Scandale rue de Grenelle !

 

000_zr9z0_0Nous frisons l’insurrection. Quatre circulaires, un guide sur la lecture, et la révolution menace. Nous sommes peu de chose.

Quoi ! Le ministre prétend que les « professeurs des écoles » (promis, c’était pour rire, je reviens à la raison et je dis « instituteurs », ce mot plein de promesses et de tuteurs pour marcher droit) devront désormais enseigner à lire selon des méthodes qui marchent ! Voilà un réactionnaire qui prend des risques. Comment ! Les enfants de pauvres sauront lire comme les enfants de riches — qui apprennent depuis lurette selon lesdites méthodes dans des ghettos pour riches (pauvres riches ! Condamnés à hanter Stanislas et Jeanson-de-Sailly !) presque exclusivement dirigés par des gens d’église. Pire : Blanquer veut absolument qu’on leur fasse lire des vrais textes littéraires, appartenant à la littérature « patrimoniale », et pas les œuvres de Gudule et de Sarah K ! Ils apprendront le bon français, et pas celui des films d’Abdellatif Kechiche, l’homme qui réécrit Marivaux dans la syntaxe de Black M ! Ils sauront déchiffrer plus tard Das Kapital in french in the text. The horror !
Jean-Pierre Terrail, interviewé par l’Huma, s’en félicite. Encore un gauchiste ! Et Benoît Rayski plaint les malheureux enseignants forcés de lire les 130 pages du guide que Blanquer met à leur disposition. Blanquer ou le retour de l’Inquisition ? Est-il la réincarnation de Bernardo Gui ?-NMAalEXb_nQ4k1Ne8tM79dOHa0@653x498Ci-dessus, une « professeure des écoles » pédago malmenée par les sbires de Blanquer dans une cave de la rue de Grenelle — document exclusif Bonnet d’âne. Serait-ce Dominique Bucheton, « professeure honoraire en sciences du langage » à Montpellier, qui n’en finit pas de s’égosiller dans l’Osservatore Pedago.

Quoi ! Il n’y aurait plus une école pour les pauvres, avec des méthodes de pauvres (l’idéo-visuelle de saint Foucambert et de sainte Charmeux (qui vient de se réveiller et juge « impossible et dangereux » de savoir lire à la fin du CP…), approuvée par saint Goigoux et Philippe « Dieu-le-Père » Meirieu, qui héberge sur son blog les justificatifs des pratiques qui ont envoyé quelques centaines de milliers de gosses chez les orthophonistes) et une école de bourgeois chanceux apprenant le B-A-BA ! Tout le monde serait alphabétisé ? Quel scandale, semblent dire en chœur les responsables syndicaux et les chantres des pédagogies nouvelles — à l’exception du SNE, affilié au SNALC, un repaire de réactionnaires, dit le Monde chaque fois qu’il en parle. Mais bon, qui lit encore le Monde, à part les folliculaires en quête de doxa ?

La sacro-sainte liberté de faire et de dire n’importe quoi, pédagogiquement parlant, est donc menacée par cet hurluberlu qui fait des distinguos subtils entre « liberté pédagogique » et « anarchie pédagogique ». Stigmatiser l’anarchie, voilà qui est de droite… Et Sylvie Plane, ex-« madame Prédicat, en est toute retournée : « Le petit livre orange est le signe manifeste d’une grande méfiance à l’égard des enseignants et des cadres de l’éducation nationale. La coercition exercée contre les enseignants y est violente… » The horror ! The horror !

À remarquer que tous les Saint-Jean-Bouche-d’or qui protestent véhémentement ne voulaient pas voir une tête qui dépasse lorsqu’il s’agissait d’appliquer à la lettre (sinon, punition, copiez trente fois « je dirai Prédicat au lieu de Complément d’Objet ») les consignes pas du tout idéologiques de Vallaud-Belkacem. Maîtres modèles, Inspecteurs du Primaire (et du Secondaire), tuteurs des trois sexes étaient tous aux ordres, le doigt sur la couture du pantalon. Un ministre (et non « une » ministre, hilote ! — peut-être devrais-je définir hilote, ça m’étonnerait qu’ils apprennent ça, dans les IUFM-ESPE-Archipel du Goulag scolaire) forcément compétent, puisque Najat se prétend de gauche — mais on sait que « de gauche », chez ces gens-là, signifie que l’on veut le bien des pédagos et le sien avant tout — donc le bien tout court. Pauvres gens. The horror… The horror !

N’empêche qu’ils sont allés chercher le ban et l’arrière-arrière ban du pédagogisme le plus rance — j’ai nommé Alain Refalo, « désobéisseur » de l’époque Robien / Darcos, qui ont bien voulu ne pas le révoquer — grave erreur.
Ce qui me sidère le plus, ce n’est pas ce qu’ils disent, les pédagos ça ose tout, « c’est même à ça qu’on les r’connaît », c’est le fait que Refalo soit encore en vie. Je le croyais étouffé sous une remontée acide de fiel et d’auto-suffisance.

