The House That Jack Built : Lars von Trier, opus XIV

2896701.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxJe dis « opus » et non « film » — car il s’agit bien plus d’un objet que d’un film, même si ledit objet emprunte la voie (la voix ? après tout, tout commence par une voix off sur fond d’écran noir) cinématographique.
Oui, une œuvre d’art bien plus qu’un film.
Le plus luthérien (ou le plus janséniste, après tout, ce n’est pas tout à fait un hasard si on accusa jadis les copains de Pascal de tentations protestantes et de fuite dans la prédestination) des cinéastes danois a encore frappé. Après un film en deux parties assez peu convaincant — même si le masochisme raconté dans Nymphomaniac 2, dans la droite ligne de la culpabilité magnifiquement établie dans les 10 premières minutes d’Antichrist, est autrement réaliste que celui de Fifty shades of Grey —, Lars van Trier revient à son obsession fondamentale, déjà sensible dans Breaking the waves : dire le Mal.

Du coup, « Jack » a laissé perplexes quelques critiques. Les mêmes qui jadis avaient condamné véhémentement le très beau Apt Pupil, magnifique adaptation d’une novella de Stephen King par Bryan Singer (ah, Télérama pour l’éternité !).
En fait, le Bien, tel qu’il dégueule des médias et des organismes de gauche, a bien du mal à caractériser le Mal. C’est qu’il est le Bien par idéologie — hors sol, dirait Hannah Arendt — et non par métaphysique. Et le film de Lars von Trier est essentiellement transcendance.
Mais il l’est à travers des images immanentes sanguinaires et mal pensantes : comme l’ont remarqué les belles âmes, ce sont essentiellement des femmes que l’on tue ici, et Uma Thurman joue tellement bien la bobo demeurée que l’on attend avec impatience et accueille avec gourmandise le moment où Matt Dillon (sidérant) lui défoncera le crâne à coups de cric : il le fait pour nous tous. Tais-toi donc, imbécile !
C’est que le Mal, dans sa représentation, est notre part maudite, comme disait Bataille. Celle qui reste ordinairement engloutie en deçà du Sur-moi. Le Bien s’étale avec impunité, le Mal est refoulé, ramené à la rhétorique incertaine des rêves…
Mais pas ici. Ici, il se raconte avec une sorte d’ingénuité. Il ne cherche pas à se justifier : il est une donnée. Il est.

Le dernier film qui m’a procuré cette sensation, c’est Salò, le film de Pasolini que j’ai vu à sa sortie en 1976 (dans l’unique salle de la Pagode, aujourd’hui disparue). Où pendant la projection des grappes de spectateurs quittaient la salle — surtout des groupes d’hommes venus en bande voir le dernier opus du Maître, et qui ne soutenaient pas l’image que le Maestro tout récemment assassiné leur renvoyait d’eux-mêmes. Comme disait Barthes à l’époque, ce qui faisait de Salò un film éminemment sadien, c’est qu’il était « absolument irrécupérable ».
Il y a d’ailleurs vers la fin un plan sur le visage de Matt Dillon, à demi englouti sous une cagoule rouge de pénitent diabolique, qui fait immédiatement penser à cette image de Pasolini se mettant en scène lui-même en train de lire le Décaméron. Satan écrivain. Satan cinéaste.3.FR34.Rohdie.Canterbury

De même le film de Lars von Trier, qui aime bien insérer dans son film quelques images fugaces de ses films précédents. Ou de ses sources. On se raccroche comme on peut, en le voyant, à l’iconographie de l’Enfer — pas un hasard si Bruno Ganz joue « Verge », ou Virgile, conducteur du tueur dantesque. À Gustave Doré,B9712672648Z.1_20170721150128_000+G1T9FKL22.1-0à Delacroix (dont le Don Juan aux enfersBarque-Don-Juan-Delacroix est parodié avec un humour très décalé)the-house-that-jack-built-image-lars-von-trier, ou au Pandemonium de John Martin,800px-Pandemonium qui inspire de toute évidence les derniers plans.
Reste le noyau dur, au centre de la Terre : le problème insoluble du Mal.

Il y a bien des façons de s’amuser avec les serial killers. On peut en faire un joli prétexte à une jolie histoire plus ou moins sanglante. Ainsi Charles Starkweather et sa petite amie Caril Ann Fugate, qui ont inspiré aussi bien l’anecdotique Sadist de John Landis (1963) que le très beau Badlands (1973) de Terence Malick ou le très saignant Natural Born Killers d’Oliver Stone (1994). Mais dans tous les cas la caméra reste extérieure au héros. Même Seven (1995), avec ses splendides images de nuit illuminée et de pluie noire, reste à l’extérieur du psychopathe (et déjà cette étiquette crée une distance qui permet de cerner mais empêche de comprendre, ce que dénoncent les plans insérés par von Trier de Glenn Gould au piano). Je ne vois guère que Monster (2003) qui ait approché la conscience du tueur (en l’occurrence de la tueuse), peut-être parce qu’en se transformant physiquement en monstre,charlize-theron-monster Charlize Theron (qui reçut un Oscar pour sa performance) transgressait devant nous la beauté — et qu’est-ce qu’un meurtre, sinon la transgression d’un ordre, ou de l’apparence de l’ordre sur laquelle se fonde l’hypocrisie morale… Le tueur, dit Sade, révèle à la vie sa vraie nature, qui est la mort, et non la vie. Il coupe une patte à un caneton (ah, la mutilation de Casimir a davantage fait frémir la salle que le massacre d’une famille entière, c’est vous dire où nous en sommes) pour vérifier que désormais, il nagera en rond. The House That Jack Built ne fait pas partie des films, en général pleins de carnage et de sang, où l’on vous assure in fine qu’aucun animal n’a été molesté pendant le tournage. Du coup, le sang vous paraît assez réaliste.

Lars von Trier — comme le Sade des 120 journées — ajoute une conséquence : l’œuvre d’art — cette fameuse maison que Jack (autrement dit, tout le monde, rappelez-vous, « Jack a dit… ») tente de bâtir, rase, reconstruit, rase à nouveau — et pendant ce temps le film s’élabore, revient sur lui-même, se construit chaotiquement (ou cahotiquement, comme vous voulez) en cinq « incidents » qui sont quelques aperçus des 60 meurtres revendiqués par le héros, ou par le spectateur hypocrite, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère : Lars von Trier a filmé les vraies fleurs du mal, celles qui éclosent sans cesse dans nos cervelles, et qu’il fallait bien faire émerger. C’est du body art dans ses ultimes conséquences.

Mais c’est, comme Salò, un film-limite, que vous avez le droit de ne pas supporter — et même de ne pas aller voir. Après tout, vous pouvez préférer votre feuilleton préféré, et croire en toute quiétude que Games of Thrones dépeint un jeu cruel — pauvres naïfs que vous êtes !

Jean-Paul Brighelli