Natacha Polony veut « changer la vie ».

A-01-Changer-la-vieSi la qualité de nos ennemis définit la nôtre, alors Natacha Polony ne pèse pas tripette : quand comme seuls critiques on a Laurent Joffrin et Yann Barthès, on est mal.
Il faut dire que les gens intelligents — de Finkielkraut à Régis Debray en passant par Elisabeth Badinter, Michel Onfray et quelques autres — sont du côté de Polony. En face, des crapules et des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont journalistes à Libé. Zéro plus zéro, la tête à Toto et à Patrick Drahi.
Bien peu de médias au total ont rendu compte du livre de Polony. Y aurait-il une liste noire des gens qu’il ne faut pas inviter, des auteurs dont il ne faut pas parler, de journalistes qu’il faut virer ? Pas même — il suffit que dans une sphère rattachée au pouvoir on ait suggéré mezza voce d’écarter tel ou telle pour que journaux et journalistes se rangent à cette opinion. Franchement, journaliste, c’est un dur métier. Qu’est-ce qu’on doit avoir au bout de la langue, en fin de journée, à force de lécher des culs et des semelles…

Bref, je me suis procuré le dernier livre de Polony, Changer la vie (Editions de l’Observatoire), et je l’ai lu — ce qui s’appelle lu, pas opéré trois plongées au hasard pour y pêcher quatre mots — ça, c’est la technique Joffrin, qui aime citer le numéro de la page, vu qu’il n’a pas regardé la suivante. Ou la technique Yann Barthès, qui veut « des réponses de deux phrases ». On n’a pas le temps de penser, à TF1. On accuse l’invitée d’être islamophobe en isolant trois adjectifs — « mais si vous lisez tout le reste », argumente la malheureuse Polony… Allons donc ! Barthès a-t-il la tête d’un type qui prend le temps de lire un livre en entier ?
J’admire la patience de Polony — face à une archi-conne qui la suspecte de n’aimer ni les mosquées ni les Femen. Moi, je ne peux plus. Désormais, je sors la boîte à gifles. Il y a une vérité de la mandale qui dépasse, et de très loin, les effets de la raison raisonnante. Sartre le disait très bien (c’est dans Réflexions sur la question juive) à propos des racistes, que l’on ne convaincra jamais qu’ils ont tort, parce qu’ils sont dans l’idéologie (c’est-à-dire la part de la pensée qui n’a aucun rapport avec la réalité) et dans la passion. Paf ! Frappez sur un zéro, il deviendra carré.
Peut-être suis-je trop vieux pour avoir la patience de convaincre les cons. Désormais, ce sera la Méthode à Fernand.
Parce que des Raoul, il y en a des cageots.

« Changer la vie »… Polony n’était pas encore en projet quand la Gauche a inventé ce slogan — en 1972. Mais elle avait deux ans et la plupart de ses dents quand le PS, au congrès de Nantes, a mis son slogan en musique (écoutez ça, c’est grandiose). Certains se rappelleront que ces trois mots définitifs étaient en tête du Programme commun de gouvernement signé en juin 1972 par le PS, aujourd’hui moribond, le PC, aujourd’hui disparu, et le MRG (qui ça ???). Plus personne pour réclamer des droits d’auteur — autant afficher une nouvelle ambition : ça nous change des politiques dont la pensée se résume à « gagner 0,5% de croissance », croient que le soutien de 15% des inscrits les a légitimés, et qui s’en vont beuglant « l’Europe ! l’Europe ! L’Europe ! » parce que « there is no alternative » — le fameux TINA cher à Margaret Th***, jadis vilipendée, désormais prêtresse des grippe-sous qui nous gouvernent depuis les bunkers des Trois B — Bercy / Berlin / Bruxelles. Saviez-vous que c’est ce qu’a mis en exergue le journal qui a rendu compte du premier entretien de Macron lors de son entrée en fonction dans le gouvernement Valls II ? « Il n’y a pas d’alternative… »
« Car il n’y a pas de démocratie quand 25% des enfants entrent en sixième sans maîtriser les savoirs fondamentaux. Il n’y a pas de démocratie quand la consommation orientée par la publicité et le marketing est le cœur du système économique. Il n’y a pas de démocratie quand quelques multinationales se partagent les données les plus intimes de toutes les populations occidentales pour en faire des fortunes et les contrôler par des algorithmes. Il n’y a pas de démocratie quand on explique au peuple qu’il n’y a pas d’alternative. »
Si, justement, il y en a une. Il faut « changer la vie ».

