{"id":1676,"date":"2017-05-10T06:02:43","date_gmt":"2017-05-10T04:02:43","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=1676"},"modified":"2021-04-22T18:49:17","modified_gmt":"2021-04-22T16:49:17","slug":"alien-covenant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/alien-covenant-1676","title":{"rendered":"Alien \u00ab\u00a0Covenant\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2017\/05\/133613.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1679\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2017\/05\/133613.jpg\" alt=\"\" width=\"810\" height=\"1080\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2017\/05\/133613.jpg 810w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2017\/05\/133613-225x300.jpg 225w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2017\/05\/133613-768x1024.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 810px) 100vw, 810px\" \/><\/a>Les producteurs am\u00e9ricains sont des maniaques : ils ne peuvent voir un trou sans essayer de le combler. D\u2019o\u00f9 l\u2019invention des <em>prequels<\/em> et <em>sequels<\/em> \u2014 occuper l\u2019espace d\u2019avant ou l\u2019espace d\u2019apr\u00e8s. \u00c0 ceci pr\u00e8s que tout nouvel opus dans une s\u00e9rie cr\u00e9e un espace nouveau, de part et d\u2019autre.<em> And so on<\/em>.<br \/>\nPrenez la saga d\u2019<em>Alien<\/em>. Quatre films bien group\u00e9s, de 1979 \u00e0 1997, r\u00e9unis par un beau trait d\u2019union qui s\u2019appelait Sigourney Weaver. Le premier opus, sans doute le plus horrifique, avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 par Ridley Scott. Avaient suivi James Cameron (<em>Aliens, le retour<\/em> \u2014 un western de l\u2019espace), David Fincher (<em>Alien 3<\/em>, o\u00f9 Sigourney \/ Ripley mourait dans un haut-fourneau) et Jean-Pierre Jeunet, avec <em>Alien, la R\u00e9surrection<\/em>, o\u00f9 elle revenait \u00e0 la vie, porteuse en elle d\u2019une autre vie.<br \/>\nPuis en 2012, le fr\u00e8re cadet de Scott, Tony, se suicide. Il \u00e9tait lui-m\u00eame r\u00e9alisateur de films fort estimables (<em>Spy Game<\/em>, l\u2019un des plus beaux films sur l\u2019impossible passage de t\u00e9moin entre g\u00e9n\u00e9rations, o\u00f9 Robert Redford expliquait \u00e0 Brad Pitt qu\u2019il ne serait jamais qu\u2019un second couteau \u2014 ou <em>True Romance<\/em>, o\u00f9 Denis Hopper expliquait \u00e0 Christopher Walken que les Siciliens \u00e9taient \u00ab\u00a0tous des n\u00e8gres\u00a0\u00bb \u2014 ce qui contristait fort son interlocuteur). Je vous expliquerai un jour ma th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale du lien entre cr\u00e9ation et travail de deuil : bref, Ridley Scott reprend en 2012 la franchise <em>Alien<\/em> et lance <em>Prometheus<\/em>, un <em>prequel<\/em> de la s\u00e9rie, o\u00f9 sur une plan\u00e8te perdue, quelques centaines d\u2019ann\u00e9es avant l\u2019<em>Alien<\/em> originel, l\u2019humanit\u00e9 part chercher des r\u00e9ponses qu\u2019elle ne trouvera pas. Mais des x\u00e9nomorphes affam\u00e9s, en revanche, il y en aura \u00e0 foison.<br \/>\nX\u00e9no, cruel x\u00e9no\u2026 On savait depuis <em>Alien 4<\/em> que la Cr\u00e9ature, qui n\u2019avait pas au d\u00e9part une forme bien sympathique, \u00e9tait susceptible de muter, \u00e0 force d\u2019\u00eatre h\u00e9berg\u00e9e dans des poitrines humaines dont elle pompe quelque peu l\u2019ADN. Sigourney Weaver accouchait dans cet opus d\u2019un \u00eatre terriblement andro\u00efde \u2014 dont elle se d\u00e9barrassait en s\u2019excusant, apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait son enfant. Il s\u2019agissait donc pour Ridley Scott de se r\u00e9-approprier le mythe, et d\u2019en \u00e9crire les commencements. <em>Prometheus<\/em> \u00e9tait la Gen\u00e8se d\u2019<em>Alien<\/em>. <em>Covenant<\/em> \u2014 c\u2019est, comme <em>Prometheus<\/em>, le nom du vaisseau, le contenant pour le contenu, une m\u00e9tonymie, diraient les stylisticiens \u2014 est l\u2019Exode. Ridley Scott (80 ans depuis novembre dernier) aurait en projet deux films encore pour combler le trou (nous y revoil\u00e0) jusqu\u2019au premier opus d\u2019<em>Alien<\/em> \u2014 et boucler la boucle.