{"id":114,"date":"2007-10-26T20:40:30","date_gmt":"2007-10-26T20:40:30","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=114"},"modified":"2021-04-22T18:53:58","modified_gmt":"2021-04-22T16:53:58","slug":"babel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/babel-114","title":{"rendered":"Babel"},"content":{"rendered":"<p>Retour \u00e0 Babel <\/p>\n<p>De l\u2019utilit\u00e9 ou de l\u2019inutilit\u00e9 de l\u2019anglais \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire\u2026<\/p>\n<p> \u00ab Universalit\u00e9 de la langue fran\u00e7aise \u00bb, disait Rivarol : j\u2019ai peur que l\u2019utopie du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019ad\u00e9quation r\u00eav\u00e9e des mots aux id\u00e9es, n\u2019ait v\u00e9cu. Professeur de fran\u00e7ais, j\u2019ai, comme nombre de mes coll\u00e8gues, l\u2019impression d\u2019enseigner une langue \u00e9trang\u00e8re.<br \/> Que faire ? Je ne traiterais que des textes contemporains, je renoncerais, comme le souhaite G\u00e9rard Aschieri (dans Education nationale : un grand corps malade, Canal Plus, septembre 2007), \u00e0 toute litt\u00e9rature ant\u00e9rieure aux Petits enfants du si\u00e8cle (1), que ce sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 ne serait gu\u00e8re diff\u00e9rent. Il faut \u00eatre B\u00e9gaudeau pour s\u2019extasier devant le bredouillage de ses \u00e9l\u00e8ves \u2014 mais comment peut-on \u00eatre B\u00e9gaudeau ?<br \/>Les mots que j\u2019utilise ici-m\u00eame, mes tournures de phrase, ma syntaxe, ma rh\u00e9torique (toutes choses que j\u2019ai apprises en classe) ont une forme, une complexit\u00e9 et des arrangements qui sid\u00e8rent des g\u00e9n\u00e9rations instruites dans le borborygme. La vraie d\u00e9construction, elle n\u2019est pas dans ces universit\u00e9s am\u00e9ricaines o\u00f9 enseignait Derrida, elle est l\u00e0, dans ce fran\u00e7ais rompu, tenaill\u00e9, \u00e9clat\u00e9, que parlent tant de nos \u00e9l\u00e8ves.<br \/> Tous ? Sans doute quelques villages d\u2019irr\u00e9ductibles puristes r\u00e9sistent-ils encore, sur la Montagne Sainte-Genevi\u00e8ve et ailleurs, \u00e0 l\u2019envahisseur barbare d\u2019outre-p\u00e9riph\u00e9rique. Mais je ne me bats pas pour les \u00e9l\u00e8ves du lyc\u00e9e Henri IV, qui se d\u00e9fendent bien tout seuls. Non : je me bats pour ces pauvres gosses somm\u00e9s de parler la langue des gangs sous peine de passer pour des \u00ab bouffons \u00bb. La langue black-blanc-beur.<br \/>Par parenth\u00e8se, la hi\u00e9rarchie au sein des cit\u00e9s les plus ghetto\u00efs\u00e9es est plut\u00f4t black-beur-blanc (mais les danseurs de la troupe B3, inventeurs du sigle, ont sans doute trouv\u00e9 que \u00ab beur-blanc \u00bb sonnait d\u2019une fa\u00e7on trop culinaire). Dans Mauvaise langue (Seuil, 2007) C\u00e9cile Ladjali cite l\u2019analyse de l\u2019une de ses \u00e9l\u00e8ves du 9-3, comme on dit quand on ne sait pas prononcer ou \u00e9crire \u00ab Seine-Saint-Denis \u00bb : \u00ab Dans la cit\u00e9 il y a trois clans\u2026 En haut de la pyramide, il y a les Blacks, ils sont les plus forts. C\u2019est eux qui parlent et qu\u2019on \u00e9coute. Au milieu, il y a les Beurs. Ils suivent le mouvement. En bas, il y a les Blancs, ceux qui ne peuvent pas habiter dans le quartier pavillonnaire. Pour eux c\u2019est tr\u00e8s dur. Moi, je parle avec cet \u00ab accent black \u00bb, pour ne pas passer pour une \u00ab bouffonne de Blanche \u00bb. \u00bb<br \/> Une langue ? Quelques centaines de mots tortur\u00e9s (\u00e0 l\u2019\u00e9crit comme \u00e0 l\u2019oral, le SMS remplissant d\u00e9sormais l\u2019espace entre de ces deux p\u00f4les traditionnels). Des mots monosyllabiques, pour la plupart. Toute langue r\u00e9duite correspond \u00e0 une pens\u00e9e atrophi\u00e9e. Le Petit Larousse est entre les mains des Jivaros. Le graffiti (pardon : le graf\u2019) est la trace \u00e9crite, le signe jet\u00e9 sur le mur, de cette langue en lambeaux qui se hurle \u00e0 tout bout de champ, et \u00e0 laquelle on substitue les poings d\u00e8s que le mot manque \u2014 tout le temps.