateur sur Canal + du Journal du hard. Il est officiellement prosopagnosique — si, si, ça existe : il ne parvient pas à reconnaître les visages. C’est un travers (gênant quand même dans son métier) qui est plus répandu que l’on ne croit. À la fin de notre entretien, comme il me demandait — cela faisait partie du rite de l’émission — quel souvenir amusant je pouvais lui raconter, j’ai expliqué avoir été un jour arrêté dans la rue par une fort jolie personne qui m’a félicité pour ma performance de la veille à la télévision. N’étant pas passé depuis un certain temps dans l’étrange lucarne, je me suis creusé la tête pour deviner avec qui elle pouvait bien me confondre. Je n’osais demander, quand tout à coup, un détail qui l’avait frappée m’a mis sur la voie : elle me confondait avec Roberto Malone, vedette italienne du X — passé effectivement la veille sur Canal… J’ai donc exprimé à la dame ma profonde reconnaissance, si je puis ainsi m’exprimer, à cette dame qui n’était physionomiste que de l’hémisphère sud — et nous avons repris chacun notre route…

Je suis moi-même atteint de ce mal mystérieux : j’ai le plus grand mal à identifier mes élèves. Cela me prend des mois, et souvent je suis incapable, dans un conseil de classe de fin d’année, d’identifier telle ou tel — sinon avec l’aide d’un trombinoscope soigneusement camouflé, parce qu’enfin, me suis-je fait expliquer maintes fois, cela ne se fait pas d’ignorer qui est qui. Et encore je n’ai jamais eu que trois classes, au maximum. Comment font les profs de Musique ou d’Arts plastiques, qui se coltinent en collège une bonne quinzaine de classes différentes minimum ?

J’ignore donc l couleur de peau de la petite Danièle O***. Un patronyme ne suffit pas, même s’il indique une prévalence. Oui, je suis prosopagnosique au point d’ignorer si un élève est noir ou blanc — ou ce que vous voulez. Et dans nombre de cas, je ne sais même pas, en corrigeant des copies, si c’est un garçon ou une fille : l’écriture donne des indications qui ne sont pas entièrement fiables.

Et vous savez quoi ? Je me contre-fiche de savoir si la petite Danièle O*** est d’origine africaine ou suédoise. La couleur de sa peau n’interfère pas sur les notes que je lui mets. J’ai un vague souvenir qu’un élève un jour m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de sales notes parce que je suis noir ! » Je l’ai observé attentivement, et oui, il était manifestement d’origine africaine. « Mais non, je vous saque juste parce que vous êtes nul. »
Et l’instant d’après, j’avais oublié son visage.

Je suis là pour apprécier les performances de mes élèves. La couleur de leur peau, leur origine, leur religion, leur milieu social, passent largement en dessous de ma ligne d’horizon. Il ne me viendrait pas plus à l’idée de surnoter quelqu’un parce qu’il arrive d’un quartier pauvre que de le sous-noter parce qu’il habite un arrondissement chic : la discrimination positive n’est pas le style de la maison. Je resterais assez ahuri si une imbécile quelconque revendiquait aujourd’hui l’héritage de ses ancêtres esclaves (et encore, comment sait-elle qu’elle était du groupe des opprimés, et pas des oppresseurs ?) ou contestait mon analyse de Voltaire au nom de je ne sais quel préjugé racial. Ceux qui mutilent les statues de Colbert ont le même QI déficient que cet émeutier qui, dans un célèbre poème de Hugo, vient d’incendier la bibliothèque — et qui ne sait pas lire : contrairement à ce que sous-entend alors « l’homme-siècle » (quel con !), l’ignorance n’est jamais la circonstance atténuante d’un comportement excessif. Je ne suis pas de ceux qui croient, comme Edwy Plenel, que le fait d’avoir été élevés dans un quartier misérable donne aux frères Kouachi une quelconque excuse dans la tuerie de 2015. Ni à eux, ni à qui que ce soit. Un salopard n’a pas d’excuse, qu’il s’appelle Koulibaly ou Traoré.

J’ai donc noté la petite Danièle O*** en fonction de ce qu’elle a produit : absence de raisonnement construit, recours à l’invective faute de vocabulaire, fautes de français, argument d’autorité sans justification de la compétence, ton de voix hésitant toujours entre le larmoyant — sans cause — et l’imprécation — sans raison. 2/20, tout au plus.
J’ai dans la même classe (virtuelle) une certaine Houria B***, qui prétend que les Blancs sont comme ci et les Juifs comme ça. Mêmes erreurs, mêmes préjugés, même évaluation. 2/20. Le prix du papier et de l’encre. Dans le conseil de classe national, mon collègue sociologue, Edwy P***, plaide pour l’une et pour l’autre, expliquant, ergotant, vitupérant. Ma foi, si j’avais à le noter lui aussi, il ne vaudrait pas plus cher.

Il y a… quelques années, faisant passer le Bac au lycée Turgot à Paris, j’ai mis une petite moyenne à une élève dont j’ignorais tout, et dont je ne me rappellerais pas plus le nom que le visage, si entre midi et deux, son père, un écrivain du nom de Pascal B***, ayant obtenu de l’administration (qui n’aurait jamais dû céder à sa demande, mais à Paris, ça se passe comme ça) mon numéro de portable, ne m’avait incendié en m’expliquant que sa fille était un pur joyau dont je n’avais pas apprécié le brillant. Ma foi, sur ce coup, elle était très moyenne, et même médiocre. 10/20, c’était bien payé. Soit le prof est souverain, dans un jury, soit il peut refuser de siéger et partir cueillir des pâquerettes.
Deux ans plus tard, rebelote au lycée Corot de Savigny-sur-Orge. Me voici face à un loulou dépenaillé, hirsute, mal réveillé, blouson de cuir et colifichets de motard, à qui je donne à expliquer une page des Provinciales — à 8h du matin, c’était tout de même assez vache. Il m’a regardé d’un air égaré, Pascal apparemment ne lui disait rien du tout. Mais il s’est vaillamment colleté à un texte fort difficile, je l’ai regardé en souriant suer sur son brouillon pendant sa demi-heure de préparation. Enfin, il se retrouva devant moi, lut le passage assez bien — c’était l’une de ces diatribes sauvages que Pascal adresse aux Jésuites — et à la fin, redressa la tête et me dit :
– Qu’est-ce qu’il leur met ! »
Je l’encourageai à poursuivre en ce sens, et il fit une explication quelque peu rock’n’roll, mais sans contresens, et avec des intuitions fines : le baston, c’était sa culture, comme on dit. Que cela se passât au XVIIe siècle ne le troublait en rien.
Tout au fil de la matinée, j’interrogeai quelques greluches de sa classe — même liste de textes —, jolies et bien peignées, qui me racontèrent sur Racine des banalités impardonnables. Je suis plutôt gentil, dans ces examens qui ne signifient plus grand-chose, je les notai toutes entre 8 et 10. Et c’était bien payé.
À 14h, une prof en furie m’interpella comme j’allais recommencer mes oraux. « Comment avez-vous pu sous-noter mes élèves, je me suis fait communiquer les bordereaux (ce que l’administration n’aurait jamais dû faire), et l’autre, là (elle aussi avait manifestement oublié son nom), 15 / 20 sur Pascal — alors qu’il n’a même pas assisté à mes cours ! »
Elle m’avait chauffé les oreilles. « Il n’est pas venu à vos cours ? C’est peut-être pour ça qu’il s’en est mieux sorti que vos petites chéries… »
Elle est partie outrée.