Changer la vie est un répertoire alphabétique — un Dictionnaire des idées mal reçues. Nous sommes dans un moment tragique de notre histoire où dès que l’on pense bien, on est étiqueté comme allié du Mal — voir Sudhir Hazareensingh qui en 2015 flinguait (dans Ce pays qui aime les idées) tout ce qui pense en France à rebours des idées reçues. Libé, qui pense bien, en fit ses choux gras. Mais on pourrait aussi bien remonter à 2002 et au Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg, qui stigmatisait tout ce qui, à l’époque, lui paraissait islamophobe. Edwy Plenel l’invita, le réinvita, en fit le cinquième pilier de l’islamo-gauchisme, et milita pour la réédition de son livre — en 2016. En 2002, Polony se présentait aux Législatives sous étiquette chevénementiste. Mais en 2016, elle faisait à sont tour partie des « nouveaux réactionnaires » — c’est le sous-titre du pamphlet nauséabond de Lindenberg, où Philippe Muray, Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq en prenaient pour leur grade, sans oublier Maurice G. Dantec (relisez donc son Manuel de survie en territoire zéro, ou le Laboratoire de catastrophe générale) ou Jean-Claude Milner, qui a initialisé la critique des pédagos avec De l’école : c’était en 1984, bien avant Nos enfants gâchés, de Polony, ou la Fabrique du crétin, de votre serviteur.
Parmi les différents items analysés avec acuité, un certain nombre de mots sont désormais détournés de leur sens originel (souvent rappelé : Polony n’a pas l’air de savoir que le latin et le grec sont élitistes) par l’oligarchie au pouvoir. Orwell est toujours vivant : le pouvoir rassemble ceux qui ont la capacité de faire plier les mots, de les courber dans le sens qui lui plaît, de les inverser même. Changer la vie est une étude en profondeur de la novlangue contemporaine, où Démocratie est le gargarisme à la mode, ce qui permet d’éliminer République.
Or, comme disait fort bien Régis Debray dans un article fondateur auquel Polony fait allusion avec dévotion, « la démocratie, c’est ce qui reste de la République quand on a éteint les Lumières. » Se rappeler toujours que la démocratie est, selon Montesquieu, Tocqueville et quelques autres, une perversion de la république — tout comme l’oligarchie qui nous gouverne et qui se croit de ce fait légitime est une perversion de l’aristocratie. Ainsi naissent les totalitarismes soft. Voir Christopher Lasch et sa Révolte des élites et la trahison de la démocratie — un livre essentiel.
On peut donc reclasser les différentes entrées selon leur degré de distorsion. « Bonheur », « Citoyen », « Civilité », « déclinisme », « Décroissance »,polony_dc3a9croissance1 « Elites », « Identité », « Laïcité » ou « Populisme » — et j’en passe — appartiennent au camp du Mal. D’ailleurs, la plupart de ces concepts-clés de l’humanisme républicain sont longuement évoqué dans le fameux Discours aux morts que Thucydide, souvent cité, place dans la bouche de Périclès. Il y a 2400 ans ! Je vous demande un peu ! Polony, vous avez un brave culot de citer Thucydide au lieu de vous référer à la pensée de Cyril Hanouna !
« Néo-libéralisme », en revanche… Ou « Transhumanisme », dont Polony dit très bien qu’il est « la figure de proue du capitalisme contemporain », ce « capitalisme en crise qui a besoin d’un nouveau souffle, d’un horizon utopique, pour maintenir sa domination. »
Pas d’entrée « Ecole » ou « Education » : l’un et l’autre sont en fait partout, parce qu’il n’y a pas de citoyens sans école, et une école des savoirs, une école qui inscrit chacun dans une histoire et territoire qui est aussi un terroir, pas une école des « compétences », qui ne sont jamais qu’un critère d’employabilité dans une société ubérisée. Les pédagogues, dit Polony, « ont servi magistralement le projet de ceux pour qui l’école n’a pas à émanciper les citoyens ni à renouveler les élites, mais doit simplement produire une classe de travailleurs adaptables, suffisamment bien formés pour faire tourner la machine économique. » Pas de savoirs émancipateurs dan une société qui joue la carte de l’aliénation. « En faisant de l’école un lieu de développement des compétences de chacun, et non plus de transmission de savoirs émancipateurs, l’utilitarisme propre aux sociétés libérales a paradoxalement développé l’obscurantisme le plus régressif. »
Paradoxalement ? Mais non, explique Polony — c’est dans sa logique.
Les « élites » auto-proclamées au pouvoir ne se caractérisent plus, depuis longtemps, par une « qualité » qui justifierait leur pouvoir, mais par leur capacité à nous prendre pour des imbéciles — et à nous former crétins.

Je me suis amusé, au fil de ma lecture, à relever toutes les références de Polony — les explicites au moins. Sartre, Hegel, Marx, Orwell, Huxley, Camus (Albert, pas Renaud !), Castoriadis, Levi-Strauss, Rousseau, Saint-Just, Condorcet, Michéa ou Errico Malatesta…
Comment ? Elle ne cite pas Mein Kampf ? C’est curieux, cette femme de droite qui ne révère que des intellectuels de gauche…
Rappelons aux imbéciles qu’« intellectuel de gauche » est originellement un pléonasme né dans les remous de l’affaire Dreyfus, et que s’il y a si peu aujourd’hui d’intellectuels à gauche (Edouard Louis ? Geoffroy de Lagasnerie ? Hmm…), c’est que les intellectuels de droite (oxymore) doivent bien être à gauche, au fond.
Ce qui met Edwy Plenel quelque part entre stalinisme et barbarie. C’est le sort de tous les anciens trotskystes non repentis : ils rejouent Molotov-Ribbentrop jusqu’à l’écœurement. Dans islamo-fascisme, il y a fascisme.
Polony est donc de gauche — elle l’est intrinsèquement, charnellement, dirai-je. Elle est de la « gauche Finkielkraut », comme disait jadis le Point. Et son livre est profondément « de gauche » — enfin, la vraie, celle qui renvoie le PS aux poubelles de l’Histoire, Danièle Obono chez les Indigènes de la République et Justin Trudeau, l’idole des libéraux mondialisés amoureux des communautarismes les plus discriminants (il a fait supprimer du « guide de la citoyenneté » « remis à tous les aspirants à la citoyenneté canadienne pour leur expliquer leurs droits et leurs devoirs le rejet des « pratiques culturelles barbares » telles que l’excision ou les crimes d’honneur »), dans sa forêt canadienne. La Gauche de Jaurès, la gauche de Jean Zay — il vous en faut d’autres ?
Par quel gauchissement du sens Polony passe-t-elle pour un penseur de droite ? Sa cible principale, c’est le (néo)libéralisme, disséqué dans son livre comme on dissèque un crabe — en l’éparpillant façon puzzle. Un libéralisme qui feint d’exalter l’individu pour mieux le réduire à sa fonction de consommateur. À une image vaine captée sur un selfie. Etonnez-vous que certains récusent cette assignation à immanence… « L’individu consumériste, parce qu’il est réduit à une hétéronomie radicale, est parfaitement préparé à basculer dans la religiosité la pus radicale, dans le ritualisme le plus aliénant. Les jeunes gens qui après une jeunesse sans histoire dans une zone pavillonnaire anonyme partent rejoindre l’Etat islamique pour trouver un sens à leur existence sont le pur produit de ce narcissisme malheureux. » Depuis 1789, la Nation avait remplacé la christianité dans le champ de la transcendance. Mais nos « démocrates » ayant supprimé la nation, la transcendance se venge.

