Race et religion, l’assignation à résidence

838_joelsag1etIl y a quelques années, j’ai traduit les Mémoires d’une juste, d’Irène Gut Opdyke, une Polonaise (mais écrivant en anglais, après son exil définitif aux Etats-Unis après 1945) qui a sauvé un grand nombre de Juifs pendant la guerre en les planquant dans le sous-sol de la maison où elle cohabitait avec un officier supérieur allemand. Un lecteur qui témoigne sur Babelio affirme que c’est « très bien écrit » — oui, je me débrouille en français…
Je n’ai pourtant aucune excuse. Je ne suis pas une femme, pas Polonais, pas Américain. Ni Juif, ce qui aurait pu en l’occurrence être une excuse. À la date des faits, je n’étais même pas né. En toute logique, je n’aurais même pas dû penser à traduire un tel texte. Honte à Jean-Claude Gawsewitch, l’éditeur qui m’avait confié le boulot…
Cette civilisation devient folle — c’est le marqueur ordinaire des fins de cycles. Un traducteur professionnel, André Markowicz, a réagi avec un bon sens élémentaire à l’affaire Amanda Gorman / Marieke Lucas Tijneveld — et l’interdiction faite à la seconde de traduire un poème de la première, sous prétexte qu’elle est Blanche et la poétesse Noire. Condamnant les nouvelles normes que voudraient imposer les plus tarés des pseudo-anti-racistes.
Je dis pseudo parce que cette assignation à résidence est fondamentalement un racisme. Inspiré des « cultural studies » américaines — dans un pays qui fait allègrement des statistiques ethniques, ce qui est interdit en France, où l’on se définit par sa nationalité, et rien d’autre. Si tu es né à Saint-Denis, mon ami, tu es Français — et même céfran, comme tu dirais dans ton langage de banlieusard inculte. Ni Algérien, ni Nigérian. Juste Français.
À ce titre, si demain tu as la capacité de traduire Proust en arabe dialectal ou en yorouba, il ne me viendra pas à l’idée de t’en empêcher. Ce qui compte, dans une traduction, c’est bien entendu la compréhension de la langue de départ, mais surtout la maîtrise de la langue d’arrivée. Comme dit fort bien Kamel Daoud (dans le Point.fr), si l’adage traduttore traditore (tout traducteur est un traître) se vérifie toujours, une bonne traduction est « une belle trahison » — dont il fait l’éloge.

Sinon, mon ami nigérian qui parle le yorouba, je te dénie le droit de traduire Marcel P***, puisque tu n’es pas Blanc, ni homo, ni asthmatique… Imagines-tu le chambard si je prétendais réguler l’activité des traducteurs en les assignant pareillement à leur couleur de peau, à leurs pratiques sexuelles ou leur état de santé ?
Et pourtant, le rythme même de la phrase de Proust, avec ses incises, ces conjonctives, sa ponctuation attentive, témoigne de l’asthme du narrateur / scripteur. Et toi, Nigérian mon ami, qui cours le 100 m en 10 secondes, tu prétends être pencher sur la Recherche ?
Eh bien oui, si tu en as la compétence, tu en as parfaitement le droit — et je dirais même le devoir, les Nigérians qui parlent le yarouba ont le droit d’avoir accès à l’un des plus grands romans jamais écrits.

Sans compter que si je t’interdisais de traduire Proust, je me mettrais gravement en faute avec la Constitution française, qui justement dénie toute différenciation.
Et c’est bien là le nœud du problème.

Ce que les plus crétins des obsédés de la race (en fait, ils sont tous d’une intelligence très modérée) veulent en fait promouvoir, c’est le refus de l’assimilation à la française. Le droit de rester assis sur son tas de fumier ethnique dans son ghetto. Oh oui, c’est une assignation à résidence ! Et les enseignants qui refusent de traiter de tel ou tel aspect qui programme sous prétexte qu’il pourrait choquer tel ou tel segment de leurs élèves (comme si une classe n’était pas un tout, et s’il ne fallait pas, sans cesser s’adresser à ce tout) sont des racistes sans le savoir. En tout cas, de sacrés connards.
André Markowicz raconte dans l’article sus-cité qu’une Russe orthodoxe (à tous les sens du terme) lui avait dénié le droit de traduire Dostoïevski sous prétexte qu’il n’était pas de religion orthodoxe — et même que, circonstance sans doute aggravante à ses yeux, il est juif… Ça va désormais être coton pour traduire Hannah Arendt — il faudra être allemande, juive, athée, très intelligente, et avoir sucé Heidegger.
Les racistes qui relèvent en ce moment la tête au nom des droits imprescriptibles de la race doivent être sérieusement tancés. On ne doit pas leur laisser la parole. On doit leur interdire l’université. Les assigner aux travaux des champs en Camargue : tous aux rizières — comme Mao fit avec les intellectuels déviationnistes pendant la Révolution culturelle. La Bêtise à ce point ne relève plus de la pédagogie, mais du fouet.
Pour le moment, contentons-nous de l’arme du ridicule — et ridiculisons-les.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai failli broder quelque chose sur l’ineffable soirée des Césars de la semaine dernière. Mais à quoi bon ? Ça ne me dérange pas, que les assoiffées du féminisme intersectionnel, les caniches de garde, les racistes qui encensent les Traoré, les LGBT professionnels, et tout ce cinéma français nullissime (Dupontel, multi-primé, avait fait intelligemment l’impasse sur la cérémonie, et Bertrand Tavernier  quelle perte ! — n’a pas eu le temps d’en dire ce qu’il en pensait) se ridiculisent en s’exhibant avec des Tampax© usagés aux oreilles. Ils peuvent aussi bien crever, ça ne dérangera pas l’ordre du monde.

PPS. Et dans la rubrique « les chroniques auxquelles vous avez échappé », il y a les turlupins royaux qui faute d’avoir un quelconque intérêt tentent de se grandir en piétinant la reine d’Angleterre. Tout dégénère — j’appartiens à une génération où une grande actrice, Grace Kelly, épousait un prince et savait tenir son rang, pas à cette époque où une sous-starlette geint sur le « racisme » supposé de sa belle-sœur — en exhibant le sien, au passage.

Pendez Jules Verne !

IMG_20210311_1458252Confiteor ! Confiteor ! Peccavi, Pater optime !
Ainsi aurais-je pu commencer cette chronique. J’y aurais raconté comment, dans la bibliothèque paternelle, j’avais retrouvé un vieux volume de la Bibliothèque verte, édition de 1935, que j’avais reçu en Prix de Latin trente ans plus tard… Un roman de Jules Verne intitulé Robur le Conquérant dont j’avais fait mes délices, à 12 ans, après l’avoir reçu en Prix de Latin…IMG_20210311_1458042 Et comment, le relisant à la lumière de ma nouvelle conscience « woke », j’ai été effaré de ce que j’y ai trouvé…

Oui, Jules Verne aussi. La liste des écrivains qu’il est urgent d’interdire parce qu’ils ont mal pensé s’allonge.
Il y a quelques années, une prof de Lettres de Khâgne avait refusé d’analyser pour ses élèves le Voyage au bout de la nuit mis au programme par une Inspection générale inattentive. Elle ne voulait pas poser l’œil sur une œuvre d’un homme qui a écrit Bagatelles pour un massacre. Même que j’avais dû accepter dans ma classe, où par hasard je parlais justement du roman de Céline, quelques élèves de sa classe, réfugiés littéraires venus étudier l’œuvre qui pouvait bien tomber au concours…
Voyage au bout de la nuit, rappelez-vous, est ce roman dont s’occupe le héros de l’Homme surnuméraire de Patrice Jean, dont il élimine tout ce qui peut choquer la conscience contemporaine et qu’il réduit à 26 pages…
Nous savions bien sûr que Voltaire ou Montesquieu avait utilisé le « n word », comme disent les Anglo-Saxons lorsqu’ils ne veulent pas écrire negro ou nigger en toutes lettres. Mais cela passait (mal, je dois l’avouer) à cause de la distance temporelle du XVIIIe à nous. Nous savions que Heart of darkness est l’une des œuvres de langue anglaise les plus lues dans le monde — et pourtant, Conrad s’est attiré les critiques virulentes d’écrivains africains qui pensent bien, eux — Chinua Achebe, par exemple. Nous frémissions à l’idée que des âmes simples pourraient trouver dans la prose de Harriet Beecher Stowe, tout abolitionniste qu’elle fût, des clichés abominablement raciaux, peut-être même racistes : après tout un « Uncle Tom » désigne un Noir aliéné au discours des Blancs…
Mais Jules Verne ! L’immortel auteur de Vingt mille lieues sous la mer, étudié en Cinquième dans un lycée parisien ! L’homme qui a rétréci le tour du monde à 80 jours !
Certes, nous le savions misogyne et, si j’en crois mes souvenirs des Enfants du capitaine Grant, de Deux ans de vacances ou de l’Île mystérieuse, légèrement pédophile. Il y avait d’ailleurs dans ce dernier roman un ancien esclave affranchi, Nab, qui restait obstinément dévoué à son maître : syndrome de Stockholm, diront les érudits.
Et voici qu’en villégiature chez ma mère, j’ai retrouvé certains de mes livres d’enfance, sous la jaquette de la première Bibliothèque verte d’Hachette. En l’occurrence, Robur le conquérant.
Mais ce que j’avais lu avec émerveillement il y a 55 ans a choqué à juste titre ma conscience toute neuve, éveillée aux injustices qu’un homme de mon calibre a pu commettre dans sa vie de mâle blanc hétérosexuel, descendant sans doute d’un esclavagiste — même si la mémoire familiale n’en garde aucune trace…
Jugez plutôt :

