Petit cours de latin pour grands débutants.

Il y a Populus, bien sûr, le Peuple dans son ensemble — le Demos grec. A l’origine, ce sont les habitants d’une Ville, Urbs — d’où Urbani, les citadins. Urbs, ce n’est pas mal — c’est très limitatif, avec une majuscule, c’est Rome, et ça a donné urbanité, qui veut aussi dire politesse — la caractéristique de la Polis grecque.
Mais les citadins, ce sont aussi les Cives, ceux qui votent et forment la Civitas. En accordant en 212 la Civitas — le droit de cité — à tous les habitants de l’Empire, Caracalla a fait la boulette du siècle. Si l’on n’avait plus à mériter d’être Romain, pourquoi se casser ? Pourquoi ne pas embaucher des barbares pour tous les travaux barbants, les faire entrer en masse dans l’Empire, et se la couler douce en digérant au stade — pardon, au cirque ?
Au passage, sachez-le, dès que l’Edit de Caracalla fut promulgué, c’en fut fini de la loi romaine. Les coutumes locales prirent valeur de loi. Ça vous dit ? Ça vous parle ?

Il y a également Plebs — la plèbe en tant qu’opposée aux patriciens, les Patricii. Au départ, on ne mélangeait pas les torchons et les patriciennes, et un plébéien n’épousait pas une serviette — et vice versa. C’eût été déroger. La loi Canuleia, votée en 445 av. JC, a levé l’interdiction écrite en 450 sur la loi des Douze Tables.

Parenthèse. J’aime beaucoup Goodbye Mr Chips de James Hilton (1934). Un vieux professeur y apprend à ses élèves les finesses de la loi Canuleia — et nous donne en même temps les limites de la traduction (je ne suis pas loin de penser que le style, c’est justement l’intraduisible) :
« Whenever his Roman History forms came to deal with the Lex Canuleia, the law that permitted patricians to marry plebeians, Chips used to add: « So that, you see, if Miss Plebs wanted Mr. Patrician to marry her, and he said he couldn’t, she probably replied: ‘Oh yes, you can, you liar!' » Roars of laughter. »

Il y a aussi Vulgus. La foule, et par extension la multitude. Le troupeau. Ne pas s’étonner si vulgaire, en français, qui voulait d’abord dire commun (la langue vulgaire, le français, par opposition au latin) a glissé doucement vers la… vulgarité.
Oui, Vulgus a glissé vers Turba, la foule en délire, le désordre, la mêlée désorganisée. Le bordel. Turba, c’est la foule, moins l’humanité. C’est la tourbe. C’est l’après-match.Capture d’écran 2018-07-16 à 18.50.09

Pendant le match, la tourbe s’était rassemblée dans les bars du quai de Rive-Neuve, face aux écrans géants installés pour donner soif. Elle hurlait comme un seul homme : dans la foule des supporters, on est prié de s’aligner sur le plus petit dénominateur. Chez Turba, c’est l’imbécile qui fait la loi. Surtout s’il gueule fort. Ou s’il a de gros pétards et de beaux fumigènes.Capture d’écran 2018-07-16 à 18.50.22

Un populiste, aujourd’hui, défend le Populus. Le peuple, comme son nom l’indique. Face à lui, les Patricii oligarques défendent les urbani, et même presque exclusivement les Parisii. Ceux que la limitation à 80km/h ne gêne pas particulièrement. Ceux qui se foutent de la France périphérique, puisqu’ils sont le centre et que selon eux le centre seul définit la périphérie — et peut donc s’en passer. Le contraire est également vrai, mais les Parisii ne veulent pas le savoir : ils ont de la géométrie un usage exclusif, et leur centre sans périphérie déborde largement aujourd’hui sur Bruxelles et Berlin.
Et le Patricien bruxello-berlino-parisien voudrait nous faire croire que le populiste défend la foule en délire qui hier soir vomissait sa bière en hurlant « on a gagné ».Capture d’écran 2018-07-16 à 18.50.53

Cette foule déshumanisée, le patricien s’en arrange très bien. Panem et circenses, dit le Patricien, qui, a des Lettres. Du foot et TF1 — le spectacle a remplacé le pain. Turba ne vote pas — le Lumpen se sent rarement Citoyen. Alors le Patricien exulte pour donner l’exemple,macron-bleus-reformes-recuperation-popularite il affecte les gestes de la multitude, mais son complet-veston coûte bonbon. Il réintégrera ensuite son salon doré en croyant que la Tourbe qu’il a touillée — pas le Peuple, hein, suivez-moi bien — fera de même. On n’est pas plus déphasé (1).
Turba n’habite pas un palais doré. Elle dort dans les Quartiers Nord, Centre et Sud. Elle prend n’importe quel prétexte pour roter ses frites et mâcher de la bière.f_jjo1zbuf0 Un de ces jours, elle tuera tout ce qui passera à sa portée — c’est assez son genre. On accusera alors les « populistes », alors que ce défoulement qui veut se faire passer pour de la joie témoigne juste d’une envie de violence latente, dont j’imagine que je ne suis pas le seul à la flairer… On accuse déjà les « populistes » en Italie — alors même que les Italiens ont inventé la distinction entre le populo (« alla riscossa ») et la massa. La tourbe. Le lumpen ++.
Ils s’amusent déjà en allumant des pétards et des fumigènes, en attaquant les flics, en brûlant des voitures, et en faisant monter les eaux du Vieux-Port à force d’y pisser leurs Heineken. Et même, apparemment, à se livrer à des débordements sexuels non sollicités. On ne tue pas encore, mais l’envie n’est pas loin.

J’ai horreur de la foule et de ceux qui la flattent — parce que je les vois, de très près, tous les jours. Comme dit Horace : Odi profanum vulgus et arceo, je hais le vulgaire profane et je l’écarte (ou je m’en écarte). Mon boulot consiste à prendre Turba par la main et à en faire des cives — mais c’est une tâche de plus en plus difficile, parce que les gens au pouvoir, quelle que soit leur étiquette, tiennent absolument à ce que la tourbe reste dans le ruisseau.

Hier soir, je me suis calfeutré de mon mieux, pendant que la Canebière vomissait (cette artère a la fonction des vomitorium — allez, vomitoria pour les esthètes — du Colisée, elle répand les foules sur le Vieux-Port) sur le port un flot de boue — de tourbe au sens second du mot. Une foule boueuse dont les reliefs se reflétaient ce matin dans un ciel d’orage.Capture d’écran 2018-07-16 à 18.49.50 Ainsi vont les lendemains de fête — non pas de fête populaire, mais de fête boueuse.
Et hier la tourbe a gagné. À part ça, me disent les spécialistes, le match était sans intérêt.

Jean-Paul Brighelli

(1) Dans le dernier numéro de Causeur, disponible tout l’été, un très bel article de Luc Rosenzweig sur l’isolement de Macron face à une Europe excédée par les Eurocrates. Profitez-en, c’est le dernier article de l’ami Rosenzweig.