Peut-être la croit-on de droite parce qu’elle écrit bien, et que le travail du style a rarement été de gauche. Trop élitiste, le style. Lisez Laurent Joffrin, écoutez Laurent Neumann, vous saurez comment s’exprime le Camp du Bien. Et ça prétend penser, alors que ça se contente de peser !
Sans compter que sans le vouloir, Polony dresse le catalogue d’une bibliothèque idéale qu’elle finira bien par installer dans quelque abbaye de Thélème moderne. J’ai commis dans le temps des anthologies littéraires qui voulaient dispenser des savoirs — et nous y citions, comme Polony le fait dans son livre, la lettre de Gargantua à son fils, programme encyclopédique brassant le passé et le présent pour mieux appréhender le futur. Mais qui s’occupe encore de Rabelais, à l’école ? Trop dur ! Trop vieux ! Pas assez con…
…temporain.

Et le futur, justement, n’est pas absent de ce livre qui est au fond un programme — comme son homologue de 1972. Dans une seconde partie plus ramassée, elle égrène des verbes à l’infinitif, comme autant de consignes pour les temps à venir. Aimer. Combattre. Connaître. Cultiver. Eduquer. Hériter…
Le Club Méditerranée jadis (en 1977) avait lancé une campagne axée elle aussi sur des infinitifs catégoriques :20140606152528-d1406016-meDe quoi se demander ce que veut vendre Polony. Une autre idée de la France, sans doute — autre que celle de ce pays en déshérence capable de se brader, via des traités négociés par dessus la tête de ses citoyens, aux intérêts des multi-nationales. Et qui se fiche au fond de la multiplication des djihadistes, pourvu qu’ils achètent des i-phones.
Une autre idée de l’Europe aussi. Une Europe qui ne récuse pas son héritage, une Europe qui ne piétine pas la volonté de ses peuples, — et qui par exemple ne relance pas pour cinq ans l’utilisation du glyphosate, ce qu’elle vient de faire, et les gesticulations françaises en l’occurrence furent de pure façade.

Cela ne m’empêche pas d’avoir certains désaccords avec Polony. « Combattre », dit-elle, mais sans « nulle violence, nulle agressivité ». Je ne suis pas bien sûr : la seule chose que craignent les oligarques, c’est la perspective de voir leur tête au bout d’une pique. De même elle est plus girondine (l’influence, sans doute, de la France des terroirs) que moi : sauf à revenir à une France d’avant Louis XI et Richelieu (et une femme qui cite Jean Bodin sait comment l’Etat centralisé a émergé en France), ce vieux pays aspire à une monarchie républicaine, ce qu’avait fort bien compris De Gaulle. Emmanuel Macron en assure d’ailleurs les formes, faute d’en assumer le fond.

Une critique ? Peut-être. Il y a trop peu de « choses vues » dans ce livre — trop de considérations générales, pas assez de récit. Peut-être n’a-t-elle pas voulu alourdir un livre qu’elle jugeait déjà trop gros — ce qui se conçoit bien, etc. Sans compter que dans chaque récit, il y a forcément le Moi du narrateur — et je connais guère de personnes aussi peu ostentatoires que Polony, quoi qu’en disent les imbéciles. Peut-être réserve-t-elle ses exemples significatifs pour l’oral — mais elle connaît la France à fond, dommage de ne pas la faire davantage parler. Les quelques-uns qu’elle cite — cet hôtelier contraint de fermer boutique parce que l’Europe le contraignait à ignifuger un escalier du XVIIème siècle, ces pare-brises qu’il n’est plus nécessaire de nettoyer de leurs insectes écrasés parce qu’il n’y a plus d’insectes, plus d’abeilles, plus d’oiseaux, plus rien — donnent envie d’en avoir davantage.

On se prend à rêver de ce qu’aurait été un débat Polony / Macron en mai dernier. Ou à l’occasion. Parce que l’urgence et le fond du débat ne tournent pas autour de notre capacité à baisser culotte face à la mondialisation radieuse, mais à survivre en tant que nation — l’union d’une langue, d’une culture et d’une histoire, trois fondamentaux niés par les grands argentiers qui parlent la langue de Goldmann Sachs et de Rothschild, ont la culture apprise par cœur à l’ENA où Valérie Pécresse l’a rayée des programmes, et qui n’ont retenu de l’Histoire que ce qui arrange le Groupe de Bilderberg. Changer la vie est un livre programmatique, qui inspirera un vrai candidat républicain en 2022.
Ou une candidate.

Jean-Paul Brighelli

Florian Philippot, l’épine dans le pied du FN

Capture d’écran 2017-09-30 à 10.27.00Le Tireur d’épine, Musée du Capitole, Rome.

« Le départ de Florian Philippot nous a retiré une épine du pied », a dit Marine Le Pen, de retour au Conseil régional du Nord (dont Philippot est réellement originaire, lui). Bien. J’ai donc repris mon stylo de pèlerin et je suis parti interviewer l’épine…
Nous nous sommes retrouvés dans un bar du VIème arrondissement de Paris qui lui sert de QG depuis longtemps. À deux mètres de nous, une bande d’octogénaires absolument déchaînées fêtaient le veuvage de l’une d’entre elles — champagne pour tout le monde. C’est au milieu de ce vacarme joyeux que nous avons évoqué le passé — un peu — et surtout le futur.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.56

JPB. Alors, ce divorce ? Attendu ? Par consentement mutuel ? Aux torts partagés — ou comme autrefois, « pour faute » ?

FPh. L’état-major du FN, aujourd’hui mégrétiste…

JPB. Mince alors ! Quelqu’un se souvient donc de Mégret ?

FPh. Certainement — à commencer par Philippe Olivier, le beau-frère de Marine, qui est revenu en force entre les deux tours, avec ses amis.
Mais je ne veux pas en faire une querelle de personnes.