« Le valet Frycollin était un parfait poltron.
Un vrai nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte ; on l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. »

Et cela rebondit tout au long du roman. Par exemple :

« Frycollin ! s’écria Uncle Prudent.
― Master Uncle !… Master Uncle !… répondit le nègre entre deux vagissements lugubres.
― Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous aurons épuisé tous les moyens d’alimentation susceptibles de prolonger notre vie…
― Me manger ? s’écria Frycollin.
― Comme on fait toujours d’un nègre en pareille occurrence !… Ainsi, Frycollin, tâche de te faire oublier…
― Ou l’on te Fry-cas-se-ra ! ajouta Phil Evans. »

Non seulement nous avons mis, nous autres Blancs, les Noirs en esclavage, mais nous les avons mangés parfois — tout en les accusant de cannibalisme. Fatalitas ! dirait Chéri-Bibi.
Et ce salaud de Jules Verne, en choisissant ce nom pour son nègre, avait anticipé la traduction anglaise — où Frycollin pourrait se retrouver friedIMG_20210311_1459130

Je suggère donc aux bibliothécaires et documentalistes d’interdire aux jeunes gens, dès aujourd’hui, dès la lecture de ce billet éclairé, la fréquentation de l’abominable Jules Verne. Il faut que le Nantais (aucun hasard s’il est né dans le port d’où partaient les navires du trafic triangulaire !) disparaisse de la conscience européenne. Qu’il expie dans l’oubli collectif ses méfaits stylistiques.
Lui, et les autres. Tous les autres. Une enseignante canadienne s’est trouvé confrontée, en cours, à ce n word infâme — et a dû faire amende honorable : en chemise, portant un cierge de deux livres, elle est allée se prosterner devant tous les étudiants « genrés » de son université, qui s’étaient réfugiés dans l’un de ces safe spaces où se protègent de tout hate speech les Noirs, les femmes, les LGBT+++, les gros et les infirmes — et toutes les catégories dont a pu parler la littérature.
En fait, il faut se protéger de toute la littérature. Rester dans le présent. Les réseaux sociaux, après tout, valent cent fois Rabelais ou Dickens.
Heureusement que de toute façon, les jeunes ne lisent plus. Ils n’en sont que plus libres de dénoncer tout ce qu’ils ignorent — et ça en fait, croyez-moi.

Jean-Paul Brighelli

La langue du quatrième empire

9oyg1oit4fl8mye9fbkwlkVous vous rappelez peut-être que Victor Klemperer avait décrit la Lingua Tertii Imperii (paru en 1996 en France), la langue du Troisième Reich. Il explique ainsi comment les Nazis avaient modifié le sens de certains mots allemands de façon à ce qu’ils servent leur idéologie. La novlangue imaginée par Orwell était le rejeton adultérin de ce Nouvel Ordre Linguistique — quand « bon » signifie « conforme à la pensée de Big Brother », et que « inbon » exprime tout le reste.
Nous voici aujourd’hui à l’aube (radieuse, forcément radieuse) d’un Quatrième Empire, celui du politiquement correct, du multiculturalisme et des liaisons trans-inter-sectionnelles. Nous nous en doutions un peu. Mais de récents développements nous forcent à considérer l’évolution du langage contemporain.
Par exemple, par ordre alphabétique, sans souci d’exhaustivité :

Antisémitisme (subs.) : Haine des Juifs, à l’exclusion de tous autres Sémites — groupe auquel appartiennent par ailleurs les Arabes. Ce type particulier de racisme (voir ce mot) ne peut être le fait que de groupes néo-nazis. Dire, comme l’a stipulé un historien français (lui-même juif, ce qui le rend suspect), que certains Arabes ont sucé l’antisémitisme avec le sein de leur mère, est une impropriété qui vous vaudra d’être traîné devant les tribunaux par des associations exaltant la mémoire et l’œuvre de Mohammad Amin al-Husseini (sur lui la bénédiction du Prophète), grand mufti de Jérusalem qui en 1937 exalta l’œuvre antisioniste (voir ce mot) d’un certain Adolf Hitler.

Antisionisme (subs.) : À l’origine, opposition à la politique promulguée par Theodor Herzl en 1896 dans son livre l’Etat juif. Revendiquée jadis par de larges pans de l’extrême-gauche, il est aujourd’hui synonyme total d’« antisémitisme », en plus seyant. Le couple « antisionisme / antisémitisme » a autant de pertinence que l’opposition « érotisme / pornographie » dans la bouche de ceux qui ignorent tout du premier et se gavent de la seconde.

Apprenant (subs.) : autrefois appelé « élève » par des enseignants réactionnaires, l’apprenant est celui qui enseigne autant qu’il est enseigné. L’usage d’un participe présent marque sa fonction active, alors que le participe passé « enseigné » le contraignait à un rôle passif. L’apprenant ne peut donc pas être jugé (quel mot horrible et colonialement connoté !) selon ses résultats, mais apprécié selon ses espérances — qui sont grandes. La meilleure preuve de la pertinence de cette appellation nouvelle est la réussite sidérante, chaque année plus spectaculaire, aux examens organisés par l’Education nationale. Quand des « élèves » (quelle prétention dans l’idée d’ « élever » des enfants comme des plantes vertes ou des vaches !) obtenaient le Bac à 50% il y a quarante ans, les « apprenants » le réussissent à 95% aujourd’hui — preuve ma-thé-ma-ti-que de l’excellence des pédagogies contemporaines, et pas du tout d’une baisse de niveau concertée.

Esclave (subs. et adj.) : Certes, à l’origine, le mot désigne des Slaves (blancs, forcément blancs — et même blonds, souvent) mis dans les chaînes par les Vénitiens dans le haut Moyen Âge — et même vendus aux Arabes qui les appelaient par déformation phonétique Saqaliba. Mais nous savons désormais, par décret officiel, qu’il n’y avait pas d’esclaves en pays musulmans. Car depuis la Traite Atlantique, le mot renvoie exclusivement au « trafic d’ébène », comme disaient les esclavagistes du trafic triangulaire, organisé à partir de l’Afrique de l’Ouest par des armateurs nantais ou bordelais, à l’exclusion de toute autre origine. Noter que des Noirs ont fait des esclaves, que les Arabes ont organisé une traite trans-saharienne bien plus importante et sauvage que la traite Atlantique, et ont mis en esclavage, rien qu’au XVIIIe siècle, plus d’un million de Blancs enlevés sur les côtes méditerranéennes (à ce que prétendent des chercheurs résolument fascistes), est un non-sens qui, grâce à la loi Taubira qui enseigne aux historiens ce qu’ils doivent penser et dire, sera poursuivie devant les tribunaux.

Féminicide (subs.) : meurtre délibéré d’une femme. On croit à tort que les femmes font partie du genre humain, et que le terme d’« homicide » couvre l’ensemble des assassinats. Mais comme le radical de ce mot (homo, l’être humain, en latin) ressemble dangereusement au sale concept d’« homme » (l’orthographe — voir ce mot — étant un souci bourgeois, la présence d’un ou deux –m- n’est plus un critère pertinent), une distinction sera désormais établie selon le sexe de la victime — ce qui, en ces temps de LGBTQ++, promet aux lexicographes un avenir radieux. Olympe de Gouges avait déjà écrit, en suivant cette idée, les Droits de la femme et de la citoyenne, ignorant que dans « Droits de l’homme » les révolutionnaires latinistes incluaient les deux sexes. On l’a guillotinée pour un solécisme, c’était violent, mais l’époque ne faisait pas de demi-mesures.
À noter qu’une femme ne saurait se rendre coupable de féminicide — le lesbianisme excluant la violence, comme chacun sait. Il est d’ailleurs significatif que ce mot de féminicide soit justement masculin — comme viol (voir ce mot).
N.B. : Word souligne en rouge le mot « féminicide ». C’est bien la preuve d’un choix idéologique, résultant du fait que le programme, proposé par Microsoft, a été inventé par un Blanc hétérosexuel et potentiellement violeur — un certain Bill Gates.

