Pascale Tournier, et autres boussoles qui indiquent le sud

9782234083547FSUn article de Libé, signé de l’Innommable (1), m’a alerté sur un livre tout frais paru, signé Pascale Tournier : le Vieux monde est de retour / Enquête sur les nouveaux conservateurs (Stock).
Le titre est emprunté à Eugénie Bastié, qui avait lancé cette apostrophe à la tête de Jacques Attali — vieux cheval de retour de tous les mitterrandismes, de tous les libéralismes, de tous les boboïsmes. C’était en 2015, lors de l’émission Ce soir ou jamais. Le pauvre Attali, apôtre de la mondialisation décontractée, ne savait plus que répéter « caricature ! ». « La fermeture, c’est la guerre, la violence » — ouvrons-nous ! Pascale Tournier, journaliste à la Vie (qui a renoncé depuis 1977 à son épithète « catholique », mais qui le reste in pectore) a pour cible première les chrétiens réactionnaires (est-il possible que ces deux mots soient oxymoriques ?), la « Manif pour tous » et autres vieilles lunes. Au fond, un créneau très étroit, qu’elle agrémente en lui additionnant tout ce qu’elle peut trouver de personnalités renâclant à servir la soupe à Goldmann Sachs et au groupe de Bilderberg.
Bastié donc est en bonne place dans le livre de Tournier — et en bonne compagnie : parcourir ce livre s’apparente à la lecture des listes de proscription que l’on affichait à Rome au coin des rues. Natacha Polony, Eric Zemmour, Marcel Gauchet, Pascal Brückner, Michel Onfray, Régis Debray, Jean-François Kahn, Christophe Guilluy, Béatrice Levet, Fançois-Xavier Bellamy, Philippe Muray, Alain Finkielkraut et ses « bébés « (sic) — Alexandre Devecchio, par exemple, ou mon sociologue québécois préféré, Mathieu Bock-Côté. Et toute l’équipe d’Atlantico. Et les intervenants de Polony.tv. Et le Comité Orwell — Jean-Claude Michéa étant la caution « anarchiste de gauche » de tous ces mal-pensants : « En considérant le libéralisme culturel comme le corollaire du libéralisme économique, ce grand spécialiste de George Orwell leur a permis d’opérer un saut conceptuel » — sans parachute sans doute. Tous partagent le même « ADN politique ». Consanguinité intellectuelle. C’est assez dégoûtant.
« Ces nouveaux cerveaux suivent les préceptes de Gramsci pour investir le champ culturel… » dit notre essayiste. Quel culot : ils sont intelligents, ils écrivent bien, ils ne manquent pas de présence médiatique quand on les interviewe, et ils osent parler…
Et en face ? En face, rien, et personne. Pascale Tournier n’essaie même pas d’esquisser le début d’une liste concurrente. Toute l’intelligence s’est réfugiée à droite — enfin, ce qu’elle appelle la droite.
Parce qu’il y a un point commun à nombre de ces néo-fascistes : ils ont pour la plupart été éclairés par la Pensée Chevènement (comme on disait « Pensée Mao-Tsé-Toung » dans les grandes années. Polony a été candidate chevènementiste en 2002 — de quoi l’accuser d’être de droite, sans doute. Et comme elle, nombre de souverainistes gardent une vénération intacte du « Che ».
Il y en a chez Causeur, au Point (paraît-il), et à Valeurs Actuelles.
Même Sylvain Fort, porte-plume de Macron, et rédacteur de ce que le Président fait de mieux en fait de discours rassembleur (ainsi celui sur Arnaud Beltrame) est un ancien chevènementiste. Ils sont partout ! Et ils ont pour terreau commun le souverainisme.
Et le souverainisme, c’est mal. Pascale Tournier, dans une splendide énumération (elles abondent dans son livre, largement bâti sur le procédé si nouveau de l’amalgame), noie tous ensemble les bébés idéologiques de cette droite (énoncée toujours au singulier) qui rassemble tant de gens incompatibles — une occasion d’apprendre une foule de néologismes qui méritaient sans doute d’exister : « Antimodernes, « anarchrists », dandys de droite, tradismatiques, spiritualistes, royalistes, souverainistes, identitaires, déclinistes, bioconservateurs… »
Apparentements terribles. La liste finit sur « républicains ». Nous y voilà. De l’autre côté, sans doute, les démocrates.
Les « progressistes » auto-proclamés qui ont investi l’Ecole depuis trente ans ne procèdent pas autrement. Ils sont opposés à l’élitisme, parce que l’élitisme, c’est républicain et c’est mal. La démocratie, scolaire ou non, c’est l’égalitarisme — quitte à baisser la barre encore et encore.
Mais si tous les gens intelligents sont à droite, qui reste-t-il à gauche ? Face à ces litanies assenées avec gourmandise, Pascale Tournier ne cite personne.
Parce qu’il n’y a personne.

La pensée anti-communautariste, qui anime bon nombre de ceux que Tournier classe « à droite », est curieusement absente de ce livre, qui fait la part belle aux ultra-cathos : personnellement, je n’en connais aucun — l’espèce doit être protégée autour de Versailles. Mais Pascale Tournier, via la Vie, doit plus les fréquenter que moi.
Ah — et on est en pleine renaissance, paraît-il, de l’Action française. C’est étrange : je n’ai plus rencontré d’héritiers des Camelots du Roy depuis 1968, ils étaient alors fort présents en Provence, on n’en discerne plus la queue d’un. Mais Pascale Tournier en voit partout, comme Blanche-Neige / Zabou voyait des nains japonais dans le film de Sussfeld en 1982.
Oui, mais c’était drôle.

Voilà. La Gauche avait besoin d’éructer. Elle ferait bien de se compter : si tout ce qui pense est désormais à droite… Il y eut un temps (les années 1950-1970) où « intellectuel de gauche » était un pléonasme. C’est devenu un oxymore. C’est la grande leçon de ce livre amusant. Le signe aussi que la roue a tourné, et que ce qui était à gauche se retrouve mécaniquement à droite — voir Hollande. Et vice versa. Le Point titrait il y a deux ans, en surimpression sur une photo de Manuel Valls, sur « la Gauche Finkielkraut ». C’était un titre plus dialectique que les éructations de Pascale Tournier.

J’ai profité de mon passage dans la librairie qui vendait Pascale Tournier pour feuilleter les livres alentour — le contre-poison, en quelque sorte. Le Génocide voilé, de Tidiane N’Diaye,117235427 qui raconte comment 17 millions de Noirs ont été mis en esclavage par les Musulmans — enfoncée, la traite négrière occidentale ! Et le Grand détournement, de Fatiha Boudjahla — mince, encore une chevènementiste ! — Capture d’écran 2018-03-31 à 11.12.07, qui pense que « les néo-féministes sont les idiotes utiles des indigénistes » et dont j’avais lu une recension intelligente sur l’excellent blog de Catherine Kintzler. L’un et l’autre — parus il y a déjà quelque temps, mais le temps va vite — valent le détour.

Jean-Paul Brighelli

(1) Je n’irai plus jamais jusqu’à citer le nom de Laurent Joffrin dans un article — ça lui ferait trop plaisir, il n’existe que par la répulsion qu’il suscite. Ils sont quelques-uns dans ce cas — Askolovitch par exemple.