<br \/> Et c\u2019est bien une langue de la violence, une langue perp\u00e9tuellement en col\u00e8re \u2014 \u00e0 laquelle correspond la mimique fig\u00e9e, la grimace hargneuse de ces enfants en d\u00e9sh\u00e9rence, sourcils fronc\u00e9s, rides crisp\u00e9es. Cette violence, on peut la diriger contre soi (nous avons l\u2019un des plus fort taux de suicide en France chez les moins de 25 ans, en hausse \u2014 particuli\u00e8rement chez les gar\u00e7ons), ou contre autrui \u2014 \u00e0 commencer par ceux que l\u2019on a sous la main, dans son quartier, et dont on va br\u00fbler en priorit\u00e9 les voitures : la langue cannibale se fortifie dans l\u2019auto-d\u00e9voration\u2026 Confin\u00e9s dans leurs ghettos architecturaux et mentaux, les jeunes n\u2019ont plus besoin de personne pour \u00e9lever chaque jour plus haut les murs de leur monde carc\u00e9ral. Les mettre en prison ? Mais ils y sont d\u00e9j\u00e0 !<br \/> Et on pr\u00e9tend faire \u00e9tudier pr\u00e9cocement une langue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 des gamins qui ne parlent pas m\u00eame la leur ? Pas de hasard si c\u2019est l\u2019anglais qui est tr\u00e8s majoritairement \u00e9tudi\u00e9 : aucun risque que les barbares le parlent un jour, leur langue \u00e0 eux est d\u00e9j\u00e0 fracass\u00e9e.<br \/> Qui ne sait qu\u2019un enfant ma\u00eetre de sa grammaire n\u2019apprend pas le m\u00eame anglais (ou allemand, ou russe\u2026) que ses alter ego (tr\u00e8s \u00ab autres \u00bb et fort peu \u00e9gaux) de la zone ? D\u2019un c\u00f4t\u00e9 un bon \u00e9l\u00e8ve dop\u00e9 aux s\u00e9jours linguistiques, ins\u00e9rant peu \u00e0 peu un vocabulaire toujours plus riche dans des structures pr\u00e9-acquises. De l\u2019autre, un mutil\u00e9 de la langue qui saupoudre de mots glan\u00e9s chez Puff Daddy ou Queen Latifah une syntaxe hach\u00e9e menue. Au final, une disparit\u00e9 encore plus accentu\u00e9e entre le r\u00e9citant de Shakespeare et celui d\u2019Eminem.<br \/>\u00ab Cops \u00bb, \u00ab gun \u00bb, \u00ab black \u00bb : nous sommes tous des rappeurs new-yorkais ! Une surabondance de Je, comme si cela pouvait compenser les doutes d\u2019un Moi pris en sandwich entre d\u00e9rive et d\u00e9linquance, an\u00e9anti dans l\u2019esth\u00e9tique de la \u00ab bande \u00bb, atome d\u2019un groupe indistinct de mati\u00e8re organique. Un exc\u00e8s de violence. Et des monosyllabes claquant comme de coups de poing.<br \/> Parenth\u00e8se : il y a deux langues anglaises, dont la somme fait l\u2019anglais. L\u2019une d\u00e9riv\u00e9e du normand, l\u2019autre d\u00e9riv\u00e9e du saxon. \u00c0 la premi\u00e8re les mots complexes, la pens\u00e9e et le style, \u00e0 la seconde les mots courts et pugnaces \u2014 langue de barbares germaniques ou danois. C\u2019est cet anglais-l\u00e0 qui est pass\u00e9 dans le rap, m\u00e2tin\u00e9 d\u2019un argot \u00ab black \u00bb qui n\u2019est m\u00eame plus celui de Chester Himes. Dans la r\u00e9volte aussi le niveau baisse.<br \/> D\u2019o\u00f9 vient donc cet engouement pour la langue du Notorious BIG ? C\u00e9cile Ladjali pense que \u00ab la charge \u00e9rotique contenue dans l\u2019anglo-am\u00e9ricain est la cons\u00e9quence du pouvoir de fascination que cette langue exerce sur les consciences dans nos soci\u00e9t\u00e9s. \u00bb Et d\u2019ajouter : \u00ab Cette langue est celle de la puissance \u00bb. Je souscris \u00e0 cette derni\u00e8re qualification \u2014 \u00e0 ceci pr\u00e8s que la langue parl\u00e9e par la parodie de la puissance est la langue de l\u2019impuissance, la farce apr\u00e8s le drame. Du coup, la charge \u00e9rotique \u2014 dont il ne reste plus que la fascination pour l\u2019argent et ce qu\u2019il permet d\u2019acheter \u2014 devient pornographie. L\u2019anglais \u00e9ruct\u00e9 par les barbares correspond bien \u00e0 la fa\u00e7on dont ils traitent les filles \u2014 deux pas derri\u00e8re. <\/p>\n<p> Si nous persistons \u00e0 leur d\u00e9sapprendre \u00e0 parler (en les sollicitant sans cesse pour qu\u2019ils