Hétérosexualité (subs.) : appel au viol (voir ce mot). Les féministes contemporaines, y compris certains transgenres qui furent hommes dans le passé, considèrent que tout rapport hétérosexuel est un viol. La question de la reproduction dans un monde totalement lesbien reste, par ailleurs, pendante.

Lynchage (subs.) : Quoiqu’inauguré par le juge Charles Lynch (1736-1796) et visant alors exclusivement les Américains loyalistes à la couronne d’Angleterre, tous blancs, quoique généralisé après la guerre de Sécession et visant alors, dans les Etats du Sud et de l’Ouest, les Républicains disciples de Lincoln, le mot s’est spécialisé depuis le XXe siècle dans l’exécution sans jugement de personnes noires, et ne peut par conséquence plus désigner que des personnes de couleur. Un Blanc n’est jamais lynché : il expie les crimes colonialistes de ses ancêtres. Un Noir (dire « Black », c’est moins violent) est constamment lynché en puissance, quoi qu’il ait fait avec ses fourchettes.

Macaroni (subs.) : métaphore désignant les Italiens. On aurait pu croire, après les massacres d’Aigues-Mortes en 1893, qui ont fait des dizaines de morts, qu’il s’agissait d’un terme raciste. Pas du tout — voir Racisme. Un débat récent a prouvé qu’être traité de « macaroni » est une plaisanterie gastronomique sympathique. Je suggère donc de filer la métaphore : des macaronis au four, c’est bon. C’est même la base des pâtes ‘ncasciata — un délice !

Orthographe (subs.) : concept bourgeois fixant une norme graphique et grammaticale dans le but d’exclure de larges pans de la population française, qui, éduquée par des enseignants formés par les pédagogistes de Philippe Meirieu (1949-2053), sur lui la paix et la génuflexion, ne respectent pas ces manies discriminantes. Tout « apprenant » (voir ce mot) qui sanctionnera l’orthographe sera immédiatement radié de l’Education Nationale — mais il y a déjà longtemps que cela n’arrive plus, surtout depuis que des Inspecteurs ont sacralisé la graphie « il les plantes », notant que le scripteur a intégré dans sa phrase une conscience du pluriel.

Racisme (subs.) : s’applique à toute discrimination, verbale ou physique, touchant exclusivement les Arabes et les Noirs — et leurs descendants. Le mot est inadéquat pour caractériser le rejet d’autres ethnies ou communautés, surtout si elles sont discriminées par des Noirs ou des Arabes. Ainsi, les Asiatiques de Belleville, qui sont depuis un certain temps la cible de racailles de première ou seconde génération, ne sont pas victimes de gestes ou de propos racistes. « Nègre » est une injure raciste. « Niakoué », non. Quant à « sale Blanc » et ses dérivés (Blanchette, Céfran, etc.), ces mots ne peuvent en rien être considérés comme racistes (voir Macaroni).

Viol (subs.) : Cette manière barbare de s’approprier une femme sans son consentement caractérise désormais l’ensemble des relations hétérosexuelles (voir ce mot). Grâce à #MeToo (sur lui la grâce et la bénédiction), nous avons appris que des relations librement consenties étaient en fait des viols. Que la séduction était la manœuvre d’approche ordinaire des violeurs. Qu’un rendez-vous galant était un « date rape », selon un néologisme anglo-saxon largement répandu dans les universités françaises, et que les viols effectifs commis en masse par des individus bronzés à Hambourg et ailleurs, ou sur la place Tarir au Caire sur la personne de journalistes, n’en sont pas — mais la juste punition de leur participation au colonialisme rampant qui frappe ces populations déshéritées.
Les commissions qui, en 2017, ont mis au programme de l’Agrégation de Lettres un poème galant d’André Chénier, l’Oaristys, se sont rendues coupables de complicité de viol, comme en ont décidé quatre militantes de l’ENS-Lyon, les Salopettes (lointaines descendantes des « 343 Salopes » qui s’étaient battues en 1973 pour la légalisation de l’avortement), bientôt relayées par de larges segments du mouvement féministe. Heureusement que Chénier a été guillotiné en 1794, sinon il aurait rejoint Roman Polanski sur le banc des accusés, le viol étant désormais imprescriptible (voir Féminicide), comme le crime contre l’humanité. Mais j’y reviendrai bientôt.

To be continued, comme on dit désormais en français.

Jean-Paul Brighelli

Une photo de Noir est-elle un Noir ?

Il fut un temps où Roland Barthes estimait que Elle était un inestimable fournisseur de mythologies modernes. C’en est bien fini : le Monde peut aujourd’hui revendiquer cette distinction.
Le 25 septembre dernier, le « quotidien de référence » de la boboïtude et du politiquement correct se demandait doctement, sous la plume de son rédacteur en chef, Michel Guerrin, « Un Blanc peut-il photographier un Noir ? » Le prétexte de cette question fondamentale était l’exposition, à la Fondation Cartier-Bresson, des images de l’Américain Gregory Halpern — par ailleurs d’un vrai intérêt plastique. Intitulée Let the Sun Beheaded Be (traduit en « Soleil cou coupé » par référence au recueil homonyme d’Aimé Césaire paru en 1948 — qui s’appropriait un vers d’Apollinaire, et il avait bien raison, la poésie n’a pas de couleur de peau), elle dévoile les images fixées par le photographe à la Guadeloupe. Libé, l’autre quotidien de référence de la bien-pensance, voit dans ces images une vision « nimbée d’une ambiguïté souvent aux confins du malaise, solidement ancrée, par-delà les clichés ensoleillés, dans l’histoire complexe et douloureuse du territoire ultramarin marqué par plusieurs siècles de colonisation ». Diable !
Le chroniqueur du Monde, dans le plus pur style crypto-catho, s’interroge gravement : « Un artiste blanc peut-il encore photographier des Noirs ? Ou une autre communauté que la sienne ? » Et il justifie sa problématique aberrante : « En contact avec le réel, la photographie est au cœur du débat, pour le moins crispé, sur l’appropriation culturelle. »
Des Blancs qui photographient des Noirs, il y en a depuis lurette. On sent bien que les deux journaux de la boboïtude triomphante pensent aux cartes postales de beautés bronzées et dénudées dont le prétexte ethnologique permettait, dans les années 1900-1930, d’outrepasser les normes étroites de la décence et de faire les beaux jours de l’exposition coloniale de1931 à la Porte Dorée. Par exemple cette très belle « Bédouine tunisienne » photographiée vers 1910 par Rudolf Lehnert — transposition de l’orientalisme qui sévissait déjà depuis un siècle et montrait volontiers des beautés dénudées, y compris nombre de Blanches vendues comme esclaves :Capture d’écran 2020-10-08 à 17.31.49

Dans l’exposition de la Fondation, ces cartels explicitent les images. Le Noir tenant une Blanche dans ses bras, dans l’eau,cc15ffc_903917621-unnamed

n’est pas en train de la secourir (ou de la noyer), il « pratique un massage par flottaison ». Et il est bien précisé qu’aucune de ces photos n’a été extorquée — nombre de modèles ont d’ailleurs posé. Sait-on jamais…

Que des Noirs s’imaginent que des Blancs qui les photographient leur volent quelque chose (leur âme, peut-être bien) est déjà stupéfiant et témoigne d’un recul culturel abyssal. Les diverses négresses nues de Rembrandt, Manet ou Marie-Guillemine Benoist — des Blancs colonialistes certainement — ne seraient plus politiquement correctes, d’ailleurs le tableau de Benoist a changé de nom lorsqu’il a été exposé à Orsay, il est devenu Portrait de Madeleine. Interdire de fixer des images de corps noirs sous prétexte que l’image serait « colonialiste » témoigne d’une bêtise saisissante.
Pourquoi ? Parce que c’est croire que la représentation est l’objet représenté. Ah oui ? « Ceci n’est pas une pipe » — eh non, on ne peut pas la fumer. C’est l’image, rien qu’une image. Pour parodier Spinoza, l’image d’un chien ne mord pas. Ou comme disait Godard, « le plus con des cinéastes suisses pro-chinois » (dixit je ne sais plus quel situationniste), « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image ». Et il avait raison, le bougre…
L’image d’un Noir n’est pas un Noir. C’est une image. C’est le regard du spectateur qui restitue à l’image le poids du réel primitif. Par manque de culture. « Ciel, un Noir ! » dit le béotien — quelle que soit sa couleur — en voyant l’image d’un Noir.
Admettons un instant qu’il y ait un soupçon de vérité dans cette perception du crétin ordinaire. Admettons même qu’il y ait chez certains photographes la volonté de heurter les représentations figées que le spectateur se fait de la réalité. Ruth Bernhard, en 1962, photographie ainsi l’étreinte de deux femmes nues, l’une blanche et l’autre noire — en pleine ségrégation, et à une époque où les lesbiennes s’affichaient fort peu. Cela s’intitule Two Forms.ruth-bernhard-two-forms