JPB. Revenus — revenus quand ?

FPh. Ça a commencé pendant la campagne présidentielle, et ça s’est accéléré après le second tour.
Pendant le débat, j’étais resté dans les loges — il n’y avait que les deux candidats et les journalistes, sur le plateau. Et j’ai à peine croisé Marine quand elle est revenue. Je n’ai pas trouvé l’énergie pour aller jusqu’au siège du FN ensuite.
A posteriori, et je ne parle pas de Marine Le Pen quand je dis cela, je ne peux pas m’empêcher de penser que la défaite en arrangeait plus d’un — qui l’ont d’ailleurs sur-exagérée. Parce qu’enfin, 11 millions de voix malgré les déchaînements de médias tous acquis à Macron, c’était beau !
Il y a eu un moment d’attente — les flingues étaient sortis, essentiellement pointés vers moi…

JPB. Un « mexican stand-off »…1352240857771mexican-standoff-photo1

FPh. En quelque sorte. Puis ça a commencé à tirer — et ça n’a plus arrêté.

JPB. Revenons au présent. Votre club, les Patriotes, est à compter d’aujourd’hui un parti. Cette mutation ne légitime-t-elle pas, a posteriori, la mauvaise opinion des caciques du FN et l’accusation de faire bande à part avec vos « potes », comme dit Marine ?Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.18

FPh. C’est juridiquement un parti — mais c’est surtout un point de ralliement. Ralliement des Français qui ont la France à cœur. Un parti qui n’exclut pas que l’on soit aussi membre d’un autre parti, d’un syndicat, d’une association — de gauche ou de droite. Je n’ai depuis toujours — et comme Jean-Pierre Chevènement — qu’une seule ligne et une seule obsession : la France. Avez-vous écouté le discours de Macron à la Sorbonne l’autre jour ? Il a clairement dit qu’il pensait l’Europe contre le nationalisme, l’identitarisme, le protectionnisme, le « souverainisme de repli ». Les « passions tristes » de l’Europe !
Il y a quelque chose que je ne saurais enlever à l’actuel chef de l’Etat : l’intuition de ce qui lui est préjudiciable. L’intuition que c’est bien le patriotisme qui constitue pour lui la plus grande menace. Et que la solution est une Europe « refondée ». « L’Europe seule peut assurer une souveraineté réelle », a-t-il dit — ou quelque chose de ce genre. « Il y a une souveraineté européenne à construire, et il y a la nécessité de la construire », a-t-il ajouté. Et de proposer une force de défense européenne — ce qui est dangereux et désarmera logiquement l’armée française : mais nous le savions déjà, la polémique de cet été avec le général Pierre de Villiers était très parlante sur ce point.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.04.39Intégration de la défense dans l’Europe. Intégration économique aussi — et la façon dont en trois jours la France a cédé Alstom aux Allemands de Siemens et STX aux Italiens de Ficantieri est une reddition en rase campagne. Qu’en pensent les ouvriers des chantiers de l’Atlantique ? Un grand bravo à Bruno Le Maire !
Dans l’Europe que l’on nous concocte, et que les Français ont systématiquement rejetée, de votes en référendum, la France jouera le rôle du petit actionnaire minoritaire qui de temps en temps élève la voix pour faire croire qu’il est toujours vivant. On pourrait pourtant faire autrement et tellement mieux !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.08Je veux dire que Macron est absolument fidèle à ses promesses : voilà un politicien qui ne ment pas ! Il sert les intérêts supra-nationaux, allemands, européens et américains. Et rien d’autre. Il feint de contrarier les Polonais, mais ne demande pas d’amender la « directive détachement des travailleurs ».

JPB. Il ne réussit pas mal, pour l’instant, au niveau Education…

FPh. Mon père était directeur d’école, ma mère était institutrice. J’ai baigné là-dedans, j’y suis peut-être plus sensible qu’un autre. Et je reste méfiant à l’égard de Blanquer — après tout, il était déjà là, sous Chatel, et je ne crois pas que les enseignants aient gardé un souvenir enthousiaste de la politique de Chatel, de la RGPP en particulier, qui a abouti à la suppression de tant de postes… On souhaite ardemment l’inverse, mais les mesures annoncées aujourd’hui par Blanquer ne sont-elles pas surtout de l’agitation de surface ? De l’enfumage, au fond ? à terme, ce qui se profile derrière la politique d’autonomie déclarée des établissements, n’est-ce pas une privatisation concertée ? Bien sûr, Blanquer a un discours très supérieur à celui de Najat Vallaud Belkacem — et il a bénéficié de la moue de l’ex-ministre lors de la passation des pouvoirs : il est apparu d’un coup comme l’anti-Belkacem ! Mais au fond, il y a continuité et cohérence entre les politiques éducatives des dix dernières années.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.21Pour que Blanquer se démarque vraiment et fasse repartir l’Ecole de la République, il faudrait clairement condamner le pédagogisme, remettre le français et l’Histoire de France au centre et qu’il se désolidarise du processus de Lisbonne, qui a asservi l’école aux intérêts économiques, et instauré cette idéologie des « compétences » au détriment de la transmission des savoirs ; Mais cela, il ne le fera pas — parce qu’il est cohérent avec la politique globale du gouvernement.

JPB. Alors, pour en revenir aux Patriotes…

FPh. Les Patriotes sont déjà plus de 3000 — à jour de cotisations j’entends, je ne parle pas juste de « clics » comme d’autres. Je vais entamer très prochainement un tour de France des initiatives locales, pour aller à la rencontre de celles et ceux qui espèrent un sursaut de la France — ceux qui travaillent, qui ne désespèrent pas encore, qui ne sont ni « fainéants » ni attentistes. La France, quoi !Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.39

À ce moment deux jeunes gens, qui se présentèrent comme Guillaume et Paul — étudiants de la fac de Droit toute proche — sont venus s’immiscer dans notre conversation. Pour féliciter Philippot pour ses Patriotes ; le féliciter « bien qu’il ne soit plus au FN, et peut-être même parce qu’il n’était plus au FN ; parce qu’il répondait à leurs aspirations profondes — lutter contre l’oligarchie au pouvoir, que ce soit dans la finance ou dans les médias. Pace qu’il était du peuple et pour le peuple — et pas pour une nomenklatura repliée sur elle-même et auto-satisfaite. Philippot les a invités à le contacter via son compte Facebook — lui aussi utilise les nouvelles technologies de la communication.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.05.51

JPB. Que restera-t-il du FN dans un an ? Un nom ?

