Réactionnaires, conservateurs et Républicains : codicille

Pascale Tournier s’est émue du compte-rendu que j’ai fait de son livre sur les « Nouveaux conservateurs » (chez Stock). Elle a tenu à préciser quelques points, ce qui nous a amenés à en préciser d’autres. Ci-dessous notre dialogue non coupé — après tout, l’époque est aux affrontements épistolaires, voir le dernier livre d’Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, En terrain miné (chez Stock aussi).

Pascale Tournier. Je tiens d’abord à vous remercier, Jean-Paul Brighelli, d’avoir lu mon livre de la première à la dernière page et de l’avoir recensé avec la plume effilée et passionnée qui est la vôtre. Mais je tiens à remettre certaines pendules à l’heure, ou à replacer la boussole dans la bonne direction. Chacun choisira l’instrument de mesure qu’il préfère. C’est justement, le sens de la mesure et de la modération qui m’a guidée dans l’écriture de cette enquête sur une thématique délicate, bourrée de chausse-trapes mais qui mérite d’être explicitée, car elle est au fondement de la recomposition politique à l’œuvre aujourd’hui et des questionnements de toute une jeunesse.
Il m’est d’abord reproché de brosser le portrait des « chrétiens réactionnaires », voire des « néo-fascistes ». Déjà les personnes concernées apprécieront le vocable d’une grande finesse et que je n’ai jamais utilisé, comme je n’ai jamais employé le mot de « réactionnaire ». Monsieur Brighelli, vous utilisez les mêmes armes que celles de vos détracteurs. Celles-là même que vous leur reprochez, c’est curieux. Vous le savez comme moi, dès qu’on prononce le substantif de réactionnaire, le débat est rendu impossible. Vite rattaché à la contre-révolution ou carrément au pétainisme, le mot possède une charge symbolique bien trop forte. Ensuite, il ne correspond pas à la réalité sociologique de la population que je décris…

JPB. Vous jouez sur les mots. De conservateur (votre mot) à « réactionnaire » (le mien), la frontière est impalpable. D’autant que dans une société qui se veut en projection permanente vers un futur forcément radieux (le libéralisme a de l’avenir une conception tout aussi glorieuse que celle des communistes d’autrefois et de leurs lendemains qui devaient chanter), toute force qui n’est pas « de progrès » est par définition réactionnaire — au sens propre.

PT. Je tiens pourtant à cette distinction. Les catholiques que j’évoque sont d’abord et avant tout conservateurs. Leur façon de pensée et leur rapport au monde fait appel à la prudence et à une certaine circonspection ou pessimisme devant la nouveauté de notre société mondialisée. A la différence du mouvement réactionnaire, le conservatisme ne souhaite pas un total retour en arrière, et certainement pas à un système d’avant la Révolution, mais estime que la société fait fausse route sur des thématiques sociétales et aussi dans l’économie, l’éducation, le féminisme…

JPB. Bref, partout ! Bien sûr 1789 n’est plus la référence de l’exil hors de l’Eden. Les catholiques d’aujourd’hui ont un peu évolué (mais pas trop) depuis ceux que dépeignait Anatole France dans l’Anneau d’améthyste. Il serait d’ailleurs intéressant que vous situiez la zone de confort de vos conservateurs modernes. Avant 1968 ? Avant la loi de 1905 ? Par ailleurs, « la société » est un mot englobant bien pratique et bien flou : à quels politiques vos conservateurs consacrent-ils leurs imprécations ?

