Tully

4397667.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx« Liberté, égalité… » — bla-bla-bla : nous sommes tous égaux, et puis il y a Charlize Theron.modeling-photo-of-charlize-theron-in-a-sexy-black-see-through-lingerie-top-with-a-blonde-bob Rappelez-vous. La dernière fois que vous l’avez vue, c’était dans Atomic Blonde,Atomic Blonde (2017) où elle était radicalement belle, même couverte d’ecchymoses qu’elle soignait plongée dans un bain plein de glaçons et sirotant une vodka — un double on the rocks, si je puis dire…tenor Mais un peu avant, elle tenait la vedette dans Mad Max Fury Road, boule à zéro, le visage taché de suie, de poudre, de sueur, un œil au beurre noir, amputée d’un bras…47462 Encore avant, elle avait décroché un Oscar pour un rôle de tueuse en série, dans Monster — elle avait pris 30 kilos tout exprès, et s’était fait infiltrer du collagène dans le visage pour devenir Aileen Wuornos, exécutée en 2002 en Floride pour une série impressionnante de meurtres…Capture d’écran 2018-06-30 à 18.46.55 Et la voici dans Tully, de Jason Reitman (remember Juno ?), où elle joue le rôle d’une mère de famille, Marlo, affligée d’un mari qui passe ses nuits, près d’elle, à tuer des morts-vivants sur sa console, d’une gamine peu douée, d’un fils hyper-actif qu’il faut brosser comme un cheval, chaque soir, pour qu’il consente à se coucher, et elle vient d’accoucher d’une gamine qui hurle sans cesse… Elle pris 20 kilos pendant sa grossesse (et pour le film), et elle n’a pas l’air de vouloir les perdre…tully-696x385 Et elle reste sublime. Le cinéma, c’est ça aussi. Nous, on fréquente des baleines bardées de capitons, elle, elle explique qu’elle a des varices dans ses varices, et on la trouve exquise.

(Note ajoutée le 4 juillet : une amie m’ayant fait remarquer que la notation ci-dessus serait mal comprise par nombre de lecteurs, surtout de l’espèce lectrices, je précise qu’il s’agissait d’un private joke à usage personnel et concernant une seule personne — par ailleurs dépourvue desdits capitons. Les Anglais diraient que c’est de l’humour « tongue in cheek » — une expression que je peine à traduire.)

Bref, Marlo s’offre une dépression post partum que je vous dis que ça.
Alors on lui offre une nounou de nuit — une profession qui déjà vous fait dresser l’oreille, hein… C’est elle, la Tully du titre. Mackenzie Davis.3-1024x603 Une fille tout aussi exquise, un mixte de Charlize Theron et d’Uma Thurman (nous ne sommes pas tous égaux, il y a Charlize Theron, il y a aussi Uma Thurman), une Canadienne déjà vue dans Blade Runner 2049, qui se retrouve ici face à Charlize dans ce qui paraît être un passage de témoin — comme Robert Redford faisait semblant de passer le témoin à Brad Pitt dans Spy Game, si vous vous souvenez. Une nounou qui l’envoie dormir, car elle a fait de la psychanalyse jungienne et cite Samuel Pepys, ce qui a fait tiquer le critique du Figaro, Eric Neuhoff : il n’a pas dû repérer que c’était Marlo / Theron qui avait fait des études de littérature anglaise, et que cette référence savante Samuel Pepys était un indice, parmi d’autres, tous semés afin de préparer…

Arrête, Brighelli ! Ne dis rien !

Ce qui m’a beaucoup amusé, c’est d’imaginer le discours qu’auraient tenu les médias si c’était une femme qui avait signé ce film (c’est une femme, Diablo Cody, qui l’a scénarisé — une ex-stripteaseuse déjà responsable du scénario très malin de Juno). Quelle merveilleuse sensibilité à l’assignation à maternité que nous impose la société mâle ! auraient dit les pétroleuses ! Quelle superbe ambiguïté péri-lesbienne, auraient affirmé les disciples « genrées » de Judith Butler — qui n’auraient rien compris au film, mais bon, on a l’intellect que l’on peut. Quelle fantastique représentation de l’inconséquence du Père, incapable de donner le sein à la petite dernière, et à peine étonné que le ménage soit fait, en sus du reste…
Tully est un travail de collaboration entre gens intelligents (ça n’a pas de sexe, l’intelligence, spice di counasse, ça n’est pas « genré » !), comme l’était il y a deux ans Gone Girl (un homme à la réalisation, une femme au scénario), l’un des films les plus puissamment misogynes des trente dernières années. L’intelligence passe par l’androgyne : elle est mâle et femelle à la fois. Charlize Theron ne doit pas être idiote ni soumise, vu l’extrême pertinence avec laquelle elle choisit et varie ses rôles. Et de surcroît elle est splendide, ce qui n’arrivera jamais à Judith Butler et à toutes les pétroleuses qui assignent les femmes à résidence — comme les islamistes assignent les musulmans à résidence. Ce qu’on appelle en général une prise d’otages.

Je travaille en ce moment sur Simone de Beauvoir, pour préparer les cours de l’année prochaine, et cette femme sublimement intelligente, auxquelles les pétasses modernes doivent tout, s’est fait épingler, bien sûr, par des néo-féministes de salon à la gueule de qui elle cracherait son mépris, si elle était encore en vie — tout comme elle récuserait l’orthographe « inclusive ». Pas assez « femme », disent-elles ! Pendant ce temps il y en a d’autres qui sont juste assez crétines.

Tully m’a fait penser à l’un des livres que je n’ai pas écrits, que je devais réaliser avec Gérard Strouk, un obstétricien réputé qui a dirigé pendant près de trente ans la Maternité des Lilas, malheureusement perdu de vue, qui s’est fait une réputation à s’occuper de l’après-travail, particulièrement de la remise en état des hommes, poly-traumatisés par cette expérience éprouvante (« Elles, elles ont mal, nous, on souffre ») et dont la libido d’abord, l’amour ensuite sont désorganisés par la grossesse,  l’accouchement et l’allaitement. Marlo ne fait plus l’amour avec son mari, qui du coup se cantonne à la play-station et aux films de Q avec serveuses de McDO expertes (son fantasme, dont la réalisation dans le film est tout aussi drôle que celui de la groupie de football dans A History of Violence, l’un des chefs d’œuvre de Cronenberg). Tully raconte la remontée d’une femme vers l’amour, l’amour de celui qui vous a fait ça, l’amour de ses enfants, et finalement l’amour du quotidien. Sortie de crise, disparition de la nounou, fin du baby blues. C’est drôle, pathétique, émouvant, très futé, et ça flirte avec le fantastique. Allez, je vous ai presque tout dit !

Jean-Paul Brighelli