{"id":1749,"date":"2017-07-26T10:47:38","date_gmt":"2017-07-26T08:47:38","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=1749"},"modified":"2021-04-22T18:49:16","modified_gmt":"2021-04-22T16:49:16","slug":"ecouter-aux-portes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/ecouter-aux-portes-1749","title":{"rendered":"Ecouter aux portes"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 la No\u00ebl 1965, j\u2019assistai \u00e0 un grand repas familial, r\u00e9unissant, de fa\u00e7on rituelle pour chaque 24 d\u00e9cembre, ma grand-m\u00e8re paternelle et son jules, mes oncles et tantes, mes cousines bien-aim\u00e9es, mes parents et moi \u2014 l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la famille, du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re, organisait les agapes du 25 d\u00e9cembre. Chacun chez soi\u2026<br \/>\nJ\u2019avais 12 ans, et j\u2019\u00e9coutai avec avidit\u00e9 les commentaires aigres-doux, puis assez vifs, et enfin emport\u00e9s qui volaient au-dessus des plats. L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle venait juste de se tenir, et le 19 d\u00e9cembre, De Gaulle avait terrass\u00e9 Mitterrand. Mon oncle, de sensibilit\u00e9 communiste, votait \u00e0 gauche (le PC avait d\u00e9cid\u00e9 de soutenir Mitterrand d\u00e8s le d\u00e9part), le jules susdit avait vot\u00e9 Lecanuet au premier tour, mes parents penchaient pour De Gaulle. De quoi alimenter, huit jours apr\u00e8s le second tour, bien des ranc\u0153urs.<br \/>\nMa formation politique a commenc\u00e9 ainsi, par des bribes attrap\u00e9es au vol, des \u00e9clats de voix qu\u2019il fallait d\u00e9crypter \u2014 quitte \u00e0 faire des contresens grossiers : je me rappelle m\u2019\u00eatre demand\u00e9 pourquoi ils s\u2019engueulaient ainsi, et quelle sombre affaire familiale alimentait les dissensions. Ainsi se construisait la conscience civique des enfants d\u2019autrefois : nous \u00e9tions tout yeux et tout oreilles (nous \u00e9tions assez peu invit\u00e9s \u00e0 parler \u00e0 table), nous \u00e9coutions aux portes, nous glanions des mots interdits, vannes, gros mots et allusions, \u00e9nigmes \u00e0 d\u00e9chiffrer sans cesse.<br \/>\nEt il en allait de m\u00eame dans nos lectures. Personne n\u2019avait encore eu l\u2019id\u00e9e d\u2019exploiter \u00e0 fond le march\u00e9 sp\u00e9cifique des livres pour enfants et \/ ou adolescents, ou, id\u00e9e supr\u00eamement absurde, de r\u00e9\u00e9crire en langage enfantin (ou suppos\u00e9 tel par les adultes de l\u2019\u00e9dition) les grands classiques de la litt\u00e9rature.<br \/>\nMais aujourd\u2019hui, on en est \u00e0 r\u00e9\u00e9crire le Club des cinq, en mettant au pr\u00e9sent de narration ce qui \u00e9tait au pass\u00e9 simple (dont on n\u2019\u00e9tudie plus, \u00e0 la rigueur, que la troisi\u00e8me personne) et en rempla\u00e7ant les \u00ab nous \u00bb par des \u00ab on \u00bb, qui font tellement plus \u00ab oral \u00bb. Et \u00ab saltimbanques \u00bb par \u00ab cirque de l\u2019Etoile \u00bb, afin de ne pas jeter de discr\u00e9dit sur les \u00ab gens du voyage \u00bb. Comparez donc les deux r\u00e9sum\u00e9s, <a href=\"http:\/\/aproposdelivres.canalblog.com\/archives\/2011\/08\/02\/21695267.html\">ici<\/a> (premi\u00e8re version) et <a href=\"http:\/\/www.bibliothequerose.com\/le-club-des-cinq-tome-06-le-club-des-cinq-et-le-cirque-de-l-etoile\">l\u00e0<\/a> (site officiel de la s\u00e9rie chez Hachette). Et la comparaison du graphisme des couvertures vaut aussi son pesant de cacahou\u00e8tes id\u00e9ologiques bien-pensantes.