Du voile comme cheval de Troie

VoileDepuis dix jours que les médias dissertent sur le morceau de tissu avec lequel certaines musulmanes cachent leur chevelure et exhibent leur aliénation, très peu de femmes voilées ont été invitées dans les débats — ce que d’aucuns regrettent.
Pourtant, les chroniqueurs et les journalistes ont bien raison : inviteriez-vous, dans un débat sur l’abolition de l’esclavage, des esclaves contents de l’être ? Il est temps d’appeler un chat un chat, et le voile islamique une marque de soumission de la femme. « Une antique aliénation », disait très bien Mohamed Kacini en 2003 dans Libé (je crois que jamais un journal n’a régressé aussi vite, et aussi loin) Et rien d’autre.

Aliénées : j’ai dans l’idée que dans leur inculture massive (quand on est l’homme ou la femme d’un seul livre, on est inculte profond), certaines musulmanes ignorent le sens du terme. Est aliéné quelqu’un qui ne s’appartient plus, c’est pourtant simple. Qui a abandonné son libre-arbitre et son autonomie. Inutile d’invoquer les mânes de Marx pour savoir que la religion est l’un des plus grands facteurs d’aliénation. L’opium du peuple, hein…

Une femme voilée est une soumise, comme on dit dans les rituels SM. Qu’elle y trouve du plaisir la regarde. Qu’elle aime mourir de chaud l’été, pendant que son seigneur et maître se pavane en bermuda à fleurs, ça la regarde aussi. Mais qu’elle ne vienne pas nous dire que c’est une obligation religieuse.

D’abord parce que ce n’est pas vrai. Les femmes du prophète n’étaient pas voilées, et nulle part dans le Coran il n’est question de voile. Comme l’a rappelé ce cher Georges Frêche en 2001 (c’était l’époque où ils avaient encore des opinions, parfois, au PS, au lieu d’avoir des états d’âme et Raphaël Gluksmann comme apôtre), la seule obligation était la décence — « se couvrir la poitrine » — et c’est une obligation copiée dans le Talmud par la congrégation de chrétiens et de juifs plus ou moins convertis qui en deux ou trois siècles ont abouti à la version dernière du Coran — voir le Dictionnaire du Coran, dans la collection Bouquins.

Mais ce que j’accepte dans les jeux de domination entre adultes consentants — des jeux qui se déroulent en privé, notez-le bien — est inacceptable dans l’espace public. Blanquer a eu raison (et je connais une foule de profs dont ça écorcherait les lèvres de le dire) de noter qu’en l’état de la loi, une accompagnatrice peut être voilée — mais que les enseignants qui l’acceptent s’interrogent un peu sur l’exemple de servitude qu’ils imposent ainsi aux mômes qui leur sont confiés — nos enfants ! Il est en tout cas remarquable que ces femmes, en vrais missiles téléguidés, soient si volontiers volontaires pour escorter les enfants lors de ces « sorties scolaires » qui sont devenues l’alpha et l’oméga de la pédagogie.
Il faut être bête comme peut l’être un élu du RN à l’Assemblée de Bourgogne pour ne pas comprendre qu’une femme voilée venue assister aux débats avec des mômes n’est là que par provocation : il faut la voir rire pendant que ce Julien Odoul l’apostrophe. Et ses plaintes sur le traumatisme causé à son fils sont un pur artifice rhétorique. Au passage, j’attends que les belles âmes qui s’en sont émues évoquent les centaines d’orphelins pas du tout traumatisés par l’assassinat de leurs parents, depuis quatre ans que l’islamisme est passé en version violente. À commencer par ceux des quatre policiers tués par un extrémiste à la Préfecture de police — et dont personne ne parle.

Le voile n’est pas un vêtement, ni même un signe religieux : c’est un signe politique. Or, la loi républicaine interdit toute discrimination entre les sexes, ce qui rend le voile, qui est signe de soumission, parfaitement illégal. La République est donc en droit de demander à ces malheureuses soumises d’ôter ce symbole de leur conformité à la charia, que trop de musulmans placent désormais devant la loi républicaine.