PT. C’est évidemment mai 1968 et son slogan « il est interdit d’interdire » qui leur pose davantage problème que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. On a même parlé de « mai 68 à l’envers » pour qualifier les manifs contre la loi Taubira. Mais reprenons le fil. Vous me tancez ensuite sur le fait d’avoir procédé par amalgame, d’avoir mélangé les torchons et les serviettes, pour être plus précise de ranger dans la même catégorie ces « mal-pensants », — qui là encore aimeront le qualificatif —, avec les intellectuels Natacha Polony, Eric Zemmour, Michel Onfray, Régis Debray, Christophe Guilluy, Bérénice Levet, François-Xavier Bellamy, Philippe Muray, Alain Finkielkraut et ses « bébés « comme Alexandre Devecchio ou le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté… Bref, d’avoir mis dans le même panier des gens de gauche et de droite, des cathos et des souverainistes, des chevènementistes et des ex-fillonistes qui se sentent aujourd’hui orphelins et regrettent le retrait de la vie politique de Marion Maréchal-Le Pen. Si je fais bien la distinction entre les différentes filiations idéologiques de tous ces penseurs, mon propos est de montrer que les nouveaux conservateurs de droite se sentent inspirés par les conservateurs de gauche, jusqu’à parfois utiliser ces derniers comme caution pour des idées se rapprochant de l’extrême-droite.

JPB. Cela revient à reprocher à certains d’utiliser les bulletins météo édités par d’autres. Si Polony ou moi, ou Onfray ou Finkielkraut, dénonçons la déroute scolaire, et que nos propos sont repris par FrançaisDeSouche parce qu’ils sont vrais, nous n’y pouvons rien.

PT. Mais je démontre aussi qu’il existe bien entre ces deux camps des passerelles ! Ils se retrouvent invités aux mêmes tables rondes, car des points d’accroche idéologiques les rassemblent et leurs intérêts convergent. À quelques nuances près…

JPB. Oui — mais ces nuances sont des abîmes !

PT. Pas autant que vous ne le croyez. Ils se reconnaissent dans la même critique du progrès, de la technique, du libéralisme débridé, des frontières ouvertes aux quatre vents, d’une trop grande visibilité de l’islam et du macronisme en général qu’ils qualifient de libéral-libertaire, même si la réalité s’avère au fil des mois moins caricaturale. Comment ainsi expliquer que Christophe Guilluy, Natacha Polony parlent dans les colonnes de la revue bioconservatrice Limite pilotée par d’anciens des Manifs pour tous mais biberonnés à la pensée de Jacques Ellul et Jean-Claude Michéa ? Comment expliquer encore pourquoi Natacha Polony, Alexandre Devecchio et Mathieu Bock-Côté sont appelés à la rescousse pour penser le logiciel des Républicains après la défaite cuisante de François Fillon ? Je peux également citer votre revue Causeur qui a formé toute la jeune garde d’intellectuels catholiques comme Eugénie Bastié ou encore Jacques de Guillebon, le rédacteur en chef de l’Incorrect, journal mensuel de la droite décomplexée ; lui-même a fait ses armes dans la revue royaliste Immédiatement au début des années 2000 — et il a accueilli dans ses colonnes les Républicains de la rive gauche : Emmanuel Todd, Elisabeth Levy, Régis Debray, Max Gallo, Jean-Claude Michéa, Pierre-André Taguieff.

JPB. « Républicains de la rive gauche » est une jolie formule d’une ambiguïté plaisante. N’empêche que ce qui prime, c’est « républicain ». « Gauche » est un terme trop galvaudé depuis qu’il identifie à la fois Benoît Hamon, Najat Vallaud-Belkacem, et la nuée de nymphes radicales qui papillonnent autour de Mélenchon. Quant à « rive gauche », c’est de la polémique, vous le savez bien — du moins en ce qui concerne Michéa, par exemple.

PT. Peut-être vais-je vous donner un coup de vieux…

JPB. N’ayez aucun scrupule, c’est un coup que je me donne moi-même — tous les matins…

PT. …mais visiblement, vous n’avez pas compris que les nouvelles générations, nées après la chute du mur de Berlin, sont moins marquées par les frontières idéologiques et qu’elles puisent leurs références aussi bien à droite et à gauche, en fonction de leurs intérêts, qui peut se résumer à un concept : le sens de la limite. Ces jeunes qui n’ont connu que la crise, le terrorisme, et désormais la crise écologique, n’ont pas le temps de s’embarrasser de savoir si on est de droite ou de gauche. Et affichent sans complexe leurs convictions religieuses.

