Petit complément à l’année Diderot (qui s’achève)

Je ris assez moi-même des littéraires qui philosophent pour… prendre le risque d’être ridicule.
« Retour du religieux » est, au mieux, une expression approximative. Ce qui revient depuis une quarantaine d’années (en fait, depuis que l’économie libérale, en chancelant, a cessé d’apporter sa justification au positivisme du XIXème siècle, qui fut la base théorique de l’expansion capitaliste) est moins le religieux que la superstition — et non, ce n’est pas la même chose. La foi, pour autant que j’aie pu comprendre un état auquel je ne comprends rien, appartient aux convictions intimes. Au cœur, aurait-on dit dans les siècles passés. Mais la superstition, somme de comportements aveugles et réitérés, mécanique plaquée sur du vivant, ne vient ni du cœur ni de l’esprit. Ni sentiment, ni rationalité : la superstition se complaît dans une extériorité, dans des démonstrations qui abolissent l’être au profit du pantin. Le fanatique est un robot qui veut réduire autrui aux mêmes automatismes — reductio ad absurdum. Un voile, dix voiles, cent mille voiles. Trois cents personnes prosternées sur un tapis de prière au milieu de la rue. Une barbe, dix barbes, trois cents millions de barbes. Il n’est pas simple d’être Blaise Pascal, mais il est aisé d’être un intégriste : c’est une foi réduite à sa grimace.
Et nous, nous les rationalistes sévères, y sommes un peu beaucoup pour quelque chose.
Notre façon de rapporter les fins de l’action à celles de la connaissance (c’est cela, n’est-ce pas, le rationalisme), et, depuis le XVIIIème siècle, de condamner les passions, de récuser la folie, de prétendre que sous les Lumières il n’y avait pas d’ombre, a laissé à l’irrationnel tout le champ des fantasmes. Or, asséner aux autres son fantasme, là commence le totalitarisme, politique et religieux — et les deux confondus, tant qu’à faire.
Petit détour par Molière et Diderot.
Harpagon est possédé par la passion de l’argent, d’accord. Mais l’avarice n’est que la transcription d’un délire autrement ravageur, qui fait le fond de la pièce : la manie du contrôle. Le personnage de Molière prétend contrôler le corps des autres (et donc le sien : c’est un constipé chronique qui refuse de rendre quoi que ce soit), via des restrictions alimentaires cocasses et criminelles (Molière excelle à montrer combien le criminel est cocasse). Il prétend aussi régir la sexualité de ses enfants — il n’est pas de père chez Molière qui ne soit abusif. Dans le Tartuffe, Orgon est un obsédé du même acabit, sauf que cette fois ce sont les gesticulations religieuses qui remplacent les abstinences d’Harpagon (en fait, l’Avare vient après Tartuffe : Molière, échaudé par les menaces de mort que lui avait values sa grande pièce religieuse, a préféré après 1666 passer par la métaphore pour attaquer les bigots de toutes farines). Tous les barbons de Molière, avec « cette large barbe au milieu du visage », sont taillés dans le même tissu passionnel, pantins dont la Compagnie du Saint-Sacrement tirait les ficelles.
L’islamisme opère de même — et nous ne saluerons jamais assez Ariane Mnouchkine pour avoir pensé, en 1995, à transposer Tartuffe dans une Egypte fondamentaliste — oserait-on encore le faire ? Contrôle abusif du corps (ramadan et interdits divers pris au pied de la lettre), contrôle des habits et des emplois du temps — police de la pensée. Le libre-arbitre que le dieu des religions monothéistes accordait à l’homme disparaît, dans ces caricatures de la foi, au profit d’une servitude stricte : des « born again christians » aux salafistes en passant par les haredim purs et durs, la caricature religieuse offre la possibilité de réintégrer l’univers des passions, récusées depuis Descartes, d’Alembert, Condorcet ou Hegel (qui sur ce plan oublie volontiers la dialectique), abolition qui a trouvé en Auguste Comte son jusqu’auboutiste. Mais chassez les passions, elles reviennent par la fenêtre. Faute de les intégrer dans le plan, elles s’aigrissent et nourrissent les intégrismes — ou le racisme, qui procède de la même haine de cette rationalité qui nous enjoint de considérer l’Autre comme un autre nous-même. Et à force de nous prescrire l’amour du prochain, alors même que nous avons parfois envie de l’envoyer à tous les diables, nous obtenons l’effet inverse — on le voit bien en classe où le discours anti-raciste finit par générer son contraire.