<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/ecouter-aux-portes-001749.html\/66943813_p\" rel=\"attachment wp-att-1751\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1751\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2017\/07\/66943813_p.jpg\" alt=\"66943813_p\" width=\"211\" height=\"300\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/ecouter-aux-portes-001749.html\/arton767-8143e\" rel=\"attachment wp-att-1752\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1752\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2017\/07\/arton767-8143e.jpg\" alt=\"arton767-8143e\" width=\"216\" height=\"308\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2017\/07\/arton767-8143e.jpg 216w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2017\/07\/arton767-8143e-210x300.jpg 210w\" sizes=\"auto, (max-width: 216px) 100vw, 216px\" \/><\/a><br \/>\nC\u2019est en fait \u00e0 une tentative (assez r\u00e9ussie, au vu des r\u00e9sultats) de d\u00e9-civilisation que l\u2019on assiste. Couper les enfants du flot pol\u00e9mique, les couper aussi de tout ce qui d\u00e9passe, et de tous les mots \u00ab pas de leur \u00e2ge \u00bb. Reste \u00ab areuh-areuh \u00bb et ses d\u00e9clinaisons.<\/p>\n<p>Le premier roman un peu long que j\u2019ai lu, c\u2019\u00e9tait <em>les Trois Mousquetaires<\/em>. Rien que dans les deux premiers paragraphes du premier chapitre, combien de mots pouvaient \u00e9chapper au petit gar\u00e7on de sept ou huit ans que j\u2019\u00e9tais alors ? Essayons :<\/p>\n<p>\u00ab Le premier lundi du mois d\u2019avril 1626, le bourg de Meung, o\u00f9 naquit l\u2019auteur du <em>Roman de la Rose<\/em>, semblait \u00eatre dans une r\u00e9volution aussi enti\u00e8re que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s\u2019enfuir les femmes le long de la grande rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se h\u00e2taient d\u2019endosser la cuirasse, et appuyant leur contenance quelque peu incertaine d\u2019un mousquet ou d\u2019une pertuisane, se dirigeaient vers l\u2019h\u00f4tellerie du Franc-Meunier, devant laquelle s\u2019empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosit\u00e9.<br \/>\nEn ce temps-l\u00e0 les paniques \u00e9taient fr\u00e9quentes, et peu de jours se passaient sans qu\u2019une ville ou l\u2019autre enregistr\u00e2t sur ses archives quelque \u00e9v\u00e9nement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le cardinal qui faisait la guerre au roi et aux seigneurs ; il y avait l\u2019Espagnol qui faisait la guerre aux seigneurs, au cardinal et au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secr\u00e8tes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre \u00e0 tout le monde. Les bourgeois s\u2019armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais ; \u2014 souvent contre les seigneurs et les huguenots ; \u2014 quelquefois contre le roi ; \u2014 mais jamais contre le cardinal et l\u2019Espagnol. Il r\u00e9sulta donc de ces habitudes prises, que ce susdit premier lundi du mois d\u2019avril 1626, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livr\u00e9e du duc de Richelieu, se pr\u00e9cipit\u00e8rent du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019h\u00f4tel du Franc-Meunier. \u00bb<\/p>\n<p>Que pouvais-je bien comprendre \u00e0 <em>Huguenots<\/em>, <em>endosser<\/em>, <em>mousquet<\/em>, <em>pertuisane<\/em>, et <em>h\u00f4tellerie<\/em> sans doute ? Sans compter <em>contenance<\/em>, que j\u2019ai d\u00fb prendre en un premier temps dans son sens quantitatif, appris \u00e0 l\u2019\u00e9cole\u2026 Et je ne parle pas des noms de lieux (Meung ou La Rochelle ne disaient rien probablement au petit Marseillais que j\u2019\u00e9tais, les cours d\u2019Histoire \u00e0 l\u2019\u00e9cole n\u2019en \u00e9taient pas encore au XVII\u00e8me si\u00e8cle), des allusions litt\u00e9raires, forc\u00e9ment obscures (l\u2019auteur du <em>Roman de la Rose<\/em> \u2014 k\u00e9saco ?) ou des connotations historiques \u2014 le Cardinal ? Quel cardinal ?<br \/>\nDe quoi d\u00e9courager un enfant d\u2019aujourd\u2019hui, surtout s\u2019il a fait son entr\u00e9e en litt\u00e9rature via un Club des Cinq \u00e0 mobilit\u00e9 intellectuelle r\u00e9duite.<br \/>\nIl faut le dire avec force aux imb\u00e9ciles qui ont r\u00e9dig\u00e9 a minima les programmes de Fran\u00e7ais du coll\u00e8ge : jamais un mot inconnu n\u2019a d\u00e9courag\u00e9 un lecteur, quel que soit son \u00e2ge. Plus vieux, il cherche dans un dictionnaire. \u00c0 huit ans, j\u2019allais de l\u2019avant, et le sens s\u2019\u00e9clairait peu \u00e0 peu, d\u2019autant qu\u2019un enfant orient\u00e9 vers la lecture lit et relit. On se rappelle le petit Poulou racontant dans les Mots comment il avait \u00ab lu \u00bb <em>Sans famille<\/em> sans rien conna\u00eetre du langage, vers cinq ans, et comment il savait lire \u00e0 la fin du roman. Les mots entrent en nous par leur fr\u00e9quentation, et certainement pas par leur non-usage.<br \/>\nDans <em>la Maison de Claudine<\/em>, Colette s\u2019amuse \u00e0 se rappeler les contresens de la narratrice sur le mot \u00ab presbyt\u00e8re \u00bb :<\/p>\n<p>\u00ab Le mot \u00ab presbyt\u00e8re \u00bb venait de tomber, cette ann\u00e9e-l\u00e0, dans mon oreille sensible, et d\u2019y faire des ravages.<br \/>\n\u00ab C\u2019est certainement le presbyt\u00e8re le plus gai que je connaisse\u2026 \u00bb avait dit quelqu\u2019un.<br \/>\nLoin de moi l\u2019id\u00e9e de demander \u00e0 l\u2019un de mes parents : \u00ab Qu\u2019est-ce que c\u2019est, un presbyt\u00e8re ? \u00bb J\u2019avais recueilli en moi le mot myst\u00e9rieux, comme brod\u00e9 d\u2019un relief r\u00eache en son commencement, achev\u00e9 en une longue et r\u00eaveuse syllabe\u2026 Enrichie d\u2019un secret et d\u2019un doute, je dormais avec le mot et je l\u2019emportais sur mon mur. \u00ab Presbyt\u00e8re ! \u00bb Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l\u2019horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anath\u00e8me : \u00ab Allez ! vous \u00eates tous des presbyt\u00e8res ! \u00bb criais-je \u00e0 des bannis invisibles.<br \/>\nUn peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m\u2019avisai que \u00ab presbyt\u00e8re \u00bb pouvait bien \u00eatre le nom scientifique du petit escargot ray\u00e9 jaune et noir\u2026 Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes o\u00f9 une enfant, si grave, si chim\u00e9rique qu\u2019elle soit, ressemble passag\u00e8rement \u00e0 l\u2019id\u00e9e que s\u2019en font les grandes personnes\u2026<br \/>\n&#8211; Maman ! regarde le joli petit presbyt\u00e8re que j\u2019ai trouv\u00e9 !<br \/>\n&#8211; Le joli petit\u2026 quoi ?<br \/>\n&#8211; Le joli petit presb\u2026<br \/>\nJe me tus, trop tard. Il me fallut apprendre \u2014 \u00ab Je me demande si cette enfant a tout son bon sens\u2026 \u00bb \u2014 ce que je tenais tant \u00e0 ignorer, et appeler \u00ab les choses par leur nom\u2026<br \/>\n&#8211; Un presbyt\u00e8re, voyons, c\u2019est la maison du cur\u00e9.