Je me fiche entièrement de l’apparence des gens, de leur appartenance à telle ou telle coterie, à telle communauté. Je me contrefous de leurs origines. Je note du point de vue de Sirius, avec autant d’objectivité que possible. Et si un sociologue tentait de me persuader que mon objectivité est nécessairement faussée par la couleur de ma peau, ma culture, mon histoire ou mes options politiques, je crois que je lui conseillerais d’aller se faire voir — chez les Grecs, qui pourtant ne méritent pas ça.

Jean-Paul Brighelli

Ip Man 4 : Le dernier combat

Capture d’écran 2020-08-02 à 06.03.13Personne n’est parfait, j’aime les films chinois, ceux de kung-fu en particulier. La mort de Bruce Lee en 1973 porta un coup sensible à cette ferveur, mais dès qu’il en sort un qui vaut quelque chose, je me précipite — surtout s’il fait chaud, sachant que les cinémas sont climatisés et vides, grâce à une habile politique gouvernementale. Le Grand Rex, à Paris, a fermé pour l’été et sans doute pour plus longtemps. Louer une place sur deux est intenable. Mais comme dit le Covid : « Je le vaux bien ».

Ip Man 4 : Le dernier combat, qui vient de sortir (même si le film remonte à 2018, et a eu une très belle carrière internationale) raconte le dernier volet de la vie de Ip Man, grand-maître chinois du wing chun. On y croise justement Bruce Lee, et quelques Américains plus vrais que nature — en particulier Scott Adkins, que les amateurs d’arts martiaux connaissent bien, dans un rôle de sergent GI très inspiré de Full Metal Jacket, référence et révérence explicites.
Le film tout entier est fabriqué comme une copie conforme du cinéma asiatique des années 1970 : mêmes couleurs, mêmes dialogues enregistrés en post-synchro, même attention aux scènes d’action. Un régal.
Et même sens politique — diffus, conformément à l’esthétique chinoise qui ne dit pas les choses de face, mais toujours en oblique. Entendre un Cantonais expliquer qu’un Chinois ne recule jamais est plein de saveur, lorsqu’on sait les démêlés de Trump avec l’Empire du Milieu. En 2018 l’ombre de Huawei planait sur le film, mais aujourd’hui c’est celle de TikTok, le réseau social préféré de vos enfants, que le président américain soupçonne d’être un véhicule pour les services secrets chinois. Bien sûr, personne n’oserait penser que Gmail en particulier et les GAFAM en général sont cannibalisés par la CIA, le NCS, la SCS ou le FBI. Les Chinois sont fourbes, les Américains sont purs. Dans le monde en noir et blanc de Trump, ça se passe comme ça. Alors le blondinet de la Maison Blanche veut que la firme vende à Microsoft sa branche américaine.

Un diktat que la maison-mère encaisse mal — et que Xi Jinping, avec lequel les réalisateurs / producteurs / acteurs de Ip Man entretiennent de cordiales relations, prendra pour ce qu’il est : un essai maladroit pour redorer, à quatre mois des présidentielles américaines, le blason d’un empire en bout de course. La troisième guerre mondiale est en cours, et il n’est pas sûr que les Américains la gagnent.

Une bonne part du film porte sur l’intégration des Chinois (l’action se passe pour l’essentiel à Chinatown vers 1965-1970, même si elle a été filmée en Chine et en Angleterre et porte au fond sur les années 2020) aux Etats-Unis. Profil bas, travail acharné, inscription des enfants dans les meilleures écoles, — mais finalement refus des brimades et grosse empoignade au sommet : si vous ne lisez pas le message oblique, ce n’est pas ma faute. Les Asiatiques n’ont jamais été mieux traités que les Noirs aux Etats-Unis, pays raciste s’il en est, allez donc voir ou revoir Un homme est passé (John Sturges, 1955) ou Gran Torino (Eastwood, 2008). Mais ils ne geignent pas. Ils bossent. Is s’intègrent. Tout en restant Chinois, Coréens ou Japonais. Et s’ils vont en taule, ils ne menacent pas leur compagnon de cellule avec une fourchette. D’ailleurs, ils mangent avec des baguettes.

Ce qui m’a amené à réfléchir sur l’intégration des étrangers dans les pays occidentaux. Les Asiatiques se sont intégrés parce qu’ils ont 3000 ans de civilisation derrière eux — une base assez solide pour s’assimiler sans perdre leur âme. Les gens qui se raidissent dans leurs appartenances d’origine viennent en fait de cultures si pauvres qu’ils craignent — non sans raison — d’être absolument digérés par la richesse de la culture occidentale. Alors ils s’accrochent à ce qu’ils peuvent, leur musique, leur couleur de peau, leur patois, leur religion, ils s’accrochent même à leur inculture en laissant leurs enfants occuper les derniers rangs de l’école méritocratique occidentale — tout en réclamant une discrimination positive qui compensera leur inaptitude aux études, faute d’un substrat culturel conséquent et d’une tradition de travail.

C’est cela, la lecture oblique des films asiatiques : la double historicité (autrefois / maintenant) s’en donne à cœur joie, et les Chinois comprennent bien ce qu’on veut leur dire : travaillez, prenez de la peine, l’Occident tombera dans votre escarcelle. Puis vous ferez bon marché des « cultures » autres, celles qui n’ont pas 3000 ans de tradition derrière elles.

Jean-Paul Brighelli

Ô vous frères humains d’une autre couleur que la mienne…

(Non, je ne dis pas « racisés ». « Racisé » est un mot de bobo raciste.)

Donc, ô vous frères humains, de quelque couleur que vous soyez, excusez-moi de vous infliger un petit cours de culture générale.

Vous vous distinguez en ce moment en vous en prenant à des statues — que cela laisse de marbre. C’est que vous ignorez l’Histoire, et que vous croyez naïvement qu’en détruisant le totem, vous détruisez la civilisation qui les a érigés. Cela fait les affaires de ceux qui, justement, font des affaires, sur votre dos et sur le mien. Vous n’êtes pas noirs avant toute chose : vous êtes, nous sommes exploités. La réalité, c’est la lutte des classes — pas la rivalité des peaux.