JPB. Ces jeunes, je les instruis, je les connais à fond. Et leurs prétentions à ne pas se situer à droite ou à gauche (parlons de vraie droite et de vraie gauche, pas des polichinelles qui s’agitent en revendiquant telle ou telle étiquette) est une vieille rengaine… de droite. Dis-moi quels intérêts, tu défends, quelle école tu veux mettre en place, quel système économique te paraît le meilleur, et je te dirai ce que tu es — un vieux bourgeois à masque jeune, ou un jeune révolutionnaire, quel que soit ton âge.

PT. Enfin, comme Blanche-Neige-Zabou qui voyait partout des nains japonais dans le film de Sussfeld de 1982 – le film a le mérite d’être cocasse-, il paraît que je vois partout des militants de l’Action française. Permettez-moi juste de rappeler quelques faits. Et oui, j’ai essayé de faire mon travail de journaliste, c’est mon métier. Depuis 2012, les troupes de l’Action française sont passées de 1000 à 3000 personnes et ses idées dépassent largement ses cercles habituels. Comme me l’a dit un historien, pour un jeune en quête d’absolu, cette école de formation est plus attirante que le FN à cause de son histoire intellectuelle prestigieuse. Cela en dit long sur les manquements de notre société pour des jeunes qui ont soif d’apprendre et de repères. Ah j’oubliais, le secrétaire général François Bel-Ker a milité aux côtés d’Augustin Legrand de l’association Don Quichotte et l’AF a soutenu Jean-Pierre Chevènement en 2002. Et oui encore !

JPB. Accordons-nous sur un point. Vous vous rappelez ce vieux slogan de 1968, « nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui » — un slogan emprunté à Raoul Vaneigem et à son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (les situationnistes sont partout, et ils y furent avant tout le monde). Le monde moderne cajole les jeunes dans l’immanence — et présente un terrible déficit du côté de la transcendance. La disparition du Parti communiste a fait sauter le dernier espoir. Restent pour les uns le djihad, pour les autres la vieille lune du royalisme chrétien, où survit encore l’idée de nation — d’où le rapprochement ponctuel avec Chevènement. Je milite personnellement pour un renouveau de la République — contre l’effacement dans le concert mondialisé, contre le règne des financiers sans frontières.

PT. S’il y a un point que je partage avec vous totalement, c’est bien l’absence de renouveau dans la pensée de gauche. Si cette sphère conservatrice a construit une vision qui fait système dans tous les domaines, — à l’exception de l’économie qui reste un point aveugle…

JPB. Ce n’est pas rien…

PT. …une vision fondée sur un rapport au monde inquiet et pessimiste et que la modernité effraie quand elle ne les pousse pas au repli sur soi, les nouvelles idées à gauche sont proches de zéro, voire du néant. Les socio-démocrates bricolent une pensée avec des restes morcelés de leur ancienne doctrine. Et en prenant de haut la scène conservatrice qui bouillonne et en se plaçant systématiquement dans le camp de la bien-pensance, ils se trompent. Et là, ne vous en déplaise, je rejoins Laurent Joffrin, le directeur de la rédaction de Libération, qui dans son article les exhorte à se réveiller.

JPB. Vous vous rappelez le « TINA » de Thatcher et de ses disciples ? Je le retournerai volontiers : il n’y a pas d’alternative à la République et à la Nation. Quand ceux qui se croient de gauche le comprendront, et rejoindront les « intellectuels conservateurs » que vous épinglez, ils sauront alors que Finkielkraut, Michéa, Onfray, Debray sont leurs grands-parents, et non leurs adversaires. Mais bon, ce n’est peut-être pas pour demain.

Jean-Paul Brighelli et Pascale Tournier