Nous sommes très loin d’avoir éprouvé tous les effets de la crise, et très loin d’avoir vu monter tous les délires. Sartre avait raison de dire qu’on ne convainc pas un raciste avec des arguments rationnels, parce qu’il est dans la passion. Il n’a pas assez insisté sur le fait que cette passion est le produit de la rationalité imposée sans reste — au sens mathématique du terme.
Diderot seul (il faut lire et relire le Neveu de Rameau) a compris qu’il fallait tenir compte du reste, et qu’on ne pouvait opposer un Moi rationnel à un alter ego passionnel. Dans le Neveu, la dialectique entre Moi et Lui n’oppose pas le Philosophe à l’énergumène du café de la Régence : il construit, en interaction entre les deux débatteurs, un personnage complexe et sans cesse changeant — un certain Diderot — qui est la somme de Moi et de Lui. Somme impossible d’ailleurs : on n’additionne pas davantage les exigences rationnelles de l’un et la folie de l’autre que les torchons et les lanternes. Nous sommes, dit Diderot, un manteau d’Arlequin tissé de bon sens et de folie douce. Et exclure la folie au nom d’une vision étroite du rationalisme l’a transformée en folie furieuse. Récuser le désordre au nom de l’unicité du Moi lui donne un bon prétexte pour aller se réfugier chez tous les paumés de la terre, les sacrifiés de la croissance défunte, qui se forgent une identité dans le délire et la violence.
Montaigne avait bien senti que nous sommes, à son image, « ondoyants et divers ». Mais le culte de la norme, depuis l’âge classique, nous a fait oublier sa leçon, et les passions récusées sont allées se réfugier chez les extrémistes de tout poil. Imposer un corset de restrictions au croyant, le pousser au fanatisme, c’est la pratique ordinaire de la superstition, qui ne vit que dans l’air raréfié des extrémismes superlatifs. Croyants ordinaires ou athées, nous sommes un mixte d’ange et de bête, de lumière et de nuit. Et réfréner à tout prix ses désirs, se refuser aux péchés capiteux, au verre de Rioja sur une chiffonnade de pata negra, à la main qui se glisse et à la bouche qui consent, nous expose à glisser vers l’ultra-violence et le prosélytisme militant, seuls défoulements autorisés à ces cocottes-minute sans soupape que sont les intégristes de toutes obédiences. Jamais un voile n’abolira le désir : autant vivre ses désirs plutôt que de se couvrir la tête en croyant — c’est le cas de le dire — qu’un bout de tissu fait taire les pulsions sous prétexte qu’il les cache. Jeunes musulmanes, mes sœurs, mes amies, allez au bout de vos désirs, mangez, buvez, baisez — le Ciel peut attendre, et il n’y a qu’une vie. Comme on disait jadis, jouissez sans entraves. Que des anciens de 68, au NPA ou ailleurs, se fassent les propagandistes du voile prouve assez que ce n’est vraiment pas beau de vieillir… Tout est bon dans le cochon, un verre ça va, mais trois verres aussi, et la sodomie ouvre l’esprit — souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise. Seul le libertinage (tous les libertinages : « Mes pensées, ce sont mes catins », disait Diderot) confère la liberté, tout le reste est prétexte et servitude involontaire. La vraie raison est dans l’acceptation de notre part de folie. Quand vous serez bien vieilles, assises au coin du feu, que vous rappellerez-vous ? Vos excès, et non vos précautions. Vos cuites mieux que vos pénitences. Le désordre du lit mieux que les ordres donnés. Récusons les rationalismes qui récusent l’ivresse. Ils alimentent les jeûnes sans le savoir, et fomentent les horreurs, sans le vouloir. Bref, relisons, revivons Diderot, qui fut le dernier esprit libre, le dernier libertin.

Jean-Paul Brighelli