Un peu de lecture pour ces temps de coronavirus — second chapitre 1

Je fais un dernier essai — le premier m’ayant attiré une masse de critiques dont je ne me relèverai pas de sitôt. L’histoire qui suit est totalement écrite, et porte sur les exactions contemporaines d’une banque qui gère tranquillement les fonds de Juifs partis depuis longtemps en fumée — en attendant que se manifestent d’hypothétiques héritiers…

« Jeudi 16 juillet 1942, six heures du matin — heure allemande.

« J’ai embrassé l’aube d’été », se récite Rachel en ouvrant les volets. « Dieu, qu’il fait beau ! »
Elle a eu seize ans six mois auparavant, et elle a obtenu de ses parents, à cette occasion, de quitter le solennel appartement du second pour emménager dans la chambre de bonne du sixième. Elle en a fait sa caverne, son refuge, son monde. Et ce matin, elle ne peut que se féliciter de son choix. Le soleil vient de passer par-dessus les toits de Paris, et frappe la jeune fille d’un rayon déjà chaud, caressant et complice.
Rachel se débarbouille vite fait, brosse ses longs cheveux blond vénitien, et s’habille à la hâte. Elle enfile la robe à fleurs qu’elle portait l’avant-veille, pour le 14 juillet – même si on ne fête guère la prise de la Bastille dans ce Paris à l’heure allemande, ses parents et quelques amis ont tenu à s’habiller, en privé, à la hauteur de l’événement. De surcroît, les Juifs n’ont pas le droit de sortir après huit heures du soir, et les rares soirées qu’organisent encore ses parents rassemblent les mêmes voisins proches, qui regagnent leurs domiciles en rasant les murs. Le couvre-feu ne facilite pas la vie mondaine…
Sont venus aussi deux vieux clients de son père, qui habitent à deux pas, rue Vieille-du-Temple. Un peu éberlués de se retrouver, le temps d’une soirée, dans un Paris israélite dont ils préfèrent ignorer l’existence, même s’ils le côtoient journellement.
Rachel sourit toute seule en pensant aux toasts célébrant la victoire sur l’obscurantisme et le despotisme : sous la prise de la Bastille – ils habitent à deux pas de la place où se dresse aujourd’hui la colonne qui célèbre l’événement – ses parents ne fêtaient-ils pas une autre libération, tant espérée ?
– Lulu ! appelle-t-elle.
Le king charles saute du lit et s’ébroue, secouant ses longues oreilles molles. Il sort de ses songes comme s’il sortait de l’eau. Mais tout bien réfléchi, il a plutôt envie de se balader, et il salue sa maîtresse d’un jappement léger. C’est un chien bien élevé qui ne se permettrait pas de réveiller tout l’immeuble à une heure si matinale. Même si une rumeur semble monter de la rue, sans doute les premiers ouvriers partant vers les premiers métros…
Et pour respecter le sommeil de cette tranquille maison bourgeoise, Rachel dévale l’escalier de service, un peu raide à monter, mais si facile à descendre.

