Un doigt de pub pour le catholicisme

Nous recevons toutes sortes de visiteurs improbables, chez Havas. Mais quand celui-ci a franchi le seuil de notre siège, à Puteaux…
C’était un homme tout en longueur, le visage osseux, tourmenté, d’un être en proie à bien des doutes et des démons, victorieusement vaincus. « Il y avait sur sa figure la lutte de deux principes opposés, une nature mauvaise domptée par la volonté, peut-être par le repentir » dit justement Dumas. Les yeux enfoncés, le regard sombrement lumineux, les cheveux gris en brosse, il tenait à la fois de l’ancien parachutiste et du prédicateur d’apocalypses. Savonarole ressuscité !
Nous l’avons fait patienter dans l’un des canapés Boca qui agrémentent la réception. Dans ces lèvres de polyuréthane inspirées à Dali par celles de Mae West (mais les nôtres appartiennent au remodelage de l’objet par le Studio 65 sur celles de Marilyn), il avait l’air aussi à l’aise qu’une truite saisie au bleu dans une poêle chaude. Quand je l’ai reçu enfin, il paraissait à point — comme la truite susdite. Plus écarlate que le lycra rouge baiser du canapé.400
Il s’est présenté. Il était prêtre (ce qui ne m’étonna point : même en civil, il avait l’air d’être en soutane), et était mandaté discrètement par le Vatican pour explorer la possibilité (la faisabilité, dit-on désormais en français global) d’une campagne visant à relancer le catholicisme.
« Nous perdons des fidèles chaque jour, depuis des années », a-t-il expliqué. « Une hémorragie que nous ne nous expliquons pas. »
J’ai discrètement consulté ma Bible — je veux bien entendu parler du Net. Qui m’a révélé, si je puis dire, que près de 65% des Français ne se reconnaissent dans aucune religion, et que la plupart d’entre eux s’affirment athées. « Quel magnifique marché potentiel ! » me suis-je exclamé en lui communiquant ces chiffres — qu’il connaissait, hélas… Après tout, nous avons fait boire Evian, il y a quelques années, à un bon nombre de vieux qui se sont identifiés à nos plongeurs (tous des ex-champions recrutés pour la circonstance) et à une quantité de jeunes femmes convaincues qu’elles y trouveraient l’eau de Jouvence et de résurrection de leurs petits capitons. Sans parler de celles qui ont réellement cru, sans que nous l’ayons dit, que c’était l’eau-miracle des biberons — alors qu’elle a plutôt un effet laxatif, mais chut !…

Mon visiteur m’a avoué que cette vieille campagne — « We Will Rock You » remixé par KCPK avec des intonations enfantines — avait décidé la hiérarchie catholique à oser cette démarche quelque peu iconoclaste sur laquelle il nous demandait, bien sûr, la plus grande discrétion. « Nous avons eu une grande concertation, à Rome, et le Saint Père (j’appartiens à la même congrégation que lui — il n’y a que des jésuites pour oser la modernité) s’est enthousiasmé de nos propositions. « Ce serait formidable, a-t-il dit, si dans toutes les églises, les fidèles pouvaient taper des pieds et des mains en accompagnant le divin sacrifice… » Un frère lai lui a alors montré James Brown en pasteur rock — c’était dans les Blues Brothers. Ça l’a décidé : « Nous ne pouvons pas demander à tous nos prêtres — surtout aujourd’hui où les vocations se font rares — d’avoir le talent de James Brown… Mais nous devons dire aux chrétiens que c’est eux qui ont le talent… »
– Excellent slogan ! » me suis-je écrié. « Bref, vous voulez que nous mettions sur pied une campagne destinée à relancer les conversions à la foi catholique…
« Mais mon père, ai-je immédiatement ajouté, ne pensez-vous pas que la désaffection qui frappe aujourd’hui l’Eglise — la vôtre en particulier, parce que les sectes protestantes sont bien plus dynamiques — vient des positions même du catholicisme moderne, tel qu’il s’est exprimé depuis Vatican II ? L’œcuménisme, la compréhension universelle, le salut à la portée des ânes… Déjà, l’abandon du latin… »
– Mais personne ne comprenait ce qui se disait à la messe !
