Todos lo saben / No dormirás

 

5638891.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxN’écoutez pas les esprits chagrins (par exemple Jean-Michel Frodon sur Slate, ou Jacky Bornet sur France Info) qui s’en vont répétant que Todos lo saben, le dernier film d’Asghar Farahdi, ne mérite pas le détour : c’est une pure merveille.

Mon seul bémol, c’est la question lancinante du titre. Todos lo saben, cela se traduit en français par « Tout le monde sait ». Pas par « Everybody knows ». Mais j’ai appris à ne plus m’étonner de notre tendance à écrire le français en anglais depuis que j’ai vu Cruel Intentions être retitré « Sexe intentions » (qui est du pur globish, puisque « sexe » et « intentions » sont du français, mais que la syntaxe inversée est anglo-saxonne), ou The Hangover (la Gueule de bois — bon titre) devenir, en français, « Very bad trip ».
Donc, tout le monde sait. Personne ne dit rien — c’est la proposition corrélative. Tout le monde s’embrasse. Il y a bien le vieux qui dans le bar où il a ses habitudes de poivrot grommelle et menace — mais bon, il est vieux et poivrot. Penelope Cruz rayonne, Javier Bardem roule des épaules — qu’il a larges, et la petite Carla Campra, qui est l’objet de toutes les attentions de la caméra et des habitants de Torrelaguna, un village péri-madrilène où l’on cultive la vigne et les souvenirs cuisants, agite ses cheveux dans le vent des motocyclettes.
On est d’ailleurs à la période des vendanges. Penelope Cruz, originaire du coin mais habitant l’Argentine avec son mari et ses deux enfants, est revenue passer l’automne avec sa famille. Embrassades, et préparatifs de mariage. Tout va bien — ça va donc sérieusement se dégrader.
Notez que l’on s’en doute depuis le générique, absolument splendide, filmé dans le clocher du village, dans le mécanisme d’horlogerie du vieux cadran qui marque non la fuite du temps, mais son immobilité. D’aucuns ont évoqué Sueurs froides : moi, ça m’a fait penser au Bergman du Silence — l’horloge sans aiguilles sur le quai de la gare. On y reviendra, dans ce clocher, où d’anciens amoureux ont jadis gravé leurs initiales. Entailles dans la pierre, cicatrices dans le cœur.

Asghar Farahdi, scénariste de son propre film (et qui a tourné en Espagne sans en parler la langue, avec des acteurs tout aussi espagnols — ou argentins, pour Ricardo Darín — rappelez-vous Dans ses yeux, Truman ou le Sommet de Santiago, tous trois sublimes) ne sait qu’une chose, mais il la sait très bien : le couple est une structure paranoïaque. À vrai dire, la famille aussi. Et le village aussi. Et…
Entendons par structure paranoïaque cette tendance à opérer par cercles sans cesse s’agrandissant, en une spirale type tornade. Pour le couple, nous le savons depuis que René Girard nous a expliqué qu’il n’y a pas de couple sans un troisième personnage. Pour la famille, Gide nous avait prévenus — « Famille, je vous hais ! ». Et pour ce qui est du village, essayez donc Two Thousand Maniacs… Ou plus simplement, le M de Fritz Lang.

5911279.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxMise en place exemplaire des personnages — l’épouse, ses enfants, l’ancien amant (Javier Bardem a une tête à être l’amant de toutes les femmes). La famille. Le mari viendra plus tard, avec ses beaux yeux gris toujours près des larmes. C’est pratique, les larmes. Ça occupe l’esprit — on en oublie que derrière les larmes, il y a aussi un secret.
Secret de polichinelle dans le tiroir, bien entendu. Seule l’horloge du clocher, qui égrène les heures avant une issue qui pourrait bien être fatale, dit la vérité nue.

Ne disons rien. Simplement, à la dernière image, on comprend que la grand-mère sait, elle aussi, elle sait autre chose — et c’est reparti pour un tour.

La virtuosité de la caméra paraîtra bien sûr inutile à ceux qui crient que le cinéma français, parce qu’il parle de « sujets contemporains », est au-dessus du panier. Le jeu sans faille de tous les acteurs, y compris des plus jeunes, paraîtra forcé à tous ceux qui ignorent les mœurs du Sud. Mention particulière à Bárbara Lennie, que vous aviez remarquée dans La niña de fuego. Et pour ceux qui aiment les nymphettes, Carla Campra est une jeune fille dont on reparlera si Harry Weinstein ne la croque pas (bon sang, JPB, tu ne devrais pas dire ça…).
Mais la direction d’acteurs devrait toujours aller de soi — de même la photographie : le chef opérateur, José Luis Alcaine, connaît son métier — il a derrière lui une kyrielle de films remarquables, signés d’Almodóvar ou de Brian de Palma. Il n’y a jamais de hasard, quand on tombe sur un grand film. Ce qui est central ici, c’est le regard que chacun pose sur chacun — un regard de suspicion généralisée, celui même que le spectateur porte sur ce film dont les ressorts, loin de se détendre, se crispent chaque seconde. Et la dernière image tend le ressort prochain. Paranoïaque, je vous dis.
Le film est reparti de Cannes sans être en quelque façon salué. Ma foi, comme il est toujours sur les écrans, allez-y voir, et nous en reparlerons. Les critiques de cinéma, depuis la mort de Jean-Louis Bory, sont pitoyables.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le cinéma hispanique depuis une bonne dizaine d’années est en pleine expansion, et donne la mesure des pauvretés françaises. Almodovar ne doit pas faire oublier tous les autres. Par exemple Gustavo Hernández, dont vient de sortir le redoutable No dormirás.NoDormiras-banniere-800x445

La terreur, au fond, ce n’est pas l’alien qui arrive d’outre-espace. Le crocodile sous le lit, chaque enfant le porte en soi. C’est ce qui avait fait le succès de Freddy — enfanté par les adolescents qu’il découpait. Dans le film de Gustavo Hernández, encore pire : il s’agit d’aller chercher en soi, à force d’insomnie prolongée, la porte qui permet de communiquer avec les limbes, là où sont coincés les grands fous et les grands criminels. À partir de 108 heures de veille, tout peut arriver. Surtout quand on travaille dans un ancien asile d’aliénés. Surtout quand on a l’exquise sensibilité à fleur de peau des grands acteurs. Surtout…

Je ne vais pas vous en faire des tonnes : les gens dans la salle avaient peur, c’est tout. Ils sont sortis de là en rasant les murs.

Les actrices (c’est presque entièrement un casting féminin) sont remarquables. L’héroïne, bien sûr, Eva De Dominici — mais particulièrement l’animatrice, Belén Rueda (vous vous rappelez peut-être Mar adentro, où Javier Bardem était tétraplégique et voulait mourir — la belle avocate blonde atteinte elle-même de CADASIL, c’était elle), toute en demi-sourires, manipulatrice experte, folle parfaitement. C’est un film essentiellement sud-américain, bâti sur ce « réalisme magique » qui est devenu la marque esthétique de ces pays qui parlent espagnol avec une âme indienne. À voir absolument.