Elle rejoint la rue Pavée, traverse Saint-Antoine, et part vers les quais. Le petit chien marque vaillamment son territoire, en levant la cuisse aussi haut qu’il le peut. Il s’enhardit à renifler la roue d’un autobus, garé là de façon bien incongrue, pense Rachel. D’autant qu’il y en a une bonne vingtaine, échelonnés jusqu’au métro Saint-Paul. Les chauffeurs sont au volant, immobiles, et il n’y a pas de receveurs. C’est bien étrange. Quatre hommes attendent dans une traction-avant noire — eux non plus ne bougent pas plus que des statues. Sur leurs visages de cire on voit clairement écrit le mot Police. Lulu, impavide, inonde consciencieusement la roue avant gauche du véhicule. Rachel étouffe un fou-rire nerveux.
– Lulu ! crie-t-elle.
Elle gagne la Seine. Sur le quai des Célestins, nonchalamment appuyés au mur, trois jeunes miliciens du parti de Doriot fument tranquillement une cigarette, dont la lourde fumée bleue peine à monter dans le ciel. Ils seraient plutôt mignons, si on parvenait à faire abstraction de la chemise bleue d’uniforme et du brassard marqué au sigle du PPF, avec tout ce qu’il évoque de démence précoce.
– Mate la petite youpine ! s’exclame l’un d’eux. Eh, poupée blonde, tu viens danser avec nous ?
Rachel hausse les épaules — pas trop fort quand même, pour ne pas provoquer leur colère ou leur entêtement. Petite youpine ? Il fait si beau qu’elle n’a pas mis le manteau léger sur lequel la bonne a cousu l’étoile réglementaire. Ses cheveux blond-roux, peut-être, ou ses taches de rousseur ? « Un teint de porcelaine », lui dit sa mère dont les images sont toujours si sagement conventionnelles. Qu’aurait dit Rimbaud ?
C’est monsieur Rochambaud, leur professeur de Lettres de Seconde, qui leur a parlé de Rimbaud. C’était drôle : il baissait la voix comme s’il échangeait avec ses élèves un secret douloureux — ou douteux. Rimbaud est un peu trop maudit pour 1942, semble-t-il. N’empêche que l’homme aux semelles de vent, comme l’appelle Rochambaud, était coiffé comme un zazou — il leur a montré un dessin où il est assis à côté de Verlaine, — qui n’est guère mieux en cour : c’est son père qui a expliqué à Rachel pourquoi…

Rachel et Lulu traversent la première partie du pont de Sully. Ils entrent dans le petit square à gauche et descendent sur la berge de l’île Saint-Louis. Lulu court comme un fou sur les pavés inégaux. Rachel manque se tordre le pied dans un trou inattendu. Et le pavé suivant branle dangereusement.
Une péniche vide remonte le fleuve à toute allure, et Rachel se recule contre le mur pour éviter les vagues qui viennent mourir à ses pieds.
L’aube vire à l’aurore, le soleil inonde les quais. Rachel pense au poème étudié en allemand — son père, ex-Ukrainien d’origine allemande, a tenu à lui faire étudier ce qui, pour lui, est resté « la langue de Goethe » — « et de Heine », ajoute-t-il malicieusement. Des vers d’Eduard Möricke, écrits il y a trois-quarts de siècle :

« O flaumenleichte Zeit der dunkeln Frühe!
Welch neue Welt bewegest du in mir?
Was ist’s, daß ich auf einmal nun in dir
Von sanfter Wollust meines Daseins glühe? »

Quelle est la suite, déjà ? « Einem Kristall gleicht meine Seele nun… » Et puis ?
Elle bute sur un pavé inégal, et, curieusement, le choc fait remonter le poème. « Einem Kristall gleicht meine Seele nun, / Dennoch kein falscher Strahl des Lichts getroffen … » C’est cela ! Elle en jubilerait presque…

Ils flânent ainsi pendant un bon quart d’heure, et prennent encore le temps de musarder en remontant le boulevard Henri IV.
Là aussi, il y a des autobus garés.

« C’est tout de même curieux », pense Rachel. Elle remue la tête pour se débarrasser de son étonnement, et ses cheveux viennent lui manger le visage, s’accrochant à son petit nez mutin, à ses cils, à ses joues encore pleines — elle sort à peine de l’enfance, elle n’a des formes que depuis un an à peine. Au coin de Saint-Antoine, devant la Banque de France, d’autres miliciens sont là, immobiles, et la suivent des yeux avec gourmandise. C’est pour le coup qu’elle regrette de ne pas avoir mis de manteau. Cette robe la déshabille un peu trop bien…
Rue du Roi de Sicile, enfin.