Volonté de choquer l’Amérique bien-pensante, certainement. Mais au final, une magnifique combinaison de formes, qui renvoie à d’autres images de la photographe qui intitule « Sand » un corps de femme allongée, allant au delà de l’anecdote : avant d’être un Blanc ou un Noir, ou une pipe, une image est une combinaison de formes et de couleurs en un certain ordre assemblées, et c’est tout. De même les fabuleuses photos des Noubas réalisées par Leni Riefenstahl en 1974. Ah mais c’était une ex-nazi, bla-bla-bla… Justement : la Beauté, que Riefenstahl avait exaltée dans les 10 premières minutes des Dieux du stade, est partout — et pas seulement chez les belles brutes blondes. Elle est dans une certaine combinaison de lignes et de proportions. Qu’importait à la photographe que les Noubas fussent noirs ?
On en revient toujours au même problème culturel. Ce n’est pas l’image qui est problématique, c’est le regard de l’hilote qui se pose sur elle. Ce n’est pas la jeune fille en crop top qui est provocante, c’est le regard lascif du mâle mal éduqué qui se pose sur elle — comme une limace glisse sur une fleur. Ce n’est pas le Noir qui est capturé par le photographe blanc, c’est le Noir (ou le Blanc) qui croit qu’il n’y a entre Noirs et Blancs que des rapports de domination. Peut-être est-ce là son fantasme…

Il en est d’ailleurs de même avec les photos de corps nus, quel que soit leur sexe : il faut être extraordinairement barbare et mal éduqué pour y voir un prétexte à surexciter sa libido — ou la preuve du machisme ambiant.
Le pouvoir du mâle ne s’exprime pas sur la photo qu’il fait. Il s’exprime bien davantage dans l’écart de salaire persistant entre hommes et femmes, dans l’assignation à domicile et à vocation matrimoniale qui va de soi dans certaines cultures, dans les sifflets qui accompagnent les mini-jupes et les pantalons dans nombre de rues de ce pays, voire dans les agressions que subissent des femmes simplement parce qu’elles sont habillées… en femmes.

Jean-Paul Brighelli

Je voudrais être noir !

1-DSNBQ6ChMkhLjY27ekuebgPeut-être vous rappelez-vous :

« Hey hey hey, Monsieur Wilson Pickett
Hey hey hey, toi Monsieur James Brown
S’il vous plaît dites-moi comment vous faites
Monsieur Charles, Monsieur King, Monsieur Brown
Moi je fais de mon mieux pour chanter comme vous
Mais je ne peux pas grand-chose, je ne peux rien du tout
Je crois que c’est la couleur, la couleur de ma peau
Qui n’va pas
Et c’est pourquoi je voudrais
Je voudrais être noir… »

Le malheureux Nino Ferrer chantait cela en 1966, désespérant d’avoir un jour la voix de Ray Charles — dont il avait assuré la première partie au festival d’Antibes. Et l’année suivante, Claude Nougaro constatait :

« Armstrong, tu te fends la poire
On voit toutes tes dents
Moi, je broie plutôt du noir
Du noir en dedans
Chante pour moi, louis, oh oui
Chante, chante, chante, ça tient chaud
J’ai froid, oh moi
Qui suis blanc de peau… »

Ah, ces Blancs qui prétendaient chanter comme des Noirs ! Depuis Gershwin qui faisait du jazz comme Duke Ellington, depuis Elvis Presley, qui se déhanchait comme James Brown (« Read my hips ! »), nombre d’artistes blancs avaient fini par arracher à la musique noire tous ses champs spécifiques. A chaque fois d’ailleurs les Noirs inventaient un nouveau style, dont les Blancs, sales colonialistes de l’intérieur, maîtrisaient bientôt les codes. Lire sur le sujet le livre de Jean-Louis Comolli et Philippe Carles (deux Blancs, au passage) intitulé Free Jazz Black Power. Ça date de 1971, quand les révolutionnaires blancs que nous étions s’apercevaient, effarés, qu’en écoutant Chet Baker ou Paul Bley, ils s’appropriaient une musique noire. Fatalitas !

Mais on peut aller plus loin dans le fantasme. Jessica Krug l’a fait.

Pendant des années, cette Blanche de culture juive née à Kansas City a prétendu qu’elle était Noire — oh, pas tout à fait, juste ce qu’il faut pour bénéficier de l’affirmative action et des subsides du Schomburg Center for Research in Black Culture. Puis, un mensonge en entraînant un autre, elle a pondu un livre, Fugitive Modernities, où elle évoque avec lyrisme « ses ancêtres, inconnus, innommés, qui ont souffert toute leur vie pour un futur auquel ils ne pouvaient croire… » C’est beau. Ça émeut. Ça lui a valu un poste de professeur d’Histoire des Noirs américains à la prestigieuse université George Washington. Et en juin, sous l’identité latino de Jessica Bombalera, elle tenait une conférence à Harlem sur les brutalités policières. Black Lives Matter — et ça peut rapporter gros.

Jessica Krug a fini par reconnaître il y a quelques jours qu’elle n’avait en elle pas une goutte de sang noir. C’est pile ce que faisait l’apartheid sud-africain, qui mesurait la dose de sang « kaffir », comme ils disaient élégamment à Pretoria, pour savoir dans quel collège électoral vous inscrire — guettant le moment fatal où l’individu passerait la ligne et serait majoritairement Blanc. Les deux racismes se regardent et s’épaulent.
Krug n’est d’ailleurs pas la première. En 2015 Rachel Dolezal, une activiste notoire du NAACP, National Association for the Advancement of Colored People, une Fondation qui n’oublie pas de très bien payer ses dirigeants, dont elle faisait partie, a reconnu pareillement être Blanche de la tête aux pieds. Ce sont ses parents qui l’ont dénoncée, fatigués de la voir se prétendre noire. Cette arnaqueuse de la race est retombée sur ses pieds en prétendant être le premier « trans-black case » : on ne naît pas Noir, on le devient.

Quand Boris Vian s’amusait en 1946 à inventer un psychopathe noir mais blanc de peau (dans J’irai cracher sur vos tombes), c’était un jeu, une parodie des romans noirs qu’il traduisait par ailleurs, et une façon astucieuse d’éditer un bouquin érotique sous prétexte de combat anti-racial. Quand John Howard Griffin, entre 1959 et 1960, se déguisait en Noir, c’était pour faire connaître à ses contemporains Blancs ce qu’était l’existence d’un Noir dans l’Amérique ségrégationniste. Nous avons fait le tour, désormais des Blancs se prétendent Noirs — et en encaissent les dividendes.
Mais ce n’est pas parce que le racisme s’inverse qu’il disparaît. Se vouloir Noir, se croire Blanc, c’est persister dans l’essentialisation de la personne, réduite à son épiderme. Et n’en déplaise à Danièle Obono, ce qui compte, c’est l’intellect qu’il y a sous la peau — et c’est en quoi la plaisanterie de Valeurs Actuelles à son égard était non seulement de mauvais goût, mais intrinsèquement nulle. Oui, mais à privilégier l’intellect, qui prendrait encore Danièle Obono au sérieux ?

