Où vas-tu, Johnny ?

1833169-johnny-et-laeticia-hallyday-dans-un-950x0-1Santo subito ! Hommage sur les Champs-Elysées ? Funérailles nationales ? Que nenni : Béatification ! Canonisation ! Transformons l’une ou l’autre de ses masures en Lourdes du XXIème siècle ! Et choisissons le Pénitentier comme hymne national — ou Noir c’est noir, qui est plus de saison.
Je ne veux aucun mal à Johnny Hallyday. Je connais même une ou deux de ses chansons par cœur. Je les ai chantées devant les longues queues qui jouissaient contre les murs des cinémas, quand je faisais la manche les soirs de détresse en rameutant toute la ménagerie de Que je t’aime : « Lorsque tu n’es plus chatte / Et que tu deviens chienne / Et qu’à l’appel du loup… Quand mon corps sur ton corps / Lourd comme un cheval mort… ».
Hurlements de rire sous la pluie fine de la rue Hautefeuille.
Je lui dois d’avoir ramassé à chaque fois de quoi aller moi-même au ciné, voir l’un ou l’autre de ces westerns qu’il affectionnait.
Je lui dois aussi d’avoir affiné mes goûts musicaux.

J’étais plus « Antoine » que « Johnny », mais des copains m’avaient convaincu de monter avec eux à Paris pour assister au spectacle de l’idole des jeunes à l’Olympia — c’était à l’automne 66, l’automne de mes 13 ans. Nous avons commencé à faire trembler les fauteuils (ça ne se cassait pas si facilement, chez Bruno Coquatrix) quand a commencé la « première partie » — il y avait toujours une première partie, à l’époque.
Et nous avons vu débouler un jeune guitariste noir, gaucher, une grande perche maigrichonne, qui a interprété trois morceaux et s’en est allé — et qui m’a gâché le reste du spectacle. J’étais venu écouter le récital d’un rocker français qui s’était taillé en cinq ans sa petite place dans l’univers des yé-yé, et j’avais rencontré un mythe nommé Jimi Hendrix.
J’ai fait de mon mieux pour apprécier ce qui a suivi — le fameux Cheveux longs, idées courtes qui était une réplique aux Elucubrations d’Antoine de l’année précédente. Le Centralien chevelu gouaillait :
« Tout devrait changer tout l’temps
Le monde serait bien plus amusant
On verrait des avions dans les couloirs du métro
Et Johnny Hallyday en cage à Médrano » — O yé !
À quoi, dans ce concert de l’Olympia, le Johnny national répondit :
« Si les mots suffisaient
Pour tout réaliser
Tout en restant assis
Avec les bras croisés
Je sais que dans une cage
Je serais enfermé
Mais c’est une autre histoire
Que de m’y faire entrer » — da-da-da-da-dam…

Hurlements dans la salle…

Puis du temps passa.
Je revis Johnny, tout à côté de moi, dans la cave d’un resto antillais, le Requin chagrin, sis à l’angle des rues Mouffetard et Lacépède. Nous étions toute une bande, aux petites heures pâles de la nuit, abreuvés de rhum blanc, à raconter des blagues que Johnny, patiemment, nous demandait de répéter pour lui donner le temps de comprendre. C’était vers 1975, il était au creux de la vague, il se battait sans cesse et son garde du corps avait fort à faire pour l’empêcher de se faire casser la figure par tous les voyous parisiens.
Antoine, lui, je l’ai croisé deux ou trois fois chez Gallimard. Le patron du secteur Jeunesse, le grand Pierre Marchand, était un navigateur fervent, et éditait les jolis albums photos de l’exilé des îles sous le vent — et les jolis dessins de Titouan Lamazou, qui courait avec moi sur le tartan du stade Champerret.

C’est Jean-Paul Cugurno qui m’en a reparlé, à Monticello, où Dutronc a une belle maison isolée sur la crête, au-dessus d’Ile-Rousse, et où j’ai passé des vacances de 1979 à 1986. Cugurno, vous le connaissez sous le pseudonyme de Michel Mallory, le « cow boy d’(Aubervilliers », interprète par ailleurs de chansons corses estimables — et auteur de l’immortel Toute la musique que j’aime
Ah, ce « que que » kakemphatonesque qui donne à la chanson toute sa rythmique… Pour une fois qu’un tube de Johnny n’était pas une reprise de Chuck Berry, des Animals ou de Los Bravos…

Puis j’ai perdu tout ce beau monde de vue. Pierre Marchand est mort, Antoine s’est renfloué en faisant de la pub pour « Atoll, les opticiens ! »Capture d’écran 2017-12-07 à 12.57.23Du coup, Johnny, frappé par la presbytie comme tout un chacun (ou myope de naissance, ça n’a aucune importance) en a fait pour Optic 2000 :Capture d’écran 2017-12-07 à 18.08.42Bref, ces deux-là se tenaient toujours la culotte…

Le plus vieux des deux est mort (Antoine Muracccioli est son cadet d’un an). Ses proches doivent être très tristes. De là à en faire une sorte de saint laïque… De là à suggérer des funérailles nationales, comme pour Joséphine Baker, chanteuse et héroïne de la Résistance… « Je ne sais pas combien de personnes il y aura dans la rue pour accompagner son départ. Je pense que c’est peut-être comparable à ce que la France avait connu pour Victor Hugo », a déclaré sans rire Aurore Bergé, député LREM.
Hallyday ne fera plus vendre de lunettes — quoique…Capture d’écran 2017-12-07 à 12.54.58

Mais on annonce déjà un album posthume — et en grattant les fonds de tiroirs, on en trouvera bien deux ou trois autres.
Eddy Mitchell et Jacques Dutronc, vieilles canailles et amis proches, se sont rendus au domicile du chanteur sans se répandre en déclarations intempestives. Mais rien n’arrête l’indécence des politiques, prêts à tirer le linceul à soi pourvu qu’ils puissent s’y draper. Johnny avait — et ça, même ses pires détracteurs ne pourraient le lui ôter — un sens réel su spectacle. Mais ceux qui aujourd’hui lui rendent des hommages baveux sont juste avides de s’annexer les paillettes de la société du spectacle — et de nous vendre du vide tout au bord d’une tombe.

Evidemment, comme à chaque deuil, nous mourons un peu à travers le cher défunt. Jean-Philippe Smet est né en 1943, à l’aube de ce baby-boom dont les représentants sont aujourd’hui sexa / septuagénaires, et voient avec inquiétude disparaître ce reflet de leur jeunesse twisteuse. Ce n’est pas une raison pour en faire une affaire d’Etat. À 24 heures d’intervalle sont morts un écrivain sympathique mais dispensable, et un chanteur fougueux mais limité. Pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. À moins que les papy-boomers, tous presbytes désormais (sauf les myopes)DQWfPpZWsAIBAWH n’aient une vieille angoisse devant la tombe de Johnny, qui pourrait bien être prochainement la leur. En attendant, buvons frais.

Jean-Paul Brighelli