FPh. Je ne sais pas. Marine va consulter le parti sur la question, toujours pendante, du changement de nom…

JPB. Vous ne pouviez pas y penser avant ?

FPh. Oui certainement ! Dès 2012 — et même avant. Ce nom au fond c’est comme le sparadrap du capitaine Haddock : l’étiquette vous colle aux doigts, au détriment des idées. Et ces derniers mois devant des évolutions inquiétantes, je me suis mis à penser que la « refondation » annoncée par Marine Le Pen pourrait en fait cacher un retour aux sources — le FN refondant sa fondation, en 1972. Ce n’est pour moi pas un hasard si Jean-Marie Le Pen demande sa réintégration dans le parti qu’il a fondé à cette époque. Une façon d’effacer les dernières années — et de repartir de l’arrière.Capture d’écran 2017-09-30 à 10.06.02

JPB. Vous disiez plus haut que Macron respecte en tous point ses promesses…

FPh. Oui — mais je voudrais revenir sur une question importante, qui est la tonalité de son discours — parce qu’il y a beaucoup à apprendre sur la société française de 2017. Macron pendant la campagne a joué franc jeu, mais dans un discours sans cesse positif. Il a compris que les Français en avaient assez des professeurs de désespoir. Il vend du rêve — et bien sûr les médias l’aident puissamment dans son entreprise.
C’est amusant, quand on écoute soigneusement : Macron et Mélenchon ont quasiment la même rhétorique enthousiasmante. Certes, Mélenchon est plus âgé, plus cultivé, plus rodé. Mais l’un et l’autre adorent les fresques historiques, et les grands développements manichéens. L’un et l’autre, ils sont le Bien !
Mais les Français sont en train de gratter derrière la com’ et ils voient un projet qui ne leur convient pas du tout. C’est significatif, d’ailleurs : avec des sondages d’opinion pourtant à peu près équivalents dans leurs pays respectifs, on arrive à nous présenter Macron comme adoré et Trump comme détesté…
Bien sûr, pas question de vendre du rêve. Mais je crois que le patriotisme doit parler positivement. Il doit parler du désir réel des Français.

JPB. Et avoir une tête d’affiche, non ?

FPh.. Les Français sortent d’une pleine année électorale. Ils en ont jusque là, des perspectives électorales et électoralistes ! Les européennes, les municipales, les présidentielles de 2022, tout ça, c’est loin. C’est abstrait. Ce n’est pas le désir présent.
Le désir présent, c’est de créer un souffle d’espoir, avec une plate-forme susceptible d’accueillir tous ceux qui ne reconnaissent pas la France dans le macronisme. De droite et de gauche — si tant est que cela signifie encore quelque chose. Oui, je crois qu’il y a dans ce « vieux pays », comme disait De Gaulle, un désir de France encore intact. Et c’est à ce désir que nous allons parler.

Jean-Paul Brighelli

Photos © JPB

 

Le FN, un grand cadavre à la renverse

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« J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer ». (Racine, Britannicus, IV, 3)

 

Rappelez-vous le Kairos — l’Occasion que vous présentent parfois les Dieux, et qu’il faut saisir par le bout des cheveux, sous peine de la voir s’envoler… « A la ocasion la pintan calva », disent les Espagnols.
Le Kairos, Marine Le Pen l’a eu trois fois à portée de main, et trois fois elle l’a laissé passer.
Il n’y en aura pas de quatrième.

Trois fois. Elle aurait pu pousser papa dans les escaliers de Montretout — après tout l’Histoire romaine et les drames shakespeariens sont pleins de ces initiatives de bon sens dynastique qui poussent les héritiers à sacrifier leurs pères sur l’autel d’une plus haute ambition. Elle aurait pu changer — à temps, en 2012 sans doute — le nom de son parti, qui reste un épouvantail bien commode, surtout dans un pays de médias paresseux. Elle aurait dû gagner son débat imperdable contre Emmanuel Macron — mais là, les Dieux lui ont donné l’Hubris, ce sens de la démesure et de la suffisance qui vous pousse à croire que « ça ira », au moment même où rien ne va plus.
Quant au prétexte d’une migraine ophtalmique — un symptôme psychosomatique s’il en fut jamais —, quand on est la fille d’un chef borgne, il signifie seulement le désir profond, chez la rejetonne comme chez le patriarche, de ne pas gagner. Tant pis pour le dernier carré de fidèles qui croient décrocher quelque chose le jour où le FN parviendra au pouvoir : il n’en a jamais eu et n’en aura jamais l’intention.

Pour clore une si belle série, elle vient de virer Philippot pour se recentrer sur ses fondamentaux — en clair, sa nièce et le clan de lapins crétins qui s’agitent autour d’elle. Maître Collard vient d’adhérer : ils sont sauvés !

Le FN a donc fait un grand trou dans ses poches et dans ses prétentions, un trou par lequel s’écouleront, dans les mois à venir, un bon nombre des 11 millions de voix qui s’étaient portées au second tour sur Marine Le Pen. Je parierais presque que dans un an, il ne restera dans ce parti « recentré sur ses fondamentaux », c’est-à-dire sur l’ultra-libéralisme, la francité blonde et l’obsession xénophobe, que la poignée de militants fidèles à Jean-Marie et à Marion. Entre les 4 millions de voix qui s’étaient portées sur le FN en 1988 et les 1,5 millions qui constituent son socle historique. Pas plus. Jamais plus.
Je n’ai pas d’intérêts particuliers dans la maison Philippot qui vient de s’effondrer sous la poussée de ce que le FN a de plus bête — le dégagisme façon coup de pied des ânes, dit en substance Polony. Voilà un garçon dont la stratégie souverainiste de méfiance européenne a attiré un électorat qui n’avait jamais voté et qui ne votera plus Le Pen.