<br \/>\n&#8211; La maison du cur\u00e9\u2026 Alors, M. le cur\u00e9 Millot habite dans un presbyt\u00e8re ?<br \/>\n&#8211; Naturellement\u2026 Ferme ta bouche, respire par le nez\u2026 Naturellement, voyons\u2026<br \/>\nJ\u2019essayai encore de r\u00e9agir\u2026 Je luttai contre l\u2019effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot \u00e0 habiter, le temps qu\u2019il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nomm\u00e9 \u00ab presbyt\u00e8re \u00bb \u2026<br \/>\n&#8211; Veux-tu prendre l\u2019habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas ? \u00c0 quoi penses-tu ?<br \/>\n&#8211; \u00c0 rien, maman\u2026<br \/>\n\u2026 Et puis je c\u00e9dai. Je fus l\u00e2che, et je composai avec ma d\u00e9ception. Rejetant les d\u00e9bris du petit escargot \u00e9cras\u00e9, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu\u2019\u00e0 mon \u00e9troite terrasse ombrag\u00e9e de vieux lilas, d\u00e9cor\u00e9e de cailloux polis et de verroteries comme le nid d\u2019une pie voleuse, je la baptisai \u00ab Presbyt\u00e8re \u00bb, et je me fis cur\u00e9 sur le mur. \u00bb<\/p>\n<p>Pour Colette non plus (elle publie <em>la Maison de Claudine<\/em> en 1922, quand elle a d\u00e9j\u00e0 presque cinquante ans), \u00ab le presbyt\u00e8re n\u2019a rien perdu de son charme, ni le jardin de son \u00e9clat \u00bb \u2014 la phrase \u00e9nigmatique qui avait permis en 1907 \u00e0 Rouletabille d\u2019\u00e9lucider le myst\u00e8re de la chambre jaune. Le mot inconnu ne pr\u00e9sente d\u2019autre danger pour l\u2019enfant que d\u2019agrandir soudain d\u00e9mesur\u00e9ment le champ de ses hypoth\u00e8ses, et d&rsquo;entrer dans le plein royaume de la langue. Les p\u00e9dagogues qui pensent bercer son ennui en lui \u00e9pargnant l\u2019angoisse du non-savoir sont des faquins, des b\u00e9l\u00eetres, des marauds, des manants et des cornegidouilles \u2014 inutile de conna\u00eetre exactement le sens de ces mots pour en deviner l\u2019intention.<br \/>\nParce qu\u2019\u00e9liminer les mots peu fr\u00e9quent\u00e9s, c\u2019est priver les d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s des richesses de la langue. C\u2019est leur dire \u00ab Ce n\u2019est pas pour toi \u00bb. C\u2019est le temps du m\u00e9pris, et toute cette r\u00e9forme du coll\u00e8ge, comme ant\u00e9rieurement celle du lyc\u00e9e, ne manifeste globalement que du m\u00e9pris pour ceux qu\u2019elle pr\u00e9tend aider en leur maintenant la t\u00eate sous l\u2019eau et l\u2019esprit loin des mots.<\/p>\n<p>(Interm\u00e8de publicitaire. La\u00a0page qui pr\u00e9c\u00e8de est extraite, en avant-premi\u00e8re, d\u2019un essai intitul\u00e9 finalement <em>C\u2019est le fran\u00e7ais qu\u2019on assassine<\/em>, sortie fin ao\u00fbt aux \u00e9ditions Hugo et Cie.)<\/p>\n<p>Allons plus loin.<br \/>\nEn fait, cet abrutissement des gosses est \u00e0 mettre en parall\u00e8le avec celui des adultes, via les m\u00e9dias.<br \/>\nCe qui a disparu des journaux, depuis vingt ans, c\u2019est l\u2019opinion. La pol\u00e9mique. Le d\u00e9bat. Sous pr\u00e9texte d\u2019\u00eatre \u00ab objectifs \u00bb, les journaux se contentent de reproduire des d\u00e9p\u00eaches. De citer des faits en sugg\u00e9rant que c\u2019est au lecteur de se faire une opinion.