Platon, James Bond et la chirurgie esthétique

Dans sa grande bonté et clairvoyance, l’Inspection générale a mis cette année au programme des Maths Sup / Maths Spé le thème de l’amour, appuyée sur le Banquet, le Songe d’une nuit d’été et la Chartreuse de Parme. Quant à savoir par qui commencer… Platon, Shakespeare et Stendhal sont également complexes, à des degrés divers.
Bref, j’ai opté pour l’ordre chronologique, qui n’est pas plus idiot ni plus intelligent qu’un autre.
Donc, Platon…

Vers la fin du Banquet, Socrate évoque le souvenir de Diotime, l’une des très rares femmes à hanter l’œuvre de Platon. Le problème, on s’en souvient, est de savoir de quoi on est amoureux lorsqu’on aime. Jusqu’ici, le symposium a tourné autour de l’amour des jeunes gens — on sait comment les maîtres grecs infusaient le savoir chez leurs élèves…
Diotime renouvelle le raisonnement. De l’amour d’un beau corps, dit-elle, on passe à l’amour de tous les beaux corps. C’est là que s’est arrêté Don Juan, dit en substance Diotime qui a fort pratiqué Molière : « Toutes les belles ont droit de nous charmer, dit-il, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. »
Mais la courtisane voit plus loin. Elle voit au-delà du corps, et constate que l’amoureux de la beauté cherchera nécessairement quelque chose de moins périssable que la joliesse physique. « C’est la beauté qui se trouve dans les âmes qu’il tiendra pour plus précieuse que celle qui se trouve dans le corps. »
Hé oui.

Héloïse a une soixantaine d’années. Trente ans auparavant, elle s’est fait refaire le nez. Non qu’il fût difficile — il ressemblait assez à ce que fut celui de Juliette Gréco, avant qu’elle ne décidât, elle aussi, d’en changer —, mais elle sentait qu’elle serait plus heureuse avec un petit nez retroussé.
Mais voilà : trente ans durant, son visage a continué à évoluer en fonction de son ancien nez — qui s’harmoniserait tout à fait à ses traits d’aujourd’hui. Et le petit nez mutin fabriqué par le chirurgien jure terriblement dans ce visage qui s’est équilibré autour du souvenir de ses anciens traits.
Sans compter que ce qui fut tissu cicatriciel finit par remonter en surface, avec l’âge…
C’est ce qui amène les fanatiques de la chirurgie esthétique à modifier, et remodifier sans cesse, le visage qui ne cesse de se mouvoir autour de ce qu’il fut et qu’il n’est plus. Après le nez, les yeux, les lèvres, les pommettes — jusqu’à ce que l’on en arrive à Michael Jackson ou Donatella Versace. Le monstre naît de la quête de perfection.donatella-versace-son-effroyable-transformation-physique-en-14-photos

Héloïse n’aurait jamais dû chercher à modifier son visage : il suffit en fait d’attendre, et tout se met en place au fil des années, c’est rassurant pour celles et ceux qui ne sont pas des gravures de mode à vingt ans et qui acquièrent une vraie personnalité au fil des ans — voyez ces acteurs et actrices qui n’ont vraiment de succès qu’avec l’âge, et enterrent celles et ceux qui ne comptaient que sur leur joli minois. Leonardo Di Caprio a résisté à l’envie de perpétuer l’adolescent-adulescent qu’il fut.anigif_enhanced-23017-1408383816-8 Il a accepté de devenir cette masse de talent qu’il est aujourd’hui. Il joue même à s’enlaidir, de film en film — parce qu’à chaque fois, c’est le talent qui surnage, et de plus en plus haut.the-revenant-de-alejandro-gonzalez-inarritu_5511879

Allons plus loin. En fait, c’est une chance d’avoir un nez, une bouche ou des yeux particuliers. On se rappelle la scène célèbre où Ursula Andress sort de l’onde comme Vénus.850c63c53cb320c262a6ad92fa82c05bDans le roman, elle est nue, et se cache d’abord le visage : « Le nez était cassé, vilainement cassé, écrasé comme celui d’un boxeur. » James Bond, qui n’est pas plus intelligent qu’Héloïse, se demande aussitôt « pourquoi elle ne s’était jamais fait arranger son nez cassé ». Mais Fleming, qui vaut bien mieux que ce que les films en ont fait, lui fait dire quelques pages plus loin : « Il aimait son nez cassé. Il aurait regretté qu’elle ne fût qu’une fille parfaite parmi d’autres belles filles. » En fait, le romancier tout-puissant réalise en quinze pages ce que la nature met des années à concrétiser sur un vrai visage — la mise en harmonie de traits apparemment disharmonieux. Il faut dire qu’Honeychile Rider (quel nom !) a une qualité que bien des filles parfaites n’ont pas : elle est une vraie héroïne. Elle est perfection morale, dans son genre. Et c’est bien tout ce qui compte, me souffle Platon, qui aimait beaucoup Ian Fleming. Pas la beauté fugace d’Alcibiade, mais la beauté intérieure de Socrate, le plus laid et le plus beau des Grecs.

Jean-Paul Brighelli