Reste à savoir où vont s’égayer ces partisans d’une France souveraine.
Laurent Wauquiez, qui n’est pas aussi bête que ce que Valérie Pécresse le pense, en glanera quelques-uns : autant veauter pour un parti qui vise de revenir aux affaires que pour un groupuscule aux ambitions ludiques. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que le libéralisme à la Wauquiez est le même que le libéralisme sauce hollandaise, qui est le même que… Ces citoyens-là n’ont rien a priori contre une Europe sociale — on en est loin, en ces temps où les plombiers ou les chauffeurs polonais — ces Sri-Lankais de l’Europe — opérant en France sont payés en droits sociaux polonais. Peut-être même, hors nostalgie du franc Poincaré, n’ont-ils rien contre l’euro, même si la monnaie unique est le lubrifiant d’intérêts supra-nationaux qui empapaoutent les citoyens européens. Ils se rappellent le gaullisme social de Seguin, le souverainisme de Chevénement, ils ont parfois crié « Debout la France » comme Dupont-Aignan. En bout de compte, ils ont voté Marine, parce que Philippot était à ses côtés et incarnait une ligne sociale patriote (sans être forcément xénophobe) et mettait un peu de finesse dans le marigot clodoaldien.
Game over. Marine revient à Le Pen. Elle peut compter sur sa nièce et ses amis pour lui savonner la planche. Rien de mieux qu’un revers pour que les ambitions des seconds couteaux reluisent au soleil de la défaite.

Reste à construire un vrai pôle souverain, face aux tentations mondialisées des uns et des autres. Aucun des battus d’hier ou d’avant-hier n’est plus crédible. Il faut trouver une personnalité nouvelle — et nombre de clubs se créent, çà et là, pour y penser. Aux Patriotes de Philippot s’additionneront les anciens amis de Dupont-Aignan, rassemblés pour le moment sous l’étiquette Unité nationale citoyenne (trois des vice-présidents de Debout la France et son secrétaire général — entre autres), les amis d’Henri Guaino qui vient de fonder Notre France, les mélenchonistes revenus du lyrisme creux du petit Castro de la Canebière, chevénementistes de République moderne, républicains des deux rives, solitaires plus ou moins résignés mais toujours prêts à seller leurs chevaux pour une dernière cavalcade. Et tous les déçus périphériques, tous les cocus de la mondialisation — hors Paris, cela fait du monde —,
artisans étranglés par les stratèges de la malbouffe et de la malfaçon,
paysans hésitant entre la corde et le fusil,
chômeurs ubérisés jusqu’au troufignon,
étudiants oubliés par le tirage au sort,
« fainéants » des Comores et d’ailleurs,
militaires qui se remettraient d’une balle mais jamais d’une insulte,
laïques sommés d’ouvrir leurs portes à tous les communautarismes,
féministes harcelées de voiles,
mal-pensants de toutes obédiences courbés sous le politiquement correct,
Français qui préfèrent parler français que globish,
journalistes virés au moindre battement de cils,
fonctionnaires oubliés,
ouvriers désindustrialisés,
ceux qui croyaient à l’ascenseur social et n’ont même pas trouvé l’escalier,
cadres prolétarisés,
prolétaires sous-prolétarisés,
et miséreux de toutes origines…

Cela fait du monde. Le souverainisme a vocation à rassembler non seulement les mécontents de cette France en miettes, mais tous les croyants en une France forte. Oui, cela fait du monde, et il est nécessaire dès aujourd’hui de penser à un leader pour mener la bataille — ni un septuagénaire éructant, ni un battu des dernières guerres, mais une personnalité nouvelle, assez fringante pour concurrencer Macron aux yeux des plus jeunes, assez intelligente pour écraser la concurrence, et assez déterminée pour emporter dans une seule vague tous ces Français en déshérence qui errent dans ce pays moribond dont le cœur bat encore.

Jean-Paul Brighelli

Souverainisme pas mort !

Droite et Gauche sont mortes — c’est le principal enseignement de l’élection d’Emmanuel Macron.
Soyons honnêtes : la distinction entre ces deux gestionnaires du libéralisme européen n’était plus claire depuis longtemps déjà — disons 1983 pour résumer. Mais ces derniers temps, les jumeaux vaguement dissemblables avaient glissé vers l’homozygotie.
Il faut de temps en temps un événement, même insignifiant, pour faire admettre une vérité depuis longtemps acquise, mais dont on n’osait s’avouer les conséquences. La dernière séquence électorale, engagée par les primaires et conclue par des législatives caricaturales, a révélé, au sens photographique du terme, la compatibilité profonde de gens qui feignaient de s’affronter pour mieux se partager les charges et le gâteau — « l’arsenic et les nègres », comme disait Hugo. « En marche », en réunissant les appétits des deux camps, a levé l’ambiguïté.
Que les primaires de la droite aient été perturbées de l’intérieur par tel ou tel adversaire de François Fillon — dont les « affaires » ont brutalement disparu de la ligne d’horizon ; que celles de la gauche aient été truquées de façon à ce que soit désigné le seul candidat susceptible d’empêcher Mélenchon d’accéder au second tour ; qu’Emmanuel Macron ait été ou non le plan B d’un François Hollande à bout de souffle — tout cela a finalement assez peu d’importance. Que les médias se soient unanimement ralliés à Napoléon IV (voir Hegel, puis Marx : après la tragédie, la farce ; après la farce…) est aussi un épiphénomène — vous ne pensiez tout de même pas qu’ils allaient embrasser son adversaire… Que les banquiers de Bilderberg, les penseurs de l’Institut Montaigne ou les dîneurs du Siècle y aient tous mis du leur, rien de plus logique : il y avait en face une menace réelle, non pas celle du Front national, qui n’a jamais été crédible, mais celle du souverainisme.
Du peuple souverain.

