{"id":1019,"date":"2016-01-01T08:58:21","date_gmt":"2016-01-01T08:58:21","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=1019"},"modified":"2021-04-22T18:49:39","modified_gmt":"2021-04-22T16:49:39","slug":"sable-mouvant-dhenning-mankell","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/sable-mouvant-dhenning-mankell-1019","title":{"rendered":"Sable mouvant, d&rsquo;Henning Mankell"},"content":{"rendered":"<p>La nuit a \u00e9t\u00e9 courte, les alcools trop vari\u00e9s, l\u2019insomnie fr\u00e9quente. J\u2019en ai profit\u00e9 pour finir le livre que je lisais ces deux derniers jours\u2026<\/p>\n<p>Mais commen\u00e7ons par la bande\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nel mezzo del cammin di nostra vita,<br \/>\nMi ritrovai per una selva oscura,<br \/>\nChe la diritta via era smarrita\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, vous avez reconnu le tout d\u00e9but du Chant I de <em>l\u2019Enfer<\/em> de Dante \u2014 mais comme il pourrait y avoir parmi mes diligents lecteurs une part de non-italinisants, je traduis :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Au milieu du chemin de notre vie,<br \/>\nJe me trouvai dans une for\u00eat obscure,<br \/>\nCar j\u2019avais perdu le chemin direct\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 moins que ce ne soit le \u00ab\u00a0droit chemin\u00a0\u00bb : Roland Barthes \u00e9voque ce fabuleux d\u00e9but au tout commencement de son dernier cours au Coll\u00e8ge de France sur la \u00ab pr\u00e9paration du roman \u00bb (c\u2019est \u00e0 4.53 <a href=\"http:\/\/www.openculture.com\/2014\/07\/listen-to-roland-barthes-deliver-his-40-hour-lecture-course-la-preparation-du-roman-in-french-1978-80.html\">sur l\u2019enregistrement du cours<\/a>, si \u00e9mouvant pour moi qui y \u00e9tais). \u00ab Au milieu du chemin de notre vie\u2026 \u00bb Mais comme le dit Barthes, comment savoir si nous sommes au milieu, nous qui sommes encore en vie et ne voyons toujours pas la fin ? Les Anglais parlent de la \u00ab mid-life crisis \u00bb \u2014 \u00e0 propos de ce d\u00e9sir de d\u00e9sir qui nous agite souvent entre 40 et 50 ans \u2014 mais qui pourrait me garantir, \u00e0 moi, que 45 ans est le milieu de ma vie ? Le milieu, est-ce la fin de la mont\u00e9e \u2014 et plus dure sera la chute ? Ou quoi ?<br \/>\nC\u2019est \u00e0 cette question somme toute majeure que r\u00e9pond Henning Mankell dans son dernier livre \u2014 oui, tout dernier. Il a paru en septembre dernier au Seuil, Mankell est mort d\u00e9but octobre. Mort du cancer qui le pourchassait depuis la No\u00ebl 2013 \u2014 oui, \u00e7a va vite, mais le chanteur de Motorhead, mort en 48 heures apr\u00e8s le diagnostic initial. Pas le temps d\u2019\u00e9crire un livre.<br \/>\nAu d\u00e9part, c\u2019\u00e9taient des chroniques parues au fur et \u00e0 mesure des chimioth\u00e9rapies successives dans un grand journal su\u00e9dois. Puis c\u2019est devenu des m\u00e9moires flottants, o\u00f9 la m\u00e9moire, aiguis\u00e9e par ce qui arrive au corps, repart en arri\u00e8re \u2014 tr\u00e8s souvent au Mozambique, o\u00f9 Mankell (c\u2019est un aspect de son \u0153uvre dont j\u2019ignorais tout, et qui est tr\u00e8s peu traduit en fran\u00e7ais \u2014 tout comme on ignore son travail d\u2019activiste, dont il a laiss\u00e9 dans <em>Lib\u00e9ration<\/em> il y a cinq ans <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/planete\/2010\/06\/05\/henning-mankell-recit-de-l-ecrivain-embarque_656893\">un t\u00e9moignage gla\u00e7ant<\/a>) dirigea longtemps la seule troupe professionnelle de th\u00e9\u00e2tre (pour l\u2019anecdote, il \u00e9tait mari\u00e9 avec la fille d\u2019Ingmar Bergman, Eva).<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/01\/Capture_decran_2015-09-01_a_16.47.47.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1025\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/01\/Capture_decran_2015-09-01_a_16.47.47.png\" alt=\"\" width=\"730\" height=\"465\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/01\/Capture_decran_2015-09-01_a_16.47.47.png 730w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/01\/Capture_decran_2015-09-01_a_16.47.47-300x191.