{"id":1393,"date":"2016-11-03T21:24:01","date_gmt":"2016-11-03T19:24:01","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=1393"},"modified":"2021-04-22T18:49:19","modified_gmt":"2021-04-22T16:49:19","slug":"mademoiselle-de-park-chan-wook","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/mademoiselle-de-park-chan-wook-1393","title":{"rendered":"Mademoiselle, de Park Chan-wook"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/451429.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-1405\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/451429-753x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"584\" height=\"794\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/451429-753x1024.jpg 753w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/451429-220x300.jpg 220w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/451429.jpg 1177w\" sizes=\"auto, (max-width: 584px) 100vw, 584px\" \/><\/a>Dans un article c\u00e9l\u00e8bre, Pierre Boileau (non, pas le frangin de Nicolas : le complice de Thomas Narcejac, avec lequel il a \u00e9crit, entre autres, <em>D\u2019entre les morts<\/em>, dont Hitchcock tira <em>Sueurs froides<\/em>) affirme : \u00ab Le suspense est le roman de la victime \u00bb. Et d\u2019expliquer : \u00ab Ainsi, le lecteur, au lieu de penser le myst\u00e8re, le vit en m\u00eame temps que la victime. Il subit, comme elle, cette \u00ab mise en question \u00bb qui le torture dans sa chair et dans son esprit ; et il l\u2019accompagne jusqu\u2019au bout, dans ce voyage au bout de la nuit que le m\u00e8ne aux confins de la raison et du r\u00e9el. \u00bb<!--more--><br \/>\nJe pensais \u00e0 ces lignes (si, si, je vous assure !) en regardant <em>Mademoiselle<\/em>, le dernier film de Park Chan-wook, r\u00e9alisateur cor\u00e9en de grand talent et d\u2019hyst\u00e9rie ma\u00eetris\u00e9e. Il est para\u00eet-il grand amateur d\u2019Hitchcock, <em>Sueurs froides<\/em> en particulier. Mais c\u2019est \u00e0 un autre Boileau-Narcejac, admirablement film\u00e9 jadis par Clouzot, que le film fait penser \u2014 aux <em>Diaboliques<\/em>, bien s\u00fbr.<br \/>\nMais \u00e0 la puissance trois. Le film est d\u2019ailleurs divis\u00e9 en trois parties annonc\u00e9es successivement en banc-titre. Et dans chaque partie, c\u2019est un nouveau suspense entre les m\u00eames trois personnages, chacun \u00e9tant \u00e0 tour de r\u00f4le \u2014 apparemment au moins \u2014 la dupe des deux autres.Deux femmes et un homme \u2014 et un second homme \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, un bibliophile collectionneur d\u2019estampes japonaises et de livres d\u2019oreiller, comme on dit l\u00e0-bas, qui se fait lire par l\u2019une des h\u00e9ro\u00efnes des r\u00e9cits inspir\u00e9s de Sade, comme Pierre Dux se faisait lire par Miou-Miou des passages de l\u2019<em>Histoire de Juliette<\/em> dans <em>la Lectrice<\/em>, ce tr\u00e8s beau film r\u00e9alis\u00e9 par ce metteur en sc\u00e8ne trop longtemps sous-estim\u00e9 qu\u2019est Michel Deville.<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/The-Handmaiden-poster-1-filmosphere-717x10241.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1413\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/The-Handmaiden-poster-1-filmosphere-717x10241.jpg\" alt=\"\" width=\"717\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/The-Handmaiden-poster-1-filmosphere-717x10241.jpg 717w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/The-Handmaiden-poster-1-filmosphere-717x10241-210x300.