<br \/>\nQuelle boucle ? Allez voir <em>Covenant<\/em> \u2014 un pur bijou gothique, un film particuli\u00e8rement noir, parce qu\u2019il raconte les origines de l\u2019humanit\u00e9, et il n\u2019y a pas de quoi rire \u2014 et vous comprendrez vite : Dieu est un andro\u00efde, cr\u00e9\u00e9 par l\u2019homme \u00e0 son image (une id\u00e9e qui nous vient des Grecs, d\u2019o\u00f9 le d\u00e9tour par Prom\u00e9th\u00e9e) et qui finira par fa\u00e7onner, \u00e0 force d\u2019exp\u00e9rimentations successives sur l\u2019Alien x\u00e9nomorphe, une cr\u00e9ature anthropomorphe, Adam et Eve en leur commencement \u2014 c&rsquo;est le dernier plan du film \u2014, une humanit\u00e9 qui partira \u00e0 la d\u00e9couverte de la plan\u00e8te-m\u00e8re d\u2019o\u00f9 coule la source du cycle. Nous ne sommes que des aliens transform\u00e9s en hommes par un andro\u00efde d\u00e9ment rebaptis\u00e9 Dieu parce qu\u2019il fallait lui donner un nom.<br \/>\n\u00ab Une farce \u00bb, dit Ridley Scott quand on lui parle de religion. Cet agnostique d\u00e9clar\u00e9, hant\u00e9 par la mort \u2014 c\u2019est assez fr\u00e9quent, en vieillissant, et moi-m\u00eame ce matin\u2026 \u2014 a son point de vue sur la transcendance, et c\u2019est ce point de vue que raconte <em>Covenant<\/em>.<br \/>\nUn petit d\u00e9tour lexical pour les non-anglicistes. \u00ab Covenant \u00bb, c\u2019est tout \u00e0 la fois l\u2019assembl\u00e9e et l\u2019alliance \u2014 et le vaisseau qui porte ce nom contient deux mille humains cryog\u00e9nis\u00e9s qui vous forment un nouveau peuple h\u00e9breu, emmen\u00e9s par un proph\u00e8te andro\u00efde vers un futur probl\u00e9matique \u2014 le n\u00f4tre. Quant \u00e0 \u00ab alien \u00bb\u2026<br \/>\nLes Qu\u00e9b\u00e9cois, qui ne tol\u00e8rent pas \u2014 ils ont bien raison \u2014 de mettre \u00e0 l\u2019affiche un film qui garderait son titre anglais, l\u2019ont rebaptis\u00e9, depuis 1979, \u00ab l\u2019\u00e9tranger \u00bb. Oui, certes\u2026 Mais le fran\u00e7ais est polys\u00e9mique, alors que l\u2019anglais est plus pr\u00e9cis. L\u2019\u00e9tranger, ce pourrait \u00eatre le <em>foreigner<\/em> \u2014 \u00e9tranger au pays \u2014 ou le <em>stranger<\/em> \u2014 <em>in the night<\/em>, par exemple, celui qui arrive d\u2019ailleurs \u2014, et c\u2019est aussi l\u2019<em>alien<\/em>, celui qui est radicalement diff\u00e9rent de ce que je suis. L\u2019\u00e9trange \u00e9tranger, dit Pr\u00e9vert.<br \/>\nSauf que cet Autre, bien s\u00fbr, c\u2019est moi-m\u00eame, dit Scott. L\u2019alien est l\u2019autre du m\u00eame. \u00ab Pascal avait son gouffre avec lui se mouvant \u00bb, et Scott a, depuis la mort de son fr\u00e8re, son propre ab\u00eeme. \u00ab Ridley Scott se prend pour Dieu \u00bb, <a href=\"http:\/\/www.lepoint.fr\/pop-culture\/cinema\/alien-covenant-quand-ridley-scott-se-prend-pour-dieu-09-05-2017-2125903_2923.php\">\u00e9crit un journaliste du <em>Point<\/em><\/a>, rendant compte du film. Philippe Guedj n\u2019a pas tout compris : Dieu n&rsquo;existe pas, Scott est tout \u00e0 la fois Dieu et son proph\u00e8te, et la B\u00eate, c\u2019est nous, qui nous croyons ange \u2014 mais qui veut faire l\u2019ange, hein\u2026 D\u2019o\u00f9 Pascal, \u00e9voqu\u00e9 plus haut. Vous suivez ? Ne croyez pas que j&rsquo;exag\u00e8re, en voyant des r\u00e9f\u00e9rences l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y en aurait pas. Visuellement, <em>Covenant<\/em> est bourr\u00e9 d&rsquo;allusions magistrales \u2014 par exemple aux illustrations de Gustave Dor\u00e9 sur l&rsquo;<em>Enfer<\/em> de Dante. Et je passe sur les allusions \u00e0<em> Robinson Cruso\u00e9<\/em> ou \u00e0 <em>l&rsquo;Odyss\u00e9e<\/em> \u2014 l&rsquo;\u00e9pisode des sir\u00e8nes. Ou \u00e0 Byron \/ Shelley, voir ci-dessous. Sans compter Wagner \u2014 \u00ab\u00a0quand j&rsquo;entends du Wagner, j&rsquo;ai envie d&rsquo;envahir la galaxie\u00a0\u00bb. C&rsquo;est le plus \u00e9rudit des films de terreur.