Le Système a eu très peur en 1968, et a géré au mieux cette angoisse, en éliminant le concept de prolétariat d’abord, celui de peuple ensuite. Même Mélenchon ne dit plus que « les gens »…
Mais il n’est pas encore parvenu à effacer la Nation.
Peut-être y parviendra-t-il. L’atomisation des programmes d’Histoire opérée par Vallaud-Belkacem allait dans ce sens ; les belles déclarations sur le « récit national », tant qu’elles ne sont pas suivies d’effet, en resteront aux intentions — parce que restaurer l’histoire nationale risquerait de restaurer la nation, et d’effacer son atomisation en « communautés », à laquelle on prétend nous faire consentir.
Faites l’addition des voix qui se sont portées sur des candidats souverainistes — de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau, sans oublier une petite part des électeurs de Fillon. Cela frise les 50%. Combien d’entre eux ont choisi l’abstention aux Législatives ?

50% qui sont représentés aujourd’hui à la Chambre par une petite quarantaine d’élus. On applaudit très fort la démocratie.
Peu importe. Les dés ont roulé, les circonstances étaient ce qu’elles étaient, le souverainisme a fait si peur qu’il a fallu inventer un homme providentiel comme la France les aime pour faire face à la menace.
Mais n’est pas De Gaulle qui veut. Même avec l’appui des médias.

Et demain — en 2022 ? On prend les mêmes et on recommence ?
Marine Le Pen s’est définitivement disqualifiée lors du débat contre Emmanuel Macron — qui visiblement n’en croyait pas ses yeux. Non par son incompétence en matière de finances et d’économie — on élit un président, pas un chef comptable. Mais parce qu’en refusant tout conseil avant le débat, elle a fait preuve d’hubris — la fameuse démesure par laquelle les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre. Le FN va sombrer dans des querelles de personnes, Collard plaidera pour Marion Maréchal, Marine Le Pen fera de la résistance, le Vieux nuira tant qu’il pourra, par vocation, tout cela est dérisoire, et Philippot se repliera sur les Patriotes, le club qu’il vient de créer.
Nicolas Dupont-Aignan est mort également — seuls ses concitoyens d’Yerres lui ont permis d’échapper à la défaite que lui avaient programmée tant de belles âmes qui s’étaient pincé le nez en apprenant qu’il voterait MLP au second tour. Mélenchon tonitruera à l’Assemblée, mais il est déjà acculé aux confins, « cornérisé » par Macron comme Merkel a cornerisé Die Linke. Au mieux, il fera un maire convenable à Marseille, qui en a bien besoin — mais on ne prend pas la France en conquérant la Canebière.
Et Mélenchon n’est pas son électorat. Qu’on le veuille ou non, il y a bien une gauche souverainiste en passe de rester orpheline — une Gauche qui se reconnaîtrait aujourd’hui dans le discours de Chevènement en 2002 : il est terrible en politique d’avoir raison trop tôt. Tout comme une large part de la Droite regrette chaque jour Philippe Seguin.
Il faut dès à présent penser au coup suivant, sous peine d’être acculé à prendre les mêmes — et à recommencer. Utilisons les recettes de Macron : les Français ne parient plus sur les chevaux de retour, les habitués des dorures, les conseilleurs qui ne sont jamais les payeurs ; ils ont également émis le vœu assez net de changer de génération — la jeunesse n’est pas une garantie en soi, elle peut elle aussi être un naufrage, mais elle a au moins le mérite de ne pas être compromise avec les grabataires, et il y dans la génération des années 1970 des gens de valeur. Enfin, il faut chercher dans la « société civile » (une curieuse expression quasi pléonastique, quand on y pense) quelqu’un / quelqu’une qui ait quelques idées, l’art de les exprimer, une image et une constante : la défense de la France, de sa langue, de sa culture, de son terroir — et de ses habitants, humbles et héritiers, citadins et périphériques, bobos et oubliés.

Jean-Paul Brighelli

Du souverainisme comme souveraineté

« La souveraineté nationale appartient au peuple », dit la Constitution. Et le principe de la République est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Nous avons oublié combien, à l’origine, « peuple souverain » était, plus qu’un oxymore, une provocation.
Une provocation contre tous les monarques qui avaient confisqué le pouvoir, depuis des siècles. Toutes les hiérarchies, civiles ou religieuses, qui prétendaient exercer seules le pouvoir — et dominer le peuple.
Le peuple « français », précisait la Constitution de 1946. Il a fallu l’insistance de Guy Mollet et de Jacques Soustelle — jolie association — pour que De Gaulle accepte de supprimer ce « français » qui n’est jamais que sous-entendu — et quel autre peuple pourrait prétendre à diriger la France ?
Le peuple allemand, via une chancelière qui dicte désormais sa marche à l’Europe entière ? Le petit peuple des administratifs bruxellois ? Ou le « vice-chancelier administrateur de la province France », selon le mot de Marine Le Pen à l’Assemblée européenne à Strasbourg ? Un discours particulièrement bien écrit, d’ailleurs — sans doute la raison pour laquelle Florian Philippot se frottait les mains derrière elle…