Parce que l’islam ne se contente pas d’être une religion : c’est une machine de guerre. Et une femme voilée est un cheval de Troie visant à pénétrer les murailles de notre république. Qu’auraient fait les révolutionnaires de 1793 avec des femmes refusant de se plier à la loi ? Qu’ont-ils fait, par exemple, des Carmélites de Compiègne ?
Nous n’en sommes pas là, mais les éminences qui nous gouvernent devraient oublier leurs soucis électoralistes — de toute façon, croient-ils sincèrement que les islamistes à qui ils déroulent des tapis rouges voteront pour eux ? — et penser à éviter des débordements fâcheux. Nous devons viser l’intégration et l’assimilation des six ou sept millions de musulmans français. S’ils ne l’acceptent pas, qu’ils partent.
Comme l’a remarqué Chevènement il y a quelques jours, « le Conseil français du Culte Musulman [de plus en plus noyauté par des extrémistes] réclame, à juste titre, le droit à l’indifférence pour les musulmans. Il ne devrait pas chercher, en toute logique, à donner à une signalétique vestimentaire qui marque la différence une force qu’elle n’a pas. » D’autant qu’il est paradoxal que des sunnites profitent de la révolution iranienne et de son déluge d’horreurs pour faire du voile l’étendard de leur insoumission communautariste.

Les femmes du monde musulman, d’Iran au Maghreb en passant par l’Egypte (écoutez le rire de la salle et celui de Nasser, parce que les Frères musulmans voulaient imposer le voile aux Egyptiennes !), étaient plus civilisées et plus modernes dans les années 1950-1970 qu’aujourd’hui. L’islam wahhabite est une régression — et nous qui sommes habités par les Lumières, pouvons-nous accepter que la nuit soit imposée aux femmes ? Et que des gardiens de la pureté islamique obligent des femmes désireuses de s’émanciper de la tutelle familiale et clanique, de faire des études, de s’allier à qui elles désirent et de croire en ce qu’elles veulent, ou de ne pas croire du tout, de renoncer à leurs droits et à obéir à leurs commandements ? La religion a été pendant des siècles le dernier carcan par lequel les hommes tentaient de conforter un pouvoir inique sur les femmes. Eh bien, s’ils y tiennent tant que ça, mesdames, faites-le leur porter — ça nous changera. Ou faites-le leur bouffer.

Jean-Paul Brighelli

La fracture verticale

Le gauchisme fut la maladie infantile du capitalisme. Il est aujourd’hui son symptôme sénile. Le NPA — et tous les ersatz du trotskisme —, Benoît Hamon et Jean-Luc Hyde / (celui qui se revendique castriste, à ne pas confondre avec Jekyll Mélenchon, qui préfèrerait être populaire) persistent à croire à un axe gauche / droite parfaitement horizontal, qui situe les Républicains et Marine Le Pen quelque part à l’extrême-droite du spectre. Ce qui permet à Macron de trôner au centre, dans un meden agan politique dont il a fait ses choux gras et ses 25% d’électeurs qui en valent 70. Sans doute est-ce cela que l’on appelle la démocratie.
Cette configuration arrange si fort le Président de la République, que si elle devait persister (et il fait de son mieux pour cela), il le sera encore dans dix ans.
La France insoumise, comme l’a raconté un intéressant article de Marianne.fr, est partagée entre ceux qui croient encore (et c’est bien de foi qu’il s’agit) à cette dichotomie droite / gauche, et ceux qui à la suite d’Iñigo Errejón, l’un des leaders de Podemos, ont compris que « la principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates et les conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société, reste de la société qui souffre du consensus néolibéral, des politiques technocratiques et des coupes budgétaires, appliquées tantôt par la gauche, tantôt par la droite ».

