Tous Ego !

Capture d’écran 2018-04-24 à 06.37.42Enfants, nous n’avions que nos prénoms pour nous distinguer les uns des autres — et le pire, c’est que nous avions parfois le même prénom. Epidémie des années 1950 : Jean-Paul, Jean-Pierre, Jean-Louis, Jean-Jacques, Jean-Charles ou Jean-Christophe, cela ressemblait à la déclinaison d’un même patronyme. Alors nous nous appelions, en classe, par nos noms. La manie m’en est restée, et mes élèves d’aujourd’hui, habitués à la fausse « personnalité » de leur prénom, en sont visiblement choqués.
Au nom du Père, dit le rituel. À la rigueur, au nom du Fils ou du Saint Esprit. Ces noms n’étaient pas les nôtres. Par nous-mêmes, nous n’existions pas — pas encore.
Aucune tristesse particulière dans ce constat partagé par tous : il nous fallait nous faire un nom. Cesser de nous appeler Henri Beyle, et devenir Stendhal — après avoir essayé William Crocodile ou Henry Brulard. Etre nous-mêmes, c’était être enfin quelqu’un !
En attendant, nous pratiquions le pseudo ou l’hétéronyme — Alexander Search, David Merrick, ou Horace James Faber, parmi cent autres, faute de nous appeler déjà Fernando Pessoa. George Orwell plutôt qu’Eric Arthur Blair. Lewis Carroll, mieux que Charles Lutwidge Dogson. Tennessee Williams supplantait Thomas Lanier. Et nous essayions Pablo Neruda — ça vous a de la gueule — plutôt que Neftalí Ricardo Reyes Basoalto, qui ne ressemble à rien, ni à personne.
Sans parler de ceux qui choisissaient de divorcer de leurs racines provinciales, et s’appelaient Jules Romains plutôt que Louis Farigoule, ou Francis Carco plutôt que François Carcopino-Tusoli. Le pseudonyme n’était pas un surnom, mais un étendard acquis de haute lutte. Le signe de notre personnalité émergée du magma. La marque de Zorro — Zorro plutôt que Don Alejandro de la Vega.

La consécration absolue venait lorsque vous vous étiez fait un nom (propre), et qu’il devenait nom commun. Gloire à Mac Adam et à Eugène Poubelle ! Gloire à Bougainville et aux bougainvillées ! Gloire à Pierre Magnol et aux magnolias ! Gloire à John Montagu, 4ème comte de Sandwich ! Gloire à Clément Jaluzot (qui ça ?), cuisinier de César de Choiseul (?), comte du Plessis-Praslin — ah, celui à qui l’on doit les pralines…
Sans parler de Louis de Béchameil — ou de Suzanne Riechenberg, Agnès dans l’Ecole des femmes, mais elle fut aussi la maîtresse du futur Edouard VII, qui força Escoffier à baptiser « Suzette » les crêpes à l’orange et au grand Marnier qu’il venait d’inventer (et au passage, gloire à Louis-Alexandre Marnier-Lapostolle, 1857-1930)…
Et je connais une patineuse qui m’en voudrait d’oublier Ulrich Salchow… Ou Alois Lutz… Ou Denise Biellmann, qui osa la première, en 1981, la pirouette qui porte son nom. Ça méritait de passer à la postérité.

Le plus drôle, c’étaient ceux qui avaient cru se faire un nom — dans l’armée, par exemple. Général Jacques Aupick ! Sur sa tombe, au cimetière Montparnasse, un monument dresse la longue liste de ses décorations (11 lignes), rappelle tout en bas sa veuve, Caroline (8 lignes), et coincé entre les deux, signale en passant, en trois lignes mesquines, la présence en ce même lieu de son beau-fils, Charles Baudelaire — sans aucune mention de ses œuvres.Capture d’écran 2018-04-24 à 06.31.09 Sauf que Baudelaire s’est fait un nom pour l’éternité, et il ne reste d’Aupick que la douteuse fonction de beau-père mesquin d’un génie.