– Est-ce si important ? Un agnostique comme Georges Brassens, dans une chanson intitulée « Tempête dans un bénitier », signalait déjà en 1976 que « sans le latin, la messe nous emmerde »… Croyez-vous que les Musulmans, qui baragouinent pour la plupart, en France, un dialecte berbéro-arabo-français, entendent quelque chose à la langue classique du Coran ? Non, bien sûr : ils répètent des phrases comme des incantations.
« D’ailleurs, ai-je réfléchi tout haut, ne pensez-vous pas qu’il faudrait prendre exemple sur l’Islam ? Voilà des gens qui vendent extrêmement bien leur produit ! »
– Je pensais, m’a-t-il fait remarquer, que notre perte d’influence résultait prioritairement du processus de rationalisation tel que l’a expliqué Max Weber
Je ne pus m’empêcher de louer sa connaissance de la sociologie allemande. Un catholique avait donc le temps de lire l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme ?
– Il faut savoir un peu de tout », m’a-t-il avoué en rougissant.
– Mais ce n’est pas un argument, ai-je immédiatement répliqué. L’Islam se porte à merveille. Désenchantement du monde ou pas, il séduit de plus en plus de gens— y compris bon nombre de celles et ceux que vous avez laissé.e.s en marge… »
(J’orthographiai ainsi dans ma tête le participe passé, afin de me conformer aux dernières lubies à la mode — et je remarquai qu’il n’en remarqua rien).
« Et la dureté de la charia ne fait absolument pas peur à des générations que l’on croyait perdues à tout jamais sur le mol oreiller des délices contemporaines…
« Il faut s’entendre sur le produit que vous voulez que nous vendions, ai-je surenchéri. Un mauvais produit peut tromper quelques personnes quelque temps, mais seul un bon produit peut tromper tout le monde tout le temps.
« Alors, croyez-moi : abandonnez le refrain « Jésus vous aime ». Les gens ne veulent pas une Eglise lénifiante (de pigeon, ajoutai-je in petto — l’in petto est un produit jésuitique porteur de restriction mentale et de grâce efficace), mais une Eglise militante. Une Eglise de combat. »
– Mais le Christ, objecta-t-il… Son message est amour !
– Pas du tout — et vous le savez bien, quoique vous ayez délibérément choisi de l’ignorer. N’est-ce pas le Christ qui a dit : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » ? Et il a ajouté : « Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. »
– Je n’aurais pas cru, dit-il (et je crus entendre dans sa voix l’ombre d’un sarcasme) qu’un publicitaire de chez Havas pût citer Saint Matthieu par cœur…
– Mais nous ne sommes pas tous incultes, dans la pub ! La fille qui a conçu la campagne Evian évoquée plus haut était agrégée de Lettres ! Pour en revenir à cette déclaration du Christ… N’est-ce pas ce que les islamistes répètent dans leurs prêches ? Meurs pour Allah, et tu gagneras le paradis — et un nombre indéfini de houris…
– 72, me dit Savonarole, l’air songeur.