J’ai moi-même mis un certain temps à le comprendre, parce que je vivais dans l’illusion professionnelle d’œuvrer pour que les enfants des classes populaires bénéficient, comme autrefois, de ce fameux « ascenseur social » dont on nous a rebattu les oreilles. Ou, à défaut d’ascenseur, en panne depuis lurette, au moins de l’escalier. Ou de l’escalier de service. Ou…
Ou rien. Il n’y a jamais eu d’ascenseur, ce fut toujours plus dur pour les pauvres que pour les riches de monter simplement à l’étage. Et il n’y a aujourd’hui plus aucune possibilité de s’élever lorsque l’on part d’en bas. Les exemples de « réussite » que l’on nous donne valent aussi cher, en termes de raisonnement, que les self made men américains, dont la mise en évidence camoufle mal le fait qu’à 99% la société US est aussi bloquée que la nôtre. Quand tu es né en bas, désormais, tu y restes.
Voici déjà quelques années que nous sommes revenus en 1788, avec une oligarchie crispée mais triomphante au sommet et un peuple écrasé et soumis en bas. À ceci près que désormais le roi dispose de médias obéissants (le degré de lèchecultisme du Point ou de BFM envers les puissants de ce monde est proprement inouï) afin de maintenir les gens de peu, les gens de rien dans une aliénation heureuse — ou qui prétend l’être : que l’on parle autant du bonheur au moment où il ne concerne qu’une minuscule portion de la population donne une idée de l’intoxication médiatique.

L’axe n’est plus horizontal, il est vertical. En bas, le peuple. En haut, une caste qui se prétend légitime — non pas la légitimité de naissance, comme sous l’Ancien Régime, mais celle que confère un système électoral qualifié de « démocratique ».
Fuck democracy ! Inutile d’invoquer les mânes de Montesquieu pour rappeler qu’elle n’est qu’une perversion de la République. Inutile de souligner que l’oligarchie est elle aussi une perversion de l’aristocratie : le gouvernement des meilleurs a été remplacé par l’entente cordiale des copains, via les filières qu’ils se sont inventées pour se reconnaître et exclure le peuple (l’ENA par exemple, avec ses filières subséquentes, la Cour des Comptes ou les grandes banques).
À noter que cette dichotomie politique a une expression spatiale. L’oligarchie habite Paris. Le reste est… périphérique. Ça n’existe pour ainsi dire pas. On a si bien désindustrialisé la France, si bien acculé la paysannerie au suicide, si bien désespéré les cités qui ne sont pas des villes-monde, qu’il n’y a presque plus rien à craindre. Il suffit d’organiser, de temps à autre, une grande farce électorale, et le lendemain ce sera business as usual.
Parce que le système a toutes les chances de se perpétuer, si nous persistons à penser que c’est de démocratie que nous avons besoin. Les « élites » auto-proclamées inscrivent leurs enfants dans les pouponnières ad hoc, de la Maternelle à l’Université — et se fichent pas mal que tant de talents issus du peuple trépignent à la porte. On en exfiltre un de temps en temps, on l’exhibe, on le loue — et il se vend.
Les protestations « gauchistes » (au sens que Lénine donne au terme) de certains étudiants en ce moment vont dans le sens de cette glaciation sociale. Ouvrir l’université à tous, tout en sachant comment les élèves, les futurs étudiants, ont été laissés en friche par un système scolaire livré aux libertaires pédagogues, c’est entériner cet axe vertical qui conforte, en haut, ceux qui ont si bien confisqué le pouvoir et les richesses qu’ils finissent par se croire légitimes. C’est enterrer vivant le peuple de l’abîme.