Il s’agit là de temps très anciens. On avait alors à cœur de s’illustrer — même en mal, voir Charles Ponzi, inventeur de la pyramide qui porte son nom pour l’éternité, et non celui de Bernard Madoff, vil imitateur…
C’est fini. Désormais, on naît illustre. L’enfant est une personne, a dit Dolto — du moins, dès qu’il a un compte Facebook. Sa parole est sacrée, a statué Meirieu — dès qu’il s’exprime sur Twitter. Et son image inaliénable, dit la Loi — dès qu’il la poste sur Snapchat.
Il n’y a pas si longtemps, on lui interdisait de parler à table, on lui conseillait de tourner sept fois sa langue dans sa bouche, on savait bien qu’il n’avait rien à dire. Rien s’il ne s’appelait pas Pascal, Mozart ou Rimbaud. Blaise a gommé Etienne, Amadeus a éclipsé Léopold, et Arthur a l’air d’être né de ses œuvres, et non de celles de Frédéric Rimbaud. Se faire un nom, rien de mieux pour tuer le père. Stendhal se devait d’avoir du génie pour oublier Chérubin Beyle, cet insupportable bourgeois grenoblois. Se faire un nom, c’est (re)naître de ses œuvres. Ex operibus.

Mais ça, c’était avant. Désormais, l’individu émerge ex nihilo. Il est à lui-même son propre néant, et s’en satisfait. Pire : il exige d’être reconnu pour ce vide auquel il se résume. Et non plus pour ce qu’il fait.
J’ai déjà dit que le selfie était le symptôme de ce nouvel individu de degré zéro. Ma collègue philosophe d’Hypokhâgne AL, femme remarquable et enseignante ejusdem farinae, a tout récemment posé un sujet de Concours blanc fort drôle — sur ce qu’il fallait entendre par « identité personnelle ». L’occasion ou jamais de vérifier qu’une problématique est un balancement entre pléonasme (Ah que coucou ! Mon identité, c’est ma personne, dit l’hilote) et l’oxymore (ah ? je croyais qu’une identité se définit par rapport à quelque chose qui lui est externe — auquel cas, je ne peux être identique à ma personne, et à la limite, être identique implique que l’on ne soit plus personne — à l’exception d’Ulysse qui fut quelqu’un lorsqu’il a prétendu être Personne). Je surveillais ses pioupious en même temps que les miens, j’ai commencé pour rire une intro sur la dialectique du photomaton (l’identité parfaite de l’image et du sujet — cheveux en arrière pour dégager les oreilles, lunettes dans la poche, pas de sourire, bouche close, il n’y a d’identité que judiciaire) et de l’image « artistique » d’une Gisèle Freund photographiant Virginia Woolf, née noyée.7d7c674bda72533c8d79b44d91cba9e6--bloomsbury-group-virginia-woolf Avec un crochet par la séquence fameuse de Persona (Bergman, 1966) où les visages de Liv Ullmann (celle qui ne va pas bien) et de Bibi Anderson (celle qui est censée la soigner) se mêlent et se confondent.BergmanPERSONAingmar-bergman-persona-1363700330_b.png La confusion des identités est le thème central de ce film prodigieux, dont s’est souvenu David Lynch quand il a filmé Mulholland Drive quarante ans plus tardBEIJOS - MULHOLLAND DRIVE (voir aussi le très angoissant Single White Female de Barbet Schroeder). Après tout, persona, en latin, c’est le masque — ce qui indique nettement que theatrum mundi etc., le monde est un théâtre et nous ne sommes que des masques.
Comme disait Wilde, « il ne faut regarder ni les choses ni les personnes. Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car les miroirs ne nous montrent que des masques. » Ainsi parle Hérode à la fin de Salomé.
La preuve littéraire la plus frappante de cette perméabilité, cette identité du masque et de la personne est dans les Mémoires du duc de Saint-Simon :