Elle remonte directement au second. Elle ne craint pas de réveiller ses parents : son père se lève toujours tôt, comme quand il allait travailler à l’hôpital… Désormais, il reçoit les malades chez lui. En catimini, pour ainsi dire. Mais il a gardé l’essentiel de sa clientèle, y compris nombre de non-Juifs. « Votre père, a lancé à Rachel, l’avant-veille, cet ancien malade devenu un ami de la famille, il a le chic… » C’était un peu mystérieux, mais très éloquent. Et Rachel n’est pas mécontente que son père « ait le chic »… Cela va bien avec son élégance vestimentaire, son air de ne pas y toucher, cet humour à fleur de paupières, qui caresse plus qu’il n’égratigne…
Elle gratte à la porte, et c’est bien lui qui lui ouvre. Il est déjà habillé, comme s’il devait sortir. « Ta mère dort encore », lui souffle-t-il. « Tu n’as pas déjeuné ? Viens, j’ai fait du chocolat… »
Un luxe, en cette deuxième année d’Occupation. Mais Nathan Zylberstein a tant d’anciens malades, de ces diabétiques à qui il a sauvé la vie en leur appliquant, l’un des premiers en France, le traitement à l’insuline découvert dans les années vingt, — et qui lui vouent une reconnaissance éternelle…
Lulu réclame, lui aussi. Rachel mouille du pain avec du lait, et le petit chien, qui n’a pas un an, se jette sur sa gamelle avec une avidité qui fait plaisir à voir.
C’est au moment où Olga Zylberstein se lève à son tour, enveloppée frileusement dans l’un de ces peignoirs profonds où elle s’emmitoufle si volontiers, que des coups violents sont frappés à la porte.
Nathan se fige. Il regarde sa femme — l’un de ces regards qui en disent plus long que tous les discours. Puis il se lève, et va ouvrir à deux hommes vêtus de longs imperméables beiges, incongrus en ce jour d’été.
– Préparez rapidement quelques affaires, a jeté l’un d’eux. Nous vous emmenons…
– Mais… où …, a commencé Nathan.
– Aucune importance. Ah, pensez à couper le gaz, vous pourriez ne pas revenir tout de suite…
C’est comme s’il avait dit quelque chose de drôle, parce que le second policier éclate de rire.
Un rire sans gaîté réelle, pense Rachel.
– Rachel, lui dit sa mère, mets ton manteau. Non, l’autre, le marron.
– Mais Maman ! Il fait déjà chaud ! Je ne vais pas mettre un manteau d’hiver !
– Fais ce que je te dis », insiste Olga Zylberstein. Puis elle se tourne vers son mari : « Les Cosaques sont de retour… »
Sans répondre, Nathan serre longuement son épouse contre lui. Et ce geste d’amour, si inattendu entre ses parents, qui restent ordinairement soucieux de ne pas exhiber leurs sentiments, épouvante Rachel bien plus que l’attitude mi-narquoise mi-gênée des policiers.