Les « pré-requis » avancés cette année ne sont que de la poudre aux yeux. Pour favoriser vraiment les enfants du peuple, il faudrait une vraie sélection, mais il faudrait surtout que l’on formât le peuple. En amont. Les restrictions sur les programmes, sur les heures de cours, le recours à des pédagogies létales (jamais il n’est apparu aussi clairement que les libertaires pédagogues, les exfiltrés des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes, les cons patissants de toutes farines, faisaient le jeu des libéraux installés tout là-haut) ont eu pour effet de cristalliser dans leurs bulles quelques nantis nés les poches pleines et inscrits dans des écoles « à l’ancienne », payantes ou non, au sommet. Et en bas la masse indistincte du peuple, abonnée désormais aux pédagogies « ludiques ». Même les grands concours sont désormais viciés : si vous ne disposez pas des codes non écrits, vous n’avez pratiquement aucune chance. Quels que soient votre talent et votre travail.
Juste des leurres.

Démocratie et oligarchie vont la main dans la main — aussi bien dans l’idéologie « de gauche » que dans la pensée « de droite ». Ce n’est pas pour rien que tous les gouvernements, avec une touchante unanimité, ont investi beaucoup d’argent dans la pérennisation des ghettos scolaires, puisque le ghetto d’en bas était la garantie de l’immuabilité du ghetto d’en haut. Pas un hasard si tous les gouvernements (mais particulièrement ceux de gauche) ont désigné « l’élitisme » scolaire comme leur principal adversaire, promouvant un égalitarisme qui in fine ne sert que les intérêts des classes dirigeantes — qui pratiquent entre elles une démocratie en circuit fermé.

« Classe » est un mot bien trop lourd. Une oligarchie n’est pas une classe, mais un gang. Le modèle de ces gens-là n’est ni Adam Smith (ni Bastiat), ni Marx : c’est Al Capone, et il n’est plus installé à Chicago, mais à Bruxelles — avec une planque secondaire à Berlin. Quant à la possibilité que se lèvent des « incorruptibles » pour s’opposer à ces gens-là… Ceux qui existent se font dégommer depuis des années par les cons vaincus de l’axe horizontal.
Il est significatif que ce soient des Etats installés aux marges de l’Europe (Espagne ou Grèce — ou Hongrie aussi en quelque manière) que s’élèvent les voix du peuple. En Espagne, Podemos est devenu en deux ans le troisième parti du pays. Mais il lui reste encore à convaincre ses concitoyens que le PP ou le PSOE sont des verrous mis en place par la mafia, des verrous qu’il faut faire sauter. Et non des partis légitimes.
En France… Qualifier d’extrême-droite des gens qui ont voté Marine Le Pen pour protester contre leur exclusion (car le peuple a bien compris qu’il lui était désormais impossible de bouger, sous le talon de fer velouté des oligarques) permet au système de se perpétuer — on l’a vu en juin. Se réclamer de la Droite ou de la Gauche est tout aussi stérile. Et Macron, qui est loin d’être un imbécile, joue fort bien des contradictions de la Gauche et de la Droite en attirant à lui les suceurs de rondelle et les lécheurs de bottes. Laissez venir à moi les petits profiteurs.

Contre la démocratie, dont le vice originel a permis cette division entre un Paradis réservé aux « élus » et l’enfer d’ici-bas, il faut restaurer la République. Restaurer le moment républicain, où un homme du peuple pouvait, en six mois, devenir général — et envoyer chez la Veuve les aristocrates figés dans leurs quartiers de noblesse. Contre la mondialisation, il faut restaurer la Nation. Il faut le faire vite, sinon la situation dégénérera. Ce n’est pas par les élections qu’il faut passer — elles sont contrôlées par le Système —, mais par la rue.
Sinon, la rue se vengera tôt ou tard, pour le pire ou pour le pire.

