« Trop intelligents ! Trop subtils ! »

Capture d’écran 2018-12-28 à 20.12.48Dans le Figaro du 28 décembre, Stéphane Ratti, professeur à l’université de Bourgogne-Franche Comté, analyse avec une grande finesse trois phrases qui ont marqué le champ politique des dernières semaines. Après avoir décrypté — en vrai spécialiste de l’Antiquité latine qu’il est — le « Ma personne est sacrée » de Mélenchon, qui se prend pour Tiberius Gracchus, puis la suggestion faite par Macron à un paysagiste de « traverser la rue » pour trouver un travail de serveur de bistro, il s’attarde avec gourmandise sur la perle des perles, le sommet du sottisier, tombé de la bouche de Gilles Le Gendre (qui ça ?), président du groupe LREM à l’Assemblée Nationale :

« Et puis, il y a une deuxième erreur qui a été faite et dont nous portons tous la responsabilité, moi y compris. C’est le fait d’avoir été probablement trop intelligents, trop subtils. »

Comme disait le cher Lino trop tôt disparu : « Les cons, ça ose, tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Stéphane Ratti remarque avec raison que « la syntaxe [de ce merveilleux mea culpa] est chaotique. On passe dans la même phrase de l’impersonnel à la première personne du pluriel, puis à la première personne du singulier ». Et d’ajouter : « Seul Flaubert se risquait à pareille acrobatie stylistique ».

Je vais traduire pour Monsieur Le Gendre, bien qu’il ait forcément, puisqu’il sort de cette grande usine à intellectuels qu’est Sciences-Po, un bagage culturel suffisant — « suffisant » est d’ailleurs le terme qui me vient spontanément à l’esprit quand je pense à lui. L’allusion fine de Stéphane Ratti renvoie au discours du sous-préfet lors des comices agricoles, dans Bovary, et surtout aux palabres de Bouvard et Pécuchet. Et j’imagine avec une certaine délectation nostalgique (ah, Gustave me manque souvent) ce que Flaubert aurait fait de la formule de Monsieur Le Gendre, et où il l’aurait insérée dans son Dictionnaire des idées reçues, cum commento :

« Intelligence : Penser que l’on en a trop est la caractéristique des vrais imbéciles. »

Intellegere, en latin, signifie littéralement relier. L’intelligence ne consiste pas du tout à asséner d’en haut des décisions ou des formules, mais à comprendre (c’est l’autre sens quasi métaphorique d’intellegere, prendre ensemble, en même temps) le monde en rassemblant des éléments hétérogènes pour en tirer une conclusion cohérente. C’est l’essentiel de la technique de Sherlock : observer et analyser des indices disparates pour en faire un faisceau menant à une conclusion logique.
Mais Monsieur Legendre comprendrait-il pourquoi le chien n’a pas aboyé, ou pourquoi l’on a ce soir-là cuisiné un carry de mouton ?

L’intelligence, par exemple, aurait consisté à relier des éléments franchement hétérogènes : morgue, suppression de l’ISF, augmentation des prix du carburant, limitation de vitesse à 80 km/h, menaces sur les retraites en général et les pensions de réversion en particulier, essai de culpabilisation des vieux qui empêchent les jeunes de s’éclater, petites phrases de jeune vieux, comme dit Jean Dujardin, médias aux ordres (le Canard enchaîné de cette semaine affirme que Macron ne trouve pas BFM.TV assez complaisant — ah-ah !), « élites » auto-proclamées, arrestations arbitraires pour possession de collyre, régime policier, et suppression de la question migratoire au « grand débat » organisé pour noyer le poisson. Touillez fort, branchez votre intellect sur ce bouillon de sorcière, et vous avez l’opération Gilets Jaunes, et des menaces de guillotine.

Alors, quand on suppose que ces divers éléments implacablement enchaînés étaient en fait une manifestation « trop subtile » de l’intelligence des « Marcheurs », c’est que l’on a raté plusieurs marches. Marie-Antoinette aussi, quand elle a suggéré que l’on donne de la brioche à des pauvres gens qui demandaient du pain. On sait comment ça a fini.
L’intelligence a pour fonction de voir clair dans le chaos, et de le réorganiser en cosmos. De faire la lumière. Pas un hasard si Daesh se pavane derrière un drapeau noir : croire, c’est supprimer la lumière.
Mais croire que l’on est une lumière, cela confine au grandiose. Comme le susurrait, un rien perfide, Dominique Davray (« Madame Mado » dans le film de Lautner) : « Toi, Raoul Volfoni,on peut dire que t’en es un ». « Un quoi ? » « Un chef. »

Gilles Le Gendre est l’élu de Paris Rive Gauche — la 2ème circonscription de la capitale, 5ème et 6ème arrondissements. Né à Neuilly, biberonné au collège Sainte-Croix, « économiquement de droite, et culturellement et sociétalement de gauche, un peu schizophrène électoralement » — de son propre aveu. Sa connaissance de la France périphérique est forcément parcellaire. Sûr d’incarner la modernité, il est terriblement ancien monde — comme d’autres, en 1788, étaient Ancien Régime. Manquer de sens politique n’est pas un péché mortel. Mais se penser trop intelligent révèle une faille. Vite, un divan pour Monsieur Le Gendre !

Ils sont tous taillés sur ce modèle, à LREM. Sans humilité. Persuadés, parce qu’ils ont été élus, d’être des Elus. On sait depuis lurette que le pouvoir rend fou et que Quos vult perdere Jupiter dementat. Oui — mais quand on a à sa tête quelqu’un qui se prend pour Jupiter, signe de grande intelligence…

L’Eglise a hésité pendant 1800 ans avant d’accorder (en 1870) l’infaillibilité au Pape — et juste en matière de foi et de morale. Mais nos oligarques modernes n’hésitent pas : ils ont l’infaillibilité greffée au portefeuille — le leur, gonflé de ce qu’ils prennent dans les nôtres.
Les aristocrates de 1789 croyaient eux aussi disposer des pleins pouvoirs, ad vitam aeternam. Ils pensaient eux aussi avoir la tête sur les épaules… Comme quoi, on peut se tromper.

Jean-Paul Brighelli

PS. Dans le genre vraiment intelligent, offrez-vous Sur les épaules des géants (chez Grasset), le dernier ouvrage d’Umberto Eco, trop tôt disparu lui aussi, qui rassemble un certain nombres de conférences prononcées par le génie italien (sur la Beauté, le Secret, la falsification de l’Histoire, etc.). Ça fait plaisir de voir l’intelligence en action — et ça confère aussi de l’humilité. J’en avais fait, bien avant Noël (c’est un très beau volume, magnifiquement illustré, un splendide cadeau pour quelqu’un que vous aimez) un recensement pour un canard qui l’a méprisé. Ils sont trop intelligents, à Paris.9782246817413-001-T