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 730px) 100vw, 730px\" \/><\/a><br \/>\nLe fil conducteur est une r\u00e9flexion sur le temps \u2014 sur ce qui fait le temps \u00e0 l\u2019\u00e9chelle humaine \u2014 notre pauvre \u00e9chelle de quelques d\u00e9cennies. Plus exactement parce que Finnois et Su\u00e9dois ont d\u00e9cid\u00e9 parall\u00e8lement de creuser dans la roche-m\u00e8re pour y enfouir leurs d\u00e9chets nucl\u00e9aires \u2014 un chantier qui doit durer pr\u00e8s de soixante-dix ans, un enfouissement calcul\u00e9 pour cent mille ans, le temps que les salet\u00e9s cessent d\u2019irradier. Quelque part dans le granit d\u2019en bas \u2014 alors m\u00eame qu\u2019au-dessus, la Su\u00e8de sera recouverte par des kilom\u00e8tres de glace, \u00e0 l\u2019horizon de la prochaine glaciation (dans 5000 ans, d\u2019apr\u00e8s les tables de Milankovic). Que restera-t-il de nous \u00e0 cette \u00e9poque ? Que restera-t-il de moi ? se demande Mankell. Puisqu\u2019aussi bien nous ne subsistons que dans la m\u00e9moire de ceux qui nous ont connus \u2014 et quand ils dispara\u00eetront \u00e0 leur tour\u2026<br \/>\nEt d\u2019\u00e9voquer quelques-uns de celles et ceux qui ont crois\u00e9 sa vie \u2014 en Afrique au plus fort des conflits, sur une autoroute o\u00f9 un jeune homme embarqu\u00e9 dans un car qui le pr\u00e9c\u00e9dait a \u00e9t\u00e9 d\u00e9capit\u00e9 par la vo\u00fbte d\u2019un pont, et que sa cervelle est venue s\u2019\u00e9craser sur le pare-brise de l\u2019inventeur de l\u2019inspecteur Wallander, dans une salle de th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 Paris quand il y r\u00e9parait des saxophones\u2026<br \/>\nCurieuse autobiographie qui virevolte, mais bien plus fid\u00e8le au mouvement de la m\u00e9moire que les autobiographies soigneusement chronologiques. Que suis-je, sinon un patchwork de souvenirs coupl\u00e9s \u00e0 des \u00e9motions \u2014 par exemple pour Mankell la d\u00e9couverte de l\u2019\u00e9rotisme dans un local quasi frigorifique des montagnes norv\u00e9giennes, ou les derniers instants d\u2019une jeune Africaine atteinte du SIDA \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 cela \u00e9quivalait, m\u00eame ici, \u00e0 une condamnation \u00e0 mort rapide \u2014 et cela dit aussi quelque chose au lecteur que je suis : \u00e0 maintes reprises je me suis trouv\u00e9 dans ce que Jean Starobinski a appel\u00e9 le \u00ab concernement \u00bb \u2014 le moment rare mais privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 un texte nous parle de nous, que l\u2019auteur pourtant ne connaissait pas. O\u00f9 il \u00e9crit avec nos mots, nos \u00e9motions, parce qu\u2019il y a dans l\u2019humain, parfois, des exp\u00e9riences communes, aussi divers que soit l\u2019homme.<br \/>\nC\u2019est un grand livre humaniste, un grand livre d\u2019espoir aussi \u2014 la vie est belle, les enfants, m\u00eame si elle est courte, m\u00eame si nous sommes vou\u00e9s \u00e0 une extinction prochaine, m\u00eame si nous perdons nos cheveux pour des raisons plus ou moins avouables, m\u00eame si la chair nous trahit et que la digestion des alcools de la veille se fait moins facilement qu\u2019il y a quarante ans.<br \/>\nQuant au titre\u2026 Ce Sable mouvant, c\u2019est celui dans lequel on s\u2019enfonce, peu \u00e0 peu \u2014 et le mezzo del cammin, comme dit le po\u00e8te toscan, c\u2019est peut-\u00eatre, comme dans <em>Oh les beaux jours<\/em> o\u00f9 Winnie, d\u00e8s le d\u00e9part, est enfouie jusqu\u2019\u00e0 la taille \u2014 \u00e0 mi-corps pour une mid-life \u2014 elle a \u00ab la cinquantaine \u00bb, dit Beckett \u2014, et qui n\u2019en fait pas toute une affaire, m\u00eame si au second acte elle est enterr\u00e9e jusqu\u2019au cou. J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 ce livre \u2014 j\u2019y ai hum\u00e9 ma future fum\u00e9e, comme dit le po\u00e8te.<br \/>\nSur ce, bonne ann\u00e9e, happy new year, pace e salute, ou Gott Nytt \u00c5r, comme on aurait dit \u00e0 Mankell s\u2019il \u00e9tait encore l\u00e0 \u2014 mais au fond, il est encore parmi nous : les mots durent plus que la peau.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La nuit a \u00e9t\u00e9 courte, les alcools trop vari\u00e9s, l\u2019insomnie fr\u00e9quente. 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