– Si vous voulez — et vous ne vous rendez pas compte, vous qui avez fait vœu de chasteté, à quel genre de pénitence (celui-là aussi, je l’orthographiai différemment in petto) le vrai croyant se condamne. Une vierge, déjà, c’est la croix. Mais 72…
« Quoi qu’il en soit, je vous donne un conseil préalable à toute négociation sur le fond. Il faut modifier le produit. Vous réconcilier avec l’Eglise militante de la Contre-Réforme. Rallumer les bûchers de l’Inquisition. »9_Bucher_Urbain_Grandier – Mais mon fils… »
– Il n’y a pas de fils qui tienne (sinon avec trois clous, me susurra le diable qui est dans mon in petto). Aristote dit très bien que les ressorts de la catharsis sont la terreur et la pitié. Vous avez renoncé à l’un et à l’autre. La pitié, vous devriez la faire jouer en racontant à nouveau les supplices des saints, modèle Légende dorée — et en cessant d’édulcorer celui de Jésus.xam74807 J’ai vu jadis à Palerme un Christ en croix modelé sans doute sur un vrai supplicié du XVIIème siècle. Eh bien croyez-moi, le malheureux en avait bavé — son corps n’était plus qu’une longue traînée sanglante. Comme chez Mel Gibson ! C’est en exposant les corps des martyrs que vous provoquerez la pitié !Capture d’écran 2017-11-05 à 11.26.05 Enfin ! Relisez Catherine de Sienne et toutes les grandes mystiques ! Vous croyez qu’on a attrapé Louise du Néant avec du miel? Que nenni ! Avec du sang, des larmes et du fiel.800px-William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_The_Flagellation_of_Our_Lord_Jesus_Christ_(1880) « Quant à la terreur… Vous l’avez maniée avec dextérité durant des siècles… Désormais, c’est l’islam qui s’en est emparé, afin d’offrir aux croyants-en-devenir, ceux qui sont tentés par la Soumission, des images de violence et de mort.
« Croyez-moi : tant que vous ne modifierez pas en profondeur le produit « Christ », vous ne parviendrez pas à concurrencer le produit « Allah ». Comment croyez-vous qu’Evian s’est imposé face à Vittel ou Contrex ? En outrant ses qualités ! En faisant miroiter la rédemption intestinale à toutes les secrétaires embourbées entre leur bureau et la photocopieuse !
« Vous avez renoncé à l’Enfer — et c’est bien le problème. S’il n’y a plus de châtiment, comment osez-vous demander à vos ouailles les efforts nécessaires pour gagner le Paradis ? En érigeant des croix à Ploërmel ? Pff… Tout ce que vous y gagnez, c’est à dresser la loi contre vous — cette même loi qui tolère tout à fait que des imams se lance dans des prêches incendiaires ! Qui tolère aussi que la suppléante de François Ruffin, Zoé Desbureaux, qualifie l’assassin de ces deux malheureuses filles, à Marseille, de « martyr » — sans être inquiétée !
« Allons, mon Père ! Un bon mouvement ! Relancez la croisade, rallumez les bûchers, revivifiez l’Inquisition ! La Contre-Réforme est sortie des guerres de religion, et elle en est sortie glorieuse !
« Si vous voulez que notre maison vende avec succès votre produit, changez de produit ! Pas de bon message s’il n’y a pas de bon produit !
« Parce qu’enfin… Et cela, je vous le confesse sous le sceau du secret… Nous avons été contactés récemment par un éminent prédicateur suisse, qui a bien besoin d’un coup de neuf… Nous lui avons conseillé de durcir son propos… No more mister nice guy !
« Regardez donc les jeux vidéos : meurtres en série, cascades d’hémoglobine, surenchère de corps éclatés, démembrés, et renaissant sans cesse — comme le Christ ! Quel succès ! Quel merveilleux produit d’appel ! »
Le bon Père m’a regardé avec terreur. Je m’étais levé de ma chaise, les bras étendus comme l’ange du Jugement, les yeux flamboyants. « Satan ! » s’est-il exclamé, « Vade retro ! » Mais c’est lui qui a fui — et nous ne l’avons pas revu.

Jean-Paul Brighelli

PS. L’idée de cette sotie (et non sottise, comme l’ont lu les malheureux formés en méthode globale) m’est venue en discutant récemment dans un TGV avec le curé de Saint-Sauveur, à Aix-en-Provence. Le visage creusé, le corps famélique, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, c’est lui. Nous avons discuté de comment ramener les jeunes à Dieu, et je lui ai exposé les idées ci-dessus, à peu près dans les mêmes termes. Ma foi (si je puis dire), ça ne l’a pas fait rire — j’espère juste que ça l’a fait réfléchir.260px-Girolamo_Savonarola