Pierre Rosanvallon, l’intellectuel que nous méritons ?

41IYDm9H0WL._SX328_BO1,204,203,200_On aimerait aimer Pierre Rosanvallon. Après tout, on n’a pas tous les jours un homme de gauche qui pense — quelle que soit sa gauche, jadis rocardienne, aujourd’hui « de progrès ». On aimerait adhérer à une vision forte, sous-tendue par sa connaissance de l’Histoire : ce diplômé d’HEC, comme Hollande ou Pécresse, après avoir été longtemps permanent de la CFDT et tenu la main à Edmond Maire, a rédigé un doctorat sur le Moment Guizot (être de gauche et spécialiste d’un politicien louis-philippard dont le slogan unique fut « enrichissez-vous » est soit problématique, soit emblématique, au choix), et a travaillé dans l’aura de François Furet tout en écrivant dans Libé. D’où ses multiples casquettes — historien au Collège de France, sociologue à l’EHESS, et « intellectuel engagé », comme on disait jadis et comme on ne dit plus : et c’est justement ce qu’il interroge dans son dernier livre.

Cela fait une bonne dizaine d’années que l’on déplore la disparition de l’intellectuel français. Don Morrison avait sonné la charge avec « The Death of French culture » (Time Magazine, 3 décembre 2007), où il déplorait qu’une nation qui avait donné au monde Sartre, Camus, Beauvoir, Foucault et quelques autres n’ait plus que BHL et Christine Angot (sic) à proposer aux foules étonnées. Shlomo Sand, parmi d’autres, a décrit en 2017 « la fin de l’intellectuel français », constatant que l’intellectuel était né contre les antisémites de l’affaire Dreyfus, et mourait — selon lui — dans l’islamophobie : et d’épingler Finkielkraut, Houellebecq et Zemmour. Dans les cours d’école, « intello » est une étiquette qu’il vaut mieux ne pas mériter, sous peine d’ostracisme. D’où la séduction du cancre, si fort encouragé par les pédagogies modernes.

Rosanvallon veut faire revivre l’intellectuel des origines, celui qui tenait un discours global, celui qui résistait (le livre commence par une page sur les Epreuves Exorcismes de Michaux écrits pendant la guerre), celui qui domine le réel d’assez loin pour prêcher le vivre-ensemble, la mondialisation heureuse et les réformes sociétales dans le cadre d’un néo-libéralisme bien tempéré. Et de donner des satisfecits (le mariage pour tous) et des blâmes : la loi de 2004 sur le voile, et toute manifestation de laïcité crispée.

Après un très long développement sur son parcours et la naissance de la « deuxième gauche », puis sur le « temps du piétinement (du Programme commun au retournement de 1983) et de l’engourdissement de la pensée critique, il entre dans le vif du sujet (page 237 quand même) avec l’analyse des restructurations de la pensée politique.

Et alors Jean-Pierre Chevènement en prend pour son grade : le républicanisme, le souverainisme du « Che » sont typiques de ces « esprits désemparés, retournant avec l’âge à leurs frustrations de jeunesse. » On n’est pas plus aimable. Le reste — le parallèle de « la montée en puissance du souverainisme républicain et de l’émergence du national-populisme » —, appartient au fond polémique de ceux qui font de l’idéologie au lieu de chercher des réponses. Rosanvallon est un pur idéologue au sens que Hannah Arendt donne au terme : l’absence de contact avec la réalité.

On aimerait aussi Pierre Rosanvallon s’il était moins haineux. Rosanvallon est cet intellectuel auto-proclamé qui refusait, il y a quelques jours, de débattre avec Alain Finkielkraut tant que ce dernier ne ferait pas amende honorable et ne le rejoindrait pas idéologiquement — un sens très personnel du débat d’idées. Il est aussi ce mandarin infatué qui réduit ses adversaires potentiels à des fonctions selon lui peu glorieuses. « Journaliste » pour les uns (Polony ou Zemmour, mis dans le même sac, ce qui leur fera plaisir), « essayiste » pour tel ou tel autre (Milner, Michéa, Onfray, Guilluy), « imprécateur au style prophétique » (on aura reconnu Finkielkraut), et je ne parle même pas des piques assassines sur Régis Debray, « khâgneux amateur de formules tonitruantes » qui a osé « critiquer vertement ceux qui travaillaient comme moi à ériger l’idéal démocratique en nouvelle étoile du progressisme politique » — quoi que cela veuille dire. Tous « antilibéraux » — péché mortel.

Rien ni personne qui puisse se comparer avec un professeur au Collège de France, dont l’élection, dit-il, a suscité tant de jalousies…

Et de consacrer de nombreuses pages à « l’affaire Daniel Linderberg », cet essayiste auquel Rosanvallon commanda un pamphlet qu’il n’osait publier sous son nom (le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, 2002), un livre, expliqua alors Michéa, symbolique de la posture que défend Rosanvallon, qui assimile toute personne qui refuse « d’acquiescer à l’économie de marché » à un disciple de Maurras. Didier Eribon donna en son temps le fin mot de l’histoire, expliquant que ce livre était un missile téléguidé par Rosanvallon pour accréditer l’idée qu’il était bien de gauche, et accéder à la chaire laissée libre par la mort de Bourdieu — qu’il ne ménage guère, lui non plus. Cet intellectuel est comme le Sahara — un désert qui progresse et qui fait le désert. Lindenberg en tout cas ne le démentira pas — il est mort en janvier dernier.

Alors, on aurait aimé Pierre Rosanvallon, si l’on ne s’était pris, en route, à le détester. Juste retour des choses, tant il déteste de gens — à part lui-même.
De l’ambition conceptuelle du départ, il ne reste, à la fin de ce livre, que l’impression pénible d’un règlement de comptes étiré en longueur — et qui, pour nos péchés, annonce in fine d’autres livres à venir, que nous déchiffrerons avec la même impartialité quasi affectueuse.

Jean-Paul Brighelli