<br \/>\nEh bien, ce n\u2019est pas ainsi que l\u2019on se fait une opinion. Pas ainsi que l\u2019on se forge une conscience sociale. Ce n\u2019est pas l\u2019objectivit\u00e9 qui permet la constitution d\u2019une pens\u00e9e autonome, c\u2019est la pol\u00e9mique. Les mots \u00e9chang\u00e9s comme des balles. Le d\u00e9bat \u2014 ou, si vous pr\u00e9f\u00e9rez un terme plus philosophique, la dispute (et rien d\u2019\u00e9tonnant si ce mot qui renvoyait a priori au d\u00e9bat socratique a fini par d\u00e9signer une engueulade maison : du frottement aigu des id\u00e9es na\u00eet la lumi\u00e8re).<br \/>\nDe m\u00eame, la culture ne peut pas na\u00eetre d\u2019un vocabulaire rar\u00e9fi\u00e9 par les bonnes intentions de p\u00e9dagogues abscons. Elle na\u00eet d\u2019incompr\u00e9hensions successives, surmont\u00e9es, d\u2019interrogations nombreuses, r\u00e9solues, elle na\u00eet de chocs s\u00e9mantiques et culturels, elle na\u00eet de la fr\u00e9quentation des cimes, pas d\u2019un aplanissement des cr\u00eates. La volont\u00e9, en politique, en universit\u00e9 et dans l\u2019\u00e9dition, de n\u2019exposer les enfants et les citoyens-\u00e0-jamais-enfants qu\u2019\u00e0 des concepts politiquement corrects g\u00e9n\u00e8re \u00e0 terme plus de racisme, de sexisme, d\u2019homophobie ou des trois \u00e0 la fois que les r\u00e9cits de nos enfances d\u2019autrefois, o\u00f9 les belles-m\u00e8res \u00e9taient des sorci\u00e8res, o\u00f9 les nains s\u2019appelaient des nains \u2014 pas des \u00ab personnes de petite taille \u00bb \u2014 et o\u00f9 les romanichels n&rsquo;\u00e9taient pas\u00a0encore des \u00ab\u00a0gens du voyage\u00a0\u00bb.<br \/>\nQue cet abrutissement soit un effet pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 n\u2019est pas une hypoth\u00e8se parano\u00efaque : le mouvement est bien trop g\u00e9n\u00e9ral pour ne pas avoir \u00e9t\u00e9 pens\u00e9, et au plus haut niveau, par quelques-unes de ces \u00e9lites auto-proclam\u00e9es qui ont peu \u00e0 peu confisqu\u00e9 le pouvoir depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. Oh, ceux-l\u00e0 donnent \u00e0 leurs enfants des livres en version originale ! Et ils les tiennent au courant des d\u00e9m\u00eal\u00e9s politiques, cela leur permettra de r\u00e9ussir Sciences-Po Paris, puis l\u2019ENA, ce sommet de la pens\u00e9e fran\u00e7aise. Les vrais h\u00e9ritiers ont droit au langage tout entier, les autres \u2014 m\u00eame les plus m\u00e9ritants, ceux parmi lesquels on allait p\u00eacher, il y a encore quarante ans, de quoi renouveler un peu les cadres dirigeants, mais que d\u00e9sormais on am\u00e8ne au bord de l\u2019eau en leur interdisant de boire \u2014 sont abonn\u00e9s aux versions \u00e9dulcor\u00e9es qui leur permettront de postuler chez Carrefour ou Monoprix pendant que leurs homologues n\u00e9s avec une cuill\u00e8re en argent dans la bouche, alors m\u00eame qu\u2019ils sont parfois d\u2019une b\u00eatise crasse, sont propuls\u00e9s dans le fauteuil chauff\u00e9 par papa-maman.<br \/>\n\u00c7a me fait vomir, quand j\u2019y pense.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 la No\u00ebl 1965, j\u2019assistai \u00e0 un grand repas familial, r\u00e9unissant, de fa\u00e7on rituelle pour chaque 24 d\u00e9cembre, ma grand-m\u00e8re paternelle et son jules, mes oncles et tantes, mes cousines bien-aim\u00e9es, mes parents et moi \u2014 l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la famille, du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re, organisait les agapes du 25 d\u00e9cembre. 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