Jean-Paul Brighelli

JPB note Danièle O***

afp-1d906ef9070aceea7ae40a44195768e727c078b2J’ai fait un jour une émission de radio avec Philippe Vandel, ex-présentateur sur Canal + du Journal du hard. Il est officiellement prosopagnosique — si, si, ça existe : il ne parvient pas à reconnaître les visages. C’est un travers (gênant quand même dans son métier) qui est plus répandu que l’on ne croit. À la fin de notre entretien, comme il me demandait — cela faisait partie du rite de l’émission — quel souvenir amusant je pouvais lui raconter, j’ai expliqué avoir été un jour arrêté dans la rue par une fort jolie personne qui m’a félicité pour ma performance de la veille à la télévision. N’étant pas passé depuis un certain temps dans l’étrange lucarne, je me suis creusé la tête pour deviner avec qui elle pouvait bien me confondre. Je n’osais demander, quand tout à coup, un détail qui l’avait frappée m’a mis sur la voie : elle me confondait avec Roberto Malone, vedette italienne du X — passé effectivement la veille sur Canal… J’ai donc exprimé à la dame ma profonde reconnaissance, si je puis ainsi m’exprimer, à cette dame qui n’était physionomiste que de l’hémisphère sud — et nous avons repris chacun notre route…

Je suis moi-même atteint de ce mal mystérieux : j’ai le plus grand mal à identifier mes élèves. Cela me prend des mois, et souvent je suis incapable, dans un conseil de classe de fin d’année, d’identifier telle ou tel — sinon avec l’aide d’un trombinoscope soigneusement camouflé, parce qu’enfin, me suis-je fait expliquer maintes fois, cela ne se fait pas d’ignorer qui est qui. Et encore je n’ai jamais eu que trois classes, au maximum. Comment font les profs de Musique ou d’Arts plastiques, qui se coltinent en collège une bonne quinzaine de classes différentes minimum ?

J’ignore donc l couleur de peau de la petite Danièle O***. Un patronyme ne suffit pas, même s’il indique une prévalence. Oui, je suis prosopagnosique au point d’ignorer si un élève est noir ou blanc — ou ce que vous voulez. Et dans nombre de cas, je ne sais même pas, en corrigeant des copies, si c’est un garçon ou une fille : l’écriture donne des indications qui ne sont pas entièrement fiables.

Et vous savez quoi ? Je me contre-fiche de savoir si la petite Danièle O*** est d’origine africaine ou suédoise. La couleur de sa peau n’interfère pas sur les notes que je lui mets. J’ai un vague souvenir qu’un élève un jour m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de sales notes parce que je suis noir ! » Je l’ai observé attentivement, et oui, il était manifestement d’origine africaine. « Mais non, je vous saque juste parce que vous êtes nul. »
Et l’instant d’après, j’avais oublié son visage.

Je suis là pour apprécier les performances de mes élèves. La couleur de leur peau, leur origine, leur religion, leur milieu social, passent largement en dessous de ma ligne d’horizon. Il ne me viendrait pas plus à l’idée de surnoter quelqu’un parce qu’il arrive d’un quartier pauvre que de le sous-noter parce qu’il habite un arrondissement chic : la discrimination positive n’est pas le style de la maison. Je resterais assez ahuri si une imbécile quelconque revendiquait aujourd’hui l’héritage de ses ancêtres esclaves (et encore, comment sait-elle qu’elle était du groupe des opprimés, et pas des oppresseurs ?) ou contestait mon analyse de Voltaire au nom de je ne sais quel préjugé racial. Ceux qui mutilent les statues de Colbert ont le même QI déficient que cet émeutier qui, dans un célèbre poème de Hugo, vient d’incendier la bibliothèque — et qui ne sait pas lire : contrairement à ce que sous-entend alors « l’homme-siècle » (quel con !), l’ignorance n’est jamais la circonstance atténuante d’un comportement excessif. Je ne suis pas de ceux qui croient, comme Edwy Plenel, que le fait d’avoir été élevés dans un quartier misérable donne aux frères Kouachi une quelconque excuse dans la tuerie de 2015. Ni à eux, ni à qui que ce soit. Un salopard n’a pas d’excuse, qu’il s’appelle Koulibaly ou Traoré.

J’ai donc noté la petite Danièle O*** en fonction de ce qu’elle a produit : absence de raisonnement construit, recours à l’invective faute de vocabulaire, fautes de français, argument d’autorité sans justification de la compétence, ton de voix hésitant toujours entre le larmoyant — sans cause — et l’imprécation — sans raison. 2/20, tout au plus.
J’ai dans la même classe (virtuelle) une certaine Houria B***, qui prétend que les Blancs sont comme ci et les Juifs comme ça. Mêmes erreurs, mêmes préjugés, même évaluation. 2/20. Le prix du papier et de l’encre. Dans le conseil de classe national, mon collègue sociologue, Edwy P***, plaide pour l’une et pour l’autre, expliquant, ergotant, vitupérant. Ma foi, si j’avais à le noter lui aussi, il ne vaudrait pas plus cher.

Il y a… quelques années, faisant passer le Bac au lycée Turgot à Paris, j’ai mis une petite moyenne à une élève dont j’ignorais tout, et dont je ne me rappellerais pas plus le nom que le visage, si entre midi et deux, son père, un écrivain du nom de Pascal B***, ayant obtenu de l’administration (qui n’aurait jamais dû céder à sa demande, mais à Paris, ça se passe comme ça) mon numéro de portable, ne m’avait incendié en m’expliquant que sa fille était un pur joyau dont je n’avais pas apprécié le brillant. Ma foi, sur ce coup, elle était très moyenne, et même médiocre. 10/20, c’était bien payé. Soit le prof est souverain, dans un jury, soit il peut refuser de siéger et partir cueillir des pâquerettes.
Deux ans plus tard, rebelote au lycée Corot de Savigny-sur-Orge. Me voici face à un loulou dépenaillé, hirsute, mal réveillé, blouson de cuir et colifichets de motard, à qui je donne à expliquer une page des Provinciales — à 8h du matin, c’était tout de même assez vache. Il m’a regardé d’un air égaré, Pascal apparemment ne lui disait rien du tout. Mais il s’est vaillamment colleté à un texte fort difficile, je l’ai regardé en souriant suer sur son brouillon pendant sa demi-heure de préparation. Enfin, il se retrouva devant moi, lut le passage assez bien — c’était l’une de ces diatribes sauvages que Pascal adresse aux Jésuites — et à la fin, redressa la tête et me dit :
– Qu’est-ce qu’il leur met ! »
Je l’encourageai à poursuivre en ce sens, et il fit une explication quelque peu rock’n’roll, mais sans contresens, et avec des intuitions fines : le baston, c’était sa culture, comme on dit. Que cela se passât au XVIIe siècle ne le troublait en rien.
Tout au fil de la matinée, j’interrogeai quelques greluches de sa classe — même liste de textes —, jolies et bien peignées, qui me racontèrent sur Racine des banalités impardonnables. Je suis plutôt gentil, dans ces examens qui ne signifient plus grand-chose, je les notai toutes entre 8 et 10. Et c’était bien payé.
À 14h, une prof en furie m’interpella comme j’allais recommencer mes oraux. « Comment avez-vous pu sous-noter mes élèves, je me suis fait communiquer les bordereaux (ce que l’administration n’aurait jamais dû faire), et l’autre, là (elle aussi avait manifestement oublié son nom), 15 / 20 sur Pascal — alors qu’il n’a même pas assisté à mes cours ! »
Elle m’avait chauffé les oreilles. « Il n’est pas venu à vos cours ? C’est peut-être pour ça qu’il s’en est mieux sorti que vos petites chéries… »
Elle est partie outrée.

Je me fiche entièrement de l’apparence des gens, de leur appartenance à telle ou telle coterie, à telle communauté. Je me contrefous de leurs origines. Je note du point de vue de Sirius, avec autant d’objectivité que possible. Et si un sociologue tentait de me persuader que mon objectivité est nécessairement faussée par la couleur de ma peau, ma culture, mon histoire ou mes options politiques, je crois que je lui conseillerais d’aller se faire voir — chez les Grecs, qui pourtant ne méritent pas ça.

Jean-Paul Brighelli

Ip Man 4 : Le dernier combat

Capture d’écran 2020-08-02 à 06.03.13Personne n’est parfait, j’aime les films chinois, ceux de kung-fu en particulier. La mort de Bruce Lee en 1973 porta un coup sensible à cette ferveur, mais dès qu’il en sort un qui vaut quelque chose, je me précipite — surtout s’il fait chaud, sachant que les cinémas sont climatisés et vides, grâce à une habile politique gouvernementale. Le Grand Rex, à Paris, a fermé pour l’été et sans doute pour plus longtemps. Louer une place sur deux est intenable. Mais comme dit le Covid : « Je le vaux bien ».