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 717px) 100vw, 717px\" \/><\/a>Le sc\u00e9nario est une adaptation cor\u00e9enne de <em>Du bout des doigts<\/em>, roman de Sarah Waters, la grande pr\u00eatresse anglaise des amours lesbiennes (lire <em>Caresser le velours<\/em>, son premier roman, en atmosph\u00e8re victorienne feutr\u00e9e \/ frustr\u00e9e, pour se faire une id\u00e9e). \u00c0 l\u2019origine, l\u2019action est situ\u00e9e dans l\u2019Angleterre du XIX\u00e8me si\u00e8cle, avec des \u00e9chos du roman gothique. La transposition en Cor\u00e9e est film\u00e9e dans une demeure de type composite, cor\u00e9enne pour une part, japonaise par les jardins et les cloisons, europ\u00e9enne par ailleurs. Le m\u00eame genre de maison \u00e0 tiroirs que dans <em>le Limier<\/em>, l&rsquo;extraordinaire film (\u00e0 suspense) de Mankiewicz. Celui de 1972 \u2014 pas le remake gentillet de Kenneth Branag en 2007.<br \/>\nEt c\u2019est l\u00e0 que le film ajoute intelligemment au roman, et justifie la transposition m\u00eame qu\u2019il op\u00e8re \u2014 les Cor\u00e9ens ma\u00eetrisent admirablement ce principe, et je signale aux amateurs que la meilleure adaptation jamais r\u00e9alis\u00e9e des <em>Liaisons dangereuses<\/em> fut en 2003 une transposition dans la Cor\u00e9e du XVIII\u00e8me si\u00e8cle (<em>Untold scandal<\/em>, de Lee Jae-yong, qui malheureusement n&rsquo;existe qu&rsquo;en version sous-titr\u00e9e en anglais ou en allemand, pas en fran\u00e7ais).<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/1001220550321_l.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1407\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/1001220550321_l-214x300.jpg\" alt=\"\" width=\"214\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/1001220550321_l-214x300.jpg 214w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/1001220550321_l.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 214px) 100vw, 214px\" \/><\/a>La Cor\u00e9e des ann\u00e9es 1930 est occup\u00e9e par le Japon \u2014 le Japon qui au sortir de l\u2019\u00e8re Meiji se modernise \u00e0 marches forc\u00e9es. D\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de la version originale, o\u00f9 les sous-titres en blanc traduisent le cor\u00e9en, les sous-titres en jaune traduisant le japonais. Parfois dans la m\u00eame phrase \u2014 comme il nous arrive, semi-colonis\u00e9s que nous sommes, d\u2019ins\u00e9rer un mot anglais dans nos discours fran\u00e7ais. La ma\u00eetresse est japonaise, la servante est cor\u00e9enne \u2013 quoique l\u2019une et l\u2019autre soient des actrices cor\u00e9ennes, qui ont appris leur texte japonais pour le film.<br \/>\n\u00c0 noter que <em>la Servante<\/em> est un extraordinaire film cor\u00e9en sorti en 1960 que je ne saurais trop recommander aux cin\u00e9philes passant par ici \u2014 mais ils le connaissent d\u00e9j\u00e0, bien s\u00fbr. Et comme dans ce film de Kim Ki-young, Park Chan-wook confronte les classes sociales, la servante fille de voleuse, la ma\u00eetresse haute aristocrate nipponne \u2014 l\u2019une susceptible de se faire passer pour l\u2019autre, \u00e0 force d\u2019apprentissages, \u00e0 force de douloureux la\u00e7ages de corsets, d\u2019\u00e9pingles \u00e0 chignons et d\u2019essais de toilettes \u2014 le film est accessoirement un festival pour f\u00e9tichistes. Il joue sur le th\u00e8me de la servante-ma\u00eetresse (prenez \u00ab ma\u00eetresse \u00bb \u00e0 tous les sens du terme), comme chez Pergolese. Il r\u00e9ussit ce que Abdellatif Kechiche a rat\u00e9 compl\u00e8tement