Dans votre inculture, vous vous en prenez même aux statues des Blancs qui vous ont libérés — Schoelcher par exemple. Parce qu’il ne fallait pas compter sur les Noirs pour faire cesser l’esclavage : c’est dans les pays africains, arabes et indiens que l’esclavage, le vrai, avec chaînes et fouet, existe encore. C’est d’ailleurs en Afrique que la traite s’est développée — du fait des Noirs d’abord, entre eux, puis grâce aux négociants arabes, trop content d’avoir des odalisques et des eunuques pour leurs harems. À côté des horreurs de la traite transsaharienne, la traite atlantique fait pâle figure. D’ailleurs, combien de Noirs américains retournent vivre en Afrique — au Libéria ou ailleurs ?

Tant qu’à détruire des statues, afin de porter le crétinisme à incandescence, je vous conseille aussi de vous en prendre, si vous les trouvez, à celle d’Alexandre Laveran, qui a compris le mécanisme du paludisme en Algérie ; à celles d’Albert Schweitzer, qui a combattu la lèpre au Gabon ; à celle d’Alexander Fleming, qui a découvert la pénicilline — et à quelques autres Prix Nobel, tous d’extraction européenne.
Aucune relation de cause à effet : c’est juste que la civilisation européenne n’a rien de fataliste ; pour elle une maladie est un défi ; et les principes chrétiens de l’Europe ont épaulé ces recherches. Pas l’Islam, je suis confus de l’avouer.
Il est d’ailleurs un peu paradoxal, ô mon frère hébété, d’avoir adopté la religion de gens qui vous ont déportés tant et plus. Et châtrés, au passage.

On sent bien que vous vous en prendriez plus volontiers à des êtres de chair et de sang, comme Jean-Jacques Dessalines l’a fait à Haïti en 1804, en massacrant tous les Blancs, enfants compris — même que c’est pour ça que l’hymne haïtien s’appelle la Dessalinienne…Capture d’écran 2020-06-30 à 10.08.35Il était temps que la civilisation et le progrès descendent sur cette île, n’est-ce pas… Il n’y a qu’à voir comme elle a prospéré depuis.

Vous pouvez cracher sur la police, qui fait des efforts méritoires pour ne pas riposter, et qui en a toujours fait. Si vous ne réalisez pas que les flics sont bien sympas avec vous, quoi que disent des starlettes en manque de notoriété et des passionaria en quête de subsides (il ne suffit pas de se coiffer comme Angela Davis pour rendre un combat légitime), c’est que vous ne savez pas ce qu’est une police de tolérance zéro. Allez donc voir aux Etats-Unis — ou en Arabie Saoudite, ou en Turquie. Là, vous verrez ce que sont vraiment des policiers sans concession.
Vous ignorez l’Histoire, ô mes frères, parce que vous avez l’impression qu’elle vous a toujours desservis. Mais c’est qu’on vous l’a mal apprise — et certes les territoires perdus de la République sont ceux où l’Ecole fonctionne le plus mal. Peut-être serait-il temps de se mettre vraiment au boulot — tous ensemble. En vérité, la colonisation européenne a été presque partout un immense facteur de progrès.
Si tu crois le contraire, ô mon frère en errance pédagogique, c’est que tu es mal informé.

Tu accuses les acteurs blancs qui jouent des rôles de Noirs. Blackface ! comme tu dis en bon français. Allons, je t’accorde qu’Al Jonson maquillé en Noir pour jouer le Chanteur de jazz n’était pas une grande réussite — cela prêterait plutôt à sourire. Mais Orson Welles grimé en Maure pour jouer Othello était sublime — et aucun acteur noir n’aurait pu l’égaler à l’époque. Qu’à talent égal on choisisse un Noir pour jouer le Noir, pourquoi pas ? Mais à talent inégal, ce serait une erreur de casting, n’est-ce pas… Tout comme Burt Lancaster a joué l’Indien avec un talent qu’aucun Peau-Rouge de son temps ne possédait. C’est cela, le théâtre ou le cinéma : donner l’illusion. Si demain un acteur noir doué joue le Christ ou Dom Juan, je n’y vois aucun inconvénient. Mais il ne suffit pas d’être noir et de faire le pitre pour interpréter décemment le Docteur Knock. Le génie n’est pas génétique. C’est le fruit d’un long, très long travail.

Plutôt que d’accuser les enseignants de ne pas t’aimer parce qu’ils te mettent de mauvaises notes — et ce n’est en rien une généralité —, accroche-toi, redouble d’efforts, et n’attends pas de pédagogues repentants qu’ils te surnotent pour te faire plaisir et acheter la paix en Seine Saint-Denis. C’est ce qu’ont fait bien avant toi, et avant moi, des hommes comme Léopold Sedar Senghor ou Aimé Césaire — d’immenses poètes pour lequel j’ai une grande vénération.Capture d’écran 2020-06-30 à 11.55.32 Senghor n’a pas décroché l’agrégation de grammaire grâce à je ne sais quelle discrimination positive. Césaire n’est pas entré à l’Ecole Normale Supérieure parce qu’on lui a fait une fleur. Ils ont l’un et l’autre bossé. Et ils sont devenus les chantres de la négritude en utilisant leur plume comme fusil — pas en cassant des vitrines.

Les fautes supposées de nos pères sont très légères à nos cœurs de Blancs — c’est toute la différence entre la culture, qui fait la part du feu, et la religion qui croit qu’hier pèse encore aujourd’hui.
Et les Blancs qui cherchent à gagner tes faveurs en s’agenouillant ou en léchant tes bottes sont juste des jobards que l’idée de culpabilité fait frétiller. Chacun ses fantasmes.

Alors en vérité je te le dis, mon frère : mets-toi au boulot, décroche des qualifications qui feront envie à tous, entre toi aussi à l’Académie française, fonde une entreprise dynamique et nouvelle, n’oblige pas ta femme à exciser vos filles, renonce à la polygamie, et nous discuterons à égalité.
Parce que l’égalité, vois-tu, est un droit théorique. Tous tant que nous sommes, frères humains de diverses couleurs, nous avons les mêmes droits — mais nous n’avons de valeur qu’en fonction de nos actes. Tant que tu t’obstineras, ô mon frère, à réclamer des subsides et des génuflexions sans rien apporter par toi-même, tu seras juste un fardeau, pour toi et pour les autres.

Même le droit de gueuler se conquiert — par le talent. Nombre de poètes antillais ou africains qui ont exalté l’homme noir l’ont fait avec un génie des mots que j’admire profondément. Mais ils n’ont pas pour autant craché sur l’homme blanc, ni revendiqué des droits qu’ils n’auraient pas mérités.
Tu devrais te demander quels sont tes vrais ennemis, mon frère. Te demander si ce ne sont pas certains activistes qui te manipulent et te marchent dessus pour s’élever ou s’enrichir. Quand tu as fini de souiller une statue de peinture rouge, es-tu plus riche pour autant ? Colbert, ça ne lui fait rien que des crétins à Thionville débaptisent un lycée pour l’appeler Rosa Parks— et ça ne fait rien non plus à Rosa Parks, qui ne savait pas où était Thionville — et toi non plus, mon frère en ignorance. Colbert reste grand — et le Code Noir, il ne l’a pas signé, il était déjà mort : mais qui te l’a expliqué, dis-moi, ô mon frère en grande ignorance ?