Dans les années 2000, lorsque Bush est parvenu à entraîner l’Angleterre dans le bourbier irakien, les journaux satiriques anglais puis internationaux ont ironisé sur Tony Blair, « caniche » du président américain.
Et encore, « caniche » rend très imparfaitement compte du mépris absolu du mot anglais, « french poodle » — la connotation « française », au pays du Sun et des News of the world, étant toujours une circonstance aggravante.
Le président de la République « française » vaut-il beaucoup mieux aujourd’hui ? Il pratique l’austérité souhaitée par l’Allemagne, il laisse la Grèce sombrer dans l’ornière creusée par l’Allemagne, il se coule dans les discours contradictoires de « la chancelière » (Hollande ne rajoute jamais « allemande », comme si cela allait de soi) sur les migrations. Merkel qui un jour prétend accueillir tout le monde pour mieux fermer sa frontière le lendemain. Merkel qui gère les futures retraites des Allemands, désormais incapables de se régénérer. Merkel qui dirige un pays dont la première entreprise se croit assez puissante pour trafiquer les moteurs de ses voitures — a-t-on bien mesuré ce que cela révélait de présomption et de certitude d’impunité ? Et le reste de l’Europe persiste à acheter des voitures allemandes, persuadé que les véhicules fourgués par Volkswagen ou Opel sont bâtis comme des chars Tigre…

Alors oui, et dix fois plutôt qu’une : il faut très urgemment revendiquer et rétablir la souveraineté française — et cela s’appelle le souverainisme. C’est le mot autour duquel tournent aujourd’hui les commentateurs, qui croient, ou s’efforcent de croire, comme Hollande, que se dissimulent forcément derrière ce mot des intentions obscures ou nauséabondes.
Un mot que les plus courtisans, à l’exemple de François Hollande lui-même dans sa réponse à l’Assemblée, assimilent au « populisme ». Sans se rendre compte que dans « populisme », il y a justement « peuple », et que tous ces petits marquis européens qui tentent de confisquer la souveraineté du peuple, parce qu’ils se croient seuls légitimes, pourraient bien finir un jour, eux aussi, à la lanterne.

Je soulignais ici-même la semaine dernière que ce sont là des mots qui fâchent. Le peuple, ce sont tous les obscurs pour lesquels Vallaud-Belkacem fabrique en ce moment le collège de niveau zéro. Tous les sans-grade pour lesquels Emmanuel Macron ré-invente un libéralisme débridé. Le peuple est capable d’arracher la chemise d’énarques insouciants et grassement payés pour lesquels quelques milliers d’emplois sont une ligne à rayer sur un livre de comptabilité. Le peuple est capable de renvoyer tous ces grands nuisibles à leurs chères études — samedi prochain en défilant à Paris contre la réforme du collège, en décembre en exerçant sa souveraineté et en votant pour des souverainistes, et en 2017 en éradiquant la caste qui lui a confisqué le pouvoir. Le peuple est capable de récupérer le pouvoir que de grands inutiles exercent en son nom et dans leur intérêt.
Sinon, ça se passera dans la rue — et on va en arracher, des chemises !

Jean-Paul Brighelli

L’Orient est rouge

Les Grecs viennent de réinventer la démocratie, et ce n’est pas rien.
Et cette fois, il s’agit bien d’une volonté populaire, excédée de voir la « troïka » gouverner chez eux, et les banques allemandes (pour l’essentiel) se faire du gras sur le dos du peuple le plus maigre d’Europe.
Reste à voir, si ce sera suffisant pour impulser en Europe une théorie des dominos — l’Espagne de Podemos d’abord, peut-être, puis de proche en proche… Et ce n’est pas une question de Gauche / Droite, mais de souveraineté ou de servitude volontaire.
Quelques eurocrates doivent concocter déjà dans les laboratoires bruxellois leur riposte (David Cameron a réagi avec l’honnêteté du laquais de banquier qu’il est, pendant que Hollande, qui ne l’est pas moins, s’emberlificotait dans des circonvolutions linguistiques). La dette grecque a été cadenassée — au moment même où la BCE efface allègrement, d’un trait de plume, ce qu’elle veut bien effacer, peut-être par peur d’une contagion. Il y aura dans les jours à venir un poker menteur intéressant. Alexis Tsipras n’a pas d’autre carte en main que le chantage à la contagion, et le passage de l’Espagne à gauche — une vraie gauche qui ne contorsionne pas du croupion en tentant de battre le record du monde de reptation — serait une nouvelle autrement lourde pour les affameurs des peuples.
Après tout, l’Europe l’a cherché. Quelque part derrière la bureaucratie bruxelloise, qui ces temps-ci se définit d’ailleurs à Berlin, l’idée de souveraineté continuait à vivre. C’est cette idée que Tsipras peut mettre sur la table : vous me renégociez ma dette — vous avez suffisamment engrangé de bénéfices indus —, ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes gagnera tous les pays en crise du continent. Ah, cela fâche la City et la Bundesbank ? Eh bien je m’assois dessus.

Et ce ne fut pas simple. Les journaux européens, dans leur ensemble, ont tiré à boulets rouges depuis trois mois sur l’hypothèse d’une victoire de Syriza. Le journal officiel français, je veux dire le Monde, a multiplié les articles pour expliquer qu’un « mauvais vote » grec était porteur d’apocalypse. On aurait cru entendre Harpagon se plaindre de la disparition prochaine de sa cassette. Les journaux grecs, tous entre les mains de ce que l’on appelle là-bas les oligarques, avaient systématiquement sous-estimé dans des sondages bidon le pourcentage de Grecs susceptibles de se lancer dans l’aventure. Mais bon, ce peuple a vaincu les Perses, et Darius ou Xerxès étaient autrement coton qu’Angela Merkel. Tsipras vient de remporter une seconde fois Salamine.
Je ne peux m’empêcher de penser (Thucydide, sors de ce corps !) qu’il y a là un énième combat entre les Lumières et les Barbares. D’un côté le peuple le plus rhétoricien d’Europe. De l’autre, des gens qui parlent chiffres.
Et seules les putes sont séduites par les économistes ; aux autres, il faut des amateurs de beau langage.
Ce ne serait pas mal que dans des temps prochains, l’Europe entière se remette à parler grec — ou, si l’on préfère, que chacun recommence à parler sa langue.

PS. Le regretté Charb avait exprimé for éloquemment les bonnes manières de la « troïka » envers les Grecs. Je lui laisse donc la parole, pour finir.