Jean-Paul Brighelli

41xsT3HPP1L._SX319_BO1,204,203,200_PS. Je suis en train de lire Construire un peuple / Pour une radicalisation de la démocratie (Editions du Cerf) qui vient de paraître (mais qui date de 2015, édition espagnole). Chantal Mouffe et Iñigo Errejón, qui tous deux ont lu Gramsci de très près, y débattent de la nécessité (et de la possibilité) de reconstruire un peuple afin de renverser les oligarchies au pouvoir. Ils ont bien compris, l’un et l’autre, que peu importe pour qui les gens du peuple ont voté : le vote, et aussi bien l’abstention, n’ont plus d’autre sens que celui d’une protestation contre la confiscation du pouvoir par une « caste ». Qu’ils croient pouvoir encore construire un « peuple de gauche » dans une « post-démocratie » est leur seule illusion : ce serait déjà beau de reconstruire le peuple républicain de 1793, celui qui, pour minoritaire qu’il fût alors, a posé les bases de la nation française : on verra plus tard ce que nous ferons, l’idéologie du « programme » (commun ou non) est un reste d’horizontalité : l’action, elle, est toujours verticale. Pour le moment elle s’exerce de haut en bas. Eh bien, renvoyons l’ascenseur !

« Je suis Marianne »

C’est donc le dernier livre (paru en janvier, oui, je sais, je date, mais bon, tant de sollicitations…) de Lydia Guirous, éphémère porte-parole des « Républicains », virée pour cause de langue bien pendue. À tel point que Luc Le Vaillant, qui est à peu près le dernier à ne pas penser courbe chez Libé, en arrive à la plaindre.
À tel point aussi que Yann Moix, le sémillant roquet de la Pensée Unique et du Bien réunis, a cru intelligent de l’agresser sauvagement quand elle est passée à On n’est pas couché.
Pour mémoire, Lydia Guirous avait écrit il y a deux ans Allah est grand, la République aussi — et le parallèle entre Allah l’Incomparable et la Gueuse, comme disent les ultra-cathos, lui a amené quelques tombereaux d’insultes et de menaces. Lire la suite

Le déni

Homme politique, franchement, je ne pourrais pas. Pas comme ça. Pas comme eux.
Le PS vient de se prendre la pire raclée de son histoire. Le PR s’est révélé incapable d’en profiter. Le Front de Gauche rêve, de loin, de très loin, d’être un Podemos à la française. Les Ecolos sont dans les choux. Quant aux « petits partis », ils restent petits, parce qu’en état d’urgence, les votes vont vers les gros effectifs. Dommage.
Le FN tire les marrons du feu. Logique. « On n’a pas tout essayé », disent les désespérés de la France périphérique. Et ce ne sont pas seulement les scrogneugneus hors d’âge qui ont voté pour lui. Non : les jeunes aussi ont massivement apporté leurs voix au FN. La désespérance aussi est un parti politique.
Même si le plus grand parti de France est l’abstention — mais on s’en aperçoit un peu tard, dans un système qui a toujours refusé de comptabiliser les votes blancs, de peur que les hommes politiques (les femmes aussi, et on en connaît qui ne sont pas piquées des vers) ne réalisent à quel point ils sont démonétisés.

Assez intelligemment, ni Marine Le Pen ni Florian Philippot n’ont particulièrement pavoisé dimanche soir. Contents — on le serait à moins — mais conscients que l’establishment va s’insurger. Comment ? Le FN ? Et nous ? Et nos places ? Nos prébendes ? Nos bénéfices sur la collecte d’ordures ? Nos petites habitudes ? Nos petits arrangements ?
Pas une fois — et je me suis imposé l’écoute attentive des uns et des autres — le PS ou le PR n’ont mis en cause leur politique. Pas un seul pour dire : « Si les Français votent massivement contre nous, c’est que nous menons une politique nulle, niaise et nocive ».
Il faut dire que les principaux responsables de cette déroute, à commencer par le Premier ministre, sont restés loin des micros — et pourtant, ce n’est pas leur genre. Pimprenelle n’est pas venue s’excuser d’une mauvaise réforme du collège qui a dressé nombre d’enseignants de gauche contre la Gauche — ou ce qu’il en reste, des bourgeois parlant à gauche en tâtant leur portefeuille à droite. Emmanuel Macron n’a pas paru pour fustiger son néo-libéralisme qui fait les affaires des banquiers en remplissant leurs poches avec nos sous. Laurent Fabius ne s’est pas montré pour s’excuser d’une politique moyen-orientale aberrante. Et le capitaine en chef n’a rien dit sur son obédience européenne qui a fait de lui le toutou de « la chancelière » — ah, la chancelière !
De l’autre côté, Sarkozy ne doute de rien, Jean-Luc Mélenchon ne rompra pas avec le PC, qui drague le PS pour quelques places dans des mairies de seconde zone, les Verts s’obstineront dans la défense des plantes vertes — leurs semblables, leurs frères.
Non, ils n’ont rien dit, alors qu’ils auraient dû venir corde au cou comme des bourgeois de Calais (où par parenthèse Marine Le Pen est presque à 50% — y aurait-il une exaspération locale ? La politique migratoire ne serait-elle pas du goût des Calaisiens ? Ah, que de questions…) demander pardon au peuple de la politique aberrante qu’ils mènent depuis des années — eux, et leurs prédécesseurs, renvoyés pareillement dans les cordes.
Le PS, réuni à Matignon autour de Valls, a dû se féliciter du bouillon bu par Sarkozy et ses amis. Les Régionales, ils s’en tapent : comment rester en place en 2017 ? Ah, nos places !