Quant à vouloir purger les arts de tous les termes qui t’offensent… Les universités américaines interdisent en ce moment des grands noms de la lutte antiraciste, Harper Lee ou Mark Twain, sous prétexte qu’on trouve dans leurs œuvres des mots qui pourraient offenser les oreilles des étudiants noirs. Nigger ! Mais le mot n’est là que pour donner une idée juste de ce qu’était vraiment l’Amérique de la ségrégation. Et quand Montesquieu ou Voltaire parlent de « nègres », c’est pour condamner l’esclavage. Se focaliser sur le mot sans voir l’intention qui est derrière témoigne d’un esprit de tout petit calibre, ô mon frère en inculture ! Et tu ne voudrais tout de même pas que je pense que tu es plus bête que moi ?

Jean-Paul Brighelli

Iconoclasme

Chacun (sauf le CRAN, le PIR, tous ceux qui les soutiennent et mettent un genou à terre pour s’excuser des crimes supposés de leurs ancêtres, et Virginie Despentes, qui est à la Culture ce qu’un poisson est à une bicyclette) — chacun donc sait que le fondement de l’iconoclasme, que ce soit au VIIIe siècle, quand les chrétiens de Léon III tentèrent de se faire aussi bêtes que les Arabes qui leur étaient frontaliers, au IXe quand les sujets de Léon V récidivèrent, ou au XVIe, quand les Protestants, non contents d’adhérer à une religion qui interdisait pratiquement le plaisir, détruisirent les églises et les cathédrales partout où ils passèrent, est essentiellement religieux. Persuadés de prêcher la vraie foi, les barbares se déchainèrent contre tout ce qui leur était hostile — l’Art et la Culture au premier chef.
Le mouvement de destruction des statues, amorcé déjà depuis quelques années au nom de la lutte contre le colonialisme (il faudra m’expliquer en quoi massacrer Cecil Rhodes en effigie Retrait de la statue de Cecil Rhodes avril 2015légitime les massacreurs noirs qui ont pris le pouvoir au Zimbabwe depuis qu’il ne s’appelle plus Rhodésie) ou le racisme — et la destruction des statues de Schoelcher à la Martiniqueschoelcher-383x231 est un sommet d’inculture et de méconnaissance historique : ça me rappelle ces Viêt-Congs qui coupaient le bras de leurs concitoyens vietnamiens sous prétexte que des médecins américains les avaient vaccinés.
La nouvelle religion de ces nouveaux barbares s’appelle l’antiracisme — ou, si vous préférez appeler les choses par leur nom, le racisme anti-Blancs, avec un codicille spécial antisémitisme. Ce qui explique que le souvenir de la traite soit à sens unique — l’Atlantique — et ne tienne pas compte du nombre bien plus élevé de Noirs vendus à d’autres Noirs — ou aux marchands d’esclaves arabes. Intersectionnalité des luttes oblige.
Nancy Pelosi, qui dirige la minorité démocrate au Sénat, a ainsi fait acte de contrition en public.1136_000_1t33px Une pure descendante d’émigrés italiens venus s’installer aux Etats-Unis au début du XXe siècle doit forcément se faire pardonner la traite négrière et le massacre des Indiens, auxquels ni elle ni ses ancêtres n’ont pris aucune part. Romain Gary racontait déjà dans Chien blanc le sentiment de culpabilité, vis-à-vis des « Native Americans », développé à Hollywood par des acteurs d’origine juive est-européenne… À l’époque, il en riait. Aujourd’hui, nous sommes sommés de nous flageller publiquement en gardant notre sérieux.
Il y a quelques années, un élève noir m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de mauvaises notes parce que je suis black » — à quoi je répondis que je le sanctionnais parce qu’il était nul — et de surcroît, ajoutai-je, bête à bouffer du foin. J’ai dans l’idée que par les temps qui courent, Castaner me révoquerait directement.
Heureusement que je ne dépends pas du « premier flic de France », l’homme qui a tenté de faire croire que tous les policiers étaient des racistes impénitents. C’est peut-être lui qu’il faudrait révoquer ?
Lui et pas mal d’autres. Entre ceux qui s’excusent de ne pas être des femmes, afin de mieux se sentir violés à chaque pas, les transgenres qui accusent J.K. Rowlings d’être transphobique, les voyous qui ont découvert que hurler au racisme leur assure l’impunité auprès des lecteurs de Libé, et tous les communautaristes qui prennent en marche le train de la bêtise universelle, cela finit par faire du monde. Mais nous le savions : quand il s’agit des connards, leur nom est légion.

Entendons-nous : des racistes, il y en a — et les plus à craindre ne sont pas les supporters français du Ku-Klux-Klan, qui se comptent sur les doigts d’une main. L’essentiel des actes racistes, rapportés à ce que représentent en prportion les diverses composantes du tissu français, ce sont les Juifs, comme d’habitude, qui les encaissent. Ils ont le désavantage d’être Blancs, une bonne excuse chez certains (il faut entendre les discours de Louis Farrakhan et de sa Nation of Islam aux Etats-Unis, ou de ses épigones européens) pour les accuser de tous les crimes.
Nous n’avons pas à nous excuser d’être ce que nous sommes, Blancs, Noirs, Jaunes ou Métis, hommes ou femmes, homos ou hétéros — j’en oublie sûrement, l’une des beautés du communautarisme contemporain est de fragmenter en sous-groupes, puis encore en sectes ou en bandes. Ni de ce qu’ont fait nos ancêtres — je ne suis pas de ceux qui croient que les fautes des pères doivent retomber sur la tête des fils. Nous ne sommes comptables ni des exactions ni des souffrances de nos aïeux : ni les unes ni les autres ne nous octroient un quelconque droit ou devoir.
Parce que nous sommes ce que nous faisons, nous sommes la somme de nos actes, et des gens qui renversent des statues ou décapitent Joséphine de Beauharnais800px-Statue_de_l'impératrice_Joséphine_en_1998 parce qu’on leur a fait croire des sornettes sont juste des crétins patentés. Je me fiche pas mal que mon interlocuteur soit Noir, juif, ou pastafarien. La seule question intéressante est : « Que fait-il ? » « Que vaut-il » — étant entendu que la valeur humaine en soi est une affirmation théorique, en démocratie, mais que la vraie qualité se déduit de ce que l’on réalise. En soi, mon frère, tu ne vaux pas plus que la somme de tes actes — et c’est sur cette base que je te jugerai, pas sur la couleur de ta peau, ta pratique religieuse ou le fait que tu sois l’heureux bénéficiaire d’un vagin ou d’un phallus.