Ip Man 4 : Le dernier combat, qui vient de sortir (même si le film remonte à 2018, et a eu une très belle carrière internationale) raconte le dernier volet de la vie de Ip Man, grand-maître chinois du wing chun. On y croise justement Bruce Lee, et quelques Américains plus vrais que nature — en particulier Scott Adkins, que les amateurs d’arts martiaux connaissent bien, dans un rôle de sergent GI très inspiré de Full Metal Jacket, référence et révérence explicites.
Le film tout entier est fabriqué comme une copie conforme du cinéma asiatique des années 1970 : mêmes couleurs, mêmes dialogues enregistrés en post-synchro, même attention aux scènes d’action. Un régal.
Et même sens politique — diffus, conformément à l’esthétique chinoise qui ne dit pas les choses de face, mais toujours en oblique. Entendre un Cantonais expliquer qu’un Chinois ne recule jamais est plein de saveur, lorsqu’on sait les démêlés de Trump avec l’Empire du Milieu. En 2018 l’ombre de Huawei planait sur le film, mais aujourd’hui c’est celle de TikTok, le réseau social préféré de vos enfants, que le président américain soupçonne d’être un véhicule pour les services secrets chinois. Bien sûr, personne n’oserait penser que Gmail en particulier et les GAFAM en général sont cannibalisés par la CIA, le NCS, la SCS ou le FBI. Les Chinois sont fourbes, les Américains sont purs. Dans le monde en noir et blanc de Trump, ça se passe comme ça. Alors le blondinet de la Maison Blanche veut que la firme vende à Microsoft sa branche américaine.

Un diktat que la maison-mère encaisse mal — et que Xi Jinping, avec lequel les réalisateurs / producteurs / acteurs de Ip Man entretiennent de cordiales relations, prendra pour ce qu’il est : un essai maladroit pour redorer, à quatre mois des présidentielles américaines, le blason d’un empire en bout de course. La troisième guerre mondiale est en cours, et il n’est pas sûr que les Américains la gagnent.

Une bonne part du film porte sur l’intégration des Chinois (l’action se passe pour l’essentiel à Chinatown vers 1965-1970, même si elle a été filmée en Chine et en Angleterre et porte au fond sur les années 2020) aux Etats-Unis. Profil bas, travail acharné, inscription des enfants dans les meilleures écoles, — mais finalement refus des brimades et grosse empoignade au sommet : si vous ne lisez pas le message oblique, ce n’est pas ma faute. Les Asiatiques n’ont jamais été mieux traités que les Noirs aux Etats-Unis, pays raciste s’il en est, allez donc voir ou revoir Un homme est passé (John Sturges, 1955) ou Gran Torino (Eastwood, 2008). Mais ils ne geignent pas. Ils bossent. Is s’intègrent. Tout en restant Chinois, Coréens ou Japonais. Et s’ils vont en taule, ils ne menacent pas leur compagnon de cellule avec une fourchette. D’ailleurs, ils mangent avec des baguettes.

Ce qui m’a amené à réfléchir sur l’intégration des étrangers dans les pays occidentaux. Les Asiatiques se sont intégrés parce qu’ils ont 3000 ans de civilisation derrière eux — une base assez solide pour s’assimiler sans perdre leur âme. Les gens qui se raidissent dans leurs appartenances d’origine viennent en fait de cultures si pauvres qu’ils craignent — non sans raison — d’être absolument digérés par la richesse de la culture occidentale. Alors ils s’accrochent à ce qu’ils peuvent, leur musique, leur couleur de peau, leur patois, leur religion, ils s’accrochent même à leur inculture en laissant leurs enfants occuper les derniers rangs de l’école méritocratique occidentale — tout en réclamant une discrimination positive qui compensera leur inaptitude aux études, faute d’un substrat culturel conséquent et d’une tradition de travail.

C’est cela, la lecture oblique des films asiatiques : la double historicité (autrefois / maintenant) s’en donne à cœur joie, et les Chinois comprennent bien ce qu’on veut leur dire : travaillez, prenez de la peine, l’Occident tombera dans votre escarcelle. Puis vous ferez bon marché des « cultures » autres, celles qui n’ont pas 3000 ans de tradition derrière elles.

Jean-Paul Brighelli

Ô vous frères humains d’une autre couleur que la mienne…

(Non, je ne dis pas « racisés ». « Racisé » est un mot de bobo raciste.)

Donc, ô vous frères humains, de quelque couleur que vous soyez, excusez-moi de vous infliger un petit cours de culture générale.

Vous vous distinguez en ce moment en vous en prenant à des statues — que cela laisse de marbre. C’est que vous ignorez l’Histoire, et que vous croyez naïvement qu’en détruisant le totem, vous détruisez la civilisation qui les a érigés. Cela fait les affaires de ceux qui, justement, font des affaires, sur votre dos et sur le mien. Vous n’êtes pas noirs avant toute chose : vous êtes, nous sommes exploités. La réalité, c’est la lutte des classes — pas la rivalité des peaux.

Dans votre inculture, vous vous en prenez même aux statues des Blancs qui vous ont libérés — Schoelcher par exemple. Parce qu’il ne fallait pas compter sur les Noirs pour faire cesser l’esclavage : c’est dans les pays africains, arabes et indiens que l’esclavage, le vrai, avec chaînes et fouet, existe encore. C’est d’ailleurs en Afrique que la traite s’est développée — du fait des Noirs d’abord, entre eux, puis grâce aux négociants arabes, trop content d’avoir des odalisques et des eunuques pour leurs harems. À côté des horreurs de la traite transsaharienne, la traite atlantique fait pâle figure. D’ailleurs, combien de Noirs américains retournent vivre en Afrique — au Libéria ou ailleurs ?

Tant qu’à détruire des statues, afin de porter le crétinisme à incandescence, je vous conseille aussi de vous en prendre, si vous les trouvez, à celle d’Alexandre Laveran, qui a compris le mécanisme du paludisme en Algérie ; à celles d’Albert Schweitzer, qui a combattu la lèpre au Gabon ; à celle d’Alexander Fleming, qui a découvert la pénicilline — et à quelques autres Prix Nobel, tous d’extraction européenne.
Aucune relation de cause à effet : c’est juste que la civilisation européenne n’a rien de fataliste ; pour elle une maladie est un défi ; et les principes chrétiens de l’Europe ont épaulé ces recherches. Pas l’Islam, je suis confus de l’avouer.
Il est d’ailleurs un peu paradoxal, ô mon frère hébété, d’avoir adopté la religion de gens qui vous ont déportés tant et plus. Et châtrés, au passage.

On sent bien que vous vous en prendriez plus volontiers à des êtres de chair et de sang, comme Jean-Jacques Dessalines l’a fait à Haïti en 1804, en massacrant tous les Blancs, enfants compris — même que c’est pour ça que l’hymne haïtien s’appelle la Dessalinienne…Capture d’écran 2020-06-30 à 10.08.35Il était temps que la civilisation et le progrès descendent sur cette île, n’est-ce pas… Il n’y a qu’à voir comme elle a prospéré depuis.

Vous pouvez cracher sur la police, qui fait des efforts méritoires pour ne pas riposter, et qui en a toujours fait. Si vous ne réalisez pas que les flics sont bien sympas avec vous, quoi que disent des starlettes en manque de notoriété et des passionaria en quête de subsides (il ne suffit pas de se coiffer comme Angela Davis pour rendre un combat légitime), c’est que vous ne savez pas ce qu’est une police de tolérance zéro. Allez donc voir aux Etats-Unis — ou en Arabie Saoudite, ou en Turquie. Là, vous verrez ce que sont vraiment des policiers sans concession.
Vous ignorez l’Histoire, ô mes frères, parce que vous avez l’impression qu’elle vous a toujours desservis. Mais c’est qu’on vous l’a mal apprise — et certes les territoires perdus de la République sont ceux où l’Ecole fonctionne le plus mal. Peut-être serait-il temps de se mettre vraiment au boulot — tous ensemble. En vérité, la colonisation européenne a été presque partout un immense facteur de progrès.
Si tu crois le contraire, ô mon frère en errance pédagogique, c’est que tu es mal informé.

Tu accuses les acteurs blancs qui jouent des rôles de Noirs. Blackface ! comme tu dis en bon français. Allons, je t’accorde qu’Al Jonson maquillé en Noir pour jouer le Chanteur de jazz n’était pas une grande réussite — cela prêterait plutôt à sourire. Mais Orson Welles grimé en Maure pour jouer Othello était sublime — et aucun acteur noir n’aurait pu l’égaler à l’époque. Qu’à talent égal on choisisse un Noir pour jouer le Noir, pourquoi pas ? Mais à talent inégal, ce serait une erreur de casting, n’est-ce pas… Tout comme Burt Lancaster a joué l’Indien avec un talent qu’aucun Peau-Rouge de son temps ne possédait. C’est cela, le théâtre ou le cinéma : donner l’illusion. Si demain un acteur noir doué joue le Christ ou Dom Juan, je n’y vois aucun inconvénient. Mais il ne suffit pas d’être noir et de faire le pitre pour interpréter décemment le Docteur Knock. Le génie n’est pas génétique. C’est le fruit d’un long, très long travail.