avec <em>la Vie d\u2019Ad\u00e8le<\/em>, n\u2019en d\u00e9plaise aux voyeurs h\u00e9t\u00e9ros \u00e0 sexualit\u00e9 confuse <a href=\"http:\/\/www.causeur.fr\/de-la-culture-des-navets-en-general-25438.html\">qui conseillaient jadis ce film \u00e0 leurs \u00e9l\u00e8ves<\/a>. Vous en aurez d\u00e9duit que <em>Lib\u00e9<\/em>, qui avait encens\u00e9 le film de Kechiche, n\u2019a pas aim\u00e9 <em>Mademoiselle<\/em> : il y a longtemps qu\u2019ils n\u2019ont plus de conscience politique, \u00e0 <em>Lib\u00e9<\/em>. Ni de sens esth\u00e9tique \u2014 car le film de Park Chan-wook est dramatiquement beau.<br \/>\nL\u00e9ch\u00e9, si je puis dire.<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2016-11-03-\u00e0-20.22.11.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1411\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2016\/11\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2016-11-03-\u00e0-20.22.11.png\" alt=\"\" width=\"586\" height=\"821\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2016-11-03-\u00e0-20.22.11.png 586w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2016\/11\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2016-11-03-\u00e0-20.22.11-214x300.png 214w\" sizes=\"auto, (max-width: 586px) 100vw, 586px\" \/><\/a>La cin\u00e9matographie suit cette dichotomie \u00e9touffante entre conquis(e) et conqu\u00e9rant(e), entre des plans hi\u00e9ratiques soigneusement \u00e9quilibr\u00e9s, b\u00e2tis sur des sym\u00e9tries parfaites, des symboles sur-japonais parfois \u2014 ainsi cette femme pendue \u00e0 un cerisier en fleurs \u2014, et des mouvements plus marqu\u00e9s correspondant \u00e0 un chaos cor\u00e9en. Amours saphiques peut-\u00eatre \u2014 mais les corps nus et enlac\u00e9s sont admirablement int\u00e9gr\u00e9s dans un contexte politique. Parce que Park Chan-wook n\u2019h\u00e9site pas, mais juste quand c\u2019est n\u00e9cessaire, \u00e0 frotter les \u00e9pidermes les uns aux autres pour en faire jaillir des \u00e9tincelles. Ou \u00e0 disposer des p\u00e9tales de sang au beau milieu des fleurs.<br \/>\nIl n\u2019h\u00e9site pas non plus \u00e0 d\u00e9chirer ces m\u00eames corps. Et la s\u00e9quence finale, o\u00f9 le h\u00e9ros-arnaqueur est confront\u00e9 brutalement aux instruments de reliure du bibliophile, m\u2019a rappel\u00e9 un passage fameux de <em>Pauliska ou la perversit\u00e9 moderne<\/em>, de Reveroni Saint-Cyr (1798), o\u00f9 un autre h\u00e9ros est mis sous presse, au sens propre du terme. Ou la torture que s\u2019inflige chez Kafka l\u2019officier de <em>la Colonie p\u00e9nitentiaire<\/em>. C\u2019est un film tr\u00e8s \u00e9crit, en un sens, et merveilleusement imag\u00e9, en un autre.<br \/>\nBien entendu, aucune salle \u00e0 Marseille ne diffuse <em>Mademoiselle<\/em> \u2014 il m\u2019a fallu \u00ab monter \u00bb \u00e0 Aix, o\u00f9 il passait furtivement au <em>Renoir<\/em>, sur le Cours Mirabeau. La diffusion des chefs d\u2019\u0153uvre, en France, reste al\u00e9atoire \u2014 c\u2019est tellement plus simple d\u2019offrir quelques centaines d\u2019\u00e9crans \u00e0 <em>la Folle histoire de Max et L\u00e9on<\/em> ou \u00e0 <em>Brice 3<\/em>.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un article c\u00e9l\u00e8bre, Pierre Boileau (non, pas le frangin de Nicolas : le complice de Thomas Narcejac, avec lequel il a \u00e9crit, entre autres, D\u2019entre les morts, dont Hitchcock tira Sueurs froides) affirme : \u00ab Le suspense est le roman de la victime \u00bb. 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