s\u2019expriment, ce qui est le degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019apprentissage d\u2019une langue), si nous persistons \u00e0 les r\u00e9duire \u00e0 l\u2019onomatop\u00e9e, ne nous plaignons pas de leur violence, de leur machisme,et de leur racisme. On dit souvent que la langue colporte des valeurs : je le crois bien ! Mais ce ne sont pas des valeurs clairement apprises, ce sont des r\u00e8gles enseign\u00e9es par contrebande. L\u2019ordre suinte d\u2019une langue structur\u00e9e, la s\u00e9duction r\u00e8gne dans une syntaxe bien l\u00e9ch\u00e9e. \u00c0 rebours, une langue en miettes, Babel \u00e9parpill\u00e9e, n\u2019engendrera jamais que mis\u00e8re, corruption et antagonismes irr\u00e9ductibles. Si nous voulons vraiment que les enfants, d\u00e8s le Primaire, apprennent une langue \u00e9trang\u00e8re, il faut intensifier leur apprentissage du fran\u00e7ais. Deux heures, chaque jour, de vocabulaire et de syntaxe, de r\u00e8gles sues par c\u0153ur, d\u2019exercices r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u2014 une langue norm\u00e9e, un apprentissage normatif, et non cette Observation R\u00e9fl\u00e9chie de la Langue qui est aujourd\u2019hui la tarte \u00e0 la cr\u00e8me de p\u00e9dants qui se croient linguistes. L\u2019ORL, comme la nomment ces professeurs d\u2019ignorance, consiste \u00e0 laisser deviner \u00e0 l\u2019enfant une r\u00e8gle qui ne lui sera jamais expliqu\u00e9e, ni appliqu\u00e9e. Sadisme ou fascisme ? La langue de Big Brother est elle aussi une langue r\u00e9duite, en nombre et en syllabes. Le r\u00eave totalitaire est celui que des id\u00e9ologues de la p\u00e9dagogie tentent d\u2019imposer depuis trente ans \u2014 et ils y sont presque parvenus.<br \/> Dans un livre un peu bavard mais plein de jolies choses, Daniel Pennac \u00e9crit : \u00ab Les maux de grammaire se soignent par la grammaire, les fautes d\u2019orthographe par l\u2019exercice de l\u2019orthographe, la peur de lire par la lecture, celle de ne pas comprendre par l\u2019immersion dans le texte, et l\u2019habitude de ne pas r\u00e9fl\u00e9chir par le calme renfort d\u2019une raison strictement limit\u00e9e \u00e0 l\u2019objet qui nous occupe, ici, maintenant, dans cette classe, pendant cette heure de cours, tant que nous y sommes. \u00bb (Chagrin d\u2019\u00e9cole, Gallimard, 2007).<br \/> Evidence ! Apprendre \u00e0 lire, apprendre \u00e0 \u00e9crire, apprendre \u00e0 parler : rien de naturel dans ces trois op\u00e9rations \u2014 c\u2019est notre grandeur d\u2019hommes de nous \u00e9panouir dans l\u2019artificiel. Dans tous les cas, ce sont des codes qu\u2019il faut apprendre, d\u2019unit\u00e9s minimales en unit\u00e9s complexes. Parce que c\u2019est ainsi que la langue et l\u2019esprit se structurent, et les neuro-sciences \u2018aujourd\u2019hui confirment les intuitions des linguistes d\u2019hier : la b-a-ba seul abolit Babel, parce que savoir sa langue, c\u2019est, potentiellement en conna\u00eetre tant d\u2019autres !<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>(1) J\u2019ai un l\u00e9ger remords de m\u00ealer Christiane Rochefort, qui \u00e9tait un \u00e9crivain de valeur, \u00e0 ces consid\u00e9rations grotesques du lider maximo de la FSU. Mais dans la r\u00e9alit\u00e9, nous savons tous que les coll\u00e9giens n\u2019\u00e9tudient plus un livre ant\u00e9rieur au G\u00f4ne du Chaaba.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retour \u00e0 Babel De l\u2019utilit\u00e9 ou de l\u2019inutilit\u00e9 de l\u2019anglais \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire\u2026 \u00ab Universalit\u00e9 de la langue fran\u00e7aise \u00bb, disait Rivarol : j\u2019ai peur que l\u2019utopie du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019ad\u00e9quation r\u00eav\u00e9e des mots aux id\u00e9es, n\u2019ait v\u00e9cu. Professeur de fran\u00e7ais, j\u2019ai, comme nombre de mes coll\u00e8gues, l\u2019impression d\u2019enseigner une langue \u00e9trang\u00e8re. Que faire ? 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