Jean-Paul Brighelli

Les lunettes

Lilian_Thuram-racisme-sport-football-footballeur-interview-raciste-declarations-equipe-communique-licra-antiracisme-antiraciste-Etre myope est un terrible privilège. Il vous permet de ne rien voir lorsque vous ne portez pas vos lunettes, et de prétendre tout discerner, lorsque vous les avez — aussi aveugle ou taré que vous soyez.
Les lunettes vous confèrent, dans la psyché collective, un air « intellectuel ». Bien sûr, c’est parfois mérité — que serait Sartre sans ses lunettes ? Un petit garçon apeuré qui croyait voir des homards ramper derrière lui ? Et Adso, sans les verres de presbyte que lui a donnés son maître Guillaume de Baskerville avant de le quitter, aurait-il pu écrire les sublimes derniers mots du Nom de la rose — « Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus » ?
Et vous vous rappelez sans doute Laurent Fignon, trop tôt disparu… « L’intellectuel du peloton », clamaient les journalistes, jamais en retard d’un poncif. Parce qu’il portait des lunettes — et parce qu’il avait son Bac, un Bac D auquel l’avait préparé, entre autres, Irène Frain. Une exception parmi les cyclistes professionnels de l’époque. Il était assez intelligent pour s’amuser lui-même de cette appellation…
Ne pas en conclure pourtant que tout sportif portant bésicles est une lumière.

Prenez Lilian Thuram, par exemple. L’ancien défenseur guadeloupéen de l’équipe de France championne du monde a le bonheur de porter des lunettes, ce qui comme on sait confère le don d’omniscience, l’amène régulièrement à être interrogé sur les sujets les plus divers, et à être grassement rémunéré pour ses conférences sur des questions extra-sportives. Comme en témoigne un vieil article des Dernières Nouvelles d’Alsace (4 mai 2009).Lilian_Thuram_m

L’occasion pour lui, l’année dernière, de stigmatiser Delacroix à l’occasion d’une exposition pleine de bonnes intentions, « l’Invention du Sauvage » (au musée du Quai Branly). Et aujourd’hui, chance insigne, la croisade (mince, je vais passer pour un descendant de Godefroy de Bouillon !) que les instances du foot européen ont lancée contre les excès des supporters de foot lui donne de nouvelles occasions de s’exprimer — et la parole d’un binoclard pèse de tout son poids. Interrogé il y a quelques jours par le Corriere dello Sport sur les cris de singe lancés par les supporters (multi-récidivistes) de Cagliari, notre intellectuel a naturellement condamné une manifestation malheureusement très fréquente dans tous les stades (j’ai souvenir des bananes que des ultras du PSG, la crème de la crème, lançaient jadis au gardien de leur équipe, le Guyanais Bernard Lama), puis a profité de ses lunettes et de son don de double-vue pour balancer, après un détour par les slogans homophobes (ou prétendus tels, comme l’a souligné Jean-François Derec dans Causeur) réprimés dans les stades français :
« Quando si parla del razzismo bisogna avere la consapevolezza che non è razzista il mondo del calcio, ma che c’è razzismo nella cultura italiana, francese, europea e più in generale nella cultura bianca. I bianchi hanno deciso che sono superiori ai neri e che con loro possono fare di tutto. E’ una cosa che va avanti da secoli purtroppo. E cambiare una cultura non è facile. »
Le lecteur de Bonnet d’Âne aura traduit, mais on ne sait jamais, certains n’ont peut-être pas les fameuses lunettes qui rendent polygotte. Donc, version française synthétisée par Gilles Campos dans Maxifoot :
« Il faut prendre conscience que le monde du foot n’est pas raciste mais qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche. Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. De toutes les manières, ce sont eux qui doivent trouver une solution à leur problème. Les noirs ne traiteront jamais les blancs de cette façon. L’histoire le dit. »

Le sang de la LICRA n’a fait qu’un tour, et l’organisation anti-raciste s’est fendue d’un communiqué non équivoque :
« Ces propos témoignent des risques d’une dérive du combat antiraciste dans lequel Lilian Thuram s’est toujours investi. L’universalisme républicain, c’est-à-dire cette idée selon laquelle la République est indivisible, demande un travail constant et exigeant : il n’est pas possible d’essentialiser un groupe – en l’occurrence « les Blancs » en le définissant globalement par des caractéristiques uniques qui vaudraient pour l’ensemble de ses membres. Surtout, ce serait un poison que de vouloir en permanence définir des individus en fonction de la couleur de leur peau car c’est précisément le piège tendu par les racistes. Cette assignation, qui crée un monde avec les « Blancs » d’un côté et les « Noirs » de l’autre, n’est pas acceptable si on prétend, comme souhaite le faire Lilian Thuram, combattre le racisme. La division de la société en groupes de couleur est une lourde erreur qui produira l’effet inverse au but recherché : celui d’une société fragmentée là où il y a urgence à réunir, à rassembler, à faire renaître un idéal commun. »

Ben oui. Dire « les Blancs » ou « les Noirs », c’est essentialiser un groupe qui n’est jamais qu’une addition d’individus aux comportements hétérogènes, ramenés à une identification unique. C’est, comme dit ma camarade Barbara Lefebvre, du racialisme.
Comme si l’on affirmait : « les Blancs sont tous descendants de colonialistes et d’esclavagistes » — en oubliant par exemple que la traite africaine, due aux Noirs et aux Arabes, fut en nombre bien plus importante que la traite atlantique ; que les Barbaresques qui occupaient l’Afrique du Nord firent, pendant le seul XVIIIe siècle, plus d’un million d’esclaves européens sur els côtes d’Espagne, de France et d’Italie ; que de surcroît les Maures privaient leurs esclaves mâles des attributs qui leur auraient peut-être permis de loucher vers le harem — quitte à en faire mourir la plupart ; et que la conquête musulmane, aux VIIe et VIIIe siècle — sans parler des exactions turques durant le millénaire suivant — furent des actes de colonisation forcée accompagnés de massacres, mutilations, conversions forcées, et j’en passe.
Bien que Blanc, j’en ai même fait récemment un article

Tout le monde mesure l’absurdité d’un propos qui reprocherait aux petits Beurs français d’être les descendants d’esclavagistes, colonisateurs, barbares et criminels. Nous ne portons pas le poids des comportements de nos ancêtres, si tant est qu’ils aient eu un comportement répréhensible, ce qui n’est pas le cas de tous les Maures ni de tous les Européens. Et tant qu’à parler de racisme, on pourrait parler des meurtres racistes qui ont aujourd’hui lieu dans l’ancienne patrie de Nelson Mandela, entre ethnies qui se haïssent, au grand dam des voisins de l’Afrique du Sud qui se lancent dans un cycle de représailles. Les uns et les autres, tous Africains, n’ont pas besoin de Blancs pour se haïr copieusement.

Quant à la façon dont les Noirs de Mugabe ont traité les Blancs au Zimbabwe, elle a donné l’occasion en 2001 au journaliste Simon Heffer d’écrire dans The Telegraph un article cinglant intitulé sobrement « We will not tolerate racism, except in Zimbabwe ».
Très exagéré, certainement. Tout le monde sait qu’un Noir ne peut pas être raciste… Tout comme une Franco-algérienne comme Houria Bouteldja ne peut être raciste, même quand elle intitule l’un de ses livres les Blancs, les Juifs et nous. Une République normale l’aurait fait interdire, et aurait inculpé son auteur. Sans doute ne sommes-nous pas une république ordinaire.

