Un peu de lecture pour ces temps de corona… Chapitre 2

« Le cheval, dans le noir, buta sur une souche de vigne, hésita, et s’immobilisa enfin avec un long frisson.
Le choc ramena Mathieu à la vie. Il ouvrit les yeux, et s’efforça en vain de voir à travers les ténèbres. « Je suis aveugle », pensa-t-il. La balle qui l’avait atteint, quelque part dans le dos, s’était-elles faufilée dans sa tête, par une veine ou une autre, et allait-elle lui gicler par les yeux ? « Aveugle », répéta-t-il tout haut. Il eut un rire bref qui se transforma en toux rauque. Il cracha un gros caillot de sang, et respira plus librement. Il se sentit mieux, soudain — ce qui ne manqua pas de l’inquiéter. Il avait déjà été blessé, dans sa vie, il savait que ce genre de sensation arrivait justement au moment où les choses empiraient. Le mieux de la fin.
Il distingua soudain quelque chose de plus noir encore dans cette nuit obscure, et il sut qu’il n’était pas aveugle. Un arbre, probablement. Il donna un léger coup de talon, et la brave bête se remit en marche. Elle avait du mérite. Cela faisait douze heures qu’ils galopaient, de façon intermittente. Mathieu était trop avisé pour crever son cheval tout de suite, et il avait ménagé sa monture, tout en jetant un coup d’œil parfois derrière lui. Mais il avait été vite rassuré. Les assassins ne le suivaient pas : trop de neige, trop de brouillard. Et sans doute étaient-ils rassasiés de sang.
Où pouvait-il être ? Quelque part dans la vallée de l’Hérault, qui menait vers Pézenas. Il était hors de question d’attendre le petit matin. D’abord, en ce mois de février, l’aube était encore loin. Et il faisait un froid très vif, même dans cette plaine languedocienne où il était enfin parvenu, vers cinq heures du soir. La tramontane coupait la peau.
Au début de sa chevauchée, il ne s’en était pas soucié. Par réaction à ses blessures, il avait même senti par à-coups des bouffées de chaleur le secouer. Mais après tout ce sang perdu, et il n’aurait jamais cru avoir tant de sang en lui, il frissonnait à chaque brise. « Le cheval ! pensa-t-il soudain. Il ne faut pas qu’il s’arrête. Il ne faut pas que je le laisse penser à sa fatigue. »
Il enfonça machinalement ses talons dans le ventre de sa monture. Peut-être la bête ne survivrait-elle pas plus que lui à cette chevauchée éperdue. Mais il fallait arriver. Coûte que coûte. Prévenir son maître, le comte d’Aumelas, de ce qui s’était passé.
Le cheval allait au pas, heurtant parfois ses jambes aux ceps de vigne — et Mathieu ressentait chaque choc dans sa chair déchirée. Il s’était raisonné : la balle qui l’avait atteint ne pouvait pas avoir touché un organe noble, il serait mort depuis longtemps. Le poumon sans doute avait été lésé, il n’aurait pas craché tant de sang, mais juste en surface, probablement. Il se rassurait comme il pouvait quand une nouvelle quinte lui fit cracher encore un flot de sang. En surface, vraiment ?
Sans qu’il le vît vraiment, ils gagnèrent enfin une vraie route. Les sabots résonnèrent soudain sur du pavé, et Mathieu comprit qu’ils étaient presque arrivés, que la bête avait retrouvé son chemin, d’instinct, et qu’ils venaient d’aborder la longue allée plantée de hêtres qui menait au château d’Aumelas.
En fait, le château familial était juché au sommet d’un escarpement. Mais, il n’en restait que des ruines : Richelieu, comme il l’avait fait partout où des vassaux avaient manifesté leur mécontentement, avait fait raser les créneaux et démanteler les murs. Les démolisseurs n’avaient respecté que la chapelle. Depuis ces années 1620, la famille s’était réfugiée dans une bâtisse du village, dans le creux de la vallée — une grosse maison rectangulaire qui aurait aussi bien appartenir à quelque fermier enrichi, et qui était désormais le nouveau château d’Aumelas.
Entre le village perdu et la demeure du comte, il y avait presque trente lieues. Tout le pays avait appartenu jadis aux Aumelas, mais de vente en vente, ils s’étaient dépossédés peu à peu de l’essentiel de leurs biens. Ne subsistaient que quelques hameaux haut perchés dans les Cévennes, quelques vignes, un peu de blé. De quoi vivoter. Le jeune vicomte mangeait le fond avec le revenu. Son père était trop âgé pour s’en offusquer, sans compter qu’il avait pour son fils une indulgence presque totale, typique d’un père âgé qui se reconnaît en son jeune fils. Toute l’aristocratie française vivait alors à crédit — tant qu’elle avait du crédit. Puis des bourgeois lointains, des paysans aisés, rachetaient paisiblement les terres laissées en gage par les seigneurs désargentés chez les Juifs qui avaient accordé les prêts. À Pézenas, tout proche, il y avait un ghetto où étaient confinés ces suceurs de sang…
L’allée était tellement enneigée, par moments, à cause des congères drossées par les rafales, que la bête harassée glissait, se reprenait, trébuchait à nouveau. Il n’y avait pas un quart de lieue, mais Mathieu eut l’impression que cela durait davantage que tout ce qu’il avait accompli jusque là. Il parlait de temps en temps à sa bête, entre deux quintes de toux, il lui caressait l’encolure, la flattait, lui racontait le picotin d’avoine et le foin épais auxquels elle aurait bientôt droit… Il en avait au moins l’intention, mais la plupart du temps, les mots mouraient dans les bulles de sang qui éclataient entre ses lèvres.
Il se pencha sur le cou de son cheval pour l’aider. Puis il leva les yeux. Juste devant lui, le ciel d’encre parut plus noir encore, et il sut qu’il était arrivé, qu’ils étaient devant la muraille aveugle de la grande bâtisse. Aucune lumière ne filtrait à travers les rares fenêtres.
Ils firent encore vingt pas, pour rejoindre la petite esplanade de l’entrée principale.
Que faire ? Appeler ? Ses lèvres ne laissaient plus passer que des soupirs sanglants. Il ne s’en sentait pas la force de descendre — il n’y survivrait pas. Il fouilla dans sa poitrine, et en retira le petit pistolet qu’il gardait toujours sur lui. Il l’arma, en invoquant Dieu que le sang n’ait pas corrompu le mécanisme ou mouillé la poudre. Puis il leva le bras au ciel et fit feu.
Le cheval broncha à peine. C’était une vieille bête, et si épuisée qu’au canon même elle n’aurait pas réagi.
Cinq mortelles minutes s’écoulèrent avant que les lourds vantaux ne s’entrouvrent.
Mathieu entendit des éclats de voix — assourdis par la fatigue et par la mort qui le gagnait. Il se sentit soulevé, transporté, avec des précautions infinies. Mais malgré la délicatesse de ceux qui le portaient, ses blessures se rouvrirent, et il s’évanouit. »