Fin septembre, j’ai interviewé Florian Philippot dans Le Point.fr sur la politique d’Education du FN. En préambule à cette discussion, j’écrivais : « On m’a beaucoup déconseillé d’offrir une tribune à Florian Philippot, c’est-à-dire au FN. Des démocrates convaincus pensent légitime d’ignorer un parti qui rassemble, sondage après sondage, au moins 30 % des Français. Ce n’est pas ma façon de penser. Qu’il soit par ailleurs bien entendu que publier ses réponses à des questions qui se posent effectivement n’est ni un acte d’allégeance ni un appel du pied. » 30% ! Une poignée d’illuminés m’ont sommé de dire d’où je tirais ce chiffre fantaisiste…
Et aujourd’hui, ils le demandent encore ? Le FN est à 30% ! « Le FN est le premier parti de France, a dit dimanche soir Marine Le Pen, alors qu’il est à peine représenté au Parlement ». C’est vrai, et c’est sans doute ce que les démocrates qui ont la bouche pleine de « barrage républicain » appellent la démocratie — ou la république. C’est qu’ils entendent y rester, au Parlement ! C’est confortable !
Ils vont finir par me dégoûter de la démocratie.

Et surtout, ils vont dézinguer la République. « Front républicain ! » Mais si la semaine prochaine le FN, arrivé en tête dans la plupart des régions, est renvoyé dans les cordes de façon à ce que les nantis restent à leurs postes comme des morpions dans des poils pubiens ; si dans un an et demi avec des scores encore améliorés le FN est réduit à la portion congrue à l’Assemblée, après avoir été l’épouvantail qui permettra la réélection de Hollande — eh bien ça se passera dans la rue.
Nous sommes quelques-uns, et un peu plus même, à sentir monter l’émeute. Quand la démocratie se caractérise par le déni de démocratie, le peuple choisit toujours la rue — ils devraient réviser leurs cours d’Histoire, les uns et les autres. Et d’un gouvernement né d’une insurrection ou d’une réaction à l’insurrection, on peut tout craindre — y compris l’élimination de la République.
Ce déni de démocratie est le produit du déni de réalité : rien de la politique menée depuis quinze ans ne convient à la France — sinon des réformes « sociales » cosmétiques, celles qui ne coûtent rien. Ah, mais si on adopte une autre politique, on va se faire taper sur les doigts par tata Merkel ! Ma foi, on pourrait aussi se passer de marâtre. Sinon, on se passera de démocratie — et ce serait bien dommage.