Qui en voudrait à Lilian Thuram, qui fut un excellent défenseur central — et qui aurait dû s’en tenir là ? Mais de toute l’équipe « Black-Blanc-Beur » de 1998 (une remarquable escroquerie que cette appellation, quand on y pense), il était le seul à porter des lunettes. Un avantage décisif, qui lui donne le droit d’articuler des vérités premières — et malheureusement pas dernières.

Jean-Paul Brighelli

Le Modèle noir de révisionnisme politiquement correct

Capture d’écran 2019-07-07 à 08.03.42L’exposition le Modèle noir proposée au Musée d’Orsay est passionnante à deux titres : on y voit des œuvres rares, ou inconnues, très souvent remarquables ; et quand on lit les notices, on se trouve en prise directe avec ce que le politiquement correct peut produire de plus niais, ou de plus orwellien, selon la lecture que vous en faites.
Prenez par exemple le célèbre Portrait d’une négresse, de Marie-Guillemine Benoist, présenté en 1800.Marie-Guillemine Benoist, Portrait d'une négresse, 1800 - Portrait de MadeleineLe catalogue et la notice in situ l’ont rebaptisé « Portrait de Madeleine » — puisqu’il paraît qu’ainsi s’appelait le modèle. « Nous lui avons redonné un nom », clament les organisateurs. Dommage, on aurait aimé apprendre ce qu’un tel portrait doit à la Fornarina peinte par Raphaël. Et surtout, on contourne ainsi le mot « négresse », qui est le terme ordinaire jusqu’à la Seconde guerre mondiale, mais qui sonne mal aux oreilles sensibles de nos contemporains, apparemment. « Portrait d’une négresse » réapparaît toutefois dans la notice, après un autre titre intermédiaire, « Portrait d’une femme noire » — comme si l’histoire de l’art était la ré-acquisition, à travers des identités successives, d’une appellation enfin conforme au sentiment moderne.
Et ce révisionnisme de re-titrage est systématique. Le Nègre Scipion, de Cézanne,Cézanne, le Nègre Scipion, c.1867 - le noir Scipion devient le Noir Scipion — étant entendu que « noir », évolution phonétique du latin niger, est moins chargé de sous-entendus colonialistes que « nègre ». Probable que la prochaine édition du Nigger of the Narcissus de Conrad, au lieu de s’intituler comme d’habitude le Nègre du Narcisse, deviendra l’Africain du Narcisse — et pourquoi pas, sur le modèle anglo-saxon, le Coloré du Narcisse ?
Parce qu’il n’y a aucune raison que la police de la pensée anti-coloniale s’arrête aux titres.

Je suggère à Claude Ribbe, qui plaide pour une renominalisation des termes offensants, de se mettre tout de suite à la réécriture de Voltaire (quoi de plus insoutenable qu’une phrase comme « En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre » — c’est dans Candide) et de Montesquieu, qui a beau plaider la fin de l’esclavage, n’importe, son racisme latent s’exprime sans doute dans la première phrase de son célèbre plaidoyer, « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves…  Une mienne collègue, choquée par ce mot, avait supprimé la première phrase avant de donner le texte à ses élèves — qui du coup ne comprirent rien à l’ironie de Montesquieu, cette première phrase fonctionnant en quelque sorte comme un signe négatif renversant par avance tout ce qui suit.»
C’est le genre de contresens qu’il faut extirper de la tête des élèves, régulièrement choqués, dans leur ignorance des évolutions sémantiques, par l’utilisation d’un mot qu’ils ressentent, en 2019, comme une grave insulte. Mais il serait sans doute plus expédient de réécrire les philosophes du XVIIIe — comme le Musée d’Orsay réécrit les peintres du passé. Et pourtant de belles âmes, pédagos de l’Education civique et de ses aléas, proposent d’organiser des débats (quand on ne veut rien faire, en classe, on fait un débat) sur la nécessité de renommer des œuvres si marquées par le racisme de leurs auteurs, bla-bla-bla.Par exemple l’admirable Négresse aux pivoines de Frédéric Bazille.Frédéric Bazille, Négresse aux pivoines, 1870

C’est en décembre 2015, au prestigieux Rijksmuseum, qu’a commencé ce tripatouillage. Le musée d’Amsterdam a décidé de rebaptiser les œuvres comportant des mots jugés offensants — non seulement « nègre », mais « esclave », « sauvage », « maure », « mahométan » — et, tant qu’à faire, « nain », la cas des nains noirs mahométans constituant une sorte d’abomination que je n’évoque ici qu’en tremblant. Le « combat contre les Maures » du Cid deviendra bientôt « le combat contre les immigrés maghrébins ». Et Othello ne sera plus le Maure de Venise (de toute façon, les élèves l’orthographient « mort »), mais « le noble Marocain trompé par une gourgandine blanche ».
Parce que la réécriture engendre, forcément, une modification de la pensée. Commentant la célèbre toile de Gérôme, Esclaves au Caire (1873),Gérôme, À vendre, Esclaves au CVaire, 1873 les organisateurs de l’expo (et les rédacteurs du catalogue) écrivent : « L’attitude digne et pleine de retenue de l’esclave noire contraste avec celle de l’esclave blanche. » Ah, ces esclaves blanches, toutes des salopes ! Les femmes noires, en revanche… Même dans les photos de bordels 1900 de l’expo, les Africaines (quel bordel convenable n’avait pas alors sa négresse ?) restent sans doute sur leur réserve…
Ce qui amène, en bout d’expo, un certain Larry Rivers à proposer une version réactualisée (croit-il) de l’Olympia de Manet. On se rappelle la toile de 1863,Edouard_Manet_-_Olympia_-_Google_Art_Project_2 avec cette splendide courtisane à laquelle une servante noire apporte les fleurs d’un admirateur — ce qui la laisse superbement indifférente. Voici ce que ça donne, un siècle plus tard :Capture d’écran 2019-07-07 à 09.36.26La duplication des corps, le chat blanc redoublant le chat noir (l’allusion sexuelle a manifestement échappé à l’artiste américain précurseur du pop-art et de la contre-culture au sens propre du terme) se voudrait un commentaire critique de Manet, et donne juste la nostalgie de la toile du maître, que l’on court retrouver dans l’expo d’Orsay histoire de respirer de l’art réel dégagé de tout commentaire en boîte. L’art conceptuel en reste trop souvent à la première syllabe.

Patrice Jean s’amusait jadis à « céliner » les œuvres célèbres — en en supprimant tout ce qui peut choquer. Par exemple, dans le Voyage au bout de la nuit Céline utilise spontanément le mot « nègre »  — et le roman est une charge très violente contre le colonialisme, dans le droit fil de Conrad (celui d’Au cœur des ténèbres). Mais allez expliquer que le mot « nègre » à l’époque du « Bal Nègre » (1925 — bien représenté dans l’exposition d’Orsay avec l’affiche de Paul Colin)Paul Colin le Bal nègre et de l’Exposition coloniale de 1931 était un terme passe-partout qui faisait référence à la couleur sans connotation systématique d’infériorité, la cause sera entendue, vous êtes raciste sur les bords — fasciste, probablement, antisémite forcément, lepéniste conséquemment.