Plutôt que d’accuser les enseignants de ne pas t’aimer parce qu’ils te mettent de mauvaises notes — et ce n’est en rien une généralité —, accroche-toi, redouble d’efforts, et n’attends pas de pédagogues repentants qu’ils te surnotent pour te faire plaisir et acheter la paix en Seine Saint-Denis. C’est ce qu’ont fait bien avant toi, et avant moi, des hommes comme Léopold Sedar Senghor ou Aimé Césaire — d’immenses poètes pour lequel j’ai une grande vénération.Capture d’écran 2020-06-30 à 11.55.32 Senghor n’a pas décroché l’agrégation de grammaire grâce à je ne sais quelle discrimination positive. Césaire n’est pas entré à l’Ecole Normale Supérieure parce qu’on lui a fait une fleur. Ils ont l’un et l’autre bossé. Et ils sont devenus les chantres de la négritude en utilisant leur plume comme fusil — pas en cassant des vitrines.

Les fautes supposées de nos pères sont très légères à nos cœurs de Blancs — c’est toute la différence entre la culture, qui fait la part du feu, et la religion qui croit qu’hier pèse encore aujourd’hui.
Et les Blancs qui cherchent à gagner tes faveurs en s’agenouillant ou en léchant tes bottes sont juste des jobards que l’idée de culpabilité fait frétiller. Chacun ses fantasmes.

Alors en vérité je te le dis, mon frère : mets-toi au boulot, décroche des qualifications qui feront envie à tous, entre toi aussi à l’Académie française, fonde une entreprise dynamique et nouvelle, n’oblige pas ta femme à exciser vos filles, renonce à la polygamie, et nous discuterons à égalité.
Parce que l’égalité, vois-tu, est un droit théorique. Tous tant que nous sommes, frères humains de diverses couleurs, nous avons les mêmes droits — mais nous n’avons de valeur qu’en fonction de nos actes. Tant que tu t’obstineras, ô mon frère, à réclamer des subsides et des génuflexions sans rien apporter par toi-même, tu seras juste un fardeau, pour toi et pour les autres.

Même le droit de gueuler se conquiert — par le talent. Nombre de poètes antillais ou africains qui ont exalté l’homme noir l’ont fait avec un génie des mots que j’admire profondément. Mais ils n’ont pas pour autant craché sur l’homme blanc, ni revendiqué des droits qu’ils n’auraient pas mérités.
Tu devrais te demander quels sont tes vrais ennemis, mon frère. Te demander si ce ne sont pas certains activistes qui te manipulent et te marchent dessus pour s’élever ou s’enrichir. Quand tu as fini de souiller une statue de peinture rouge, es-tu plus riche pour autant ? Colbert, ça ne lui fait rien que des crétins à Thionville débaptisent un lycée pour l’appeler Rosa Parks— et ça ne fait rien non plus à Rosa Parks, qui ne savait pas où était Thionville — et toi non plus, mon frère en ignorance. Colbert reste grand — et le Code Noir, il ne l’a pas signé, il était déjà mort : mais qui te l’a expliqué, dis-moi, ô mon frère en grande ignorance ?

Quant à vouloir purger les arts de tous les termes qui t’offensent… Les universités américaines interdisent en ce moment des grands noms de la lutte antiraciste, Harper Lee ou Mark Twain, sous prétexte qu’on trouve dans leurs œuvres des mots qui pourraient offenser les oreilles des étudiants noirs. Nigger ! Mais le mot n’est là que pour donner une idée juste de ce qu’était vraiment l’Amérique de la ségrégation. Et quand Montesquieu ou Voltaire parlent de « nègres », c’est pour condamner l’esclavage. Se focaliser sur le mot sans voir l’intention qui est derrière témoigne d’un esprit de tout petit calibre, ô mon frère en inculture ! Et tu ne voudrais tout de même pas que je pense que tu es plus bête que moi ?

Jean-Paul Brighelli

Iconoclasme

Chacun (sauf le CRAN, le PIR, tous ceux qui les soutiennent et mettent un genou à terre pour s’excuser des crimes supposés de leurs ancêtres, et Virginie Despentes, qui est à la Culture ce qu’un poisson est à une bicyclette) — chacun donc sait que le fondement de l’iconoclasme, que ce soit au VIIIe siècle, quand les chrétiens de Léon III tentèrent de se faire aussi bêtes que les Arabes qui leur étaient frontaliers, au IXe quand les sujets de Léon V récidivèrent, ou au XVIe, quand les Protestants, non contents d’adhérer à une religion qui interdisait pratiquement le plaisir, détruisirent les églises et les cathédrales partout où ils passèrent, est essentiellement religieux. Persuadés de prêcher la vraie foi, les barbares se déchainèrent contre tout ce qui leur était hostile — l’Art et la Culture au premier chef.
Le mouvement de destruction des statues, amorcé déjà depuis quelques années au nom de la lutte contre le colonialisme (il faudra m’expliquer en quoi massacrer Cecil Rhodes en effigie Retrait de la statue de Cecil Rhodes avril 2015légitime les massacreurs noirs qui ont pris le pouvoir au Zimbabwe depuis qu’il ne s’appelle plus Rhodésie) ou le racisme — et la destruction des statues de Schoelcher à la Martiniqueschoelcher-383x231 est un sommet d’inculture et de méconnaissance historique : ça me rappelle ces Viêt-Congs qui coupaient le bras de leurs concitoyens vietnamiens sous prétexte que des médecins américains les avaient vaccinés.
La nouvelle religion de ces nouveaux barbares s’appelle l’antiracisme — ou, si vous préférez appeler les choses par leur nom, le racisme anti-Blancs, avec un codicille spécial antisémitisme. Ce qui explique que le souvenir de la traite soit à sens unique — l’Atlantique — et ne tienne pas compte du nombre bien plus élevé de Noirs vendus à d’autres Noirs — ou aux marchands d’esclaves arabes. Intersectionnalité des luttes oblige.
Nancy Pelosi, qui dirige la minorité démocrate au Sénat, a ainsi fait acte de contrition en public.1136_000_1t33px Une pure descendante d’émigrés italiens venus s’installer aux Etats-Unis au début du XXe siècle doit forcément se faire pardonner la traite négrière et le massacre des Indiens, auxquels ni elle ni ses ancêtres n’ont pris aucune part. Romain Gary racontait déjà dans Chien blanc le sentiment de culpabilité, vis-à-vis des « Native Americans », développé à Hollywood par des acteurs d’origine juive est-européenne… À l’époque, il en riait. Aujourd’hui, nous sommes sommés de nous flageller publiquement en gardant notre sérieux.
Il y a quelques années, un élève noir m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de mauvaises notes parce que je suis black » — à quoi je répondis que je le sanctionnais parce qu’il était nul — et de surcroît, ajoutai-je, bête à bouffer du foin. J’ai dans l’idée que par les temps qui courent, Castaner me révoquerait directement.
Heureusement que je ne dépends pas du « premier flic de France », l’homme qui a tenté de faire croire que tous les policiers étaient des racistes impénitents. C’est peut-être lui qu’il faudrait révoquer ?
Lui et pas mal d’autres. Entre ceux qui s’excusent de ne pas être des femmes, afin de mieux se sentir violés à chaque pas, les transgenres qui accusent J.K. Rowlings d’être transphobique, les voyous qui ont découvert que hurler au racisme leur assure l’impunité auprès des lecteurs de Libé, et tous les communautaristes qui prennent en marche le train de la bêtise universelle, cela finit par faire du monde. Mais nous le savions : quand il s’agit des connards, leur nom est légion.

Entendons-nous : des racistes, il y en a — et les plus à craindre ne sont pas les supporters français du Ku-Klux-Klan, qui se comptent sur les doigts d’une main. L’essentiel des actes racistes, rapportés à ce que représentent en prportion les diverses composantes du tissu français, ce sont les Juifs, comme d’habitude, qui les encaissent. Ils ont le désavantage d’être Blancs, une bonne excuse chez certains (il faut entendre les discours de Louis Farrakhan et de sa Nation of Islam aux Etats-Unis, ou de ses épigones européens) pour les accuser de tous les crimes.
Nous n’avons pas à nous excuser d’être ce que nous sommes, Blancs, Noirs, Jaunes ou Métis, hommes ou femmes, homos ou hétéros — j’en oublie sûrement, l’une des beautés du communautarisme contemporain est de fragmenter en sous-groupes, puis encore en sectes ou en bandes. Ni de ce qu’ont fait nos ancêtres — je ne suis pas de ceux qui croient que les fautes des pères doivent retomber sur la tête des fils. Nous ne sommes comptables ni des exactions ni des souffrances de nos aïeux : ni les unes ni les autres ne nous octroient un quelconque droit ou devoir.
Parce que nous sommes ce que nous faisons, nous sommes la somme de nos actes, et des gens qui renversent des statues ou décapitent Joséphine de Beauharnais800px-Statue_de_l'impératrice_Joséphine_en_1998 parce qu’on leur a fait croire des sornettes sont juste des crétins patentés. Je me fiche pas mal que mon interlocuteur soit Noir, juif, ou pastafarien. La seule question intéressante est : « Que fait-il ? » « Que vaut-il » — étant entendu que la valeur humaine en soi est une affirmation théorique, en démocratie, mais que la vraie qualité se déduit de ce que l’on réalise. En soi, mon frère, tu ne vaux pas plus que la somme de tes actes — et c’est sur cette base que je te jugerai, pas sur la couleur de ta peau, ta pratique religieuse ou le fait que tu sois l’heureux bénéficiaire d’un vagin ou d’un phallus.