<br \/>\nNul n\u2019est parfait, pas m\u00eame l\u2019andro\u00efde (belle composition en miroir de Michael Fassbender) qui attribue dans un premier temps \u00ab Ozymandias \u00bb \u00e0 Byron \u2014 avant que son double ne le r\u00e9-attribue \u00e0 Shelley. Entre les deux, l\u2019ombre de Mary \u2014 l\u2019auteur du <em>Frankenstein<\/em> \u2014, qui fut l\u2019\u00e9pouse de l\u2019un et la ma\u00eetresse de l\u2019autre. Pas de hasard : il s\u2019agit bien de modeler l\u2019humanit\u00e9 future \u2014 et comme, de <em>prequel<\/em> en <em>sequel<\/em>, on finit toujours par revenir \u00e0 son point de d\u00e9part, cette humanit\u00e9-l\u00e0, c\u2019est la n\u00f4tre : nous sommes tous les enfants du monstre, et l\u2019alien, c\u2019est le visage fatigu\u00e9, mal ras\u00e9, \u00e0 cette heure, que me renvoie le miroir. Pas de transcendance, coco. Ici et maintenant \u2014 et la glissade vers la mort.<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2017\/05\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2017-05-09-\u00e0-12.21.23.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1680\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2017\/05\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2017-05-09-\u00e0-12.21.23.png\" alt=\"\" width=\"494\" height=\"729\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2017\/05\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2017-05-09-\u00e0-12.21.23.png 494w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2017\/05\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2017-05-09-\u00e0-12.21.23-203x300.png 203w\" sizes=\"auto, (max-width: 494px) 100vw, 494px\" \/><\/a><em>Last but not least<\/em>. On nous dit au passage dans <em>Covenant<\/em> que les andro\u00efdes ne r\u00eavent pas \u2014 ou alors, de moutons \u00e9lectriques, comme dans le roman de Philip K. Dick adapt\u00e9 par Scott justement en 1982 \u2014 apr\u00e8s la disparition de son premier fr\u00e8re Franck, sous le titre <em>Blade runner.<\/em> Et justement le metteur en sc\u00e8ne est en train de donner une suite \u2014 <em>a sequel<\/em> \u2014 \u00e0 cette histoire de \u00ab r\u00e9pliquants \u00bb \u2014 encore des andro\u00efdes. Regardez bien votre voisin, ou votre partenaire, c\u2019est peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 une machine : seuls les poils de ma barbe naissante, \u00e0 cinq heures du matin, et grisonnante, h\u00e9las, attestent de mon humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>PS. Je ne voudrais pas \u00eatre accus\u00e9 de me faire le h\u00e9raut de grosses productions hollywoodiennes (m\u00eame si la musique claironnante qui accompagne depuis mon enfance le logo de la Twentieth Century Fox me fait toujours frissonner d\u2019aise). Si vous pr\u00e9f\u00e9rez les petites productions confidentielles cor\u00e9ennes (comment ? Vous n\u2019avez pas vu <em>le Dernier train pour Busan<\/em> ? Pff\u2026), allez donc voir <em>Tunnel<\/em>. C\u2019est parfaitement angoissant, terriblement dr\u00f4le, et en sus d\u2019un sc\u00e9nario bien propre \u00e0 r\u00e9veiller le claustrophobe qui sommeille en vous, ce film de Kim Seong-hoon prouve jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absurde que les m\u00e9dias sud-cor\u00e9ens sont aussi cannibales que les n\u00f4tres, leur administration aussi d\u00e9glingu\u00e9e, leurs politiciens aussi pourris, et leurs entreprises priv\u00e9es tout aussi rapaces. Leurs t\u00e9l\u00e9phones portables, en revanche, ont des batteries manifestement plus r\u00e9sistantes que les n\u00f4tres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les producteurs am\u00e9ricains sont des maniaques : ils ne peuvent voir un trou sans essayer de le combler. 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