Jean-Paul Brighelli

Δημοκρατία

Au programme de l’Heptaconcours des IEP, l’année prochaine, l’Ecole et la Démocratie.
(Non, le «et» n’est pas inclusif. Il s’agit de deux thèmes différents. Dommage. Il faudra quand même s’interroger sur le caractère démocratique de l’Ecole, et sur ce qu’il reste d’Ecole dans ce qu’on appelle aujourd’hui une démocratie).
Sur l’Ecole, je dirai à mes loupiots ce que vous devinez. Ce ne sera pas forcément facile. Un mien collègue, avec lequel nous nous partageons les cours sur le programme, a décidé de commencer en leur projetant Entre les murs, la daube de Bégaudeau / Cantet. Bien, je leur donnerai à lire ce que j’écrivis jadis sur ce film nul tiré d’un bouquin nul écrit par un type…
Mais c’est Démocratie qui va poser des problèmes.

Il y a deux jours, en plein débat sur la Grèce, un copain qui n’a pas fait de grec m’a demandé comment les Grecs disaient «République».
Ma foi, ils disaient (et ils disent toujours) δημοκρατία. Le mot recouvre les deux concepts — à ceci près que la démocratie qui définissait la République athénienne n’était pas exactement le tronc pourri de nos modernes démocraties. Les Grecs avaient compris que le droit de vote universel, qui semble aller de soi aujourd’hui (mais va-t-il de soi ?) n’avait aucune chance de faire prospérer une vraie démocratie — enfin, une République.
Les esclaves, les femmes et les métèques (les étrangers, sans connotation péjorative) étaient donc privés d’élections. On gardait le vote des citoyens libres et susceptibles de défendre la Cité. Par ailleurs, à l’exception des dirigeants suprêmes, les magistratures étaient pour la plupart tirés au sort parmi les citoyens — des clubs de réflexion, en ce moment, pensent à instaurer ce système en France : personne ne niera l’intérêt d’éliminer les politiciens professionnels. Et j’aime particulièrement l’idée de voter à main levée — les révolutionnaires des années 1789 et sq. garderont le principe : c’est ainsi que ‘on sait exactement qui a voté ou non la mort du roi. L’Assemblée Nationale enregistre de même le vote des députés : la consultation de la liste de celles et ceux qui ont voté pour ou contre l’abolition de la peine de mort en septembre 1981 est fort instructive. Pourquoi des isoloirs dans les bureaux de vote ? Pourquoi ce secret autour de l’élection des minables qui nous gouvernent ?

Nos démocraties modernes, vote secret étendu à la totalité de la population, sont-elles encore des démocraties-républiques ? Tout le monde se gargarise de «démocratie» — jusqu’à promouvoir le référendum sur n’importe quel sujet (aujourd’hui, le Figaro proposait un référendum pour savoir si la France devait consentir à une réduction de la dette grecque). Si tous les sujets étaient tranchés par référendum, nous vivrions dans une société absolument rétrograde. Ce qui s’exprime à la majorité absolue est presque toujours la position la plus réactionnaire. Il faut peu de dirigeants, bien formés, compétents et révocables. Et dont le destin ne dépende pas d’un mouvement d’humeur ou d’une campagne médiatique. Ni d’une majorité parlementaire acquise par vote : les majorités devraient se décider à chaque décision. Prendre parti (c’est le cas de le dire) en fonction d’une «ligne»… partisane est d’une bêtise absolue, qui nous fait passer à côté de toutes les urgences — voir l’Ecole.
Et c’est là que les deux sujets se rejoignent. L’Ecole crève de s’être voulue démocratique : elle doit être républicaine, elle doit former des citoyens décidés à faire avancer la Nation, pas des ventres mous qui votent en fonction de leurs «opinions», de leurs croyances et du dernier JT de TF1.

Je suis en train de mettre la dernière main à un livre sur la laïcité. Et franchement, je suis en train de me demander si continuer à accorder le droit de vote à des gens qui font passer la religion avant la République est une bonne chose. S’ils ont un agenda dicté par leurs superstitions, grand bien leur fasse — c’est un choix personnel, une attitude privée qui ne regarde pas l’Etat — et dont l’expression ne devrait pas dépasser les limites de leur domicile. Mais qu’ils puissent l’imposer à la Nation…

Jean-Paul Brighelli