Je n’argumenterai pas sur le fond des instructions ministérielles. Pascal Dupré, qui a commis aux éditions du GRIP quelques manuels meilleurs que ceux qu’utilisent nos esprits éclairés de lumière noire, le fera très bientôt, ici ou ailleurs — une occasion de mettre cette chronique à jour. Que le ministre ne sache pas tout, qu’il se réfère à des spécialistes du cognitif plutôt qu’à des vrais praticiens, qu’il ponde des circulaires sans en référer à des instances démonétisées mais qui permettent aux syndicats de lire interminablement des déclarations liminaires, j’en conviens. Qu’il anticipe de deux mois sur les conclusions (inévitables) du Conseil Supérieur des Programmes, qui devrait bien inviter lesdits praticiens pour en parler, j’en conviens aussi. Ces mêmes syndicalistes, qui pour la plupart ne font plus la différence, depuis longtemps, entre un élève et une bouteille de rosé, avaient jadis reproché à Darcos d’avoir pondu de bons programmes sans passer par la case Prison / CSE (1). Pauvres gens.
Mon premier mouvement fut de conseiller à Blanquer (eh non, nous n’avons pas de ligne directe !) de virer quelques-uns de ces énergumènes, cela ferait taire les autres. « Mais, m’a-t-il dit, je ne puis commencer mon règne par des exécutions ! « « Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices » (je cite de mémoire, c’est dans le Vicomte de Bragelonne, l’un de ces romans déchirants qui ont alimenté mon enfance, mon âge adulte et sans doute mes vieux jours). Mais c’était un peu vif, je le reconnais : ne vaudrait-il pas mieux muter tous ces « assassins de l’école » — un ministre a les moyens de le faire —dans l’une de ces REP + qu’ils affectionnent si fort qu’ils n’y inscrivent jamais leurs enfants, quand bien même ils y habitent ?
Sûr que les gosses des zones sensibles ne feront pas de quartier, hé hé…
C’est mon côté ancien Mao. Condamner à la rizière, pour le bien commun. C’est mieux que de pendre par les pieds — même si « un Goigoux pendu sent toujours bon », m’a soufflé Charles IX à l’oreille.hanged-270x300

Ci-dessus, fin de partie pour les pédagos — œuvre contemporaine de pédagogie-fiction.

Je ne suis pas macrono-béat, on me le reproche assez : « Mais que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonscrit un tronc, Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce, Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ? » (Cyrano, acte II, scène 8). Je ne lèche pas les pieds de Blanquer. Je suis prêt à lui dire que certes, ses bonnes paroles font du bien sur l’âme meurtrie des vrais enseignants, — il en reste. Parce qu’enfin, convenons-en : les singes hurleurs évoqués ci-dessus sont à la vraie pédagogie ce que leur tour du Luc est au cratère (Eleonora) Duse sur Vénus, où tous les trous portent des noms de femmes (qu’attendent les féministes pour intervenir ?).
Mais cher monsieur le ministre, quand les élèves récupèreront-ils la journée de cours nécessaire pour avaler toutes les connaissances auxquelles ils ont droit ? Quand rayera-t-on des programmes toutes ces activités chronophages, de la maternelle au lycée, qui empêchent de verser de hautes doses de français, de maths, de sciences et d’histoire-géographie (et puis voilà, ça suffit) dans ces jeunes cervelles ? En supprimant la tendance à la « sortie scolaire » que je fustigeais déjà dans la Fabrique du crétin ? En ce moment, les classes « vertes », à Marseille, occupent les navettes du Frioul — une journée entière pour herboriser, sans doute… Le maillot de bain est-il un accessoire obligé de la pédagogie contemporaine ?
Ou le burkini — parce qu’à Marseille…

Et je n’évoquerai que pour mémoire la nécessaire réfection de la formation des maîtres : virons tous les gens en place dans les ESPE, et nommons-en des nouveaux, animés d’un véritable esprit de transmission des savoirs et non de construction d’incompétences. Des praticiens connaissant effectivement les bonnes méthodes, et capables de les enseigner. Parce que l’alpha-syllabique, pour l’instant, seuls 7% des instituteurs la pratiquent — même si l’on sait depuis longtemps qu’elle est la meilleure.

Allons ! Cher monsieur le ministre, débarrassez-nous des trente pédagos les plus acharnés. Vous avez incité Lussault à faire valoir ailleurs ses hautes compétences, parfait. Vous avez sucré la ligne de crédit des Cahiers pédagogiques, que vous avez transférée sur le GRIP, qui pourrait utilement vous conseiller les bons manuels et les bonnes méthodes… Non ? Mais c’est comme si c’était fait, ou alors, ne vous plaignez plus de la gabegie éducative. Rien qu’en supprimant les crédits généreusement alloués à des organisations qui vous haïssent presque autant qu’elles haïssent l’école, vous remettriez la machine à flot. Les hurlements des singes — « des sous, des sous ! » — qui n’ont pas changé depuis des lustres, ne sont pas infondés : mais ils oublient de dire qu’en leur supprimant pitance et cubis de rosé (voir plus haut), c’est autant que l’on remettrait dans la machine.

Jean-Paul Brighelli

(1) Conseil Supérieur de l’Education : instance consultative de 98 membres — ça en fait, des litres de vinasse et de salive — représentant les personnels, les usagers et les partenaires de l’Etat dans l’action éducative. Les associations de parents d’élèves et d’étudiants, par exemple… La FCPE. L’UNEF. Ou le SGEN. Ou le SE-UNSA. Ou le SNUIpp. Ou… La liste des malfaisants est presque infinie. La consulter est un plaisir de gourmet cannibale.