Paolo Sorrentino, il maestro

loro-1.20180927023240Des bimbos comme s’il en pleuvait. Tout au plus vêtues d’un bikini minimaliste, et souvent beaucoup moins. Bonnets C ou D, jambes interminablement bronzées, sourires stéréotypés, coke et MDMA. Le bunga bunga berlusconien comme si vous y étiez, organisé par un jeune salopard ambitieux (Riccardo Scamarcio, parfaite petite gouape, déjà vu dans John Wick 2) qui monte, quelque part en Sardaigne du nord-est, une fête censé lui permettre d’entrer en contact avec Il Cavaliere, Silvio Berlusconi.
Le film est bâti comme le Tartuffe : pendant près d’une heure, on parle du héros sans le voir – sinon sur les reins d’une prostituée qu’enfile Scamarcio, valeur érotique additionnelle dès lors qu’on prend la dame en levrette. On ne le nomme pas même par son nom : c’est Lui, tout comme le titre originel du film est Loro — Eux, les autres ; la petite caste au pouvoir, et par extension, toutes les castes au pouvoir, toutes les cours gravitant autour d’un babouin en chef, comme dirait Albert Cohen : Berlusconi se lance dans une grande justification de son attitude désinvolte dans les sommets internationaux (rappelant par exemple qu’une conférence sur la faim dans le monde ne doit pas faire oublier qu’il est temps de déjeuner) afin de rappeler que chez ces gens-là, monsieur, on ne vit pas comme chez nous.
Paraît donc enfin l’ex-futur-président du Conseil (Toni Servilio, magnifique de veulerie, déjà vu dans la Grande Bellezza et dans Il Divo, où Sorrentino habillait Giulio Andreotti pour les siècles des siècles), tentant vainement de divertir son épouse (Elena Sofia Ricci, la cinquantaine et la poitrine glorieuses) ou de séduire une jeune fille qui l’envoie paître parce qu’il a l’haleine de son grand-père — l’un et l’autre usant du même lustreur de dentier…toni-servillo-silvio-berlusconi-675x905-675x905

La vieillesse mal camouflée par des teintures trop visibles, la solitude du coureur politique de fond, et la mort qui décroche les brides des bikinis. C’est le plus grand film politique que j’aie vu depuis longtemps.
Entendons-nous. Aucun prêchi-prêcha dans cette avalanche partagée entre le baroque fellinien et le kitsch contemporain. Loro est un film politique parce que c’est, avant tout, un film. Une construction cinématographique maîtrisée de bout en bout. Les lecteurs de Médiapart, les féministes en folie, les chevaliers du Bien n’y trouveront pas leur compte. Aucune condamnation véhémente de ces déluges de fric et de frime — ni aucune fascination. Sorrentino fait d’abord une œuvre d’art, dont l’esthétique en soi est politique : voilà donc le bling-bling auquel la société du grand spectacle et de la corruption démocratique (pléonasme !) nous a condamnés.

On sait que depuis longtemps dans la réalité Il Cavaliere, jadis classé par Playboy comme l’un des hommes les plus séduisants du monde, sous son petit mètre soixante-dix, a divorcé d’avec son corps. Un cancer de la prostate, une inflammation de l’uvée, des troubles érectiles que dissimulait mal la nuée de nymphettes, toujours plus jeunes, dont il s’entourait, et finalement, il y a deux ans, un début d’Alzheimer. Comme il a divorcé d’avec son épouse, a été abandonné de ses anciens amis, a renoncé aux sunlights et aux télévisions.
La télévision est d’ailleurs omniprésente dans ce film qui commence en fanfare avec un mouton (admirablement toiletté) qui meurt de stupéfaction devant une émission débile de la Cinque. La télé à laquelle le système Berlusconi (qui a depuis longtemps dépassé les frontières de l’Italie) nous a condamnés. La société du spectacle se reconnaît au fait qu’elle passe son temps à se filmer. Elle est représentation de la représentation — tout comme la politique devient — grand moment du film — une enfilade de tours de prestidigitation de vendeurs d’immobilier : Ennio, l’associé de Silvio, explique dans un éblouissant numéro qui justement nous vend très bien l’idée, que la politique offre du rêve, et qu’elle meurt lorsqu’elle se confronte au réel. C’est ce divorce entre l’entreprise de séduction, dont la technique est très maîtrisée par les grands communicants dont Berlusconi restera à jamais le maître, et l’intraitable réalité, qui finit par émerger : dans le film, c’est la catastrophe de l’Aquila, dans les Abruzzes, le 6 avril 2009, qui révèle le réel en mettant en ruines — littéralement — le décor de cette Italie factice qui a élu et réélu le Cavaliere. Les derniers plans — le sauvetage d’un magnifique Christ de marbre, intact mais décrucifié au milieu des décombres où techniciens et réfugiés, dans la nuit trouée des projecteurs de cinéma, tentent de se réchauffer et de survivre — sont exceptionnels, et accompagnent le générique final.

Un discours politique n’est rien s’il n’est pas, avant tout, style. On se rappelle la façon dont Benjamin Péret avait qualifié les textes de l’Honneur des poètes, de « publicités pour prospectus pharmaceutiques » — parce qu’Aragon, Eluard et toute la clique avaient oublié d’être poètes avant d’être militants. Un écrivain qui s’oublie, c’est l’Aragon des Communistes, l’Eluard de l’Ode à Joseph Staline. Un cinéaste qui s’oublie, c’est tout ce cinéma français contemporain qui nous parle de démêlés sentimentaux filmés comme des mauvais soap opera — mais avec l’excuse artificielle de parler de couples recomposés ou de coming out. On ne fait pas une œuvre d’art avec de bonnes intentions.
Sorrentino est un grand cinéaste politique, au sens plein, parce qu’il fait une œuvre d’art sans se soucier prioritairement de tenir un discours. Tout comme Fellini — son patron évident — a fait d’admirables films politiques : le Christ rapatrié par grue de Loro rappelle de toute évidence le crucifix baladé par un hélicoptère au début de la Dolce Vita, et le Cavaliere a tout du Casanova fatigué que le Maestro qualifiait, durant tout le tournage, de « stronzo ». Mais c’est peut-être à Amarcord que j’ai le plus souvent songé en regardant Loro : le monde disparu de l’enfance, les amours mortes, le soleil impitoyable et la nuit qui vient.

Jean-Paul Brighelli