Pendez Molière ! Pendez Picasso ! Pendez-les tous !

« Il me plaît d’être battue », réplique Martine, l’épouse de Sganarelle, à ce Mr. Robert, noble ami des bêtes et des dames en détresse qui tentait de s’interposer dans les querelles du couple. Comment ? Molière, vous êtes sûr ? Celui même qui a écrit l’Ecole des femmes ? Eh bien oui : au XVIIème siècle, les maris battent leurs femmes (et leurs enfants, et leurs valets — voir les Fourberies de Scapin), et à la rigueur les épouses et les valets s’en vengent. Mœurs infâmes ! Et on ose étudier le Médecin malgré lui en Sixième ?

Interdisons Molière ! Ou tout au moins faisons disparaître les scènes les plus choquantes pour notre bon goût contemporain. Après tout, les éditions de Dom Juan parues sous Pétain sucrent la fameuse scène du Pauvre, où le grand seigneur méchant homme incite un malheureux à blasphémer. Et blasphémer, ce n’est pas bien, pensaient Pétain et les étudiants du syndicat Solidaires qui ont tout récemment tenté de faire interdire la lecture, à Paris-VII et à Valenciennes, du dernier écrit de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, rédigé juste avant que le dessinateur de Charlie ne ferme définitivement… Quant aux autorités universitaires qui ont toléré la représentation à la condition expresse qu’aucune publicité ne soit faite à l’événement, on les applaudit bien fort.

La grande vague puritaine initiée par l’affaire Weinstein (à propos, il est inculpé, ou tout ça, c’est du bidon ?) étend ses tentacules sur le monde de l’art et de la littérature. La Manchester Art Gallery vient de décrocher une toile pré-raphaélite de John William Waterhouse Waterhouse Hylas et les nympheset a remplacé in situ l’œuvre d’art par le mémo suivant :
« Cette galerie présente le corps des femmes soit en tant que « forme passive décorative » soit en tant que « femme fatale ». Remettons en cause ce fantasme victorien!
Cette galerie existe dans un monde traversé par des questions de genre, de race, de sexualité et de classe qui nous affectent tous. Comment les œuvres d’art peuvent-elles nous parler d’une façon plus contemporaine et pertinente? »DUymo8pW4AYEEEf.jpg-smallEn incitant les gens à donner leur avis par post-it (je dois à la vérité de dire que la plupart condamnent cette censure d’une stupidité abyssale). Sûr que la cause des femmes, comme disait Gisèle Halimi autrefois, est bien défendue dans ce musée.

Le révisionnisme féministe ne sait plus où donner de la tête. Le grand photographe américain Chuck Close09_chuck_close_georgia_pulp-paper_collage_on_canvas_1982.jpg__1223x1524_q85_crop_subsampling-2_upscale est accusé lui aussi de « comportements inappropriés ». Ah ah, grande nouvelle, les photographes couchent parfois avec leurs modèles ! (Je ris, mais on a poussé le malheureux David Hamilton au suicide avec ce genre de « révélations »). Du coup, une rétrospective de son œuvre qui devait se tenir à la National Gallery of Arts a été annulée. Et des femmes suggèrent désormais de réévaluer sérieusement l’œuvre de Picasso : qu’attend le musée parisien consacré au peintre pour décrocher ses portraits de Dora Maar, « la femme qui pleure » non sans raison ?4a230426910ed9df299602998d7549ee--picasso-drawing-picasso-cubism De brûler les toiles d’Egon Schiele  (ce ne sera jamais que la deuxième fois, les nazis, grands défenseurs de la morale, avaient fort bien commencé le boulot) puisqu’il a violé une adolescente qui posait pour lui.gustav-klimt-lithographies-150eme-anniversaire-7- Ah ah, il arrive donc que des peintres couchent avec leur modèle ? Comment le croire ? Et d’interdire le Dernier tango à Paris, puisque Bertolucci n’a pas explicitement prévenu Maria Schneider de ce que Marlon Brando allait faire, dans l’infamous sex scene, de sa plaquette de beurre.8e8f3e02442513d7633dEt peu importe que Chuck Close ait affirmé que les allégations de harcèlement étaient des mensonges. A lui désormais de faire la preuve qu’il n’est pas un harceleur.

Je tiens à la disposition de ces dames une liste (non limitative) de chefs d’œuvre de la littérature et des arts. Par exemple les Liaisons dangereuses, où une scène décisive entre Valmont et cette crétine de Cécile Volanges s’apparente désormais à un viol — et qu’importe à nos censeurs modernes si la jeune fille initiée par le vicomte avoue : « Sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. » Ciel ! La psychologie féminine serait-elle plus compliquée que ce que croient nos modernes amazones ? « Mais c’est un homme qui parle, bla-bla-bla… » Certes — mais on doit à Laclos les plus beaux textes féministes de toute la littérature (le Discours sur l’éducation des femmes — ou la lettre 81 des Liaisons). Ah, c’est compliqué, d’être dans le camp du Bien !

Sérieusement, ces dames seraient lancées dans un concours ? Ou les temps seraient-ils au fascisme rampant ? On persiste à poursuivre Polanski, on croit sur parole les allégations de Dylan Farrow (que son propre frère, Moses, qualifie d’affabulations), on efface l’image de Kevin Spacey du film qu’il venait de tourner, comme on supprimait autrefois sur les photos officielles, à l’époque de Beria et Staline réunis, les membres du Politburo tombés en disgrâce. Et on interdit la drague, le charme, la séduction — de toute évidence, une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, disaient mes copines du MLF tendance Gouines rouges.
Nous vivons des temps de grande folie, et ça ne va pas s’arranger. La chasse à l’homme est lancée.

Jean-Paul Brighelli