Le révisionnisme est partout. Une poignée d’activistes nous assignent à résidence, forçant chacun à s’essentialiser en fonction de sa couleur, de sa race, de sa sexualité et de son régime alimentaire. On appartient désormais à une communauté, à un groupe, à un gang. Être un homme libre n’est plus au programme : nous sommes embarqués par quelques jusqu’auboutistes de la différence dans une lutte perpétuelle, sommés de nous identifier — ou de nous flageller, nous autres qui sommes blancs (une non-couleur, disent les physiciens et les Indigène de la République), donc forcément descendants d’esclavagistes. À noter que rien dans l’exposition d’Orsay ne signale que si des Blancs ont volontairement arrêté la traite au XIXe siècle, les Arabes, eux, la continuent aujourd’hui.

Jean-Paul Brighelli

PS. Quitte à être à Paris, j’ai vu deux très belles expos qu’il ne faut pas rater, quoiqu’elles en soient dans leurs dernières semaines. Le Louvre présente des œuvres étourdissantes de l’empire et des royaumes hittites (XVe-Xe siècles av.JC), cette magnifique civilisation indo-européenne tombée sous les coups des Araméens et des Assyriens malgré la protection de Tarhu, « dieu de l’orage ».Capture d’écran 2019-07-07 à 09.41.19 Et au Petit Palais se tient une magnifique (mais alors, vraiment !) exposition sur le Paris romantique, où la capitale est divisée en zones (la Chaussée d’Antin, la « Nouvelle Athènes », etc.) dont on nous présente les hommes et les femmes, les tenues, les meubles, les parures et les productions. D’où il ressort que le romantisme est bien une résurgence rococo, et que la thèse d’Eugenio d’Ors sur la succession, dans l’histoire de l’art, de phases « baroques » et de phases « classiques » tient décidément très bien le coup.

La bête qui sommeille

urlLa Bête qui sommeille est le titre d’un remarquable roman noir (très très noir) de Don Tracy, paru aux Etats-Unis dans les années 1930, traduit et publié par Marcel Duhamel dans la Série Noire en 1951. Un petit port de pêche quelque part dans le Sud, un Noir fin saoul qui viole une Blanche, et la foule qui le lynche — salement, je peux vous le dire.
L’adjoint du sheriff, Al, qui connaît bien le Noir, qui sympathise avec lui, qui a des idées libérales, participera pourtant à la curée. Mais c’est que, comme dit l’auteur, « le capitalisme engendre le racisme ».
Tout cela pour vous dire que les types qui ont insulté Alain Finkielkraut ne sortent pas de nulle part. Ils sont le produit de ce que nous avons laissé s’installer depuis des années : le communautarisme qui a remplacé l’appartenance à la Nation, la bigoterie qui s’est substituée au Savoir — mais comme il n’y a plus guère d’école, les crétins se retournent vers ce qu’ils ont à portée de main ou de minaret —, la pauvreté qui fait tache dans une société où si tu n’as pas une Rolex (ou un i-phone, ou n’importe quelle babiole périssable dont on t’a donné le désir), tu as raté ta vie.
Alors remonte la Bête, réveillée par le vide et le bruit du dessus.

Le manque d’imagination, l’absence de culture, l’appétit qui vient en ne mangeant guère, ne poussent pas à sophistiquer outre mesure la recherche de l’Ennemi. Le Système est une notion vague. Le Juif, c’est plus proche. Comme c’est rarement inscrit sur le visage, quoi qu’aient pu dire les nazis, on s’en prend à un Juif connu qui passait par là. Finkielkraut, qui a déjà failli se faire écharper par les gauchos de Nuit debout, s’est retrouvé la cible de quelques-unes de ces injures que l’on profère pour se mettre en train. « Barre-toi, sale sioniste de merde », « Sale race », « Tu vas mourir », « Rentre-chez toi à Tel-Aviv », — les gentillesses susurrées à voix haute avant d’en venir aux coups, et plus loin si affinités.
Quelques flics heureusement présents sont venus en aide au philosophe : La Fontaine en ferait une fable.
Le port du gilet jaune ne signifie rien — on peut en enfiler un comme on met une fausse barbe. Mais les barbes, pour le coup, étaient authentiques — comme les keffiehs palestiniens (« Palestine » fait d’ailleurs partie des hurlements des bestiaux susdits) portés par nos lyncheurs. Ou les prédictions : « Tu vas mourir, Dieu va te punir ».

Qu’est-ce qui a réveillé la Bête ? La superstition que l’on a laissé s’installer, sous prétexte de respecter les croyances (et la superstition, et le fanatisme, sont à la foi ce que la poussée de fièvre est au malade). Les particularismes raciaux (quand interdira-t-on toutes ces réunions, dans les universités, interdites aux non-racisés, comme ils disent ?). La volupté d’être filmé, et la fierté d’être identifié comme un gros connard.

Culture du communautarisme, culture de la haine, culture de l’ignorance. Un Académicien ! Un Juif ! Un philosophe ! Triple cible.

À noter que la médiatisation de la mésaventure de Finkielkraut ne doit pas faire oublier la progression effarante des actes antisémites sur lesquels les médias font silence — 74% en un an. Ni occulter le fait que des quartiers entiers, pour mieux cultiver l’entre-soi des débiles, chassent les Juifs et les poussent soit à une alyah intérieure, soit à un exil définitif en Israël — alors même qu’ils n’en ont aucune envie. Ils sont en France, ils sont Français — et depuis fort longtemps, bien plus longtemps que les barbus qui se promènent le cul entre deux incultures —, et nombre d’entre eux ne conservent d’ailleurs avec le judaïsme que des liens sentimentaux. Juifs et athées ! « À ces mots on cria haro sur la baudet. »
À noter aussi que parallèlement, les mises à sac d’églises chrétiennes se multiplient. 878 en un an — record à battre ! Et dans un silence assourdissant — parce que le dénoncer, c’est dénoncer ceux dont la foi s’offense de celle des autres. On ne sait jamais, ils pourraient être de futurs électeurs de la France insoumise…