Une rumeur étrange monte de la rue, du quartier tout entier. Des policiers frappent à toutes les portes. Et c’est cela d’abord que Rachel entend, ces coups qui résonnent partout, dans la cage d’escalier, dans la rue, réverbérés par els façades proches, comme au théâtre. Puis petit à petit, d’autres bruits arrivent jusqu’à elle. Des femmes hurlent, des enfants pleurent. Il y a de brusques éclats de voix, dont on ne perçoit pas le sens. Des ordres ou des protestations se mélangent…
– Ah, le chien, non ! s’exclame l’un des deux policiers en voyant Rachel prendre Lulu dans ses bras. Laissez-le à la concierge.
– Je ne laisse pas Lulu, décrète Rachel. À personne.
Le policier éclate de rire.
– Voyez-vous ça, mademoiselle n’abandonne pas son chien…
Il fronce les sourcils.
– Je peux aussi lui écraser la tête dans une porte, tout de suite, menace-t-il. Allez, vous le récupèrerez quand vous reviendrez.
Ça aussi, ça doit être drôle, parce que le second type s’esclaffe.
– Alors, c’est compris ? Chez la concierge. Tout de suite. Pendant que vos parents font leur valise.
– Elle est pas juive, la concierge ? interroge le second flic.
– M’étonnerait ! C’est elle qui a dressé la liste des habitants de l’immeuble. C’est comme la bonne ! rajoute-t-il en désignant la vieille Françoise qui se tient bien sage dans son coin. Tu sais comme ces youpins adorent se faire servir par des bons catholiques…
Rachel regarde la bonne, dont les yeux fuient les siens. Elle hausse les épaules, et descend au rez-de-chaussée.
En bas, elle frappe au carreau de la concierge, cette bonne madame Germain…
– Bonjour, madame… Nous sommes apparemment obligés de partir… Je peux vous laisser Lulu ?
– Oui, oui, lance la gardienne sans grand enthousiasme. Mais si je dois garder tous les animaux de l’immeuble…
Elle prend néanmoins Lulu dans ses bras potelés, pendant que les Zylberstein, chargés de deux grosses valises, passent la lourde porte d’entrée, ouverte en grand.
De tout son passé, Rachel n’a gardé que l’édition des Illuminations et d’Une saison en enfer, un vieux livre daté de 1892, à couverture bleue-verte, préfacé par Verlaine. Léon Vanier, libraire-éditeur. Un cadeau de son professeur de Français, en fin d’année. Glissé dans la poche de son lourd manteau d’hiver, plus lourd encore du poids du livre.
Elle l’a lu et relu durant les trois semaines passées à Drancy, gare de triage du dernier voyage. Jusqu’à le savoir par cœur.

Ils furent poussés avec les autres dans un autobus. Les enfants s’écrasaient contre les vitres, ravis : il faisait beau, ils avaient le sentiment de partir en excursion. Ils riaient.
Rachel se rongeait les sangs pour Lulu. Elle regarda ses parents. Ils avaient l’air inquiet, mais quand leur regard croisa celui de la jeune fille, ils sourirent, comme si tout cela était une plaisanterie. Du coup, Rachel s’inquiéta davantage.
Elle gardait en tête la phrase de Rimbaud — « j’ai embrassé l’aube d’été » — comme une ritournelle qui ne veut pas vous quitter. Elle avait beau essayer de penser à autre chose, la phrase du poète revenait, insistante, moqueuse.
Les enfants, dans l’autobus, gazouillaient gaiement. Ils partaient en colonie de vacances.
Première étape, le Vélodrome d’Hiver. Le Vél’ d’hiv’, disent les enthousiastes de la « petite reine ». Mais en ces temps d’Occupation, l’épreuve fétiche des Six jours est suspendue sine die.
Puis ce serait Drancy.
Puis la Pologne, où ils auraient tous l’occasion d’apprendre l’allemand — trois mots au moins, inscrits en fer forgé au dessus du portail d’entrée : Arbeit macht frei. Le travail rend libre.
Mais tous n’auraient pas l’occasion de travailler.

Lulu se sent oppressé dans les bras robustes de la concierge, qui le serre contre elle. Trop fort, apparemment. Le petit chien couine, se débat, elle le serre un peu plus fort, et alors, par réflexe, il mord — oh, à peine — la main qui le comprime.
– Saleté de clébard ! s’exclame la grosse dame.
Elle le jette à terre, et Lulu, épouvanté, s’engouffre dans la porte cochère qui est restée grande ouverte.
Il hésite, sidéré. Tout était si calme, tout à l’heure ! Et maintenant, de chaque immeuble coulent des dizaines, des centaines de personnes, qui forment un gros ruisseau dans la rue du Roi-de-Sicile, canalisé par des policiers en civil et en uniforme, et ces ruisseaux forment une vraie rivière, dans la rue Vieille-du-Temple, et un fleuve, sur Rivoli.
On pousse les gens, sans vraie violence, dans les bus qui attendent, et qui partent, dès qu’ils sont remplis, vers la Bastille.

Lulu, le nez au vent, cherche la trace de Rachel. Il gambade avec le noir troupeau vers Rivoli, court après un autobus, puis un autre, s’essouffle vite, et, un peu désorienté, redescend résolument vers la Seine — peut-être sa maîtresse y est-elle retournée… »