« Bouligneux, lieutenant général, et Wartigny, maréchal de camp, furent tués devant Verue ; deux hommes d’une grande valeur, mais tout à fait singuliers.
On avoit fait l’hiver précédent plusieurs masques de cire de personnes de la cour, au naturel, qui les portoient sous d’autres masques, en sorte qu’en se démasquant on y étoit trompé en prenant le second masque pour le visage, et c’en étoit un véritable tout différent dessous ; on s’amusa fort à cette badinerie. Cet hiver-ci on voulut encore s’en divertir. La surprise fut grande lorsqu’on trouva tous ces masques naturels, frais et tels qu’on les avoit serrés après le carnaval, excepté ceux de Bouligneux et de Wartigny, qui, en conservant leur parfaite ressemblance, avoient la pâleur et le tiré de personnes qui viennent de mourir. Ils parurent de la sorte à un bal, et firent tant d’horreur qu’on essaya de les raccommoder avec du rouge, mais le rouge s’effaçoit dans l’instant, et le tiré ne se put rajuster. Cela m’a paru si extraordinaire que je l’ai cru digne d’être rapporté ; mais je m’en serois bien gardé aussi, si toute la cour n’avoit pas été comme moi témoin, et surprise extrêmement et plusieurs fois, de cette étrange singularité. À la fin on jeta ces deux masques. » (Mémoires, IV, 19).

Quand je pense que nos jeunes imbéciles contemporains (et pas mal de moins jeunes) se photographient sans cesse avec leurs portables et croient que ce qui en résultera est leur personne… Quand je pense que leur personnalité tout entière réside dans cette illusion d’être leur image — une surface plane qui dissimule un grand vide… Couleurs posées sur un néant.
Comme ils sont a priori, ils n’ont guère besoin de prouver ou de manifester leur être — sinon à travers leurs avoirs. Vous êtes (ce qui au passage vous dispense désormais de penser) — donc vous avez un i-phone, un i-book, un complet Cerrutti, une Smart, une Rolex, des lunettes Dior ou Gucci, une besace de chez Vuitton ou Jérôme Dreyfus, et des pompes Weston ou Louboutin, selon que vous êtes mâle ou femelle — encore que les différences s’estompent, n’est-ce pas, et que faute d’être Oscar Wilde, on peut toujours être la folle du quartier vêtue en Priscilla, reine du désert… Rappelez-vous Patrick Bateman, le « héros » d’American Psycho. Entre deux massacres, il énumère de manière obsessionnelle ses possessions, comme s’il avait peur de s’évanouir, et de révéler sa vacuité essentielle. Même le dentifrice ou le papier toilettes se doivent d’être « de marque » !
Heureux possesseur de tant d’objets dispensables, en est-il plus heureux ? Jamais il ne s’est tant vendu d’ouvrages sur le bonheur : sans doute de tels ouvrages amène-t-ils leurs propriétaires sur le chemin de la félicité — leurs auteurs, en tout cas, indéniablement.
Narcisse avait au moins cette excuse : il pensait que l’être admirable, dans la fontaine, était un autre que lui-même. Mais nos nombrilistes modernes sont amoureux d’un trou — celui dont ils viennent, celui qu’ils sont. Self-centered, disent très bien les Anglais : l’égocentrique regarde l’abîme où est fichée la pointe du compas traçant le cercle de l’Homo vitruvianus — qui, lui, regardait ailleurs.

Alors, identité en rien remarquable. Identité aux à-peu-près que détermine le système de la mode, ces apparences qui vous somment de ne pas être original tout en vous faisant croire le contraire. Conformiste est un mot qui commence mal.
Culte du Moi, disait Barrès. Cuculteries de l’ego, dirait-il aujourd’hui. À force d’être consumériste, le Je se consume — et ne renaîtra jamais de ses cendres. Après votre toute petite personne, d’autres masques prendront votre place dans la queue qui s’allonge chez le marchand de calembredaines et de gloubi-boulga.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le titre de cette chronique est emprunté à un vieux livre signé Jacques Séguéla, qui s’y connaît en apparences vaines. Mais comme c’est moi qui l’ai écrit…