Jean-Paul Brighelli

Les lunettes

Lilian_Thuram-racisme-sport-football-footballeur-interview-raciste-declarations-equipe-communique-licra-antiracisme-antiraciste-Etre myope est un terrible privilège. Il vous permet de ne rien voir lorsque vous ne portez pas vos lunettes, et de prétendre tout discerner, lorsque vous les avez — aussi aveugle ou taré que vous soyez.
Les lunettes vous confèrent, dans la psyché collective, un air « intellectuel ». Bien sûr, c’est parfois mérité — que serait Sartre sans ses lunettes ? Un petit garçon apeuré qui croyait voir des homards ramper derrière lui ? Et Adso, sans les verres de presbyte que lui a donnés son maître Guillaume de Baskerville avant de le quitter, aurait-il pu écrire les sublimes derniers mots du Nom de la rose — « Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus » ?
Et vous vous rappelez sans doute Laurent Fignon, trop tôt disparu… « L’intellectuel du peloton », clamaient les journalistes, jamais en retard d’un poncif. Parce qu’il portait des lunettes — et parce qu’il avait son Bac, un Bac D auquel l’avait préparé, entre autres, Irène Frain. Une exception parmi les cyclistes professionnels de l’époque. Il était assez intelligent pour s’amuser lui-même de cette appellation…
Ne pas en conclure pourtant que tout sportif portant bésicles est une lumière.

Prenez Lilian Thuram, par exemple. L’ancien défenseur guadeloupéen de l’équipe de France championne du monde a le bonheur de porter des lunettes, ce qui comme on sait confère le don d’omniscience, l’amène régulièrement à être interrogé sur les sujets les plus divers, et à être grassement rémunéré pour ses conférences sur des questions extra-sportives. Comme en témoigne un vieil article des Dernières Nouvelles d’Alsace (4 mai 2009).Lilian_Thuram_m

L’occasion pour lui, l’année dernière, de stigmatiser Delacroix à l’occasion d’une exposition pleine de bonnes intentions, « l’Invention du Sauvage » (au musée du Quai Branly). Et aujourd’hui, chance insigne, la croisade (mince, je vais passer pour un descendant de Godefroy de Bouillon !) que les instances du foot européen ont lancée contre les excès des supporters de foot lui donne de nouvelles occasions de s’exprimer — et la parole d’un binoclard pèse de tout son poids. Interrogé il y a quelques jours par le Corriere dello Sport sur les cris de singe lancés par les supporters (multi-récidivistes) de Cagliari, notre intellectuel a naturellement condamné une manifestation malheureusement très fréquente dans tous les stades (j’ai souvenir des bananes que des ultras du PSG, la crème de la crème, lançaient jadis au gardien de leur équipe, le Guyanais Bernard Lama), puis a profité de ses lunettes et de son don de double-vue pour balancer, après un détour par les slogans homophobes (ou prétendus tels, comme l’a souligné Jean-François Derec dans Causeur) réprimés dans les stades français :
« Quando si parla del razzismo bisogna avere la consapevolezza che non è razzista il mondo del calcio, ma che c’è razzismo nella cultura italiana, francese, europea e più in generale nella cultura bianca. I bianchi hanno deciso che sono superiori ai neri e che con loro possono fare di tutto. E’ una cosa che va avanti da secoli purtroppo. E cambiare una cultura non è facile. »
Le lecteur de Bonnet d’Âne aura traduit, mais on ne sait jamais, certains n’ont peut-être pas les fameuses lunettes qui rendent polygotte. Donc, version française synthétisée par Gilles Campos dans Maxifoot :
« Il faut prendre conscience que le monde du foot n’est pas raciste mais qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche. Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. De toutes les manières, ce sont eux qui doivent trouver une solution à leur problème. Les noirs ne traiteront jamais les blancs de cette façon. L’histoire le dit. »

Le sang de la LICRA n’a fait qu’un tour, et l’organisation anti-raciste s’est fendue d’un communiqué non équivoque :
« Ces propos témoignent des risques d’une dérive du combat antiraciste dans lequel Lilian Thuram s’est toujours investi. L’universalisme républicain, c’est-à-dire cette idée selon laquelle la République est indivisible, demande un travail constant et exigeant : il n’est pas possible d’essentialiser un groupe – en l’occurrence « les Blancs » en le définissant globalement par des caractéristiques uniques qui vaudraient pour l’ensemble de ses membres. Surtout, ce serait un poison que de vouloir en permanence définir des individus en fonction de la couleur de leur peau car c’est précisément le piège tendu par les racistes. Cette assignation, qui crée un monde avec les « Blancs » d’un côté et les « Noirs » de l’autre, n’est pas acceptable si on prétend, comme souhaite le faire Lilian Thuram, combattre le racisme. La division de la société en groupes de couleur est une lourde erreur qui produira l’effet inverse au but recherché : celui d’une société fragmentée là où il y a urgence à réunir, à rassembler, à faire renaître un idéal commun. »

Ben oui. Dire « les Blancs » ou « les Noirs », c’est essentialiser un groupe qui n’est jamais qu’une addition d’individus aux comportements hétérogènes, ramenés à une identification unique. C’est, comme dit ma camarade Barbara Lefebvre, du racialisme.
Comme si l’on affirmait : « les Blancs sont tous descendants de colonialistes et d’esclavagistes » — en oubliant par exemple que la traite africaine, due aux Noirs et aux Arabes, fut en nombre bien plus importante que la traite atlantique ; que les Barbaresques qui occupaient l’Afrique du Nord firent, pendant le seul XVIIIe siècle, plus d’un million d’esclaves européens sur els côtes d’Espagne, de France et d’Italie ; que de surcroît les Maures privaient leurs esclaves mâles des attributs qui leur auraient peut-être permis de loucher vers le harem — quitte à en faire mourir la plupart ; et que la conquête musulmane, aux VIIe et VIIIe siècle — sans parler des exactions turques durant le millénaire suivant — furent des actes de colonisation forcée accompagnés de massacres, mutilations, conversions forcées, et j’en passe.
Bien que Blanc, j’en ai même fait récemment un article

Tout le monde mesure l’absurdité d’un propos qui reprocherait aux petits Beurs français d’être les descendants d’esclavagistes, colonisateurs, barbares et criminels. Nous ne portons pas le poids des comportements de nos ancêtres, si tant est qu’ils aient eu un comportement répréhensible, ce qui n’est pas le cas de tous les Maures ni de tous les Européens. Et tant qu’à parler de racisme, on pourrait parler des meurtres racistes qui ont aujourd’hui lieu dans l’ancienne patrie de Nelson Mandela, entre ethnies qui se haïssent, au grand dam des voisins de l’Afrique du Sud qui se lancent dans un cycle de représailles. Les uns et les autres, tous Africains, n’ont pas besoin de Blancs pour se haïr copieusement.

Quant à la façon dont les Noirs de Mugabe ont traité les Blancs au Zimbabwe, elle a donné l’occasion en 2001 au journaliste Simon Heffer d’écrire dans The Telegraph un article cinglant intitulé sobrement « We will not tolerate racism, except in Zimbabwe ».
Très exagéré, certainement. Tout le monde sait qu’un Noir ne peut pas être raciste… Tout comme une Franco-algérienne comme Houria Bouteldja ne peut être raciste, même quand elle intitule l’un de ses livres les Blancs, les Juifs et nous. Une République normale l’aurait fait interdire, et aurait inculpé son auteur. Sans doute ne sommes-nous pas une république ordinaire.

Qui en voudrait à Lilian Thuram, qui fut un excellent défenseur central — et qui aurait dû s’en tenir là ? Mais de toute l’équipe « Black-Blanc-Beur » de 1998 (une remarquable escroquerie que cette appellation, quand on y pense), il était le seul à porter des lunettes. Un avantage décisif, qui lui donne le droit d’articuler des vérités premières — et malheureusement pas dernières.

Jean-Paul Brighelli