Qu’il y ait des antisémites soraliens à l’extrême-droite, soit. Ils ne sont pas légion, ils sont les reliquats, les déchets de l’Histoire, et aucun parti de droite ne les reconnaît plus pour siens. Mais qu’un Jean-Pierre Mignard, ami intime de François Hollande et soutien inconditionnel de Macron, se félicite presque du lynchage de Finkielkraut « Il le cherchait. On l’avait oublié. C’est réparé ») ; qu’un Thomas Guénolé, qui forme les Insoumis, en arrive à renvoyer l’insulte, comme si l’antisémitisme était un prêté pour un rendu (« Cela fait des années qu’Alain Finkielkraut répand la haine en France. Contre les jeunes de banlieue. Contre les musulmans. Contre l’Education nationale ») ; que le comique élyséen, Yassine Belattar, nommé par Macron au sein du conseil présidentiel des villes, fasse chorus ; que nombre de gens de gauche se taisent, comme ils se taisent depuis des années malgré les déferlantes de barbarie — voilà qui est inquiétant.
Les vrais responsables de cette scène de lynchage, ce ne sont certes pas les Gilets jaunes, que Finkielkraut est l’un des rares à avoir constamment compris et défendu — alors que d’autres philosophes auto-proclamés, s’abîmaient dans des déclarations nauséabondes. Ce sont les spécialistes du déni, les médias avides d’images fortes, les instances éducatives qui suggèrent de baisser la barre, encore et encore. Et l’Etat, qui depuis des années refuse de sévir contre les porteurs de haine, en prenant enfin des mesures réelles au lieu de rester abonné aux discours creux et compatissants.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et on a fini par apprendre que le principal agresseur de Finlielkraut était un islamiste radicalisé. On s’en doutait un peu…

BlacKkKlansman

blackkklansman.0Spike Lee n’aime pas Donald Trump, et je parierais sans risque que Trump n’aime pas Spike Lee : les trois dernières minutes de BlacKkKlansman sont une charge violente sur le thème « il est encore fécond, le ventre qui a nourri la bête immonde » — comme dirait Brecht : quoique l’essentiel du film se déroule en 1979, les dernières images sont celles des émeutes de Charlottesville, en 2017, où des suprématistes blancs de toutes farines se livrèrent à diverses exactions, allant jusqu’à foncer en voiture dans la foule des contre-manifestants, tuant une certaine Heather Heyer. L’assassin, James Allen Fields Jr, est actuellement inculpé pour meurtre — procès à venir.
Deux ou trois personnes, dans la salle, manifestèrent par des applaudissements leurs convictions anti-racistes et leur satisfaction d’être dans le camp du Bien — c’est gamin mais ça ne mange pas de pain. Si leur bonne conscience est à ce prix…
Mais ce n’est certainement pas pour ces trois minutes un peu didactiques, closes sur un drapeau américain à l’envers et glissant vers le noir et blanc, que j’ai beaucoup aimé ce film.

Résumé des épisodes antérieurs. Histoire vraie, comme on dit : Ron Stallworth (John David Washington, le fils de Denzel), agent de la police de Colorado Springs, est chargé en 1979 d’infiltrer la conférence tenue par Stockely Carmichael — et éventuellement de draguer la présidente locale de l’union des étudiants noirs, Patrice Dumas (Laura Harrier, craquante dans le style Angela Davis maigrichonne). De fil en aiguille, il se donne pour mission d’infiltrer le Ku-Klux-Klan local, avec l’aide d’un flic juif qui est son interface blanche. Un nègre, un youpin : le KKK est à la peine. Les deux compères entrent en relation avec David Duke, le grand Sorcier du Klan (et ferme soutien de Trump en 2016). Je passe sur les détails, bref, l’opération est un succès.
Jusque là, c’est un bon film raisonnablement militant. Les Blancs ne sont pas systématiquement pourris (quoique…), les Noirs ne sont pas unanimement des héros, le Juif de service (Adam Driver, la vraie révélation du film, mais on l’avait déjà vu dans Silence, remember ? et dans deux des derniers chapitres de la Guerre des étoiles) l’est aussi peu que possible…

C’est justement une remarque de ce garçon doué qui m’a fait dresser l’oreille — je cite de mémoire : « Tu sais, je suis aussi peu juif que possible, pas fait ma bar-mitzvah, suis pas croyant, je n’y pense jamais — mais à force de fréquenter ces connards, je me sens peu à peu plus juif que nature, forcé en quelque sorte de l’être à force d’entendre ce qu’ils en disent… »

Et je me suis demandé ce qu’en aurait pensé Houria Bouledja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, l’auteur de cet essai délicat, pas du tout raciste ni antisémite ni homophobe intitulé les Blancs, les Juifs et nous (2016).

Le raciste, persuadé d’appartenir à une communauté spécifique et toujours menacée, assigne à résidence l’objet de son exécration. Le suprématiste blanc américain n’avait qu’à s’en prendre à lui-même au lieu de protester devant la montée des revendications noires dans les années 1960 : le Black Power, c’est lui qui l’avait enfanté, au fond. Le Noir, l’Arabe ou le Musulman (trois façons de s’identifier à une peau ou à un drapeau), lorsqu’ils se revendiquent prioritairement comme tels, assignent les Blancs, les Juifs, et l’ensemble des individus raisonnables à résidence : me voici obligé d’agir et de parler en tant que Blanc, athée, hétéro, partisan des Lumières, universaliste à main gauche et républicain souverainiste à main droite. Bref, moi qui ne m’étais jamais soucié de me définir une identité de peau, de religion ou de comportement, moi qui n’étais corse que par accident et homme avant tout, je me sens invinciblement obligé de me situer par rapport à ces gros connards qui s’enroulent dans une oriflamme — que ce soit celle de l’Algérie les soirs de matches ou celle de Daesh les soirs de massacre. Les menées islamistes ont amené nombre de Juifs soit à émigrer en Israël, quoi qu’ils pensent de la politique menée par Netanyahu, soit à prendre des cours de krav maga. Bref, à se revendiquer Juifs, alors qu’ils n’y pensaient que très occasionnellement, et consommaient du cochon et du vin non casher à l’enseigne D’chez eux et des filles shiksa à l’hôtel de la Pleine Lune et des deux jambons réunis.
C’est vrai qu’il est encore fécond, le ventre qui a nourri la bête immonde. Simplement, ce ne sont pas forcément, aujourd’hui, les rednecks qui montent au créneau du suprématisme. Des Maghrébins, le cul assis entre deux rives, affirment leur identité « algérienne » alors que pour rien au monde, ils n’iraient vivre au bled. Des hijabs fleurissent un peu partout — pour mieux revendiquer l’asservissement de la femme, sans doute, mais les pauvres crétines qui s’en affublent (dont un bon nombre de nouvelles converties, toujours plus extrémistes que celles qui sont nées là-dedans) préfèrent visiblement s’identifier à un esclavage plutôt que se noyer dans l’universalisme de la liberté. Sidérant.

C’est en cela surtout que BlacKkKlansman est un film utile — et son propos dépasse quelque peu les intentions de Spike Lee, qui montre pourtant des Noirs, des Juifs et des WASP capables de bien s’entendre et de fêter le succès de l’opération. Il y a encore un noyau dur de gens raisonnables… Mais tout autour, les imbéciles sont légion, et quand on la mettra sur orbite, Houria Bouteldja n’a pas fini de tourner.

Jean-Paul Brighelli

PS. Cela dit, Burt Reynolds vient de mourir, et c’est bien triste. Tiens, je vais regarder Délivrance pour la vingtième fois, et jouer du banjo en hommage au sourire enjôleur de ce superman fragile.